‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 67 sur 119 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

née ne peut effacer la suite de son étourderie ! J'ai écrit en sa faveur un nouveau Mémoire à M. le marquis de Castries, qui ne m'y répond point.

Envoyez-moi en Angleterre, afin que je travaille à planter l'arbre de la paix. (Test la main des ambassadeurs qui le dresse, mais il faut des pionniers.

Je vous envoie une tête de Domitien, non pas comme une bonne médaille, mais comme un ressouvenir. Sous ce prince j'eusse supporté mon sort , je m'en serais plaint sous Titus.

Agréez mes vœux pour votre bonheur et celui de votre famille, et les assurances d'attachement et de respect avec lequel j'ai l'honneur d'être,

Monsieur et ami ,

Votre, etc.

De Sàivf-Piekke

A Paris, ce i*'r novembre 1780.

DE RERINARDL> DE SAINT-PIERRE. 3j

jS° 82

A MONSIEUR HENNIN

Je vous ai écrit il y a une quinzaine de jours, vous ne me répondez point; le mauvais temps et la mau\ aise fortune mVmpêchent de vous aller voir.

Vous jugerez de ma position par un Mémoire écrit, il y a un an environ, à madame Necker pour me disculper des imputations mises en avant contre moi par son mari même. Eile me répondit d'une manière si obligeante que je la priai d'engager M. Necker à me trou- \ er dan, & la finance un vide que je fusse propre à remplir, où qu'il m'obtînt une concession

dans les domaines du Roi pour y établir t-ii forme de colonie quelques pauvres familles de paysans. On ne me répondit rien.

On m'avait appris encore que j'avais conservé ma gratification à\ine manière miraculeuse, et comme on me conseillait de courir dans toutes les antichambres , de solliciter les uns et les autres , et de ne pas perdre courage , je répondis que si je faisais tout ce qu'on me disait là, je croirais l'avoir perdu.

JPai taché autrefois de gagner l'amitié de M. Necker, en allant souvent chez lui; je n'ai pu y réussir. Je conserverai son estime en nY allant plus du tout.

Mon frère a mis le comble à mes maux. Irrité par ses malheurs, il m'a dit des choses si cruelles, que je suis bien déterminé à ne le revoir jamais, ni dans la Bastille ni dehors. T'ai cependant travaillé depuis à sa liberté, el je le ferai encore, par religion et non par affection.

Renvoyez-moi ce Mémoire avec sa réponse sur-le-champ. Je confie une partie de mes peines à votre amitié de seize années, et à la probité de toute votre vie. Je vous cache le reste, mais si vous vous éloignez de moi, sa-

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chez que je n'ai plus rien à attendre d'aucun

homme.

Je suis avec une amitié constante, Votre, etc.

De Saint-Pierre-

A Parit, ce 11 novembre iy8o

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A MONSIEUR HENNIN

Voici la troisième fois que je vous écris depuis quinze jours. Je craignais que vous ne fussiez malade , on m'a assuré que vous vous portiez bien.

Je vous prie instamment de me renvoyer mon Mémoire, la mauvaise saison ne me permet pas de Palier chercher. J'ai besoin de réunir, sans distraction, toutes les forces de mon esprit sur les objets dont je m'occupe.

Pourquoi attendrai-je désormais quelque chose des hommes? La même main qui depuis tant d'années mr fait subsister sur le bord de*-

DE BERINARDIN DE SAINT-PIERRE . 3g

précipices , ne saura-t-elle pas irTy soutenir ? Je vous demande en grâce de me renvoyer sur-le-champ mon Mémoire, je Pai confié à votre amitié.

Je suis avec une respectueuse considération,

Monsieur,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, ce »; novembre 1780.

A MONSIEUR HENNIN

Je viens de mander au ministre qu'il m'était impossible d'accepter une aumône de son département. Je trouverai toujours dans mon cœur et dans l'estime de mes amis la récompense qu'il me refuse et qu'elle me ferait perdre. Je suis bien étonné , Monsieur, que vous ayez été de V avant , puisque je vous avais assuré que je n'accepterais rien sur les fonds destinés aux pauvres gens de lettres. Je vous l'avais dit plusieurs fois.

Dans tout ceci je ne suis fâché que de la démarche que vous venez de faire, contre ma

I)L BERNARD» 1)1. SAINT^-PIERRÈ. 41

volonté toutefois ; cependant je pense que tout le monde sera content , et que puisqu'on ,\ eu tant de peine à faire sortir de votre caisse une gratification de trois cents livres, on aura 'in grand plaisir à Ty voir rentrer.

Je suis avec une considération respectueuse,

Votre , etc.

De Saiîst-Pif.kre,

A Paris, ce ier décembre 1780.

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A MONSIEUR HENNIN

Je ne m'aviserai pas d'entrer en négociation avec vous. Pour répondre à M. Hennin à Versailles, je me réfère à M. Hennin, ministre du Roi en Pologne. Je vous observerai cependant que M. du Rival, lui-même, est convenu qu'on me devait des dédommagemens que vous lui aviez fixés au rabais à une pension de 600 livres, qu'enfin vous m'aviez assuré qu'on me devait préférence et protection.

Je suis sensible à la démarche que vous vouliez faire auprès de M. le marquis de Castries, elle m'honorera ; mais, je vous prie, ne

1)1 m.KINAniHN DB SAINT-PIElîiiK f\[\

déterminez pas ses bienfaits, il est probable que s'il me fait du bien, il me donnera plus qu'une pension de cent écus. Je viens de lui cinoyer le Mémoire de mes services avec la promesse de nouveaux Mémoires plus universellement intéressans. D'ailleurs n'est-ce donc rien que des observations telles que si on y eût l'ail attention , Pondichér y serait encore à nous?

Je vous prie d'observer que je ne suis plus rien et que je n'ai jamais été ingénieur de la marine, mais capitaine ingénieur du Roi aux colonies, portant l'uniforme et jouissant de tous les privilèges des ingénieurs ordinaires de Sa Majesté, à l'exception des appointemens qui montaient pour eux à 5,5oo livres, tandis que je n'avais que cent louis par une injustice prouvée et contre laquelle je réclame ainsi que pour d'autres dédommagemens.

Quant à la gratification de 3oo livres que vous m'avez annoncée , vous avez oublié , Monsieur et cher ami, que vous m'avez dit et écrit qu'elle était prise sur les i'oiu\s destinés à aider les gens de lettres, ei en dernier lieu que M. le comte de Vergeiitttés, touché de nui position , me l'avait accordée

Si mes malheurs m'avaient abattu le courage au point de demander l'aumône, je l'accepterais de la main respectable de M. le comte de Vergennes ; mais lorsqu'il s'agit d'une action qui fut noble et généreuse, la récompense doit l'être.

Si , comme vous me le mandez, dans votre dernière, cette gratification m'est offerte et annoncée comme un bienfait du Roi, qui nîest honorable, toute modique qu'elle est , seize ans après l'événement, je l'accepte avec gratitude et reconnaissance. L'annonce d'un ministre vertueux y ajoutera en qualité ce qui lui manque en quantité.

Si elle ne m'honore, il m'est impossible de la recevoir; mais à cette condition je vous en remercie comme ministre, et je vous prie, comme ami, de la changer en un bon de finance payable à Dieppe, afin que je fadress< à ma sœur pour lui faire des chemises et à moi aussi; que cette lettre d'annonce ne me parle ni de situation , ni de position , c'est mon affaire à moi. Ma sensibilité ne peu! avoir of- I» use le -juste M. le comte de Vergennes. Il est le premier des ministres existans que j'aie offert de servir à plusieurs reprises, -le ne pou

vais pas lui prouver autremenl mon es.time,mais ce n'est pas ma faute, s'il n'emploie que des gens de qualité.

Quant au ton dont vous paraissez vous plaindre, vous me L'avez bien rendu. Je n'ajouterai rien sur les maximes ministérielles de votre lettre. Tout ce que je peux dire, eVsl que je suis forcé pour vous aimer de distinguer deux hommes en vous, le ministre el mon ami; tandis que je parle à cœur ouvert avec l'un, je suis obligé de dissimuler avec l'autre. J'ai observé toutefois que l'ami l'emporte à la fin. La quatrième page m'a fait plaisir tandis que les trois autres m'avaient affligé. Ce sont ces observations qui m'attachent inviolablement à vous. Ce sont ces maiv ques d'amitié cordiale qui sont le contre-poison des sentences ministérielles.

Je suis avec un sincère et inviolable attachement,

De Saint-Pierre.

A Paris, le 4 décembre 1780.

Je vous prie de ne pas comprendre dans les 600 livres de pension que vous m'aviez fait espérer, la récompense que je suis fondé à demander à la marine. Si M. le marquis de Castries me veut du bien comme j'ai lieu de le croire, pensez-vous qu'il ne me donnera pas au moins la retraite de capitaine ingénieur qui est beaucoup plus que 3oo livres? Savezvous bien encore que j'ai des demandes à faire à la guerre, et quand je réunirais toutes ces économies de bouts de chandelles, et que je me ferais un millier d'écus de revenu, croyezvous que ce serait une grande fortune pour un homme qui a tant voyagé, qui a passé sa jeunesse à travailler? Quel est celui qui à mon âge, après tant de travaux et une vie, j'ose le dire, très-régulière, n'a pas un capital et un revenu honnête? et moi j'ai des dettes.

O bizarrerie des choses humaines ! de quatre départemens, j'en ai servi trois qui ne m'ont encore rien donné, c'est la finance pour laquelle je n'ai rien fait qui m'a nourri !

Vous me direz peut-être : Mais vos ouvrages vous rapporteront ; d'abord si je n'ai pas un pré sur lequel je puisse débrouiller toutes mes feuilles il me sera impossible de m'y re-

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. lyj

connaître. De pins, quand il en sortirait un ouvrage aussi beau que Télémaque ou TÉnéide, quel est le ministre qui le paierait connue sorti de son département ! Ce ne' sont pas les libraires non plus. Un in-douze qui aurait coûté toute la vie <Pun homme et qui aurait été inspire parle génie d'Homère, n'est pas payé plus de 2,000 livres. Mais n'ai-je pas encore une malheureuse sœur à aider? et si moi-même je voulais me marier! Rentrez donc en vous-même et ne vous mettez pas au nombre des amis de Job.

A MONSIEUR HENNIN

Je ne suis plus inquiet de ma gratification , mais de votre amitié. J'ai répondu il y a huit jours à l'offre que vous m'avez faite de la recevoir, comme un bienfait honorable du Roi ; je l'ai acceptée , et vous gardez le silence.

J'ai dans toute cette affaire examiné ma conduite, et je ne saurais m'en repentir. Nourri par les bienfaits du Roi, j'ai éprouvé plus d'une fois, ou en en recevant l'annonce, ou en allant les toucher, qu'ils ne sont pas toujours honorables. Les philosophes en étaient si persuadés qu'ils ne m'ont pas dissimulé que celle

ressource était humiliante; mais contraint par la nécessité j'ai baissé la tête et je me suis rappelé que Virgile, qui valait mieux que {moi, avait été long-temps nourri de pain par Auguste.

Ce secours cependant est établi sur un fonds plus honorable que celui que vous m'avez annoncé. D'ailleurs je n'y avais aucun droit. J'ai cherché plus d'une fois à manger le pain de mes services, mais en vain; la Providence semblait avoir élevé au ministère des hommes dans la société et l'estime desquels j'avais vécu, afin qu'ils pussent me secourir : ils m'ont négligé dès que le tourbillon de l'ambition les a environnés. Leur chute rapide, et j'ose dire, leur mauvaise foi m'a convaincu que la puissance des grands n'est qu'un fragile roseau qui perce souvent la main de celui qui s'appuie dessus.

J'étais dégoûté de la grandeur lorsque l'amitié m'a rappelé vers la fortune. Vous êtes venu aux affaires étrangères. Après de longues sollicitations vous m'aviez annoncé un nouveau secours sur les fonds destinés à aider les gens de lettres , et accordé par M. de Vergennes , touché de ma position. Je n'ai pu voir de

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