tome 1. i
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A MONSIEUR HENNIN
A Paris , ce \ septembre i--.v
Le projet dont nous nous sommes entretenus hier, Monsieur et cher ami, quoiqu'il semble n'offrir qu'un objet d'agrément et d'utilité étrangère , quoiqu'il doive être couvert long-temps du mystère de la politique, s'est présenté à moi sous des points de vue d'intérêt si frappant et si urgent, que je me hâte de les soumettre à votre patriotisme.
Mais avant toutes choses , laissez-moi me livrer librement à mes présomptions, avec la confiance de l'amitié.
Je présume donc que les Américains reconnaîtront le service que nous leur rendons aujourd'hui en nous cédant le Canada, et peutêtre des possessions aussi étendues dans la partie méridionale delà Caroline, dans ces VSLStes contrées occidentales dont ils ne connaissent pas même les limites. M. de Chaumonl pour des petites sommes qu'il leur a avancées a obtenu vers l'embouchure de l'Ohio des millions d'arpens.
Pourquoi votre ministre, vous enfin, n'obtiendriez-vous pas dans un continent cédé au Roi des terres titrées, telles qi^on en a accordées en Corse, au gouverneur, à la nièce de M. de Saint-Germain , au ministre même de la guerre et à plusieurs autres personnes?
Mais voici une grande difficulté: les concessionnaires de la Corse ainsi que M. de Chaumont concessionnaire en Amérique, Rétabliront jamais dliabitans dans leurs propriétés, 1 ° faute de moyens ; 2° parce que de toutes les nations nous sommes celle qui entendons le moins à fonder et à faire fleurir une colonie. Nous ne connaissons qu'un moyen très-dispendieux, très- inconséquent et très-inhumain. C'est d'envoyer une multitude d'em-
plovés inutiles, d'y joindre les plus mauvais sujets en tous genres, des femmes de mauvaise vie, des libertins de bonne famille, et de poser pour base de ces sociétés les malheureux noirs.
Il y a bien d'autres abus trop longs à déduire, mais enfin la vue de tant de désordres m'a fait naître des idées d'ordre.
D'une autre part, quels que soient les désirs paternels du Roi pour le bonheur de ses peuples, il est certain, et je peux le prouver, que le nombre des pauvres croit et doit croître chaque année en France; qu'il est temps d'offrir des habitations et des retraites à cette multitude infinie de pauvres dont nos villages abondent. Les rosières ne remédieront à rien dans un pays frivole et inconséquent où le faste orgueilleux ose donner des couronnes de roses à la vertu indigente, tandis qu'il couvre le vice de diamans.
Si donc j'étais envoyé en Amérique pour l'objet dont nous avons parlé, un de mes plus grands soins serait de bien connaître la qualité des terres concédées à la couronne, de m'occuper des moyens peu dispendieux et très-nouveaux d'y établir une colonie heu-
reuse, et d'en faire résulter pour vous et vos amis des seigneuries honorables et lucratives.
Ce n'est pas ici le moment de vous développer mes moyens. Je vous en indique l'objet comme une considération de la plus haute importance. Quoi qu'en puissent dire lesintendans et les gazettes, le peuple est très-misérable, et il ne faut qu'aller à pied dans Tintérieur de nos villages pour en être assuré. Drun autre côté, que Ton considère ce que l'Ile-de- France a coûté au Roi et précédemment à la compagnie des Indes pour son établissement, l'état de cette colonie qui après plus de quatrevingts millions de dépense ne peut ni se défendre ni se nourrir : on verra la nécessité indispensable de changer tout-à-fait de système. J'ose dire qu'avec la dixième partie de cette somme et du temps employé , on eût établi une portion de terre plus considérable , et qu'on l'eût peuplée de meilleurs citoyens.
Si ces considérations ajoutent, comme elles doivent le faire , à l'intérêt de mon voyage , vous m'avertirez du temps où nous en pourrons parler à loisir; dans quelques jours nous n'aurons plus de lune, et il fait trop sombre pour traverser le bois de Boulogne. Je m'ar-
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rangerai donc pour passer quelques jours à Versailles et vous y porter des graines.
Agréez les assurances d'attachement sincère avec lequel je suis constamment,
Monsieur,
Votre, etc.
De Saint-Pierre,
DE BERNARDIN DE SAIYl'-l'IKRRE. 2là
A MONSIEUR HENNIN
Je ne connais, Monsieur et cher ami, rien de si triste et de si embarrassant que de parler de soi à un ministre. Le besoin vous oblige de faire votre éloge et l'honnêteté vous le défend j si vous êtes trop long vous l'ennuyez , si vous êtes trop court vous ne vous expliquez pas.
J'espère que votre amitié viendra au secours du Mémoire que j'envoie aujourd'hui à M. le comte de Vergennes, qui contient deux projets dont l'un est de me faire du bien, l'autre de me mettre en étal d'en faire. Vou.^ devez y prendre quelque intérêt puisque voua
'2l6 correspondance
m'avez donné l'idée de l'un et que vous avez été l'apologiste de l'autre.
J'ai des preuves de tous les articles qui me concernent , quant à mes services et à tout ce que j'ai avancé à mon sujet.
Vous me ferez plaisir de me mander quelle réception on lui aura faite et ce que vous en aurez jugé vous - même. C'est presque un abrégé de toute ma vie. Contre combien d'événemens j'ai lutté seul ! la main de la Providence m'a soutenu , et je désire qu'elle vous choisisse pour améliorer ma position.
Ne me faites pas faire de voyages inutiles à Versailles, à présent surtout que le mauvais temps rendra mes courses trop pénibles. Le dimanche 27 septembre je suis parti de Versailles pour me rendre près de Montlhéri où 1 y a cinq grandes lieues. Je comptais le soir sur la lune 5 la nuit, le vent, la pluie mVnt assailli à la fois lorsque je sortais d'Orsay. Je me suis cru égaré par des chemins de traverse où je n'avais jamais passé, j'ai fait une chute dont j'ai senti quelques jours la douleur, enfin je suis arrivé à huit heures et demie du soir, bien mouillé, étant parti à trois heures après-midi de Versailles.
i) i : B k k n a ru) i n D B sa ! n t- p i k r r E . 2 1 7
Je joins à cette lettre colle de M. le comte
de (lient/., ambassadeur Je Suède , comme une preuve du brillant accueil que me procura la publication de mon Voyage. C'est de lui que j'ai voulu parlera l'article du ministre étranger.
J'en ai quantité d'autres et tous les certificats et papiers qui peuvent constater la vérité des faits avancés dans mon Mémoire. Je vous prie de me renvoyer cette lettre.
Je me hâte de faire partir ma longue lettre à M. le comte de Vergennes , et je suis malgré moi forcé d'être court avec vous.
Présentez, je vous prie, mes respects à madame votre épouse; je désire que vos amis \ iennent à bout de la dissiper. Il y a à Versailles assez de personnes dignes de sa société; madame de Septfonds entre autres, qui vous aime et vous estime beaucoup, mérite par l'excellence de son cœur et ses qualités personnelles de partager son amitié.
Je suis avec un sincère attachement et une a ive reconnaissance,
Votre, etc.
De Saint-Pierhe.
A Pans , ce fi octobre 1 "78- Holel do Bourbon , rue de la Madehiinr-St. -Honore.
A MONSIEUR HEJNN11N