‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 58 sur 119 · TOME t · texte numérisé non relu

TOME t

A MONSIEUR HENNIN

J1aurais bien désiré, mon ami, acquitter le billet que vous avez tiré sur moi sur l'avis que je vous en ai donné. Mais, comme je vous l'ai mandé, mes appointemens dont je devrais jouir ici en entier sont réduits de moitié . et je n'ai pu toucher dix mois qui sont échus n'y ayant point d'argent dans la caisse.

Comme mon ordonnance est expédiée, vous devez être sûr que j'acquitterai sur le premier argent que je toucherai, le billet qui est entre les mains de M. Lullin chez lequel je vous écris à la hâte. Je dois faire un voyage en province, mais je disposerai tout pour que

l'acquit en soit fait si le paiement s'effectue pendant mon absence. Je suis persuadé que M. le baron de Breteuil voudra bien s'y employer. Il est absent et ne doit revenir que dans quelques jours.

Je suis avec une sincère amitié,

Monsieur et ami,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

Dans la crainte que vous n'eussiez négocié ce billet, j'avais apporté une lettre de change que j'aurais escomptée, ce qui m'eût mis dans Tembarras.

A Paris, ce 8 août 1771

l64 CORRESPONDANCE

A MONSIEUR HENNIN

Enfin, mon ami, je viens de recevoir une ordonnance pour toucher six mois d'appointemens à raison de cent livres par mois. Je l'aurais incluse dans la lettre avec la quittance si cela n'eût occasioné un double port d'aller et de venir. Le paiement doit se faire à la fin du mois, peut-être faudra-t-il encore quelques recommandations. Voyez si vous voulez que je la remette à M. Lullin, et envoyez-moi une quittance de six cents livres à compte de ce que je vous dois. Il faudra, je pense, défalquer les deniers pour les invalides; je ne sais à quoi cela se monte.

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. l65

Je suis bien fâché d'avoir si long-temps différé, mais je vous donne tout ce que j'ai et je subsiste de mes économies passées. Je n'ai fait aucun commerce; il y a plus, c'est que ces mêmes appointemens ne me seront pas continués long-temps, et ne retournant point aux îles, je vais me trouver sans état et sans revenu.

Vous voyez donc bien qu'il n'y a pas de ma faute et que je fais ce qui est en mon pouvoir. Je voudrais bien vous donner des preuves plus réelles de mon amitié, il ne m'est guère possible cependant de vous en donner de plus fortes.

Je suis avec une sincère amitié,

Votre serviteur et ami,

A Paris, ce i5 septembre 1771.

V dressez-moi vos lettres chez M. le ban» m de Hreteuil.

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REPONSE DE MONSIEUR HENNIN

A Genève, le S janvier 1773.

J'ai reçuMonsieiir et cher ami, les cinq cents quarante-deux francs que vous avez fait remettre pour moi, je vous suis bien obligé de votre exactitude. Vous me feriez le plus grand plaisir d'achever le reste du paiement de votre billet que je vais envoyer à M. Lullin. Certainement aucun de vos créanciers n'est dans ce moment plus pauvre que moi. Je crains que les banquiers ne me refusent de L'argent, ma facilité à prêter est la principale cause de cette gêne affreuse. Faites ce que vous pourrez, je

vous en prie instamment. Vous m'aviez annoncé une petite portion de curiosités naturelles ; je ne Fai pas reçue.

Apprenez-moi ce que vous vous proposez de faire, la nomination de M. le baron de Breteuil à une ambassade aussi agréable ne vous donne-t-elle pas envie de le suivre. Pour moi si j'étais libre je lui demanderais de raccompagner , tant ce pays m'offre d'attraits; mais me voilà condamné aux montagnes, et je n'ai plus guère à espérer de revoir la bienheureuse Italie. Donnez-moi de vos nouvelles, je vous prie, et soyez persuadé du sincère et inviolable attachement que je vous ai voué pour la vie.

Hennin.

l68 CORRESPONDANCE

A MONSIEUR HENNIN

Je viens de passer trois mois en province où j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je suis charmé, mon ami, d'avoir pu m'acquitter de la moitié de ma dette. Le reste viendra quand il plaira à Dieu; j'ai fait un effort aussi grand que je l'ai pu. Ce sont mes économies. Je n'ai que douze cent livres d'appointemens. Dans six mois d'ici je vais me trouver sans état et sans revenu. On veut m'en gager à retourner aux colonies, mais j'ai trop souffert pour y penser. D'ailleurs, je n'y pourrais jamais faire une fortune contraire à mes principes.

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERIU:. 1 6g

Celui qui dispose de tous les événemens y pourvoira. Je le prie de vous rendre cette année aussi heureuse que vous le méritez par toutes les qualités de votre cœur.

M. le baron de Breteuil part dans trois mois pour son ambassade de Naples. Il n'y a pas d'apparence que je raccompagne. Je m'occupe à mettre en ordre le Mémoire de mon journal, non pas que je veuille devenir auteur, c'est une carrière trop désagréable et qui ne mène à rien , mais je fais comme ceux qui apprennent à dessiner pour tapisser leur chambre.

Je vois de temps en temps M. Rousseau et M. d'Alembert. Si vous envoyez quelqu'un à Paris faites-le passer chez moi. Il choisira dans mes madrépores les moins brisés pour vous les apporter.

Voilà toutes les preuves de reconnaissance et d'amitié que je peux vous donner. Si vous étiez ici je vous lirais mon Mémoire. Si le ministre était curieux d'avoir sur les Indes des observations de ma façon j'en ferais volontiers le voyage par terre, mais je voudrais bien être assuré d'une récompense lucrative et honorable; on regardera peut-être ce pro-

jet comme imaginaire, cependant j^ai fait seul et au milieu de nations plus barbares que les Indiens une assez longue pérégrination.

Je vous souhaite toute sorte de bonheur et suis avec une sincère amitié ,

Votre , etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, ce 29 décembre 1771.

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A MONSIEUR HENNIJN.

Voici enfin, Monsieur et cher ami , du fruit de mon jardin; je vous prie de le recevoir comme une marque de mon amitié et de ma reconnaissance.

Quoique vos affaires ne vous aient guère permis de me voir pendant votre séjour à Paris, je n'ai point oublié celui qui m'offrit sa bourse à Vienne et qui vint à mon secours dans un temps où ma patrie m'en refusait. J'ai fait plus que je n'ai pu en acquittant la moitié de cette somme que le ministère eûl acquittée si j'avais plus de faveur. Je serai

peut-être assez heureux pour payer le reste et pour avoir la joie secrète d'avoir, dans une affaire périlleuse et dans une situation trèsembarrassée, servi ma patrie gratuitement. M. de Monteynard paraît disposé à me faire du bien à la sollicitation de M. de Maillebois ; d'ailleurs mon livre me fait des amis; je ne vous le donne pas afin qu'il m'acquière votre amitié dont je suis sûr, mais pour qu'il me la conserve. Ce n'est pas que je craigne de la perdre, mais après la conduite d'un homme auquel j'ai renoncé pour toute ma vie, il n'y a point d'amitié sur laquelle je ne m'appuie en tremblant \

J'ai ouvert les yeux pour fermer mon cœur, mais si j'ai renoncé à l'amitié des grands, le souvenir de ceux qui m'ont obligé y pénétrera toujours. Ce sera dans tous les temps une pensée consolante de me rappeler que je n'ai rien à envier à ces grands si trompeurs et si faux. Quelles que soient leur élévation et mon obscurité, pourrai-je me plaindre de la Providence qui m'a donné des amis dans des circonstances où ils les perdent ?

1 Le baron dv Breteuil.

Je suis avec attachement et reconnaissance,

Monsieur et cher ami , Votre serviteur et ami,

De Saint-Pierre.

\ Paris, ce 17 mars 1773.

Hôtel de Bourbon , rue de la Madelaine-Saint-Honoré.

Mandez - moi votre sentiment sur mon Voyage, et trouvez-moi quelque occasion pour mYpargner le port des lettres.

REPONSE DE MONSIEUR HENNIN

A Genève, le 18 mai 1773.

Nous nous sommes cherchés inutilement , Monsieur, sur la fin de mon séjour à Paris. J'aurais cependant été hien aise de savoir de vous quelle perspective vous aviez, et d'être rassuré à cet égard. Depuis, vous m'avez hien négligé , et voici six mois que je n'ai guère pu m'occuper que de ma santé qui est trèsmauvaise.

En revenant pour ainsi dire de cette longue absence, j'ai jeté les yeux sur mes anciens amis. J'ai pensé à vous; j'ai appris que vous

aviez, publié votre Voyage, et je vous avoue que j'ai été très-sensible à votre oubli dans cette circonstance. Avez-vous cru, Monsieur, que je m'intéressais assez peu à votre fortune et à votre réputation, pour ne pas désirer de savoir ce que vous aviez obtenu du ministère et les motifs qui vous avaient déterminé à publier un ouvrage qui sûrement, comme je vous l\'i\ ais annoncé , ne vous fera qu'honneur?

Je ne sais si je pourrai aller l'hiver prochain à Paris; aucune affaire ne m'y appelle; et , pour fuir l'âpreté de ce climat, il vaudrait mieux faire un tour dans les provinces méridionales. Donnez -moi de vos nouvelles, je vous prie , et soyez persuadé que ni le temps ni la maladie n'ont altéré les sentimens qui m'attachent à vous , et avec lesquels j'ai l'honneur d'être,

Monsieur ,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Hennin.

A MONSIEUR HENNIN

Il m'est bien aisé, Monsieur, de vous rendre compte de ma position. Depuis six mois je n'ai plus ni état ni revenu, et j'ai même une espèce de procès avec le libraire auquel j'ai vendu mon Voyage à l'Ile-de-France, quoique jelui en aie fait un fort bon marché. J'avais l'espérance d'être placé àl'Ecole-Militairecomme officier, lorsque M. de Croismare, qui en était gouverneur, est venu à mourir. Je n'ai donc aucune espérance.

Je ne vous ai point oublié, Monsieur, et vous le verrez par la date delà lettre qui accompagnait mon livre que je vous ai envoyé

l)i: BKKISARDIN DE SAINT-PIERRE. I 77

il v a bien trois mois. J'ai passé dernièrement chez M. Lullin, qui m'a dit n'avoir pu trouver d'occasion pour Genève qu'il y a quinze jours. Il l'a remis, m'a-t-il dit, à un voiturier appelé Borel. Il n'est point dans mon caractère d'oublier ceux qui m'ont obligé, quand même le temps et l'absence les refroidiraient. Si j'avais quelque souvenir à perdre, ce serait celui de ceux qui m'ont trompé; mais c'est un ellbrt dont ma raison n'est pas capable.

Je suis bien aise d'apprendre votre convalescence avant votre maladie. La belle saison rétablira votre santé. Quant aux provinces méridionales que vous vous proposez de voir cet hiver , vous ne vous en soucierez plus dès que vous les connaîtrez. Le froid y est très-âpre, et la Provence est une terre de rochers nus où la bise règne six mois de l'année. Il me semble que l'air pur de vos montagnes et ces petits réduits de pâturages frais où l'on prépare , à ce que m'a dit Rousseau , des laitages excellens , conviendront mieux à votre convalescence.

Serait-il donc si difficile d'y trouver une retraite où je pusse sans inquiétude cultiver les lettres? Mais ai-je encore des souhaits à former?

Montrez-moi, s'il vous plaît, les endroits qui vous auront amusé davantage dans mon livre; et si vous trouvez quelque occasion de m'épargner les ports de lettre , vous me ferez plaisir.

Croyez que je suis bien sensible au renouvellement de votre amitié, et agréez, Monsieur, les assurances de la mienne.

J'ai Thonneur d'être, avec ces sentimens,

Votre, etc.

De Saint-Pjerre.

Mon livre a eu un grand succès littéraire; mais voilà presque tout le fruit que j^en ai tiré.

DE RERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 17g

A MONSIEUR HENNIN

Je suis fâché , Monsieur, que vous ne m'ayez pas fait Fhonneur de venir me voir , dans la crainte de me parler de ma dette ; j'augure assez de votre bon cœur pour croire que ma position vous étant bien connue, vous m'eussiez offert votre bourse comme ami , m'en ayant autrefois aidé comme ministre. J'ai acquitté de mon nécessaire une moitié de la dette contractée, vous le savez, pour le service de la patrie, et où j'exposais gratuitement ma liberté et ma vie. Je suis bien sûr que vous n'avez pu faire payer par l'Etat , comme vous me Paviez fait espérer, cette somme au fond si

l80 CORRESPONDANCE

modique; mais que vouliez-vous que fit un homme sans revenu, sans état et sans espérance? car je compte pour rien les illusions dont on m'a amusé jusqu'ici. Le Roi vient de m'accorder une gratification de cent pistoles, sur quoi je ne suis pas seul à vivre \ Je travaille beaucoup; j'ai été malade ces jours-ci. Pourquoi ne me parlez -vous pas de mon Voyage, que certainement vous avez reçu; je serai bien charmé de retrouver dans vos lettres mon ancien ami; je ne peux donnera cette correspondance que mon temps , et je ne l'épargnerai pas , dès qu'elle vous sera agréable.

Je suis, avec une amitié constante,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, ce i3 février 1775.

Je pars au commencement de mars pour aller voir une sœur en province, que, depuis neuf ans, je n'ai pas vue.

1 II faisait une pension à sa sœur, et une autre à sa vieille bonne Marie Talbot.

DE RERNARDIN DE SAINT-PIERRE. l8l

A MONSIEUR HENNIN

Je me flatte, Monsieur et ancien ami, que vous apprécierez de toute votre équité quelques demandes que je fais au ministre des affaires étrangères. Les faits sur lesquels je les fonde sont entièrement à votre connaissance ; je vous ai cité comme témoin et même comme créancier.

Un ami nfa ouvert dans vos bureaux une voie qui uTa paru favorable, et m'a appris en même temps que vous étiez à la tète de' ce département; ce qui me fait tout espérer dans cette circonstance.

Je ne vous rappellerai pas nos anciennes

l82 CORRESPONDANCE

liaisons , les souhaits formés par vous , plus cTune fois, d'être en place, et de m'être utile; les services que j'ai faits depuis, mes efforts pour m'acquitter envers vous, ne peuvent qu'avoir ajouté à l'opinion que vous aviez de moi.

Ma santé est aujourd'hui aussi mauvaise que ma fortune. J'espère donc, et je l'attends particulièrement de votre amitié , que vous ne me ferez faire à Versailles d'autre voyage que celui que je désire de faire pour vous remercier, vous embrasser et vous féliciter.

Agréez les assurances d'amitié et de respect avec lesquelles j'ai l'honneur d'être,

Monsieur ,

Votre, etc.

De Saiint-Pjerre.

A Paris, ce )8 juin 1777.

Hôtel de Bourbon , rue de la Madelame-St. -Honore.

DE REKNAKDIN DE SAINT-PIERRE. l83

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REPONSE DE MONSIEUR HENNIN

A Versailles, le 25 juin 1778.

«Pai été très-aise , Monsieur , de vous retrouver, mais très-fàché de vous savoir toujours dans la même position. En mettant votre demande sous les yeux de M. le comte de Vergennes , j1ai dit à ce ministre tout ce qui pouvait l'intéresser à votre sort. J'espère que si Foccasion s'en présente, il se portera volontiers à vous obliger ; quant à vos demandes pour le passé , le moment actuel n'est pas favorable, et tout ce que j'ai cru pouvoir faire , a été de ne pas presser pour une décision.

Faites-vous recommander par M. le baron de Breteuil ; ne perdez pas courage ; sollicitez par vous-même et par vos amis ; enfin , montrez du zèle et de l'envie d'être mis en activité; on a besoin de gens instruits. Vous jugez bien que mon crédit en arrivant ici est fort mince; mais je ferai tout ce qui me sera possible, du moins je vous indiquerai les objets qui pourraient réussir et les moyens qu'il faudrait employer.

Ce me serait certainement un vrai plaisir , Monsieur, de vous revoir; mais je vous prie d'attendre qu'au moins je puisse vous épargner l'ennui et la dépense de l'auberge , et que je sois en état de vous renouveler à table les assurances du sincère et inviolable attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être ,

Monsieur ,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Hennin.

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. l85

A MONSIEUR HENNIN

J'ai été touché, Monsieur et cher ami, de votre ressouvenir. Vous m'exhortez à solliciter par moi et mes amis, à montrer du zèle, etc. De tout le temps que j'ai pu perdre, celui que j'ai le plus regretté est celui que j'ai employé à solliciter, parce que lorsqu'on ne réussit pas, il en reste un sentiment pénible de l'injustice humaine, non-seulement par la fausseté des promesses qu'on nous a faites, mais parce qu'on s'aliène malgré soi des protecteurs qui finissent d'ordinaire par accuser leur protégé afin de justifier leur crédit.

Combien de fois ne me suis-je pas offert.

l86 CORRESPONDANCE

votre département excepté, tantôt à faire un voyage dans le nord de l'Inde, tantôt à fonder une colonie dans File de Corse , tantôt à tenter une entreprise sur File de Gersey ! Combien de places ne m^a-t-on pas promises! C'était le ministre de la guerre qui m'assurait une place à FÉcole-Militaire , une autre fois celui de la marine qui me promettait un consulat, etc.

Enfin j'ai cherché de Feau dans mon puits; depuis six ans j'ai jeté sur le papier beaucoup d'idées qui demandent à être mises en ordre. Parmi beaucoup de sable, il y a, je l'espère, quelques grains d'or. Ayant vu le Nord et le Midi , beaucoup de maux généraux et particuliers , de tant de désordres il en est résulté des idées d'ordre , et des résultats intéressans pour ceux qui ont éprouvé les mêmes maux et habité les mêmes climats. Je me flattais donc, si un jour j'avais assez d'aisance dans ma fortune et de calme dans l'esprit, délaisser à ma patrie quelque moyen de subvenir à tant de malheureux dont chaque année accroît le nombre. Je m'étais même proposé d'abord de réaliser ce projet dans File de Corse par une constitution nouvelle de colonie , oubliant que

personne ne se soucierait de mettre en réalité le bonheur d' autrui lorsque le nôtre ne nous touche plus qu'en représentation. Si j'ai donc quitté le service de ma patrie, c'a été pour la mieux servir, mes travaux m'ont paru le seul moyeu qui me restait d'être véritablement utile, en les comparant surtout au service in^ grat et sans objet d'un ingénieur des colonies. Je m1 y suis livré avec tant d'ardeur que j'en ai altéré notablement ma santé. Cependant je ne désire avec ma liberté qu'un peu d'aisance pour y mettre la dernière main; j'ai cru par ma santé et ma fortune être dans une circonstance à demander quelque récompense à la cour. Mes services sont, il est vrai , éparpillés dans diftérens départemens , par la faute des lemps plus que par la mienne ; mais s'ils ont eu pour arbitres différens ministres , ils n'ont eu que le même prince pour objet.

Faute d'ami, je n'ai rien tenté jusqu'ici aux affaires étrangères. Aujourd'hui quel ami plus puissant que vous pourrai-je y employer pour faire réaliser les promesses de service utile et honorable qui m'ont été faites (lorsqu'en Pologne j'allais me sacrifier gratuitement pour le service de ma patrie ), ou pour medédomma-

l88 CORRESPONDANCE

ger au moins de mes dépenses ? Quelle occasion plus favorable que celle où je vois à la tête de ce département un homme qui m'a honoré de son amitié , qui a été le témoin , l'approbateur de mes démarches , et qui en est aujourd'hui le juge? Quel moment plus pressant que celui de déterminer les grâces de l'administration en faveur d'un malheureux ami dont la santé et la fortune ont été détruites en servant sa patrie, tantôt de sa plume , tantôt de sa personne ? Vous vous méfiez de votre crédit ! mais n'en eussiez-vous que dans ce point, vous devriez l'y employer, afin qu'ayant été trompé par plusieurs ministres qui à la guerre et à la marine m'avaient donné l'assurance positive de plusieurs places, je n'aie pas la douleur, sous un ministre homme de bien, d'avoir été abandonné par un ami tout-puissant qui a fait autrefois des vœux pour ma fortune. Je connais votre cœur, vous me servirez, j'en suis sûr. Si donc, dans les vues très-étendues acquises par vos voyages et vos réflexions , il se trouve quelquefois de ces moyens que vous me devez indiquer, où je n'aie que du bien à faire, je m'abandonne à vos projets , si je peux les remplir, sinon

faites-moi donner de quoi remplir les miens ; j'aspire après le lieu et le temps d'en causer avec vous. Ne seriez-vous pas bien aise de parler avec moi de la Pologne, de ses assemblées, de ses spectacles, de ses fêtes qui ont précédé sa ruine ! Ne me montreriez-vous pas votre médailler, vos cartes, vos Mémoires ? Vous êtes trop honnête détendre que votre table soit dressée. Il ne vous faut que du temps et quelques sapins de la montagne de Satory qui nous rappelle le Nord. Je trouverai encore quelque dîner dans Versailles. Quant à la voiture, je marche aussi bien à pied que Scipionl' Africain, et quand il fait clair de lune, la nuit pour voyager me plaît encore plus que le jour. Indiquez-moi donc vos jours de liberté , si vous en avez , et excusez l'incorrection de ma lettre. Il me sera plus aisé de faire quatre lieues à pied pour vous aller voir que de vous écrire quatre pages.

Agréez les assurances d'amitié et de respect avec lesquelles j'ai l'honneur d'être , Monsieur ,

Votre , etc.

De Saint-Pierre.

Le a juillet 1778.

I9O CORRESPOADANCE

REPONSE DE MONSIEUR HENNIN

A Versailles, le 3o juillet 1778

J'ai toujours vu, Monsieur et cher ami, qu'hors le cas de faveur extraordinaire on n'avait rien de ce pays-ci que par la persévérance. Il faut se montrer, faire parler , parler soi-même, et de plus avoir un objet fixe de ses demandes.

Si jamais moment a été opportun, c'est celui où nous sommes; on a besoin de gens sur qui on puisse compter, mais il faut s'offrir et paraître prêt à tout, quoiqu'on demande une chose positive.

Rien de mieux que d'écrire quand on Je peut faire sur une table dW ou du moins do-

DE BERNARDIÏN DE SAINT-PIERRE. 1 o, I

rée ; vous n'êtes pas fait pour rester à l'hôtel de Bourbon. Je \ous garantis qu'on n'ira pas vous y chercher et que vos amis de Paris ne feront rien si vous ne paraissez pas. D'ailleurs ce n'est pas le moment où les récompenses puissent atteindre .ceux qui n'agissent pas.

Jamais je n'ai conseillé à personne d'entrer dans la carrière politique, c'est la pire de toutes par son incertitude ; d'ailleurs nous avons quarante surnuméraires qui ont déjà servi , et quatre cents demandans tous trèsprotégés ; je vous tromperais si je vous promettais autre chose que de faire agir dans l'occasion M. le comte de Vergennes auprès d'un autre ministre. J'espère l'y déterminer par la connaissance de vos services ; au reste j'arrive ici, mon état n'est pas même fixé, et de long-temps je ne pourrai obliger personne essentiellement.

J'ai cru vous servir, Monsieur, en ne vous procurant pas une réponse du ministre , elle eût été négative vu le moment ; mais soyez sûr que vous serez secondé si vous vous attachez cà vous faire employer dans un état fixe, militaire , marine ou colonies. Si vous êtes homme à entrer dans quelque entreprise

extraordinaire et à partir dans deux heures , dites-le moi parce que cela peut s'offrir, mais surtout sortez de votre cabinet , de vos dîners périodiques, du train monotone des sociétés de Paris ; il faut agir et agir de suite avec vivacité, avec persévérance, et tout ira bien.

Je vous écris si rapidement que cette lettre pourra bien ne pas vous paraître ce qui conviendrait à votre position et à votre manière de voir. Mais dans le vrai je n'ai pas le temps de discuter avec vous ce qui peut vous convenir , et de vous mettre sur la voie autrement que par des généralités. Croyez cependant que personne ne désire plus que moi de vous voir placé de manière à mériter les bienfaits du Roi, et que si je suis à portée dV contribuer j'y mettrai sûrement plus de chaleur que vous, ce n'est pas beaucoup dire, mais vous m'entendez .

Je vous prie de ne parler à qui que ce soit du contenu de cette lettre quelque vague qu'il soit.

J'ai l'honneur d'être avec le plus inviolable attachement ,

Monsieur et cher ami ,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Hennin.

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. Iû3

A MONSIEUR HENNIN

Je répondrai, Monsieur, par articles, à la lettre que vous venez de me faire Fhonneur de m'écrira et que je ne communiquerai certainement pas , puisque vous me le demandez.

« Hors le cas de faveur extraordinaire , me » mandez-vous, on n'obtient rien dans ce » pays que par persévérance , etc. »

Lorsque je me suis adressé à vous , Monsieur, instigateur, témoin et approbateur de la démarche extraordinaire que je fis en Pologne en exposant gratuitement ma vie et ma liberté, je me croyais dans le cas d'une faveur ordinaire en demandant qu'on me payât au

moins les deites que j'avais contractées à cette occasion. Quant à la persévérance à un objet fixe de demandes, on ferait un volume des Mémoires que j'ai présentés, et je puis dire qu'on m'a encore fait plus de promesses que je n'ai fait de demandes.

« On a, dites-vous, besoin de gens sur qui » on puisse compter, mais il faut paraître prêt )> à tout. » A tout est fort; mais si lorsque j'ai été prêt à sacrifier ma vie et ma liberté, voilà la réponse que je reçois dix ans après, ne puis-je pas, d'après mon expérience, demander, moi, sur quels ministres je pourrais compter ?

<( Rien de mieux, ajoutez-vous, que d'é- » crire quand on le peut faire sur une table )> d'or. »

Ceux qui ont écrit sur de pareilles tables n'ont 5 à mon avis , rien mérité des hommes ni par leurs écrits , ni par leur conduite. Mes amis de Paris ne feront rien si je ne parais pas, Savez-vous bien , Monsieur, que ces amis là, lorsque je vous payai moitié de la dette contractée en Pologne, s'y opposaient en disant que votre superflu valait mieux que mon nécessaire.

DE BERNARD») DE SAINT-PIERRE. 1 o,5

<( Les récompenses ne vont pas atteindre m ceux qui n'agissent pas ; » oh ! je le crois , puisqu'elles n'atteignent pas ceux qui ont agi.

« La carrière politique , dites-vous , est la » pire de toutes par son incertitude. » Celles que j'ai courues ont encore moins de stabilité, mais certainement d^autres raisons m'en éloigneraient pour la vie.

M. le comte de Vergennes me recommandera à d'autres ministres , mais les autres ministres me sembleraient encore mieux fondes à me recommander à lui , car dans les autres services au moins iVai-je point agi gratuitement.

« Je serai secondé si je veux me faire em- )> ployer dans un état fixe , militaire, marine » ou colonies. »

Quant à la marine, je ne suis point marin, les autres places sont des places de valet; j'ai une telle expérience sur nos colonies que je w^en accepterais pas le gouvernement même , persuadé que je n'y pourrais faire aucun bien , et que Dieu m'est témoin que je n'ai fait aucune démarche de service que pour être utile aux hommes. Quant au militaire , toutes les

iO,6 CORRESPONDANCE

places sont prises , il faut être riche pour servir; d'ailleurs j?aî fait assez de demandes inutiles.

« Serais-je homme à entrer dans quelque » entreprise extraordinaire et à partir dans » deux heures? » Vous en avez l'expérience, Monsieur, mais actuellement je vous répondrais qu'il faudrait que je l'eusse formée où que je l'eusse adoptée ; mais d'après la réponse de votre ministre il m'est impossible d'en imaginer d'honnêtes et de glorieuses.

Quant à ce que vous dites de diners périodiques à un homme qui dîne à la vérité périodiquement, mais seul; de persévérance, lorsque je m'occupe depuis six ans des mêmes travaux, ces conseils-là ne me paraissent pas plus me convenir que les souhaits que vous faites pour ma fortune.

Je ne demande point, Monsieur, que vous teniez ma lettre secrète , vous pouvez la communiquer même au ministre à qui peutêtre un jour mes services réunis et ma position seront présentés de manière à le toucher , et par des amis Linsibles.

Agréez , Monsieur , les assurances de consi-

dérations respectueuses avec lesquelles j'ai riionneur d'être ,

De Saint-Pierre.

Paris, ce 3i juillet 1778.

iq8 CORRESPONDANCE

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur ,

Dans la disposition où m'avait mis votre lettre j'ai répondu si précipitamment qu'à Farticle de projets extraordinaires, je crains d'avoir omis les mots : pour moi. Cette omission donnerait un sens tout-à-fait injuste à ma pensée, puisque j1ai voulu dire que sous votre ministère je ne croyais pas qu'il y eût pour moi de projets honnêtes et glorieux. L'épreuve de votre indifférence a dû faire naître ce sentiment, mais je ne peux sans injustice le généraliser puisque je vous ai vu occupé de

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. | o<)

vues grandes et utiles, non-seulement pour la patrie , mais même pour le progrès universel des connaissances.

Je fais ce désaveu ainsi que celui de quelques expressions que je n'ai pas eu le temps de méditer, avec d'autant plus de liberté, que je le fais sans crainte et sans espérance. Je suis bien convaincu que vous ne me ferez, pas de bien , et ma position est telle que vous ne sauriez me faire de mal. La fortune ne met pas les hommes à l'abri des révolutions en les mettant au haut de la roue, mais elle protège ceux quelle met en bas.

Quand il vous plaira, Monsieur, de vous rappeler mon âge, mes courses si infructueuses, mes travaux, mes dangers, ma conduite, vos promesses de service en Pologne, et vous rappeler en même temps votre lettre, où vous parlez à la fois d'état fixe et d'aventures dans tous les département qui vous sont étrangers, où vous semblez, vouloir diriger mes vues vers l'Amérique anglaise où l'on est paye avec de plus mauvais papier que je n'en ai reçu à l'Ile-de-France , où le caractère d'Européen et surtout de Français est malgré les traités une barrière impénétrable à tous les projet*

intérieurs , vous conviendrez qu'il n'y avait rien qui pût séduire, je ne dis pas un homme qui aurait de Fambition , qui aurait besoin de faire fortune , qui aimerait sa patrie , mais qui voudrait seulement vivre sans s'endetter.

Quoi qu'il en soit de la peine qu'a pu me faire votre lettre, je n'ai pas dû chercher à vous en faire. Il est de mon devoir de repousser de mon cœur le sentiment de la vengeance envers tous les hommes et d'éteindre en eux celui de la haine; à plus forte raison, y suisje obligé envers vous que je n'ai jamais vu nuire volontairement à personne et qui m'avez toujours porté de la bienveillance. Je ne sollicite plus pour moi. Dans le tourbillon qui vous entraîne, portez-la utilement à cette patrie dont chaque année voit croître des maux intérieurs , portez-la au bien public par le choix des hommes que la fortune, le crédit , l'expérience de la vie et leurs vertus auront concouru à former et à approcher des places. Du sein de la foule je vous louerai, je vous applaudirai, sans intérêt; que me faut-il à moi ? plus de la moitié de ma carrière est passée. La Providence m'a-t-elle abandonné? je vis libre et sans remords. Heureux ceux

DE BERJNÀRDJfl DE SAINT-PIERRE. 201

qui à la lin d'une carrière si courte, peuvent dire , comme vous en serez le maître : J'ai concouru au bien d'un grand peuple! les terres resteront sur la terre, ce sentiment seul vous accompagnera. Dans l'obscurité où le ciel me place, n'eussé-je aucun talent utile aux hommes, obligé de me démêler de leurs passions, n'ai- je pas un emploi encore assez noble d'applaudir à ceux qui leur font du bien et de nf abstenir de leur faire du mal!

Agréez, Monsieur, mes vœux sincères et désintéressés pour que vous concouriez au bonheur de ma patrie et les assurances de la considération respectueuse avec laquelle j'ai l'honneur d'être,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, le 3 août 1778.

Je vous prie, Monsieur, lorsqu'il vous plaira de m'écrire, de ne me donner aucune qualification; la première ne m'appartient pas, jamais la seconde ne m'a été donnée. Je n'ai

point été ingénieur de la marine, mes principes et ma santé m'ont obligé il y a huit ans de renoncer pour la vie à celui d'ingénieur des colonies.

ni: BERNARDIN DI SAINT-PIERRE. »o3

KEPONSE DE MONSIEUR HENNIN

A Versailles, le i3 août 1778.

Les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de inscrire, Monsieur, m'ont fort afflige. Je les ai trouvées dures et injustes, et je vous jure que ce n'est pas de vous que j'en attendais de pareilles. Comme le malheur vous <\ changé ! Avez-vous pu vous figurer, Monsieur, qu'arrivant ici , n'y ayant même qu'un état précaire, j'étais à portée de vous rendre service sur-le-champ, ne sachant pas seulement re que vous voudriez faire, et voyant qu'il \ avait peu de choses qui pussent vous arracher

à votre retraite. J'ai fait, Monsieur, tout ce que je pouvais en vous représentant au ministre comme un homme cligne d'être employé , et je me tourmentais à chercher des occasions de vous être utile, tandis que vous vous plaisiez à m'écrire comme vous l'avez fait. Je me garderai bien de m'appesantir surtout ce que vos lettres renferment d'amer et de désobligeant pour un ami de quinze ans qui a constamment cherché à vous être utile , qui l'a fait quand il l'a pu et comme il l'a pu, qui voulait le faire encore d'une manière plus fructueuse, et que vous repoussez comme s'il vous avait offensé.

Prenez, Monsieur, tel de vos amis qu'il vous plaira, lisez-lui vos lettres et les miennes, qu'il nous juge. Mais non, que ce qui s'est passé entre nous reste enseveli dans un oubli éternel. Il est impossible que vous ne vous aperceviez pas que vos lettres sont des élans d'une mélancolie dont je ne devais pas être la victime.

Vous rejetez mes services, Monsieur; c'est me consoler de n'avoir pas été à portée de vous en rendre autant que je l'aurais voulu. Vous vous éloignez de moi Lorsque je me féli-

DE BERNARDIN l)K SAINT—PIERRE. 2o5

citais d'être rapproché de vous. Je vous avoue que je ne puis pas arranger ce procédé avec Pidée que je m'étais f a i t e de vos sentimens ; mais si vous persistez, il faudra bien malgré moi que je mette au rang des erreurs de ma vie le sincère et inviolable attachement avec lequel j'ai eu l'honneur d'être depuis si longtemps ,

Monsieur,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Hennin.

P. S. Dans mon chagrin il faut pourtant vous dire, Monsieur, que j'ai ri de bon cœur du principe moral des amis que vous me citez. Je voudrais bien savoir où il est écrit que parce qu'un homme a du superflu il ne faut pas lui payer ce qu'on lui doit quand on le peut. D'ailleurs malheureusement l'application portait à faux. Il s'en faut encore de vingt mille francs que je n'aie payé mes dettes, et j'en ai dépensé quarante mille de mon bien et de celui de ma femme ; mais me voici premier commis, c'est-à-dire, dans votre esprit mil-

lionnaire. Cependant je suis à présent un peu moins riche que je notais à Genève. J'espère, il est vrai, que ce ne sera pas, toujours de même. N'allez pas croire , je vous prie, Monsieur, que ceci ait pour objet de vous rappeler notre reste de compte. Je n'ai voulu que vous faire voir comme on juge des choses en se livrant à un moment d'humeur; car sans doute, tout ceci n'a pas d'autre principe. Je le souhaite bien sincèrement.

Avez-vous pu , Monsieur, prendre en mauvaise part la phrase être prêt à tout, et oublier qu'elle partait d'un homme qui n'a jamais dû vous paraître qu'un bon citoyen , un bon ami incapable de la moindre idée qui ne s'accorderait pas avec ces qualités.

Nà 56,

A MONSIEUR HENNTN.

Je croyais, Monsieur, que ma seconde lettre avait corrigé de la première les expressions qui avaient pu nVéchapper dans un moment où s'étaient présentés à mon esprit les longs travaux de ma vie d'une part, et de Tautre la parfaite indifférence du ministre qui ne les jugeait pas dignes d\ine malheureuse gratification sollicitée pour acquitter une dette contractée à un ministre du Roi, pour le service de ma patrie. Ma position, vingt expériences pareilles, la conduite de ce qu'on appelle ici des protecteurs et des amis, a cou-

vert mon ame d'un nuage que la réflexion nj pas eu letemps de dissiper.

Mais quelle que soit l'authenticité , le nombre et la nature des promesses qui m'ont été faites , quelque dureté qu'aient mis à me repousser des hommes à qui j'avais donné tout ce que je pouvais donner, je n'ai dû faire de peine à personne, encore moins en ai-je dû faire à vous, Monsieur, qui en Pologne m'avez bien accueilli, et qui m'apprenez que vous m'avez plus obligé comme ami que comme ministre du Roi.

Je suis prêt de vous aller voir . dès que vous m'aurez fait savoir le jour où vous serez libre. Je vous l'ai proposé il y a plus d'un mois; il est vrai que depuis ce temps les chaleurs ont été très-fortes. Vous me communiquerez avec sûreté les projets dont vous vous êtes occupe pour moi , et je vous ferai mes objections avec liberté.

Je ne doute pas du sens honnête attaché à F express ion d'être prêt à tout, lorsque vous l'employez, mais je dois consulter mes talens et mes forces.

Vous m'avez touché en me mandant que je m'éloigne de vous quand vous cherchez à tous

en rapprocher. Au centre du tourbillon où vous vivez, ce sont les affaires qui nous séparent. Je souhaite que vous puissiez les diriger pour le bien public et pour votre gloire; occupez-vous de cet unique objet. Dans ma solitude , comme d'un rivage, je vous applaudirai. Luttant contre les vents, que ne puis-je vous indiquer les écueils de cette mer orageuse! un moment d'humeur ne doit point vous éloigner de moi. J'ai cru avoir à me plaindre de votre indifférence, et je vous l'ai dit; d'autres vous auraient fait des complimens et se seraient plaints à toutes leurs connaissances. Je ne sais point tromper, j'ai peu d'amis, mais ils sont sûrs, et mes ennemis m'estiment plus que leurs amis.

Agréez mes vœux pour votre prospérité , et le désir que j'ai de renouveler notre ancienne amitié et de vous témoigner le durable attachement avec lequel je suis constamment,

Monsieur,

Votre, etc.

De Saixt-Piehkk.

V Paru, ce -».3 août 177S.

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