‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 55 sur 119 · MON TRES-CHER AMI · texte numérisé non relu

MON TRES-CHER AMI

Je profite avec empressement du vaisseau la Boudeuse, commandé par M. deBougainville, pour me rappeler à votre souvenir. M. de Sainte-Foy m'avait remis pour lui une lettre qui m'a procuré sa connaissance. Je ne sais comment, en parlant de M. de Sainte- Foy , la conversation a tombé sur vous. Il m'a dit qu'il était beaucoup de vos amis, que vous aviez étudié ensemble, et m'a parlé de vos talens pour les affaires , enfin il m'a paru qu'il vous était aussi attaché que moi ; je vous

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en félicite. Cet officier revient à Paris couvert de gloire : il a découvert dans la mer du Sud des terres plus grandes que l'Europe , une île de quatre cents lieues de longueur , une autre très-peuplée où aucun vaisseau n'est abordé. Cette île , appelée Taïti par les naturels , a été surnommée File de Cythère par les Français. Les femmes y sont charmantes et adorées. Les habitans vivent en commun sans faire la guerre à personne; ils ne connaissent point le fer : leurs haches sont de pierre, leurs flèches sont émoussées. Les bonnes gens se croyaient

seuls dans l'univers. On y a trouvé la

universellement répandue ; ainsi voilà une misère de moins que leur vaudra la connaissance des Européens.

J'ai dîné avec un Cupidon de cette terre australe que l'on a embarqué de son consentement; il est laid, mulâtre, portant barbe, les cheveux noirs et rudes comme du crin. Il pleure quelquefois , et paraît regretter fort sa patrie dont chaque jour va l'éloigner.

Enfin, M. de Bougainville publiera sans doute ses découvertes. Jusqu'ici on garde un grand secret sur la position de cette île ; je ne vous en dirai donc pas davantage.

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On attend ici avec empressement les secours d'hommes et d'arg;ent promis par la cour à la colonie. Il n'y a aucune fortification respectable , et il me semble qu'on a trop compté sur la défense naturelle de File.

Je rassemble des observations de toute espèce pour charmer ma solitude et mon loisir. Ce malheureux pays , éloigné de tout commerce, est divisé par la discorde des chefs; il n'y a point de société, tout le monde y est pauvre et accablé de dettes; les vivres y sont très-chers : le bœuf vaut dix-huit sous la livre, le pain six sous; jugez de ce qu'on peut faire avec cent louis d1appointemens, et pour quatorze cents livres de dettes à payer dans la première année.

J'espère cependant faire honneur à mes affaires ; mais il ne faut songer ni à la fortune , ni à quelque projet utile à la colonie, faute de moyens pour les exécuter.

Si vous trouvez l'occasion de me faire passer les gazettes , vous me ferez un présent fort agréable , car on vit ici dans une ignorance absolue des affaires publiques.

Je vous prie de me faire adresser vos lettres par la voie des bureaux ou de la compagnie

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des Indes, car je n'ai personne chargé à Lorient de les retirer de la poste.

Adieu, mon cher ami, portez-vous bien, et croyez que rien ne peut m'ètre plus agréable que de recevoir souvent de vos nouvelles.

Je suis pour toujours votre sincère ami.

De Saint-Pierre.

Vous me ferez le plaisir de me parler de la

princesse M et de la Pologne. Numérotez,

s'il vous plaît, les lettres que vous m'écrirez.

P. S. Le Massiac vient d'arriver avec un nouveau commandant. On nous annonce le chevalier Desroches pour gouverneur général. Je ne sais si toutes ces révolutions me seront favorables. Je ne m'étends pas beaucoup à cause du nombre considérable de lettres que j'ai à écrire.

Au Port-Louis de l'Ile-de-France , ce 6 décembre 1768.

Monsieur et cher ami ,

Depuis mon arrivée dans ce pays, je n'ai reçu aucune nouvelle de l'Europe. Voilà cependant la troisième lettre que je vous écris. Il y a de quoi perdre patience. Il n'y a pas ici de quoi se dédommager. Il n'y a point de société parce qu'on y est pauvre , intéressé et méfiant ; il n'y a point de promenade , faute d'arbres ; on ne peut s'occuper de sa fortune faute d'argent, ni de cette brillante vapeur qu'on appelle la gloire, parce que tout le monde cherche à ramasser quelques piastres pour aller vite les dépenser à Paris.

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Je n'exagérerai pas quand je vous dirai que jamais je ne me suis trouvé si à l'étroit. Il est vrai que j'acquitte cette année mes dettes contractées avec les marchands de M. le baron de Breteuil. Ainsi à la porte des Indes on peut être fort loin de la fortune.

On attend ici avec impatience M. le chevalier Desroches , notre nouveau gouverneur. J'espère lui être recommandé par M. le baron de Breteuil qui m'avait fait faire sa connaissance à Paris. Tout le monde se flatte qu'il nous amène l'abondance.

Vous aurez su sans doute qu'on avait tenté de rétablir le fort Dauphin à Madagascar. Ma bonne fortune a voulu que le commandant m'ait retenu ici. Voici ce qui vient de s'y passer.

M. de Modave est parti d'ici pour Madagascar au mois de septembre avec cinquante soldats de la légion ; les officiers et les volontaires qu'il avait amenés d'Europe et quelques artisans. Cette petite troupe pouvait être de quatre-vingts personnes.

A son arrivée au fort Dauphin il en trouva les peuples voisins en guerre , suivant leur ancien usage. Ces guerres consistent dans des

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courses où ils tâchent d'enlever les habitans des villages ennemis , qu^ils viennent vendre ensuite à un chef de traite français pour des fusils et de la poudre.

Cette disposition d'esprit de ces peuples fripons et paresseux ne s'accordait pas trop avec les projets d'agriculture et de commerce dont M. de Modave les croyait capables. Il jugea convenable de faire alliance avec un des principaux chefs, qui venait de dépouiller son père. Cette alliance et cette paix se conclut au moyen de quelques bouteilles d'eau-de-vie. On donna à M. de Modave par-dessus le marché douze lieues de terrain aux environs du fort Dauphin.

Après cette donation, M. de Modave , qui n'en était pas plus riche , jugea à propos de faire un détachement pour reconnaître au nord les peuples voisins de la mer. Il paraît que le but de M. de Modave était d'établir en même temps une communication jusqu'à Foule-Pointe où est notre second établissement. M. de La Marche de Courmont, qui m'a quelquefois parlé de vous et que j'avais vu en Pologne, fut destiné à reconnaître à la tête de quinze personnes le territoire d'Ainboule, et à

remonter jusqu'à Manan/arv, à soixante-dix lieues du fort Dauphin et un peu plus d'à moitié chemin de Foule-Pointe.

On les expédia avec des vivres, des munilions et quelques noirs pour les servir; pendant cet intervalle le vaisseau qui avait apporté madame de Modave retourna à l'Ile-de-France solliciter de nouveaux secours. On détacha le vaisseau du roi F Ambulante qui conduisit au fort Dauphin madame de Modave, quelques volontaires, un renfort de \ ingl-cinq soldats et de nouvelles provisions.

Ce vaisseau arriva dans le mois de novembre. On venait d'apprendre que le sieur de La Marche était resté à trente lieues de-la; les vivres étaient consommés, une partie de sa troupe était malade, il était d'ailleurs survenu plusieurs altercations; quelques volontaires récusaient l'autorité du sieur de La Marche qui n'était revêtu par la cour d'aucun emploi. On avait été sur le point d'en venir aux mains avec les noirs qu'on ne ménagea il pas assez.

Le sieur de La Marche écrivit sa situation à M. de Modave qui détacha quelques personnes pour leur porter des vivres et se joindre à

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eux. Ils revenaient déjà sur leurs pas. La plupart étaient attaqués de la même maladie ; c'était une fièvre qui durait quatre à cinq jours avec de petits redoublemens vifs, ensuite succédaient quatre à cinq jours de repos, puis la fièvre recommençait et enlevait ordinairement le malade le douzième jour.

De quinze personnes qui composaient ce petit détachement, il en est mort onze , parmi lesquelles on compte le sieur de La Marche, le sieur de La Colonesie, officier de la légion , MM. de La Richardie et Fitgeac, volontaires ,

un chirurgien Le mal s'est communiqué à

ceux qui ont été au-devant d'eux et de-là s'est répandu dans le fort.

Lorsque le vaisseau V Ambulante a mis à Ja voile au mois de décembre pour revenir ici , on comptait cinq personnes de mortes clans Fétat-major,cinq autres mourantes, vingt soldats de morts, autant de malades. Ce malheur, arrivé au milieu de la mauvaise saison, faisait craindre pour cette petite troupe de cent personnes environ et déjà réduite aux trois quarts.

On venait d'apprendre de Foule-Pointe où depuis un an nous avons un poste de trente-

doux soldats , qu'ils étaient îuouraus. Ou a détaché un petit vaisseau pour les ramener s'il en est temps encore.

Quant à M. de Modave, il demande de nouveaux secours en hommes et en vivres , mais la saison orageuse où nous sommes, les besoins de cette colonie et la prudence ne permettent pas de rien faire pour eux avant le mois d'avril. Au reste, le chevalier Desroches qu'on attend incessamment décidera s'il est utile de poursuivre un établissement qui de tout temps a été le tombeau des Français.

Si l'on m'eût envoyé avec M. de Modave, il est probable que j'aurais été de ce détachement , il y a onze à parier contre quatre que j'y serais resté. Pour vous compléter mes nouvelles , vous saurez que les Anglais sont toujours en guerre dans l'Inde avec les Marattes. Nos affaires n'en prospèrent pas mieux, on dit que tout manque à Pondichéry. Le vaisseau le P etit-Choiseul a péri à l'embouchure du Gange; on a sauvé les hommes et les effets.

Je compte qu'en reconnaissance des nouvelles dont je vous fais part, vous m'instruirez de ce qui se passe en Europe. Vous n'oublierez

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pas la Pologne où j'ai eu la première fois le bonheur de faire votre connaissance.

Adieu , mon cher ami , je vous embrasse et suis avec une constante amitié ,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 22 janvier 1769.

REPONSE DE MONSIEUR HENNIN

A Genève, le 16 juin 1769.

Quand on est aussi éloigné l'un de l'autre que nous le sommes, Monsieur et cher ami , du moins devrait-on s'écrire par toutes les occasions qui se présentent. Je vous donne cependant le mauvais exemple de la plus grande inexactitude. Vous me le pardonneriez si vous saviez dans quelle agitation j'ai vécu à Paris cet hiver. J'y étais allé pour différentes affaires qui n'ont pas toutes également réussi , mais je suis parvenu à faire bonifier mon état, et dans un ou deux ans je

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