‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 52 sur 119 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

connaissance, et me donne de vous la plus haute opinion , puisque vous m'avez obligé alors que je devais vous être suspect.

Vous m'obligerez , Monsieur , de me dire d'où vous tenez que j'ai changé mon nom, et quel est celui qu'on suppose que je portais en France. Rendez-moi en grâce ce service, car je compte pour tel le retour de votre estime.

Au reste, Monsieur, c'est sans nul intérêt , car je ne compte plus sur rien dans ma patrie; je vais chercher la fortune si quelque porte peut s'ouvrir encore, et si je la désire, c'est pour m'acquitter envers vous un jour et envers quelques autres amis.

Pour la Pologne, je n'y retournerai plus, et je n'aurais pu accepter, par toutes sortes de raisons , le grade et les appointemens de lieutenant. Une des principales est que le service de ce pays est trop peu considéré , et trop mal payé.

Je suis accoutumé à vivre de peu; vous avez raison , et cela ne m'humilie point ; et si je peux perfectionner cette vertu, je trouverai partout un coin de terre où je vivrai content si je suis libre.

J'ai éprouvé des peines bien cruelles de-

puis six mois. Si la fortune nous rapproche un jour, vous ne me blâmerez pas tant '. Je ne suis pas fâché que vous me grondiez,, cela me prouve de l'intérêt, et la dernière preuve que je vous prie de m'en donner, est de me dire tout ce qu'on vous a dit sur mon compte, et de prendre en même temps des informations, comme au bureau des géographes, au premier secrétaire de M. de Choiseul , à qui j'ai remis des lettres de Malte. Je ne vous adresse point à mes amis.

En attendant que je prenne un parti, je m'amuse ici autant qu'il est possible dans un pays où on ne s'occupe que d'économie. Je suis arrivé à Dresde avec beaucoup de recommandations pour la cour ; je suis invité de temps en temps chez le ministre de France, chez celui d'Angleterre, et chez le comte de Bellegarde, commandant de la ville neuve, où je soupe tous les soirs 2. Voilà la vie que je mène; mais je n'ai aucune espérance de fortune ici , et c'est ce qui gâte tout.

1 Ceci est relatif à son amour. Voyez les Mémoires sur la vie.

2 Voyez les Mémoires sur la vie.

Au reste, je me réjouis sincèrement, Mon sieur, de la vie agréable que vous menez, à Versailles. Je suis persuadé que je ne tarderai pas à apprendre de vos nouvelles par la voie publique; il ne saurait vous arriver autant de bonheur que je vous en souhaite.

La réponse qu'on a faite dans les bureaux prouve une indifférence à laquelle je suis fort sensible , parce qu'elle u^ôte Fespérance de rentrer dans ma patrie. J1ai pour moi le témoignage de ma conscience, et pour mes amis celui des personnes connues par leurs emplois et par leur mérite.

Je vous prie d^adresser vos lettres à Dresde, à Thôtel de la poste : on me les fera tenir partout où je serai.

DE BERNA1DIN ni SAINT-PIERRE. 6()

A MONSIEUR HENNIN

A Saint-Romain, 20 février 176^.

Monsieur et cher ami ,

La Providence , qui dispose de tout, a voulu que, huit jours après mon arrivée à Paris, j'aie reçu la nouvelle de la mort de mou père. Ce malheur nVa oblige de faire un voyage dans ma famille. Je tache d'y rassembler quelques débris de patrimoine qui me serviront à préparer ma fortune à venir. Si je pouvais l'attendre dans ma patrie, je serais coulent; mais à quelle porte frapper, et que demander?

On m'avait promis , à Dresde, des lettres pour madame la Dauphine ; on ne me les a point envoyées. D'un autre côté, j'ignore absolument quelle espèce d'emploi pourrait me convenir. A ne consulter que mon inclination, je ne voudrais pas changer d'état; mais dans le corps du génie de France tout est rempli. Il en est de même de l'armée.

Je compte dans un mois être de retour à Paris ; vous pourriez m'y procurer quelque bonne connaissance qui, jointe aux autres et à une lettre de la princesse M pour M. Durand, me procurerait quelque débouché.

Vous m'obligeriez encore de me servir de votre expérience aux emplois que je pourrais solliciter. Nos amis savent souvent mieux que nous-mêmes ce à quoi nous sommes propres.

Je n'ai aucun plan à vous faire remettre jusqu'ici. Quand je serai de retour à Paris, j'en formerai quelque collection. En attendant , si vous voulez la médaille du roi de Pologne , je vous la ferai parvenir par telle occasion que vous voudrez.

Je vous ai mandé, je pense, qu'on m'avait offert , en Prusse , du service comme capitaine dans le corps du génie; mais l'amour de la

patrie l'a emporté. Vous m'obligeriez de rappeler à M. d' Allouais la promesse que m'a faite, à Dresde, M. le comte de Fleming de me faire avoir des lettres pour madame la Dauphine. Il serait peut-être possible d'être attaché auprès des princes à quelque partie de leur éducation.

Je ne suis occupé à présent que de procédures. Je me hâte de terminer mes affaires. Faites-moi le plaisir de m'adresser vos lettres à l'hôtel de Grenelle, rue de Grenelle, à Paris.

CORRESPONDAM I.

REPONSE DE MONSIEUR HENNIN

A Genève, le i5 mars 1766.

J'ai reçu, Monsieur et très-cher ami , votre lettre du 20 février. Vous m'avez fait plaisir de me dire que votre premier soin serait de tâcher de vous fixer en France. M. Durand pourrait vous être très-utile ; engagez-le , si vous pouvez, à vous faire connaître de M. de Sainte-Foy qui sait déjà qui vous êtes; c^est un homme très-porté à rendre service, et tôt ou tard vous vous en trouverez bien. Vous pouvez vous réclamer de moi auprès de lui; en m'avertissant à temps, je lui parlerai de

DE BERNARDIN DE SAINTE-PIERRE, jâ

vous comme j'en pense , et peut-être, malgré les hauts et bas de ma fortune, n'aurai-je pas perdu la possibilité de vous être bon à quelque chose.

Je vous conseille de vous occuper à écrire ce qui vous a passé sous les yeux, car la meilleure mémoire devient trompeuse, et comme vous êtes, à ce qu'il me paraît, assez peu curieux de vos ouvrages , donnez-les-moi en garde. Je serais très-aise d'avoir, par exemple, votre Mémoire sur la Finlande, et les autres pièces relatives à la Russie que vous m'avez montrées. Peut-être aussi vous reste-lil quelque chose de Pologne.

La médaille du roi de Pologne me manque; vous pourriez trouver moyen de la faire remettre , dans une lettre , à quelqu'un du bureau des affaires étrangères qui me la ferait passer dans le paquet du ministre.

J'ai conservé on ne peut pas moins de relations en Pologne et à Dresde, ma fortune n'y suffirait pas.

Me voici dans des embarras un peu plus grands que ceux que j'avais à Varsovie. On a envoyé à Genève un ambassadeur pour terminer, de concert avec des ministres suisses,

les différends qui ont pensé allumer la guerre civile dans cette république. Monsieur le chevalier de Beauteville logera chez moi avec trente personnes ; jugez de l'état où seront mes affaires après ce surcroît de dépense. La fin de tout ceci me sera, j'espère, favorable, et je ne penserai plus qu'à vivre doucement dans la belle retraite qui m'a été assignée.

J'ai beaucoup augmenté mes collections géographiques et topographiques , et je vous prie de veiller à ce qui pourrait me convenir. Les cartes, plans et vues M. S. sont ce qui m'intéresse le plus.

Donnez-moi de temps en temps de vos nouvelles.

Hennir .

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. j5

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et cher ami,

Vos lettres me font toujours un nouveau plaisir ; mais quand vous ne me donneriez pas de vos nouvelles, je trouverais dans les gazettes à satisfaire ma curiosité sur votre compte. Je n?en suis pas encore là, quand il s'agit de vous faire réponse, et je ne sais encore quelle tournure mes affaires vont prendre.

Je compte être de retour de province vers la fin de ce mois ; vous m'obligeriez de me donner un mot de lettre pour M. de Sainte- Foy, cela ferait tous les biens du monde.

j6 CORRESPONDANCE

Quoique je n'aie préparé aucun système de fortune, je pense que ceux qui disposent du sort des Etats , que ceux qui , comme vous , ramènent la tranquillité dans les républiques . peuvent bien savoir à quoi serait propre un homme qui a sincèrement envie d'être utile à sa patrie.

Vous dites que M. de Sainte-Foy me connaît de réputation. C'est bien de l'honneur , mais encore souvenez-vous que je vous dois cet honneur-là, et que pour rendre l'obligation complète, vous pouvez me mettre dans une position à vous devoir ma fortune.

La princesse M m'a donné une lettre

pour M. Durand, lorsque je quittai la Pologne, il y a plus d'un an. C'est une lettre de recommandation bien vieille , dont je ferai cependant usage. Elle m'a marqué dernièrement qu'elle était persuadée que vous me serviriez de tout votre crédit. C'est dire beaucoup.

Vous pouvez compter sur mes Mémoires , sur la médaille du roi de Pologne et sur mon ;miitié et ma reconnaissance, sans vanité plus rares que toutes les médailles , et meilleures que toutes mes observations. L'adversité dé-

trait les petites passions, comme le vent du nord fa il mourir les chenilles. Je peux donc aimer par sentiment , estimer sans jalousie, et honorer sans envie.

Dès que j'aurai reçu votre réponse, je partirai pour Versailles. En attendant je remercie le ciel de m'avoir fait connaître un homme de mérite, et de lui préparer une carrière aussi brillante pour lui qu'utile aux autres.

Jouissez donc long-temps d'une santé qui vous conserve a vos amis. Joignez ensemble les agrémens d\ine retraite délicieuse , et l'éclat qui accompagne les fonctions publiques. En Pologne, vous ranimiez la liberté; à Genève , vous rappelez la concorde ; vous aimez les arts, vous êtes sensible à l'amitié; un jour vos soins et votre expérience s'étendront à un plus grand nombre d'hommes. Qu'aurez-vous alors à désirer? N'est-ce pas régner que de faire du bien?

A l'hôtel de Grenelle, rue de Grenelle , à Paris.

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et très-cher ami ,

Je me hâte de vous faire part de mes espérances : M. Durand vient de me dire que M. Dubusqlui avait promis que je serais placé comme capitaine aux colonies, ou comme ingénieur, dans le même grade, aux colonies, ou même en France , en laissant la chose à ma disposition; d^ailleurs il a paru content de mon Mémoire.

Il a ajouté qu1il ignorait si ce serait pour cette année ou pour Tautre, et m'a recommandé daller voir M. Dubusq de sa part. Je

compte un de ces jours en trouver l'occasion , car il doit arriver vers la fin de la semaine.

Vous me ferez plaisir de m'aider de vos conseils dans cette affaire , comme vous m'avez servi de votre crédit en intéressant en ma faveur la maison de Broglie.

Ne me dissimulez, rien, je vous prie; et, pour vous engager à me parler avec toute confiance , je vous dirai que si j'avais à me décider, ce serait pour une compagnie dans un régiment aux colonies , où les occasions d'agir seront les plus prochaines et les plus promptes.

Le corps des ingénieurs est très-respectable, mais il y règne une jalousie qui ne me pardonnerait pas d'être entré par une autre porte que celle des écoles.

Mes connaissances de mathématiques me serviront d'autant mieux dans un régiment, qu'elles y sont moins communes , qu'elles sont souvent nécessaires , enfin que ce sera une surabondance qui ne paraîtrait point dans un corps composé d'habiles gens. Voilà mes raisons ; si vous les approuvez, je les croirai bonnes.

Je compte voir M. de Sainte-Foy, et vous

prie de me donner auprès de vos amis les relations que vous croirez utiles à ma fortune.

Si j'avais quelques fonds en passant aux colonies , il me serait possible de m'acquitter de quelques dettes qui me mettent l'esprit mal à mon aise , et deux ans ne se passeraient pas que je ne les eusse acquittées.

Ne me sachez pas mauvais gré si je n'ai pas encore fait une copie de mon Mémoire. Je suis dans le moment de la crise, et obligé d'aller et de venir dans Paris, ce qui est fatigant quand on va à pied; les médecins disent que cela est fort sain , mais cela m'emploie tous les instans du jour , et m'empêche de tenir ma parole.

J'ai dîné , il y a quelques jours , chez M. le comte de Mercy qui m'a promis de parler directement au ministre. Je ne sais encore ce qu'on lui a répondu, mais dans l'intervalle M. Durand a fait son affaire. J'ai une grande confiance en lui , car il ne m'a rien promis jusqu'au moment où il a réussi. Il y a plus : je crois que je parviendrai à placer avec moi, comme lieutenant , un frère cadet , ce qui achèverait de combler mes espérances.

Je dois à M. le comte de Broglie le crédit de

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. Si

M. Durand , et je vous dois la protection de M. le comte de Broglie. Recevez donc mes remerciemens dans toute la sincérité de mon cœur, et croyez que je désire bien ardemment de vous donner des preuves réelles de ma reconnaissance et de mon amitié.

Je suis pour toute ma vie ,

Votre, etc.,

De Saint-Pierre.

Paris , ce 3 décembre.

Si vous aviez ici quelqu'un de confiance à qui je pusse remettre mes Mémoires , pour vous en faire une copie, cela m'épargnerait bien de l'ennui, et vous serait plus agréable, car j'écris assez mal.

Adressez-moi, je vous prie, vos lettres à l'hôtel des Quatre-Nations, rue des Maçons, sous Fenveloppe de M. Moreau.

iomi: i.

REPONSE DE MONSIEUR HENNIN

A Genève, le 20 décembre 1766.

La multitude d'occupations désagréables dont je suis accablé depuis quelque temps, ne m'a pas laissé le moment de répondre à votre lettre, mon cher chevalier. Elle m'a fait le plus grand plaisir, et j'attends avec impatience le succès de vos espérances.

Mon avis est toujours que vous préfériez les colonies, où vous pouvez plus aisément vous faire un nom et une fortune. Vos talens y seraient plus nécessaires, et par conséquent plus récompensés, et, comme vousFobserve/, ,

les occasions d1) être utile doivent se présenter plus facilement qu'en France.

Quant au corps de génie, vous ne pourriez guère y entrer sans faire crier quelqu'un , et vous ne seriez de long-temps à portée d'y avoir une place avantageuse.

Vous ne doutez pas , je crois , des vœux sincères que je fais pour le succès de ce que M. Durand vous a annoncé. Ne négligez point M. le comte deBroglie, il est très-actif à rendre des services; voyez aussi M. deSainte-Foy, qui peut beaucoup, surtout si vous allez aux colonies.

Je ne connais point M. Dubusq, si ce n'est pour avoir dîné une ou deux fois avec lui ; il m'a paru homme d'esprit et assez ferme dans ce qu'il entreprend; tâchez qu'il vous prenne en amitié.

Vos Mémoires me feront toujours plaisir, mais rien ne presse. Si vous passez aux colonies , vous aurez le temps et les moyens de contribuer à enrichir mon cabinet , et alors j'espère que vous ne m'oublierez pas.

Je vous embrasse bien sincèrement, et suis pour la vie, votre serviteur et votre ami.

Hennin.

A MONSIEUR HENNIN

4 uni 176G.

Monsieur et cher ami,

Depuis quelques jours je suis de retour à Paris ; mon premier soin a été de m'informer s'il n'y avait pas de lettres de Genève. Je comptais que vous m'en auriez envoyé une pour M. de Sainte-Foy. En attendant, j'ai appris que M. Durand était à Paris; j'ai profité de la bonne volonté de M. l'abbé de Broglie et de l'amitié de M. l'abbé du Neuf-Germain, son grand-vicaire, qui m'a présenté de sa part à M. Durand, à qui j'ai remis une lettre de la

princesse M M. Durand m'a dit qu'il était

moralement impossible que je pusse trouver du service, même aux colonies; il a ajouté qu'en toute autre chose il se ferait un plaisir de in'ètre utile; j'ai dit deux mots des affaires étrangères, mais il y a encore plus de difficulté. C'est ce qu'on appelle être tué du premier coup. J'ai cependant parlé de quelques observations , on m'a dit qu'on les verrait avec plaisir, et qu'on les communiquerait au ministre1. C'est ce qui n'est pas vraisemblable; mais dans ma position ne dois-je pas tout croire et tout tenter ?

J'ai parlé de M. de Sainte-Foy; on m'a répondu qu'il était trésorier de la marine, mais qu'il n'avait plus aucun département. Quoi qu'il en soit, et en attendant l'effet des Mémoires que j'ai remis à M. Durand, obligezmoi de me donner une lettre pour votre ami. Sa connaissance, comme vous me l'avez marqué, me sera utile tôt ou tard.

Je m'occupe à écrire sur les mœurs de* Russes. C'est un Mémoire que je travaille avec

' Voyez les Mémoires sur le jNord , Observations *ur ta Pologne.

soin, quoiqu'avec plus de vérité que d'agrément. Il vous est destiné, et à vous seul, car je ne sais à qui j'oserais le confier.

Quand M. Durand m'aura renvoyé mes observations, je ne perdrai pas un moment à vous en faire une copie que je vous enverrai avec là médaille du roi de Pologne, que je pourrais vous faire passer dès à présent, si vous m'indiquiez, une occasion; j'y joindrai une assez belle chrysopale qu'un ami m'a donnée en Prusse.

Pour des vues et des dessins, le peu que j'en ai fait est à Saint-Pétersbourg; d'ailleurs, en cela mes talens sont bien médiocres.

Je suis bien surpris qu'on ne m'envoie pas de Dresde la lettre que la cour m'avait promise pour madame la Dauphine ; j'écris à M. le comte Fleming, qui m'en avait donné sa parole, et à M. d' Allouais qui en fut témoin.

Vous pouvez penser que ma position n'est pas heureuse ; je n'ose former aucun projet , ni entretenir la moindre espérance.

De quelque manière que mes affaires tournent , soyez persuadé que je ne perdrai jamais de vue les obligations que je vous ai. Vous m'avez donné tant de preuves de votre amitié,

1)1. BEKÎNARDIN DE IÀJNT- PIERRE. 8?

que vous n'ayez rien à ajouter à ma reconnaissance.

A Paris, ce 4 niai 1766.

Chez M. Noguères, vis-à-vis de M. de Boulogne, près des Jacobins, rue Saint-Honoré, à Paris.

Il règne ici un tumulte où je ne suis guère accoutumé ; c'est un fracas d'équipages et de luxe de tous les genres. Tout Paris court après le prince héréditaire. Ce ne sont que des fêtes d'une magnificence de fée. On parle aussi de crimes affreux. Un homme a tué son ami, Fa mis dans une valise, après lui avoir coupé la tête. Un officier fut tué, il y a quelques jours, sans qu'on lui ait donné le temps de mettre l'épée à la main. Un autre a poignardé sa maîtresse. Jusqu'au gardien des capucins qu'on a trouvé dans sa chambre , assassine de deux coups de couteau. Voilà du désordre dans tous les états et delà gaieté; dans vos cantons on est plus tranquille et plus sage.

REPONSE DE MONSIEUR HENNIN

A Genève, le 13 juin 1766.

J'ai reçu vos deux lettres , Monsieur et trèscher ami, et j'y ai vu avec peine que vous n'aviez arrêté aucun plan pour vous procurer un établissement en France. Le moment n'est pas favorable , il est vrai, mais avec de la persévérance, vous pourriez ouvrir quelque voie.

Vous avez vu M. Durand, et vous ne Pavez pas trouvé fort accueillant, c'est son naturel. Au fond, je suis sûr qu'il vous rendrait service s'il le pouvait.

AL de Sainle-Foy a quitté les affaires étran-

DK BERNARDIN DE SAIMT-PIERRE. S()

gères, et parait ne pas vouloir s'en occuper davantage; cependant, puisque vous imaginez qu'il peut vous être utile , je joins ici une lettre pour lui que vous pourrez lui remettre à son retour de Normandie.

Au défaut de ces portes qui peuvent ne pas vous conduire aussi vite que je le désirerais, j'ai imaginé de vous adresser à M. le comte de Hroglie qui a toujours eu beaucoup de bontés pour moi, et que je souhaiterais fort qu'il se prît de goût pour vous. Le caractère de son cœur et son esprit le rendent le protecteur le plus constant et le plus actif. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il faut aller doucement avec lui, vous jeter entre ses bras. Parlez de Pologne, de Russie, de madame la princesse

M , de lamaisonSanguscko,etc: vousserez

bien reçu. Il tient encore à ce pays où il a été long-temps aimé et estimé.

Je suis toujours attendant la fin de la médiation de Genève, pour vivre ici comme il convient à un homme qui sait se borner. Ma bibliothèque fera ma principale ressource; je l'arrange avant de l'augmenter. Du reste, Genève me parait un pays fait pour moi, on y a peu d'amusemens bruyans, la société y est

douce et tranquille; j'y jouirai avec le temps d'une honnête aisance; que faut-il de plus quand on touche à la quarantaine?

Adieu , Monsieur ; donnez-moi quelquefois de vos nouvelles , instruisez-moi du succès de vos démarches , et soyez persuadé que vous me causerez une joie bien sincère lorsque vous m'appren drez qu'enfin vous êtes fixé dans votre patrie , et sur le chemin des grâces que votre sagesse et vos talens doivent vous mériter tôt ou tard. Je vous embrasse bien sincèrement.

Hennin.

Je vous préviens que certain général bardé d'un cordon bleuâtre, qui vous a déjà nui auprès de M. le duc de Praslin , pourrait bien chercher à en faire de même vis-à-vis M. le comte de Broglie; mais je ferai en sorte de rendre ses efforts inutiles.

A MONSIEUR HENNIN

A Ville-d'Avray , ce 18 juillet 1766.

«Tai reçu , Monsieur et très-cher ami , avec bien de la reconnaissance vos deux lettres de recommandation pour M. le comte de Broglie et pour M. de Sainte-Foy.

Deux jours avant gavais eu avec M. Durand une seconde entrevue; il était sur son départ pour T Angleterre. Il irTa paru cette fois plus disposé à me rendre service ; il m'a demandé combien de temps l'état de ma fortune me permettait d'attendre. Six mois, lui ai-je dit; il m'a repondu que ce n'était pas assez , et

qu'il fallait faire durer mes fonds un an; qu'il me conseillait de me retirer aux environs de Paris où je pourrais vivre à meilleur compte; qu'à son retour vers le mois d'octobre, je retournerais à Paris où il s'emploierait pour moi.

Je mesuislogéchezlecuré de Ville-d'Avray, à trois lieues de Paris. Je suis au milieu des bois , j'emploie le temps de ma solitude à rassembler quantité d'observations sur les pays étrangers. J'en ai sur la Hollande, la Prusse, la Saxe, la Pologne et la Russie. Il faudra au moins quatre mois avant que je puisse faire de tout cela quelque chose de supportable. Vous pouvez compter que je vous les enverrai avec celles que vous avez vues; en attendant, vous recevrez par la présente la médaille du roi de Pologne et la chrysopale dont je vous ai parlé. J'y aurais joint une cuiller d'un métal qui a toute la beauté de l'or, mais cela eût fait trop de volume; c'est une découverte qui a péri avec son inventeur, baron allemand, qui cherchait la pierre philosophale.

M. le comte de Broglie m'a assuré qu'il étaiit sans crédit ; que M. Durand seul pouvait me rendre service; qu'il était très-difficile d'à-

DB BERNAMDIN DE s-\l NT-PIKRRE. 0,3

\oir du sen ice comme capitaine; que la chose sérail facile comme lieutenant.

M. de Sainte-Foy m'a dit que cela était possible en s'y prenant de bonne heure pour Tannée prochaine, qu'il s'y emploierait alors volontiers, qu'il me conseillait de rédiger mes observations pour les faire valoir ensuite auprès du ministre.

Dites-moi votre avis sur le plan que je suis. Chaque pays me fournit trois différens objets.

Le premier sur le climat , la terre , sa fécondité intérieure et extérieure; les eaux, leur production et leur nature ; l'air et ses météores. Voilà pour le pays.

Dans le second, je rapporte ce que j'ai observé sur la nation en particulier ; la figure des hommes et des femmes , leurs alimens , leur habillement, leur esprit , les arts , l'industrie , les qualités du cœur, leur courage , leurs passions , leur religion.

Dans le troisième , je considère la nation en général ; l'agriculture , le commerce et la population qui en résulte ; ensuite le corps politique de l'Etat, la masse du peuple, la noblesse et le clergé : d'où il résulte le pouvoir de la nation au dehors et sa constitution

intérieure ; puis vient le gouvernement , et enfin des particularités sur le caractère du prince.

Voilà l'échafaudage de mon édifice qui deviendrait immense, si le temps, les matériaux et la tranquillité d'esprit ne me manquaient pas.

(Test ainsi que je file ma soie. J'en verrai la fin avec celle de mes forces.

On ne saurait d'ailleurs vivre d'une manière plus retirée; cette vie, quoique mélancolique, me plairait si elle pouvait durer; cependant, je retournerai à Paris vers le mois d'octobre, afin d'être à portée d'y voir fréquemment les personnes qui s'intéressent à moi.

Vous me surprenez en m' apprenant les mauvais services d'un homme que je n'ai connu qu'en passant. Si j'ai mérité son inimitié pour être votre ami , je m'en félicite.

Je vous prie de m'adresser vos lettres sous l'enveloppe de quelque personne des affaires étrangères , si cela est possible. Quelque recherche que j'aie faite de vos lettres, je n'ai pu trouver celle où vous m'envoyez l'adresse du commis des aifaires étrangères. J'ai pris le parti de faire remettre ce paquet chez vous, a

Versailles, persuadé qu'on vous le fera parvenir.

Je suis, avec une vraie reconnaissance ,

Votre sincère ami.

S'il était possible d'engager M. Durand à me faire employer dans les affaires étrangères, en quelque commission au dehors ou au dedans , à la suite de quelque ambassade; qu'en pensez-vous? Ouvrez-moi quelque idée làdessus. Passer aux îles comme lieutenant, à mon âge, dans mon grade, sans fortune , c'est une ressource bien triste , et comment m'acquitter de ce que je dois à vous et à quelques autres amis?

Adressez-moi toujours vos lettres à l'hôtel de Grenelle, rue Saint-Honoré.

La chrysopale est une pierre découverte en Silésie, parle général Fouquet , qui en envoya une tabatière au roi de Prusse. Ordinairement ces pierres sont fort petites. Le roi lui manda s'il ne pourrait pas lui en envoyer de quoi faire une colonnade.

REPONSE DE MONSIEUR HENNIN

A Genève , le 6 août i-66.

J'ai reçu, Monsieur et très-cher ami, votre lettre de Ville-d'Avray et ce qui y était joint dont je vous remercie. J'ai vu avec plaisir que vous avez été content de l'accueil de M. Durand. M. de Sainte-Foy pourra aussi vous être utile : cultivez-les.

Je compte toujours sur vos Mémoires, mais si vous m'en croyez, vous vous méfieriez de votre projet quant à la forme à y donner. De trop grandes entreprises fatiguent; d'ailleurs il est impossible de ne pas répéter ce que les

autres ont dit, et pour se montrer capable de travailler, il n'est pas nécessaire de faire un livre. Des Mémoires particuliers plaisent quelquefois davantage que de gros ouvrages, et on les lit plus volontiers.

Vous voulez que je vous parle avec franchise; à votre place je préférerais le service militaire à tout autre, et celui de mer à celui de terre par plusieurs raisons. Vous avez des avances dans les sciences qui peuvent vous rendre utile dans les colonies : la géographie et la mécanique. Qu'importe le rang avec lequel vous y passerez pourvu que vous puissiez vous y faire connaître. J'ajoute que ces pays fournissent une ressource dont vous êtes plus en état de profiter que personne. Un bon mariage peut y réparer tous les tours que la fortune vous a joués, et vous deviendrez riche colon, au lieu qu'en Europe vous seriez peutêtre long-temps un militaire malaisé. Quant à la politique, je ne conseillerai jamais à personne de suivre cet état ; il est trop incertain et environné de trop d'écueils.

Voilà, Monsieur, ce que je crois devoir vous dire pour répondre à la confiance que vous me témoignez. Je souhaite extrêmement que

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