‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 54 sur 119 · TOME I. g · texte numérisé non relu

TOME I. g

l3o CORRESPONDANCE

ne put éviter sur le gaillard-d'avant, rompit quelques barreaux du pont, enleva la petite chaloupe , et emporta le maître d'équipage avec trois matelots; un seul fut sauvé dans les hauts bancs où la mer le rejeta après lui avoir fracassé la main et l'épaule.

Nous eûmes les vents favorables jusqu'aux Canaries. Nous passâmes au milieu, et nous vîmes Gomère , Palme , l'île de Fer, et au loin le célèbre pic de Ténériffe, qui ressemble à un teton. Je dessinai la vue de ces îles fortunées où il n'était pas permis de descendre; enfin, deux mois après notre départ , nous passâmes la ligne sans avoir éprouvé d'autres inconvéniens que des calmes sans chaleurs extraordinaires. Le 22 juin nous nous trouvions presque nord et sud de Madagascar, lorsque nous essuyâmes une tempête affreuse. A minuit, un coup de mer enfonça les sabords de trois fenêtres de la grande chambre, et y jeta plus de vingt barriques d'eau. A deux heures et demie du matin nous entendîmes trois coups de tonnerre à deux minutes d'intervalle ; le dernier fit le bruit d'un coup de canon de vingt-quatre tiré à portée de pistolet. Aussitôt nous sentîmes dans la grande chambre une

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. l3l

forte odeur de soufre. Je moulai eu haut où Poil venait d'appeler tout l'équipage. Le grand mat était brisé en einq ou six endroits, le mât de perroquet avait été emporté; il ne restait plus qu'un tronçon du mât de hune qui pendait avec quelques agrès, accroché aux barres de hune. On examina partout , dans la crainte que le feu ne se fût communiqué au vaisseau , mais on n'aperçut aucune trace de noirceur ni même d'odeur dans les crevasses du grand mât où la foudre avait passé.

Le matin du 23 le vent devint si violent que le peu de voiles nécessaires pour gouverner fut emporté. Nous restâmes vingt-quatre heures en travers, à sec, balottés par une mer affreuse; le beau temps revint, et nous vînmes à bout de fortifier le grand mât. Enfin nous arrivâmes, le i4 juillet, à l'Ile-de-France, malgré le scorbut qui nous enleva neuf hommes, et mit tous les matelots, à l'exception de sept , hors de service. Les passagers el les olficiers faisaient la manœuvre.

C'est une observation digne de votre humanité, de représenter à ceux à qui il appartient de réformer les abus, que la compagnie des Indes, pour épargner une relâche qui ne

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coûterait pas plus de mille écus , sacrifie la vie de quantité d'hommes quelle expose à une navigation de près de cinq mois sans aborder à aucune terre. Cette perte est si réelle qu'elle se monte, année commune, à vingt hommes par vaisseau qui meurent du scorbut , et cette année-ci le Massiac et la Paij en ont perdu plus de cent chacun, et ont, par-là, manqué leur retour en Europe.

J'ai fait un journal exact de ma navigation que je compte avoir le plaisir de vous communiquer un jour. Il paraît que l'intention de la cour était de m'employer à relever l'établissement de Madagascar; mais celui qui en est chargé en chef, et dont je vous ai parlé dans ma dernière , est un méchant homme , jaloux à l'excès , et qui a eu pour moi beaucoup de mauvaises façons. J'ai prié M. Dumas dem'employer ici, où d'ailleurs je suis attaché par ma commission.

J'ai été fort bien reçu de M. Dumas cl de M. Poivre. En attendant qu'on m'emploie, je cherche à m'arranger ici où la vie est, à peu près, une fois plus coûteuse qu'à Paris. I ne pension vaut cinquante écus par mois; une petite chambre sans meuhles, dix rcns. .le n'ai

apporté ici ni pacotille ni urgent; ce n'est donc qu'à force d'économie que je pourrai acquitter peu à peu mes engagemens , et surtout les derniers que j'ai contractés à Paris.

Adieu, mon cher ami; vivez heureux, et portez-vous bien; pensez quelquefois à moi, et faites-y songer ceux de mes amis que la fortune a disperses çà et la. Je leur écris à tous, car j'ai de la peine à oublier ceux que j'ai une fois aimés; cela me jette environ dans vingt-quatre correspondances répandues dans toute l'Europe . Tout ce qui me semblera mériter quelque observation sera recueilli, afin qu'un jour mes amis puissent jouir du seul bien qui soit en ma disposition.

Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur; ne m'oubliez pas, et soyez sûr du sincère attachement avec lequel je serai toute ma vie.

Monsieur et ami ,

Votre, etc.

Au Port-Louis de. l'Ile-de-France , ce 3 aoftl 1768 Mes complimens à nos amis communs.

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ÎNTO 55

A MONSIEUR HENNIN

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