‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 53 sur 119 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

û8 CORRESPONDANCE

vous adoptiez mes idées. La retraite que vous habitez vous aura peut-être mis à portée de faire des connaissances utiles dans les personnes qui approchent Mesdames et madame la Dauphine. Profitez-en, intéressez Versailles à votre sort, et vous en tirerez parti. Vous savez que M. de Mercy vient ambassadeur en France, et pourra aussi vous être utile. J'aimerais mieux pour moi que vous fussiez fixé dans ce pays , mais si rien ne se décide promptement, allez en Amérique, aux Grandes-Indes s'il le faut , pour employer le reste de votre jeunesse à vous procurer une fortune qui vous dédommage des peines que vous avez essuyées.

Adieu, Monsieur, je suis bien sensible aux marques d'amitié que vous continuez à me donner , et vous proteste que ce sera pour moi une joie extrême que d'apprendre que vous commencez à être heureux. Ce sont les sentimens auxquels vous reconnaîtrez toujours votre sincère ami.

Voyez M. de Sainte-Foy, il me parait disposé à vous obliger, je lui ai encore écrit à votre sujet'.

DK BERNARDIN 1)1. SAINT-PIKRRE. 99

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et cher ami

Je suis également sensible aux conseils que vous me donnez sur le plan de ma fortune et de mes ouvrages. J'adopterai le premier qui d'ailleurs ne dépend pas de moi. Pour le second je vous dirai comme Medée : Video meiiora, détériora sequor. Prenez que ce soient des études, voilà où se bornent mes talens. J'ai rangé mes observations dans Tordre le plus simple, des mains plus habiles les disposeront convenablement. La science ressemble à cette fameuse courtisane d'Egypte qui de-

mandait une pierre à chacun de ses amans : je n'ai que des briques à donner, et si la pyramide doit être de marbre, il faut se contenter d'être placé dans l'intérieur.

Vous ne m'avez point parlé de M. de Voltaire dont vous êtes si voisin. Si vous étiez lié avec lui, vous pourriez l'engager à me rendre un service bien important : il a des connaissances si étendues et je lui crois le cœur si bon , que peut-être voudrait-il perdre en ma faveur un peu de son temps. Voici de quoi il s'agit

A mon retour en France, on m'a assuré que le Roi avait ordonné qu'on fit des recherches sur les descendans d'Eus tache de Saint- Pierre , maire de Calais, et que jusqu'ici on n'avait pu rien découvrir.

Je vous assure , mon cher ami , que dès mon enfance j'ai ouï dire à mon père que nous descendions de ce fameux citoyen dont les enfans furent s'établir en Lorraine. Il nous a souvent répété à mes frères et à moi le trait d'histoire comme une tradition qu'il tenait de ses ancêtres; ceux qui ont connu mon père savent bien qu'il ne cherchait pas à nous inspirer trop d'ambition. Notre fortune ne com-

portant pas des projets bien étendus, il a toujours cherché à nous inspirer de la modération dans nos vues, et ne se prêtant qu'avec bien de la peine à notre entrée dans le service, il semble nous avoir prédit ce qui nous est arrivé, faute de protection.

Quoi qu'il en soit , je n'ai trouvé dans les papiers de ma famille aucune trace qui puisse me guider jusqu'à un temps si reculé, hors notre généalogie de quatre générations jusqu'à Antoine de Saint-Pierre qui quitta Nancy pour venir s'établir en Normandie.

Si vous croyez qu'on puisse remonter par ce fil jusqu'à Eustache de Saint-Pierre, je vous prie d'engager M. de Voltaire à faire pour moi quelque démarche à votre considération. Je sais bien que chaque plante doit porter sa fleur, mais une pareille découverte ne servirait qu'à me mettre plus à portée de servir ma patrie.

Je compte rentrer à Paris à la fin de ce mois, et me hâter de mettre toutes mes écritures au net pour la fin d'octobre. Après cela je ferai ma cour, car jusqu'ici tout occupé de mon objet je ne peux voir personne. Vous m'obligerez d'écrire à M. Moreau, de m'adresser vos

lettres à Fhôtel de Grenelle. J'irai saluer M. de Sainte-Foy, je vous suis bien obligé d'avoir réitéré votre recommandation.

A Vilîc-d'Avray, ce i5 septembre 1766.

DE BEKNAKD1N DE SAINT-PIERRE. ioS

REPONSE DE MONSIEUR HENNIN

A Genève, le 3o septembre i ^66.

Je suis très-aise , Monsieur et très-cher ami, que vous preniez le parti de passer aux Indes s"*il ny a rien à faire pour vous dans ce continent. Un homme sage et instruit comme vous Têtes devient précieux dans les colonies, et je me flatte de vous en voir revenir hientôt assez riche pour ne faire que ce qui vous plaira.

M. de Voltaire n'est guère à portée de faire les recherches généalogiques que vous désirez; outre que ce travail n'est pas de son ressort, il m an que de livres el de doenmens. C'est à

Nancy que vous pouvez trouver ce que vous cherchez. J'ai idée qu'il existe un nobiliaire de Lorraine, ou du moins un ouvrage qui traite de la noblesse de cette province. Vous pouvez aussi consulter les généalogies des familles de ce pays-là qui ont été publiées ; celles des du Chàtelet, desChoiseul, etc. Il suffit souvent d'un mot pour mettre sur la voie, et peut-être tout ce dont vous avez besoin existe-t-il dans les mains de gens qui n'en ont que faire.

Faites-moi le plaisir de m'instruire de ce que vous aurez obtenu, et soyez sûr que si je puis par mes amis vous procurer quelque avantage je m'y emploierai avec toute l'activité possible. Il s'agit d'un premier pas après lequel je suis bien sûr que vous n'aurez besoin que de vous-même.

J'ai ici une place qui a été fort mal traitée depuis long-temps. Tous mes prédécesseurs s'y sont ruinés, et si on n'y a pas égard je serai forcé d'y renoncer dans quelques années. L'opulence passagère dont j'ai joui m'avait un peu gâté, ceci me rendra plus circonspect. Je suis déjà en avance de plus de dix mille livres. Si je regrette que la fortune m'ait abandonné, c'est parce qu'elle m'a mis hors d'état de

DE BERNARDIN DK SAINT-PIERRE. lo5

rendre service dans l'occasion. Peut-être les choses changeront-elles.

Adieu, Monsieur; donnez-moi de vos nouvelles, et soyez assuré que rien n'altérera les sentimens d'attachement que je vous ai voués pour la vie.

Hennin.

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et cher ami

J'avais attendu à vous écrire que mon sort fût décidé, et en cela j'ai eu tort, il ne faut point faire dépendre nos devoirs des événemens de la fortune puisqu'il n'y a rien de si incertain.

M. le comte de Mercy a parlé de moi à M. le duc de Choiseul qui lui a répondu qu'il voulait me connaître et me placer. J'ai volé chez le ministre qui m'a dit de revenir un autre jour, sans pouvoir se rappeler ni qui j'étais, ni ce que je voulais; si le contraire fût arrivé , j'aurais été étonné. Il \ a tant de

monde si considérable et si importun, qu'il n'y a pas moyen de se faire jour. Après plusieurs allées et venues j1ai renoncé à l'emploi trèsruineux de faire ma cour, et j'ai suivi uniquement le fil de mes anciennes espérances.

J'ai écrit à M. Dubusq par le conseil de M. Durand. Il m'a répondu fort honnêtement ([a il était prêt à me rendre toutes sortes de bons offices , mais qiC il craignait que l'affluence des demandeurs ne retardât le succès de ma demande.

Voilà où j'en suis , nageant entre deux eaux, ne sachant pas ce qui m'est réservé. Je tache de m'occuper en brouillant du papier; j'écris çà et là mes pensées sur quantité de feuilles de papier , comme la sibylle. Je vous réponds qu'il y a quelquefois une telle confusion et un si grand désordre, qu'ils ne ressemblent pas mal à ces anciens oracles. Voilà comme je chasse des réflexions tristes par d'autres qui sont folles, et comme je bannis l'idée de l'avenir pour trouver le présent supportable.

Je ne vous parle point de vos affaires, la gazette m'instruit suffisamment; j'imagine que vous n'avez guère de repos. Je souhaite bien

îoâ CORRESPONDANCE

sincèrement que la tranquillité publique se rétablisse puisque la vôtre y est attachée. On dit que les environs de Genève sont trèsagréables et que la société y est bonne. On peut vivre heureux quand on est content des hommes et du climat, mais vos occupations vous privent peut-être de ces avantages. C'est un malheur attaché à votre état de vivre pour les autres et non pour soi, et d'acheter par la privation des biens qui rendent les hommes heureux, la gloire de leur être utile.

J'ai l'honneur d'être avec une sincère amitié ,

Monsieur et cher ami ,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, le 16 lévrier 1767. À l'ancienne Académie , rue de Vaugirard.

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et cher ami ,

J'ai été bien long-temps sans vous donner de mes nouvelles. J'avais honte de vous mander des choses tristes.

Imaginez-vous qu'après un an de sollicitation et d'inquiétude, après avoir donné mon Mémoire, qu'on a goûté, il n'y a point eu de promotion dans les troupes des colonies. On m'a conseillé de demander du service dans le génie des colonies , on m'a persuadé que la chose était facile. C'était M. Dubusq , intendant et premier commis de la marine , qui

me donnait ce conseil. Je ne sais si quelque ennemi caché m'a rendu un mauvais service, mais on m'a répondu que l'ingénieur en chef des îles proposait cinq ingénieurs, précédemment réformés , et qu'il fallait lui en écrire pour avoir son agrément. (Test une affaire à durer encore cinq ou six mois, et dont le succès est très-incertain.

Voilà où j'en suis. Ai-je donc des ennemis, moi qui n'ai offensé volontairement personne, dont la conduite, tout-à-fait retirée, ne me répand point au dehors, dont les talens sont sans éclat et sans réputation , et dont la fortune est hien peu digne d'envie?

Malgré tant de traverses , je n'ai point perdu courage. Je trace, comme lehœuf, ce pénible sillon , qu'on appelle la vie , sans regarder devant ni derrière moi, et quand je serai au bord du fossé il faudra faire la culbute.

Outre mes observations sur les pays que j'ai vus , j'ai fait , pour m'occuper, une espèce de chronologie des souverains des huit principaux Etats de l'Europe avec le caractère de chaque prince , la durée de son règne et l'étal de la nation. Tout cela, si abrégé que d;uis

une ligne de papier à lettre , j'ai tout ce qui regarde le prince, et dans la ligne delà contrepage le développement de la puissance de son royaume. Cela me forme une espèce de médailler qui m'amuse et m'instruit plus que vous ne sauriez croire. Ce sont des matériaux qui pourront me servir. Je m'occupe à présent d'un Mémoire pour M. le duc de Choiseul, afin de lui rappeler, s'il se peut, le souvenir d'un homme dont il a dit qu'il ne fallait pas laisser le zèle de côté. Cet essai a pour objet de prévenir la désertion.

Ce petit travail m'a engagé dans des recherches sur la nature de notre esprit militaire, et j'ai trouvé dans mon médailler, que depuis Clovis jusqu'à Louis XIV, nos soldats ont été des fanatiques, et que cet esprit venant peu à peu à décroître, la désertion a toujours été en augmentant, etc. En voilà assez pour vous faire entrevoir l'utilité de mon petit abrégé , que je n'eusse pas soupçonné devoir s'étendre jusque-là.

Je vous dirai encore , car je n'ai rien à vous cacher, que j'ai recueilli sur le mouvement de la terre des observations, et que j'en ai formé un système si hardi, si neuf et si spécieux,

que je n'ose le communiquer à personne. Je le laisse dormir en paix , car je me défie de ma solitude où l'on peut , sans s'en douter, se familiariser avec les idées les plus absurdes.

Vous pouvez voir par-là que je m'accroche à tout, et que je laisse flotter çà et là des fils comme l1 araignée, jusqu'à ce que je puisse ourdir ma toile.

Je ne vous dissimulerai pas cependant que je n'aie été vivement affecté de l'indifférence froide de M. Durand qui, avant de partir pour l'Angleterre, me conseille d'aller vivre dans mon patrimoine, lui en qui j'avais mis toutes mes espérances , à qui je n'ai rien caché de mes affaires, et sur le crédit duquel j'ai sacrifié un an si inutilement. D'ailleurs, je ne lui reproche que son stoïcisme . qu'on doit , ce me semble, garder pour soi uniquement.

Cette espèce d'abandon universel de protection, d'espérances, ce projet si long-temps conduit et si rapidement renversé, tout cela m'a donné une petite maladie d'ennui ou de déplaisir qui m'a retenu neuf jours au lit. C'était une affection sur la poitrine avec une fièvre continue. Je me suis guéri de tout cela sans médecin. La nature s'est tirée elle-même

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 1l3

d'affaire, parce que personne ne Ta interrompue.

Il y a quelques jours que , sortant pour la première fois, et m'étant amusé a lire la Gazette de France , je fus fort surpris d'y voir le nom de M.lebaron de Breteuil, que je croyais en Suède. Je n'eus rien de si pressé que d'aller élu/ lui, car je me rappelais l'amitié qu'il menait témoignée en Russie.

J'ai eu le plaisir de voir qu'elle n'était pas diminuée. Je lui ai conté tout ce que j'ai fait ici. Il m'a offert de parler à M. de Praslin , et m'a assuré, avec le témoignage de l'intérêt le plus vif, qu'il mettrait à me servir toute la chaleur que je lui connaissais. Il m'a dit d'aller voir de sa part M. de Sainte-Foy. Mais en vérité , c'est un oiseau, il n'est pas possible de le joindre. Je lui ai écrit une lettre après avoir été chez lui bien des fois. M. de Breteuil m'a dit qu'il comptait finir mon affaire dans le voyage de Compiègne, qu'il avait pour parent et pour ami le gouverneur de la Martinique.

Je lui ai parlé de vous, et j'ai eu le plaisir de voir qu'il vous estimait autant que vous le méritez. II ne sait pas pourtant toutes les obli-

TOMF. I 8

1 1 4 COR R ESPONDANCE

gâtions que je vous aF, car notre conversation fut interrompue par des visites.

Une seule chose m'affligeait pendant ma maladie : c'était , en supposant le dernier événement, de partir d'ici sans avoir pu donner a trois ou quatre personnes des témoignages de ma reconnaissance. J'avais donc disposé de tout ce qui m'environne , et vous réservais toutes mes paperasses si vaines et si inutiles. Vous eussiez ri de tant d'idées éparpillées, comme les feuilles de la sibylle. Laissez-moi encore lécher mon ours. Le temps qui mûrit ma raison en rendra les fruits plus dignes de vous. Peut-être même la fortune ne me sera pas toujours contraire, et j'augure beaucoup de M. de Breteuil. Conservez-moi votre amitié , et soyez persuadé que je n'ai rien tant à cœur que de vous donner des preuves de la mienne.

Je suis avec toute la reconnaissance et l'estime possible, Monsieur et cher ami, Votre , etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, le 9 juillet 17G7.

A l'hôtel du Petit-Luxembourg , rue de Tournon.

i)l BERNARDIN Dl SAINT-PIERRE. M J

Que ne sais— je encore en Pologne pour prendre ma revanche! J'ai prédit, il y a près de quatre mois, que le roi Stanislas aurait le sort du dernier due de Lorraine; mais sa chute ne sera pas si heureuse. Que de sujets de réflexion pour ceux qui ne regardent la vie que comme une comédie!

Je finirai ma lettre par une belle pensée d'Euripide. Il faut bien vous dédommager de mon verbiage.

« Les Dieux, dit-il, se jouent de la prévoyance des hommes, et trompent également leurs espérances et leurs craintes. Ils arrêtent des événemens que tout le monde attendait , ouvrent des passages et des chemins inconnus, et font réussir des desseins en apparence impossibles. )>

Le prince Radjivil devrait faire graver en lettres d'or cet aphorisme sur le frontispice de son palais.

REPONSE DE MONSIEUR HENNIN

A Genève, le 3o août 1 7< >7 -

Vous m'avez affligé véritablement, Monsieur et très-cher ami, par le récit de vos disgrâces. Je n'y conçois rien. M. Durand était à portée de vous rendre service , et vous connaissez plus de gens qu'il n'en faut pour trouver quelque débouché.

J'espère quelque chose de votre Mémoire sur la désertion. M. le duc de Choiseul a, à ce qu'on m'assure, cet objet fort à cœur, et c'est une chose qui lui méritera la reconnaissance de tous les hommes sensibles et de tous

les bons Français. Je suis plus à portée que personne devoir combien de sujets le Roi perd tous les jours. Il y aurait bien un moyen fort simple pour prévenir ce malheur, ce serait de rendre l'état de soldat meilleur à proportion de ses années de service; mais nous ne sommes pas assez, riches pour adopter ce moyen.

Faites toujours paraître votre système sur le mouvement de la terre sans y mettre votre nom. Vous sonderez le sentiment des savans, et si Ton vous bat avec de trop fortes armes, vous garderez l'incognito. A propos de systèmes, connaissez-vous celui du Père Bosco- A\itz ? je vous assure qu^après sa courbe on peut tout produire avec de l'esprit et un peu de géométrie.

Si vous étiez fixé et heureux, je vous dirais: Ne faites qu'une seule chose; mais le malheur veut des diversions , et la variété de vos occupations est précieuse dans ce moment.

Je suis très-aise que vous ayez rejoint M. le baron de Breteuil; si celui-là ne vous sert pas de bonne foi et avec chaleur, il me trompera fort. C'est un des hommes dont je fais le plus de cas. Attachez-vous à lui. Dans le cours des probabilités, il doit marcher d'un pas lent

Il8 CORHESPOiNDAÏNCE

mais assuré aux premières places. S'il pouvait vous mener avec lui en Hollande, vous lui deviendriez utile , et qui sait si la fortune ne vous attend pas dans ce magnifique bourbier.

Je n'aime point vos idées noires, mais je vous les pardonne ; quant à ce dont vous me parlez, jevous assureque je voudrais que vous fussiez en état de le mettre sur une carte. Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, particulièrement si elles sont telles que je l'espère.

Je vis ici occupé de détails assez plats ; la retraite que j'avais cherchée se change en un bois d'épines, dont je ne me tire sans écorchure qu'en allant doucement et avec précaution. Ce qui me fâche le plus, c'est qu'accoutumé à l'aisance, j'aurai peine à en jouir ici. Mon traitement n'est nullement calculé sur le pays que j'habite; et, si j'avais dix ans de moins, je serais bientôt réduit au sort de mes prédécesseurs qui sont morts insolvables. Mais un peu d'expérience me rendra sage, et si on ne veut pas me mettre à portée de vivre ici décemment, je demanderai pour première grâce la liberté d'aller vivoter à Paris. Triste salaire de vingt ans de travaux, mais dont un

peu de philosophie peut consoler; de tous ceux qui ont suivi la même carrière que moi depuis la paix d' Aix-la-Chapelle, je suis presque le plus mal traité, et il y en a qui ont fendu les nues. Grand bien leur fasse! je souhaite qu'ils soient aussi contens dans leur opulence que moi dans ma médiocrité.

Adieu, mon cher ami; je ne puis vous dire à quel point je souhaite de vous voir hors du labyrinthe où vous êtes. La fortune m'a mis hors de la sphère de ceux qui peuvent, d'un mot, faire le sort d'un homme de mérite, et c'est, je vous assure, tout ce que je lui reproche.

Je vous embrasse , et vous prie de me regarder toujours comme le plus sincère et le plus constant de vos amis.

Hennin.

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et cher ami ,

Je me hâte de vous mander que jesuisenfiu placé à rile-de-France , en qualité de capitaine-ingénieur du Roi. Mes appointemens sont de cent louis par an. Mon départ de Paris est fixé à la fin du mois , et de Lorient dans le cours de décembre.

Ne différez donc pas de me répondre surle-champ par la voie des bureaux, afin que votre lettre me parvienne partout où je pourrai être.

(Test à M. le baron de Breteuil que je suis

DE HKliNARDIN DE SAUTT*- PIERRE. i'H

redevable du succès de cette affaire, dont le terme paraissait s'éloigner de plus en plus. Il <\ mis dans cette sollicitation une ardeur sans laquelle lieu n'eùl réussi. Il y a joint des témoignages d'amitié qui me pénètrent de reconnaissance et d^attachement. Il m'a procuré des facilités sans lesquelles il m'eût été difficile de compléter mon équipage ; enfin il m'a présenté à M. le duc de Praslin qui m'a fait l'accueil le plus gracieux.

Il doit me procurer des lettres pour le commandant de l'Ile-de-France. Je vous prie , mon cher ami, si vous avez quelques relations dans ces pays-là, de les joindre aux siennes. Si, avant mon départ de Lorient, où je vous prie de n^adresser vos lettres sans retard, vous pouviez me faire trouver quelque crédit, je pourrais m'acquitter aisément de ma dette envers vous. On me passe un bagage de deux mille pesans , et , faute dWgent , je ne pourrai profiter de cet avantage.

Si cela ne se peut, ne me refusez pas du moins la satisfaction de recevoir de vos nouvelles.

.récris à tous mes amis pour leur faire mes <i dieux; c^est un grand déplaisir de partir sans

recevoir de réponse de la plupart. J'en ai en Russie, en Pologne, en Saxe, en Prusse. Quand les reverrai-je? où en trouver de semblables? il n'y en a point à qui je n'aie quelque grande obligation , et qui ne soit à quelque égard digne d'une estime universelle.

Je ne manquerai pas avant mon départ d'aller saluer M. le comte de Broglie et M. de Sainte-Foy, s'il m'est possible de le joindre.

J'ai été voir ici la princesse Strasnik chez laquelle j'ai dîné. Elle vient d'accoucher d'une petite princesse.

N'oubliez pas, lorsque vous m'écrirez aux Indes, de me marquer ce qui se passe en Pologne; dans lepays que j'habiterai les gazettes sont rares. Le jeu qui se passe en Pologne m'intéresse, j'en voudrais bien voir la fin. Il ressemble au jeu d'échecs où un pion peut faire échec au roi.

En revanche de la bonne correspondance que vous me tiendrez, je vous préparerai un journal de mon voyage. J'y mettrai comme dans un sac tout ce qui me tombera sous la main , et quand vous l'aurez lu et approuvé , vous en disposerez à votre plaisir.

Adieu, mon cher ami, le temps et les ex-

pressions me manquent à la fois; visites à faire, équipage à former, amis qu'on quitte : tout cela se croise et me laisse à peine le temps de mettre un peu d'ordre par-ci par-là. Pour peu que j'aie de loisir à Lorient, je vous écrirai sous l'enveloppe de M. Moreau, et remettrai votre lettre à quelque commissaire de la marine.

Votre sincère ami ,

De Saint-Pierre.

Mon adresse est à M. D. S. -P., capitaineingénieur du Roi à l'Ile-de-France.

A Paris, ce 20 novembre 1767.

REPONSE DE MONSIEUR HENNIN

A Genève, le 27 novembre 1767.

Avec quelle satisfaction, mon cher chevalier, n'ai-je pas appris qu'enfin vous sortiez de Fétat d'incertitude où vous étiez depuis tant de temps ! Vous voilà dans une place convenable qui peut devenir avantageuse. Le pays que vous allez habiter passe pour aussi bon qu'il est beau. Vous ne serez qu'à un pas de File de Bourbon , dont j'ai entendu célébrer les agrémens par beaucoup de personnes. J'espère que j'aurai par vous la confirmation de tout ce que nous disent les voyageurs de ces

DE RERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 1 q!)

riantes contrées. Ne me laissez pas ignorer, je vous prie, votre sort, vos occupations, vos espérances.

Si j'étais a Paris, je ferais tout mon possible pour vous procurer les moyens que vous désire/, pour profiter de ce qu'on vous laisse Ht1 place dans le vaisseau, mais d'ici je ne suis pas en état de le faire. On m'a donné comme recompense une place ruineuse , et j'ignore même si je ne serai pas dans l'impossibilité d'y rester, vu la disproportion entre mon revenu et les dépenses auxquelles je suis astreint.

Vous ne me parlez point de vos papiers et "Mémoires. Emportez-vous tout cela dans votre île, et que comptez-vous en faire? S'il y avait eu quelque avantage ou quelque honneur à retirer de vos collections , je m'en serais chargé avec plaisir.

Vous ferez très-bien de voir à votre départ toutes les personnes dont vous me parlez; on ne saurait trop conserver de liaisons avec la métropole quand on s'en éloigne autant que vous allez le faire.

Je vous rappellerai la promesse que vous me faites pour le journal de votre voyage. Quoique les pays que vous allez voir soient

très-fréquentés , il nous manque encore bien des détails curieux qui ont été négligés; mais ce qui manque le plus c'est Tordre dans les relations, et je suis bien sûr que les vôtres ne seront pas dénuées de cet avantage.

Adieu donc j mon cher chevalier ; ne me laissez pas trop languir après vos lettres ; j'espère d'ici à un an jouir de plus de tranquillité que je n'ai fait jusqu'à présent , et pouvoir, quand je vous écrirai, entrer dans quelques détails intéressans sur ce qui se passera dans notre Europe. Je vous embrasse bien tendrement , et souhaite que vous trouviez par-delà la ligne tout ce qui pourra vous assurer un sort agréable dans votre patrie, à laquelle, sans doute , vous ne renoncez pas. Vous connaissez les sentimens avec lesquels je suis pour la vie votre sincère ami.

Hennin.

îsTO 53.

A MONSIEUR HENNIN

J'ai trouvé , mon cher ami , votre lettre à mon arrivée à Lorient. J'ai différé d'y répondre, afin de ne rien laisser à vous mander. Nous partons demain , les vents sont favorables. Je suis pénétré de votre amitié que l'absence et vos occupations n'altèrent point. Vous faites en vérité trop d'honneur à mes Mémoires; un jour je les rendrai plus intéressans et plus dignes de vous lorsque vous les aurez corrigés. Si la mort me prévenait, j'en ai disposé par testament : une partie au baron de Breteuil , à qui je n'ai pu les refuser; le reste à vous, et, en vérité, c'est agir de ma part avec confiance. Je ne connais pas trois per-

sonnes à qui je voulusse montrer mes brouillons. Si je prétendais à leur estime , il y a de quoi me juger fou.

Parlons de mon voyage dont je ferai le journal. Nous avons pour principal passager un colonel , M. de Modave, qui a tout Tesprit qu'on peut avoir; je le crois chargé d^un commandement. Un de mes amis, M. de La Marche , passe avec lui. Vous Pavez pu voir en Pologne.

Notre vaisseau, le marquis de Castries , est de sept cents tonneaux, ce qui fait une assez belle coquille. On m?a fait une petite chambre où je couche avec mon chien , c^est nn ami de deux ans e< un ami fidèle.

Mon cher ami, on tire le canon du départ. Je me hâte de Unir ma lettre. Donnez-moi souvent de vos nouvelles par la voie des bureaux. Adieu, je vous embrasse de tout mon caMir.

Je suis pour la vie votre bon ami.

DE S.UNT-PlKRRK.

A fiOrinil , ce 18 février 1768,

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A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et cher ami

Je me hâte de vous rendre compte des principaux événemens de mon voyage par le vaisseau la Paix, commandé par le capitaine Burlaine , qui doit partir d'ici le 4 d'août pour se rendre à Lorient.

Nous partîmes du Port-Louis le 3 mars , et le 5 du même mois nous essuyâmes , à la hauteur du cap Finistère, un coup de vent qui nous mit en danger et nous inquiéta pour l'avenir, car nous nous aperçûmes que le vaisseau gouvernait mal. Un coup de mer, qu'on

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