‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 68 sur 119 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

sang-froid l'action la plus désintéressée, la plus dangereuse, la plus honorable de ma vie m'apporter un pareil fruit. Dans cette disposition d'esprit, j'ai pu manquer à la forme, mais j'ai eu raison quant au fond. Est-ce là, Monsieur , à quoi aboutissent les promesses que vous et M. de Mercy m'aviez faites en Pologne ? est-ce là le prix de mon dévouement? Je ne parle pas du don , mais de la manière de le présenter. Quoi qu'il en soit, avant d'envoyer mes réponses , j'ai consulte des gens trèssages, dont deux vivent des bienfaits du R.oi, un digne religieux, un chevalier de Saint- Louis , très-respectable militaire , un savant célèbre de l'Académie ( ce n'est point M. Guettard), tous trois m'ont approuvé. Vous m'avez offert ensuite ce secours , comme un bien/ait honorable du Roi; je l'ai accepté alors avec reconnaissance, mais vous ne me répondez plus.

Sans doute M. le comte de Vergennes est fâché. Il s'est offensé de ce qui aurait dû me mériter son estime, car qu'ai-je ambitionné dans tout ceci, sinon d'être honoré par lui , comme j'avais cherché à honorer son département. Quelque pressante que soit ma posi-

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tion, j'ai préféré à tout une lettre de satisfaction et de bienveillance de sa main , et j'ai méprisé L'argent qui n'en était pas accompagné ; d'autres, à ma place, ont eu des emplois honorables, des croix de Saint-Louis, de riches pensions. Je bornais toute mon ambition à une lettre d'estime d'un ministre vertueux. Je ne demande plus rien. La démarche qu'on m'a fait faire auprès de M. le marquis de Castries sera sans doute aussi vaine. Encore une fois, Monsieur, je ne demande plus rien aux hommes, je ne connais que trop que les motifs qui les déterminent à récompenser sont tout difiérens de ceux qui m'ont déterminé à agir; je n'ai point, comme vous le dites, l'usage du monde.

Restons donc dans notre solitude. Aussi bien ma santé y concourt avec ma fortune. J'ai un gros rhume; pour me dissiper, je reçois une lettre de la Bastille où mon frère m'accuse de m'êlre rangé du côte de ses bourreaux.

\ ous vous êtes plaint du ton que j'ai pris avec vous. Je peux en cela avoir eu tort. Mais vous m'avez invité vous-même, Monsieur, à vous écrire comme un bon et ancien ami ;

j'ai pu, en prenant le ton de la plaisanterie et de la familiarité, oublier que je parlais à un ministre; vous n'avez point d'ailleurs à vous plaindre de moi. Dans la nécessité où j'ai été de communiquer quelquefois mes Mémoires et vos lettres, plus d'une fois on m'a dit qu'il n'avait tenu qu'à vous de me faire rendre justice d'une manière honorable, et on a poussé la chose jusqu'à dire que vous ne vous étiez pas occupé de moi en ami. J'ai répondu toujours affirmativement , par le ton même de cordialité de vos lettres, par les agrémens de société que vous m'avez procurés en Pologne , et par les services de bureau que vous m'avez rendus dans l'affaire de mon malheureux frère. Vous n'avez donc point à vous plaindre de moi ni à être fâché , je ne le suis contre personne. Cette action me restera pure et nette. J'ai trouvé si rarement l'occasion de témoigner quelque vertu, et la fleur m'en a paru si belle, que j'ai craint de la flétrir ; vous m'avez en dernier lieu répété tant de fois que votre département ne me devait rien à ce sujet , que j'en suis bien convaincu.

Je n'ai point demandé à M. le comte de Vergennes à servir un prince étranger, mais

à aller servir la France et travailler à la paix auprès de lui. En cela j'étais séduit par la satisfaction de concourir au bonheur général, par l'amitié des hommes puissans auprès de ce prince, et par les moyens que j'avais imaginés de me rendre agréable. Tout cela au fond me paraissait, vu le cours des choses politiques, d'une grande frivolité. Mais je savais que Dieu se sert souvent des plus petits moyens pour élever ou renverser les puissances.

J'ai l'honneur d'être, Monsieur, avec une respectueuse considération ,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, le 14 décembre 1780.

Vous me devez par votre réponse une explication de ce nouveau changement et une fin à cette longue et malheureuse sollicitation. Votre silence serait la pire de toutes.

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A MONSIEUR HENNIN

Hier j^ai reçu la gratification de trois cents livres avec une peine secrète, quand je n'ai pas vu de lettres d'annonce. Cet argent n'est pas encore à moi.

M. le comte de Vergennes, en inenvoyant ce bienfait du Roi, voudrait-il en ôter la grâce ? peut-être est-ce un oubli. Tirez— moi de ma perplexité, j'attendrai trois jours. De toutes façons je dois lui écrire et je ne saurais supporter l'idée de l'avoir irrité.

C'est là sans doute ce que vous deviez, me dire qui doit me faire de la peine. La seule

chose qui jusqu'ici m'ait été agréable est l'amitié et la chaleur que vous avez mise à me servir. J'en suis infiniment touché, mon cher ami, j'ai senti votre position, ce sentiment suffirait pour détruire tout projet qui pourrait vous occasioner quelque désagrément.

Je veux me laisser conduire par vous.

Je suis avec reconnaissance ,

Monsieur et cher ami ,

Votre , etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, ce 17 décembre 1780.

Je ne veux pas donner trop d'importance à mon événement de Pologne qui n'a été pour vous d'aucune utilité ; mais il est constant qu'il a de toute manière dérangé ma fortune, vous en jugerez par ce trait : quand je publiai ma relation de Tlle - de - France , j'en envoyai un exemplaire à l'impératrice de Russie : il y a un endroit où je fais son éloge. J'étais alors poussé et porté par tout le vent des philosophes qui étaient dans sa faveur. Elle m'avait donné en entrant à son

service des marques personnelles de distinction , car je lui fus présenté ; elle me parla et me fît parler en plusieurs occasions , mais enfin elle n'a rien répondu à mon présent. Manet altâ mente repostum.

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Monsieur et ami,

Recevez mes complimens de bonne année.

Je comptais vous les faire de vive voix ainsi qu'aux ministres , mais vous avez oublié de prévenir votre ami qui devait me prendre dans sa voiture ; il n'y a pas grand mal. Je suis si peu de chose dans le monde qu'on ne s'apercevra pas que je manque à Versailles. Je viens d'écrire à M. le comte de Vergennes ces quatre lignes :

« Monseigneur, je ne vous souhaiterai pour

la nouvelle année ni grandeur, ni fortune , ni rien de ce que les hommes peuvent donner, mais les présens du ciel , la santé , le contentement et la paix. Il n'y a que les bienfaits de Dieu qui soient purs et sans mélange.

» Je suis , etc. »

Il y a des momens où son argent m'empêche de dormir. Enfin il est équitable, il reviendra; vous le ramènerez, vous devez vous souvenir sous quelles conditions j'ai accepté cette gratification. Il n'est pas permis à un officier de reconnaître les bienfaits du Roi , où manque la main du ministre ; il ne lui est pas permis d'en recevoir d'autres que de son prince. Le baron de Breteuil peut vous dire qu'à deux fois consécutives j'ai refusé de lui cent louis sans qu'il s'en soit formalisé.

J'ai tâché de finir l'année par quelques bonnes œuvres. J'ai été voir le prisonnier , quoique j'eusse pris une résolution contraire; mais il vaut mieux manquer à sa parole qu'à la charité. Croiriez-vous qu'il m'a dit que si j'avais beaucoup travaillé pour lui dans mes Mémoires, lui de son côté m'avait recommandé dans les siens, et ce qu'il y a de plus

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plaisant , c'est qu'on lui a dit que j'aurais lieu d'être content rie l'emploi qu'on me donnerait. S'il y a dans tout ceci des choses qui m'attristent par la tournure de son esprit, j'ai lieu d'être très-satisfait de l'honnêteté du gouverneur et de tous les officiers. J'admire les ressources de l'esprit humain dans le malheur, comme il se forme d'heureuses chimères , comme il les fortifie d'adages et d'exemples de toutes espèces présentés avec tant de vraisemblance, que celui qui se croit le plus sensé doute quelquefois s'il ne déraisonne pas lui-même. Il en résulte que le plus malheureux n'est pas toujours le plus misérable.

Recevez mes vœux d'amitié pour votre prospérité privée et publique, pour la santé de toute votre maison. Je vous prie aussi de rappeler mon souvenir à madame votre épouse et à son amie madame Tronchin.

Je suis avec une sincère amitié et une respectueuse considération ,

Monsieur et ami ,

Votre , etc.

De Saint-Pierre.

A Pan-, ce $i décembre i~8u.

6û CORRESPONDANCE

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et cher ami ,

Si j'avais eu dimanche au soir encore une demi-lieue de plus à faire , je serais resté en chemin. Le soir j'eus en me couchant un frisson de fatigue, huit lieues dans un jour sont trop; j'en ai été incommodé deux jours, je ne pouvais poser les pieds sur le pavé. Si M. de La Frange peut me prendre dimanche matin, vous épargnerez ma hourse ou ma santé, en l'engageant à me rendre ce service.

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Songez aux réponses ministérielles que vous me devez. Si vous voyezM.de Mars avant moi, ne déterminez pas les bienfaits de la marine. Je lui ai écrit une lettre d'honnêteté où je lui mande que j'ai été d'autant plus fâché de ne le pas voir dimanche dernier, que vous m'aviez dit que j'aurais occasion de connaître en lui une personne pleine de probité.

Agréez les assurances d'amitié et de considération respectueuse avec laquelle j'ai Phonneur d'être,

Monsieur et ami ,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, le 10 janvier ï 781 .

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A MONSIEUR HENNÏN.

Monsieur et ami,

J'ai suivi votre conseil, je me suis mis dans mes meubles. Mon nouveau logement est rue Neuve-Saint-E tient ne , maison de M. Clarisse, jaubouv g Saint- Victor. La tranquillité et l'honnêteté de ma demeure, la beauté de la vue, le bon marché , une multitude de petites commodités, réunies dans quatre petites pièces dont deux étaient tapissées d'un joli papier, les jardins qui m'environnent et qui m'embaumeront dans quelques semaines d'ici ,

sont après le séjour de la campagne pour lequel je soupire depuis si long-temps, ce qui pouvait peut-être m'agréer le plus dans Paris. Mais, nil ab ont ne parte beatum, je loge dans un grenier au quatrième, et la maison est sur le point d'être vendue, ce qui peut-être m'obligera d'en déloger dans six mois; je suis épuisé par les dépenses de mon ameublement , je suis loin de mes promenades accoutumées, et de mes anciens amis, loin de vous de plus d'une lieue.

Ecrivez-moi, que vos lettres viennent dissiper ma solitude et les réflexions que je fais sur Page qui s'avance et la fortune qui s'éloigne. Je n'ai rien obtenu de la marine que les lettres du monde les plus obligeantes de M. de Mars. L'opposition est venue du ministre. Je ne suis pas rendu. Quand on ne devrait rien à mes services et à mes écrits, la marine me doit des dédommagemens de finance pour défaut d'appointemens et de traitement.

Je vais mettre enfin mes papiers en ordre. Ecrivez-moi; vous êtes du petit nombre d'amis que ma mauvaise fortune n'a point ébranles. Déterminez le ministre à réécrire une lettre

de contentement. Vous me l'avez promise ainsi qu'à madame Mesnard. L'approbation des ministres vertueux n'est-elle pas la récompense naturelle des actions louables ?

J'irai vous voir à la première violette ; ^aurai bien près de cinq lieues à aller, j^rai gaiement, et je compte vous faire une telle description de mon séjour, que je vous ferai naître l'envie de m'y venir voir et d'y prendre une collation. Horace invitait Mécène à venir manger dans sa petite maison de Tivoli un quartier d'agneau et boire du vin de Falerne. Comme il s'en faut bien que ma fortune approche de sa médiocrité d'or, je ne vous donnerai que des fraises et du lait dans des terrines , mais vous aurez le plaisir d'entendre les rossignols chanter dans les bosquets des dames anglaises, et de voir leurs pensionnaires et leurs jeunes novices folâtrer dans leur jardin.

M. le comte de Vergennes m'a fait l'honneur de répondre à ma lettre du jour de l'an, mais c'est une lettre qui ne signifie rien; il n'y avait même ni qualification ni adresse; dans le fond je trouve que moins on occupe de places plus on est heureux, et que mon nom

même est trop long; mais il me vient de mes ancêtres, et je suis tenu de le conserver quoique je ne sois pas saint. Si donc vous me donnez la qualité d'ingénieur du Roi, n'y oubliez pas celle de mon grade de capitaine d'infanterie, car je suis dans un quartier rempli d'ingénieurs; il y en a qui font des lunettes, d'autres des souricières Le peuple même ne distingue guère entre ingénieur, architecte, maçon, en quoi il ne se trompe pas de beaucoup.

Je suis avec un vrai attachement et une considération respectueuse,

Monsieur et ami ,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, ce 7 février 1781.

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