‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 56 sur 119 · TOME I. IO · texte numérisé non relu

TOME I. IO

me trouverai fort à mon aise. Le ministre m'a témoigné beaucoup de bontés. Comme je ne demande qu'à servir paisiblement le Roi dans ma résidence suisse , je ne prévois pas que rien puisse changer ces favorables dispositions. Moins de devoirs , moins d'occasions de déplaire. J'ai trouvé un port après bien des orages, je m'y fixe, et j'espère m'y trouver toujours bien.

Vous n'en êtes pas encore au même point , mais vous servez votre patrie, et dans les contrées où elle vous emploie , il y a des exemples que ce qui paraît d'abord peu avantageux devient le chemin de la fortune. Sage et instruit comme vous l'êtes , j'espère que vous trouverez, mille occasions de travailler à votre réputation et à votre bien-être; surtout ne dites point comme vous avez fait jusqu'ici : J'écrirai , je publierai; écrivez , publiez et rapportez-vous-en à vos amis pour faire valoir vos ouvrages.

Si vous pouvez m'envoyer des dessins des pays que vous habitez , vous me ferez le plus grand plaisir. Je forme un atlas qui est déjà un des plus beaux qui existent ; il renferme les caries , plans , vues, monumens et habille-

DE BERNARDIN DK SAINT-PIERRE, l \~

inens de toute la terre autant que j'ai pu les recueillir.

Je ferai usage, ou plutôt je l'ai déjà fait, de votre remarque sur la nécessité d'une relâche pour les vaisseaux qui vont à l'Ile-de-France. Il doit \ avoir de sî grands changemens dans cette partie, qu'il faut espérer qu'on pensera au\ incou\ éniens qui résultent de l'usage dont votre équipage et ceux du Massiac et de la Paix ont fait la triste épreuve. Mais vous savez ce que peut chez nous la voix d'un particulier qui ne veut rien imprimer, et qui n'approche des ministres que pour leur parler de sa partie; quoi qu'il en soit, ceux qui nous gouvernent veulent le bien, et quand l'intérêt particulier ne ferme pas l'accès à la vérité , elle est sûre de se faire entendre. Ici c'est une faute d'administration mercantile qu'un mot peut réformer , et que personne n'est directement intéressé à soutenir : ainsi on peut se flatter d'être écouté.

Votre journal me fera très-grand plaisir , et si vous avez du loisir , je vous prie de me l'envoyer, ainsi que vos remarques sur le pa\ s que vous habitez; tôt ou tard j'en ferai usage, et \ (mis pouvez être sûr d'en recueillir l'honneur.

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J'ai vu M. de Bougainville ' et son Otaïtien. Ce voyage, dont il m'a fait F amitié de me confier la relation , est assurément un des plus curieux qui se soient faits.

Ce que vous me dites de la cherté des vivres où vous êtes m'étonne , le territoire de votre île passe pour fertile : quant au bœuf, je crois que passé le Cap on n'en devrait jamais manger. Examinez cette question avec vos docteurs si vous en avez , et prêchez d'exemple en prenant des nourritures moins alcalines.

Personne n^est moins à portée que moi de vous envoyer des nouvelles et surtout les gazettes qu'il faudrait faire traverser toute la France pour qu'elles parvinssent a Lorient. Je vais écrire à un ami à Paris qui vous en rassemblera et vous les fera passer par quelques occasions.

La princesse M.... était partie de Paris peu de jours avant que j'y arrivasse ; je la crois à Teschen avec beaucoup de grands seigneurs

1 Ce sont les Français qui ont découvert Otaïti, et ce sont les Anglais qui en ont recueilli toute la gloire, par les voyages de Cook.

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qui se sont dérobés au malheur de la Pologne. Vous savez sans doute la grande scène qui va s'ouvrir ou qui Test déjà, je veux parler delà guerre entre le Turc et la Russie; elle ne va pas tarder à être dans toute sa force. Le prince Gallitzin, qui commande une des armées russes , a passé le Niester près de Choczim, dans le dessein de prendre cette place. Les lettres de Vienne disent, d'après une relation envoyée par le général autrichien qui commande en Transylvanie, que les Turcs ont attaqué l'armée russe, Font défaite , en ont enveloppé un corps considérable et que le reste a repassé le Niester. Les Russes et leurs amis disent qu'ils n'ont pu prendre Choczim , et se sont retirés parce qu'il n'y avait pas de vivres dans le pays.

Le roi de Pologne a déjà pensé être enlevé par les confédérés qui parcourent la Pologne sous différens chefs sans ordre et sans objet bien déterminé , mais qui cependant commencent à ne pas craindre les troupes russes dont ils ont défait quelques petits corps. Vous n'imaginez pas la confusion où est ce pauvre royaume. Une partie de la nation veut détrôner Stanislas Auguste, et si les Russes sont

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battus , j'ai peine à croire qu'il puisse se soutenir. Il n'a pas tenu ce qu'il promettait; depuis qu'il est sur le trône, sa conduite publique et particulière, les entours qu'il s'est donnés , les principes qu'il a manifestés , n'ont que trop prouvé cette observation :

Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier.

Vous pourriez revoir à Paris M. de Mer cy qui y est ambassadeur; j'y ai retrouvé Van- Suiten et d'autres personnes de notre connaissance, chacune se disposant à prendre diverses routes. Il me passe de temps en temps quelques Polonais avec lesquels je refais un cours de Varsovie. Ce pays est si fort changé à tous égards que je cesse de le regretter.

Je vous prie de songer à mon cabinet. Ne pourriez-vous pas m'avoir une suite des monnaies du Mogol et de tous les royaumes de l'Inde; quelques dessins d'habillemens de ces pays et d'Afrique; des coquilles de vos côtes, choisies et en petite quantité ? Je ramasse en tous genres, et suis déjà assez riche en quelques-uns ; mais vous savez qu'heureusement les collections n'ont point de bornes . >nn> quoi elles cesseraient d'intéresser.

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Adieu , mon cher ami , donnez-moi de vos nouvelles. Dans le loisir dont je jouis ici, je pourrai vous être plus utile que bien d1 autres, et je m'en occuperai dès que je serai sûr que mes lettres vous parviendront. Je vous embrasse , et vous prie d^tre sûr que rien n^altérera les sentimens que je vous ai voués.

Hennin.

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A MONSIEUR HENNIN

Je ne sais, Monsieur et cher ami, si cette lettre vous parviendra; je n'ai encore reçu aucune réponse aux miennes. Je désire avec ardeur de retourner en France ; il n'y a rien ici qui puisse flatter l'ambition ou la fortune.

Je suis bien las de courir le monde , je ne désire plus qu'une retraite ; vous qui vivez dans une république , n'y aurait-il pas dans votre voisinage quelque famille simple et honnête où un honnête homme pût trouver à s'établir. O liberté! ô champs! séjour de paix et de félicité ; la faveur des rois ne vaut pas le bonheur de vivre libre au milieu d'un voi-

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sinage d'hommes francs et vivant suivant les lois de la nature.

Tout ici est dépravé ! Si vous voyiez la condition des malheureux noirs ! si vous saviez ce que c'est que d'être deux ans sans recevoir de réponse de ses amis, de traverser quatre ou cinq mille lieues de mer, et, au bout de tout cela, d'habiter une île pauvre où toutes les passions fermentent , où l'on n'est payé qu'avec du papier, etc., etc. Que les hommes sont fous! Ne valait-il pas mieux que j'employasse le crédit du baron de Breteuil à m'obtenir en France quelque emploi honnête? ne valait-il pas mieux se jeter au fond d'une campagne, sur la terre d'un bon et simple paysan dont j'aurais épousé la fille? J'aurais trouvé des amis , des vertus , de la liberté , un peu d'aisance, et l'espoir d'accroître ma fortune, biens qu'on ne trouve point ici.

Je reçois par le vaisseau le Jason votre première lettre, datée du 16 juin, qui me comble de joie et de peine. Vous jugez bien du plaisir que me donnent vos nouvelles, mais vous avez sur mon état, mes vues et mes espérances, des idées qui me désolent.

Imaginez-vous que je suis plus loin des Indes

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que vous ne Pètes à Genève. Vous ne savez peut-être pas qu'on nous paie avec du papier qui rend tout ce qui vient de ces pays plus cher qu'à Paris. Jugez où je pourrais trouver des monnaies du Mogol, je n'ai pas manié un écu depuis un an. Les noirs s'habillent ici d'une chemise et d'un caleçon , la plupart sont nus; quant aux plans de ce pays, je suis occupé du soin de faire raccommoder les bàtimens civils , voilà ma fonction. Quant aux désagrémens de mon état, je renonce pour la vie à être ingénieur des colonies; il est plus honnête d'être maître maçon à Paris. Je ne vous fatiguerai point de mes inquiétudes ni de mes chagrins que je supporte avec l'espérance de les voir finir en retournant en Europe.

Les collections d'histoire naturelle coûtent ici beaucoup. J'ai quêté ça et là quelques mauvaises coquilles que je partagerai de bon cœur avec vous. Figurez-vous, mon ami, qu'un homme sans argent est, pour ce pays, un corps sans ame.

Mon intention est de faire un ouvragé sur l'Ile-de-France; j'y travaille, et j'espère qu'il me \ audra , par le crédit de mes patrons , une récompense du ministre à mon retour.

N'est-il pas accabla ni de ne pas recevoir une lettre du baron de Breteuil? Je vois souvent M. Poivre que j'aime et que j'estime de tout mon cœur.

La guerre désole donc cette pauvre Pologne? Vanité des vanités , le roi de Pologne ne serait-il pas plus heureux d'être un simple particulier !

Je me hâte de finir ma lettre, un vaisseau va partir, et les occasions sont rares. Conservez-moi mes anciens amis , donnez-moi souvent de vos nouvelles , et croyez que je suis avec un vrai attachement ,

Votre serviteur et ami,

De Saint-Pierre.

Au Port-Louis de l'Ile-de-France , le 18 avril 1770.

Assurez de mes respects madame la princesse M , si vous lui écrivez.

l56 CORRESPONDANCE

ÎS° 59.

A MONSIEUR HENNIN

Je viens d' arriver, Monsieur et cher ami, en bonne santé, sept mois après mon départ de rile-de-France. J'ai trouvé à mon arrivée à Lorient deux banquiers qui m'ont offert chacun en particulier l'argent dont je pourrais avoir besoin ; c'était de la part du baron de Breteuil. Comme j'ai recouvré quelque argent qui m'était dû et que d'ailleurs mes effets étaient venus me rejoindre au Cap, je n'ai point fait usage de cette bienveillance de mon patron.

On m'a fait faire ici beaucoup de visites , joignez-y beaucoup de courses , de lettres, de

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commissions. Paris ne m'oitre que du bruit, la société de ce pays me déplaît, et je n'y trouve guère les hommes meilleurs qu'au-delà de la ligne. Je tâche de jouir de ce moment de calme que la fortune semble me donner, et si je pouvais en jouir à la campagne il me semble que je serais heureux. J'ai tout lieu de croire que mes appointemens me seront conservés quelque temps; ce qui sera pour moi un grand bonheur, car je n'ai fait aucune sorte d'affaire dans le pays ruiné d'où je sors.

J'ai rapporté quelques madrépores en assez mauvais état, des coquilles médiocres; si vous voulez que je vous réserve quelque chose , mandez-le moi, j'y joindrai le quart d'un coco marin, je n'en ai que pour des intimes. Vous savez que les Indiens attribuent à ce fruit des vertus merveilleuses.

J'ai beaucoup d'observations sur l'Inde , l'Ile-de-France, le cap de Bonne-Espérance; mais j'ai besoin de tranquillité pour les mettre en ordre.

Je vous donnerais des nouvelles de ce pays si je n'y étais parfaitement étranger. M. le duc d'Aiguillon a écrit au nom du Roi à M. le baron de Breteuil une lettre où il lui promet

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une des premières grandes ambassades vacantes. Le public croit que c'est celle d1 Angleterre.

J'ai fait à l'Ile-de-France ce que j'ai pu pour m'y rendre utile. Lorsque mon retour a été décidé, je me suis embarqué sur F Indien qui a mouillé à Bourbon pour y charger du café. L'ouragan Ta forcé d'appareiller le 3 décembre. J'ai resté à terre jusqu'au 20 sans en apprendre de nouvelles. Le 1 1 je me suis embarqué pour le Cap où ce vaisseau devait faire ses vivres; je suis resté quarante-cinq jours au Cap sans argent et sans effets; enfin trois jours avant que je partisse sur la Digue mes effets sont arrivés. Le vaisseau V Indien était revenu aux îles un mois après mon départ , démâté de tous ses mâts , ayant perdu son gouvernail et ayant pensé périr. Mes malles mouillées d'eau de mer étaient au tiers pourries.

Voilà, mon ami, les principaux événemens de mon voyage. J'ai eu le bonheur de trouver des amis chez les étrangers. M. de Tolbak, gouverneur du Cap, m'a offert sa bourse et m'a fait présent d'un quartaut de vin de Constance que j'ai donné à mon patron. J'attends

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les événement sans espérance et sans crainte, le témoignage de ma conscience me rassure plus que la jouissance d'une grande fortune; si j'y poui ais joindre le calme de la campagne je serais heureux.

Portez-vous bien et donnez-moi le plaisir de recevoir de vos nouvelles.

.le suis bien sincèrement ,

Votre ami,

De Saint-Pierre.

J'aurais eu lieu d'espérer d'être employé aux négociations si mon patron eût conservé son ambassade. Les amis que j'ai en Pologne et en Russie auraient contribué à rendre mes services agréables, mais tous ces projets se sont évanouis comme un songe, et je n'en fais plus.

A Paris, ce 3 juillet 1771.

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