‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 23 sur 119 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

Ixxxij APOLOGIE.

» considération, et vous m1 avez appris que » la solitude valait mieux que le séjour des » cours , et que la liberté était préférable à la » grandeur. Je m'affligeais de n'avoir pas » trouvé d'épouse qui eût été la compagne de » ma vie et l'objet de mon amour , et votre » sagesse m'invitait à marcher vers elle, et » me montrait dans chacun de ses ouvrages » une Vénus immortelle. Je n'ai cessé d'être » heureux que quand j'ai cessé de me fier à » vous. O mon Dieu! donnez à mes faibles » travaux, je ne dis pas la durée ou l'esprit » de vie, mais la fraîcheur du moindre de » vos ouvrages ! que leurs grâces divines » passent dans mes écrits et ramène mon » siècle à vous, comme elles m'y ont ramené » moi-même ! Contre vous toute puissance est » faiblesse ; avec vous , toute faiblesse de- » vient puissance. Quand les rudes aquilons » ont ravagé la terre , vous appelez le plus » faible des vents ; à votre voix le zéphir )> souffle, la verdure renaît, les douces pri-

APOLOGIE. lxxxiij

» mevères et les humbles violettes colorent » d'or et de pourpre le sein de nos rochers '. » Ces pages ravissantes furent écrites dans un hôtel garni de la rue de la Madelaine-Saint- Honoré, où Bernardin de Saint-Pierre commença les Études de la Nature. Plus tard , en 1781, il quitta cet hôtel pour un petit donjon situé rue Saint - Etienne, près des Pères de la doctrine. Le bon marché du quartier, le plaisir de voir des jardins qui s'étendaient sous ses fenêtres déterminèrent ce nouveau choix. Là, exposé à tous les vents, Pété brûlé du soleil, l'hiver glacé par les frimas, toujours vêtu du même habit, seul, sans serviteur, obligé de se livrer aux soins les plus humbles de la vie , cet homme simple , qui voit accroître sa mauvaise fortune des ennuis de sa sœur et du trouble d'esprit d'un frère infortuné, cet homme froissé par les hommes , et qui sans doute leur paraît à tous

1 Etudes de la Nature , tome I, p. \ 1 1 .

jXXXÎV APOLOGIE.

si digne de pitié , gens du monde, ne le plaignez pas! Ah! si de vos palais somptueux, si, du sein de vos faux plaisirs , vous pouviez goûter la joie divine dont il s'enivre, s'il vous était donné d'entrevoir la douce lumière qui est au-dedans de lui, ces flammes d'amour qui le pénètrent , qui le consument , qui lui sont une source intarissable de délices, si vous jouissiez un seul jour de cette vie nouvelle que donne la sagesse, seul bien digne de l'homme , parce qu'il est en lui , parce qu'il ne lui est point ajouté comme vos tristes honneurs , comme vos richesses passagères , combien alors vous vous trouveriez misérables au milieu des illusions de la fortune ! combien vous envieriez cette pauvreté, cette solitude qui vous paraissent si horribles ! Voyez -le dans son étroit asile , assis auprès d'une petite table , un chien à ses pieds, les yeux fixés, tantôt sur un livre de voyage , tantôt sur une sphère armillaire ou sur un globe terrestre. Quelle science l'occupe? quelle scène s'ouvre devant lui ? Le

APOLOGIE. I.WW

inonde, qu'il étudie à la lueur de cette lampe, n'est-il a ses yeux qu'une vaste ruine tombée au hasard dans l'espace? Non, il lui apparaît comme un temple saint qu'une main divine soutient au milieu des astres; son génie en saisit les détails en même temps qu'il en embrasse l'ensemble ; il passe des pôles à la ligne, du nord au midi, des déserts de la Finlande aux riantes solitudes de l'Ile-de-France ; l'univers se présente à lui sortant des mains du Créateur avec ses grâces virginales et ses sublimes harmonies; il voit d'éternels couchans et d'éternelles aurores se succéder sans intervalles autour du globe; les vents qui soufflent à l'opposite les uns des autres, deux océans glacés, véritables sources des mers; des monts métalliques qui rassemblent les eaux à leurs sommets , et les versent en fleuves sur leurs flancs inclinés; des nuages d'or et de pourpre qui se soutiennent dans les airs d'une manière miraculeuse , et , par une prévoyance qui n'est point en eux, se dirigent toujours également

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