‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 42 sur 119 · CXXV] APOLOGIE · texte numérisé non relu

CXXV] APOLOGIE

Deux jours après , Buonaparte revint; il fut reçu par madame de Saint-Pierre qui se trouvait seule à la maison. Voilà , dit-il, en posant un sac d'argent sur la cheminée, une petite somme que je viens de toucher pour vous à l'Institut; ayant obtenu l'ordonnance du ministre, j^ai voulu la faire exécuter moi-même ; à l'avenir nous n'éprouverons plus de retard ! Puis il ajouta en se retirant : Il faut que M. de Saint-Pierre signe le registre à la première séance. (Les personnes qui ont lu M. de Las-Cases , reconnaîtront ici les faits sur lesquels il a établi ses assertions calomnieuses ; heureusement Louis et Joseph Buonaparte vivent encore, ils diront quel est l'historien fidèle de M. de Las-Cases ou de moi.)

Touché d'une démarche aussi bienveillante, M. de Saint-Pierre crut devoir saisir cette occasion d'offrir au général un exemplaire des Études, et dès le lendemain il se présenta à son hôtel. Buonaparte demeurait alors rue de la Victoire : le portier, en voyant passer M. de

APOLOGIK. CXXvij

Saint-Pierre avec un paquet de livres, lui dit qu'il était défendu de rien offrir au général, et pour ne lui laisser aucun doute à cet égard, il lui montra de magnifiques vases d'or et d'argent étalés dans sa loge : c'était un présent des fournisseurs de l'armée ; le général n'avait pas même permis qu'on le déposât dans son antichambre. Cependant M. de Saint- Pierre insista , et tout en lui promettant le même sort qu'aux fournisseurs , on le laissa passer. La pièce qui précédait le cabinet du général, était pleine d'étrangers de distinction parmi lesquels se trouvait un corps diplomatique; M. de Saint-Pierre traversa la foule, dit son nom et fut introduit. Buonaparte reçut ses remerciemens avec modestie, et son livre de la meilleure grâce du monde. Voyez , lui dit-il, en tirant de sa bibliothèque un exemplaire tout usé du même ouvrage , comme votre présent vient à propos ; vraiment ce jour est heureux pour moi ! Il prononça ces mots de l'air le plus aimable , en étalant sur

CXXviij APOLOGIE.

la table quelques médailles récemment frappées sur les campagnes d'Italie ; prenant ensuite une de ces médailles, il Toffrit à M. de Saint-Pierre et le pria de la conserver comme un souvenir de sa première visite. M. de Saint- Pierre voulait se retirer, Buonaparte le retint : Mais 3 dit M. de Saint-Pierre , des étrangers attendent à votre porte. — Eh bien! ils attendent, dit Buonaparte d1un ton rude, c'est leur vie ; et avec un sourire méprisant : Ce sont les misérables agens de cette politique moderne qui ne sait que tromper, mentir, finasser sans jamais arriver au but. Il parlait ainsi, et sa main dirigeait machinalement un petit canon sur une table à la Tronchin. — Général, dit M. de Saint- Pierre, en posant le doigt sur le canon, voici un joujou qui , entre les mains d\m héros , arrange plus d^affaires en un jour que tous les cabinets de TEurope en dix ans. Buonaparte leva un front pâle et soucieux, mais sa bouche était souriante et son regard pénétrant; il le fixa sur M. de Saint-Pierre comme

Page 1