TOME IF
A MONSIEUR HENNIN
Monsieur et cher ami ,
Je reçois votre lettre du 23 mars sur Tadresse de laquelle vous avez oublié de mettre faubourg Saint- Victor, oubli qui Ta retardée en la portant dans une autre rue Neuve-Saint- Etienne.
Je prends part à la perte que vous avez faite de monsieur votre père et aux inquiétudes que vous a données sa longue maladie.
Mon petit ermitage me plait tout-à-fait , et si vous avez de Pamitié pour ce quartier.
DE KEKNAIîDIN DK SA HIT-PIERRE. 67
vous devriez acheter cette maison qui est en vente et qu'on parle d'abattre depuis soixante ans. Elle restera long-temps debout puisqu'elle a résisté à l'ouragan du mois passé qui faisait remuer le chandelier sur ma table.
Vos conseils sur mes productions sont trèsbons , mais ceux de Boileau le sont aussi :
Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage.
Enfin m'y voilà tout entier; si je m'occupe encore de ma fortune, c'est afin de payer mes dettes. Je mourrais content si j'en venais à bout, et si je mettais en fonte ma mine sablonneuse où je suis sûr qu'il y a des grains d'or
Venez me voir; quoique je ne puisse pas vous offrir un dîner, au moins je peux vous donner un plat à votre choix. Je peux encore vous donner quelques débris de mon histoire naturelle et des plantes marines de nos côtes peu connues et qui font des effets charmans quand on a la patience de les arranger.
Vous verrez encore chez moi quelques pauvres petits tableaux de paysages que j'ai eus à si bon marché, qu'en les achetant j'ai placé bien peu d'argent fort avantageusement. Celui de tous qui m'a fail le pins de plaisir est
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de Chavannes peint en 1713, et porte votre nom écrit sur le châssis. C'est un rocher avecune chute d'eau .
Mais celui qui les passe tous , est ma croisée d'où je découvre une vue admirable , surtout dans cette saison. Si vous veniez vers ces fêtes de Pâques, vous pourriez me ramener à Versailles d'où je gagnerais Saint-Germain, où M. de Crémon , ancien commissaire-ordonnateur de Bourbon , m'invite à Palier voir.
Si vous vous refusez à mon amitié , j'irai moi vers ce temps-là vous visiter à pied, et vous porter à déterminer votre ministre. Il n'en a pas été ainsi de M. le directeur-général, qui m'a écrit une lettre fort honnête en m'ènvoyant son ouvrage sans que je m'y attendisse.
Faites-moi l'amitié de contre-signer l'incluse pour ma pauvre sœur. Vous n'imaginez pas quel crédit donne en province, dans un couvent de filles, le contre-seing d'un ministre. Si votre conscience diplomatique y est intéressée, envoyez-la à la poste; au reste, si vous vous déterminez à me venir voir, prévenezmoi quelques jours devance. Vous avez bien raison de regarder ce quartier comme celui
du repos. 11 y a de bonnes aines qui ignoreraient que la guerre existe, si elle n1avait pas fait renchérir le sucre.
Agréez, les assurances d^amitié et de considération respectueuse avec lesquelles je suis constamment.
Votre, etc.
De Saint-Pierre.
A Paris, ce 26 mars 1781.
A MONSIEUR HENNIN
Monsieur et ami
Il y a quelques jours que ma sœur s^esf avisée de nVenvoyer une de vos lettres , dont vous avez accompagné Fenvoi de celle que je vous avais prié de lui contre-signer. Quoique je n'y aie rien vu de désobligeant, il n'en a pas été de même de la bonne iîlle de province. Votre nom ne lui est pas connu, encore moins votre caractère. Obligé de subvenir aux maux de ma famille, j'ai presque toujours seul supporté les miens; de sorte que mes pa-
rcns n\>nt qu'une idée confuse de mes voyages dans le Nord, et ignorent même que j^aie jamais été en Pologne. Ceùt été une occasion bien naturelle de leur parler de mes amis , et des bons offices que vous avez cherché à m'y rendre. Depuis, quoique vous m'ayez fait obtenir une gratification de votre département , elle a été accompagnée de circonstances si affligeantes , que je n'ai pu parler de vous à ma sœur comme je l'eusse désiré. Jugez donc sa surprise en recevant une lettre qui lui annonce un refus à elle, qui ne vous a jamais rien demandé , tant est grande dans le département Thabitude de refuser, L'occasion doit sans doute m'en être attribuée; mais je me rappelle fort bien que je recherchai votre contre-seing, moins comme une économie que comme une petite vanité qui pouvait la flatter dans son couvent. Je me ressouviens aussi de vous avoir prié, si la chose souffrait quelque difficulté, d'envoyer tout uniment la lettre à la poste.
Au reste, si je reviens sur le passé, c'est principalement pour la signature de cet te même lettre ; secrétaire du conseil d'Etat ! est-ce une place nouvelle ou une dénomination de l'ancienne? Pourquoi , dans Le premier cas, n<
y 2 CORRESPONDANCE
m'en avoir pas instruit directement, puisque vous savez, l'intérêt que je prends à votre prospérité ? Vous ne m'en avez rien dit même dans mon dernier voyage. Ainsi, je suis trop peu instruit pour savoir si je dois vous faire un compliment.
Soyez heureux ; je ne le suis guère par tout ce qui est hors de moi. Le prisonnier de la Bastille me tourmente sans cesse. Il veut tantôt que je le fasse commissaire-ordonnateur, tantôt chevalier de Saint-Louis. Il me serait tout aussi aisé de le faire cardinal. La vue des jardins m'inspire des désirs sans les remplir. Je suis comme Tantale au-dessus des fruits , sans y pouvoir toucher. Heureux ceux qui ont des vergers ! heureux ceux dont la fortune ne dépend pasd'autrui ! heureux ceux qui logent au rez-de-chaussée , et qui ne sont pas, comme moi, exposés à être emportés d'un coup de vent! Pour peu que les chaleurs de la canicule soient fortes , je ne peux pas manquer d'être rôti dans mon donjon ; et si j'évite ce malheur, j'y serai infailliblement gelé au mois de janvier; car il a le double inconvénient d'être très-chaud en été et très-froid en hiver. Venez m'y voir tandis que la saison est encore tem-
perce; venez v philosopher. Vous en retrouverez Versailles plus beau; c'est un inconvém'eni de la grandeur d'exposer à la foudre; mais [a petitesse n'en est pas à l'abri.
kgréez les assurances d'amitié et de considération respectueuse avec laquelle j'ai Thonneur d'être ,
Monsieur et ami ,
Votre , etc.
De Saint-Pierre.
A Pans, le u6 mai 1781.
Rue Neuve-Saint-Etienne-du-Monl , maison de monsieur Clarisse, faubourg Saint-Victor.
A MONSIEUR HENNIN
Il y a environ dix-sept ans que , sortant du service des Russes, je me jetai dans un parti qu'ils traitaient de rebelle , et où ils furent sur le point de me traiter comme un transfuge , m'ayant fait prisonnier par suite d'une trahison. .Pavais fait cette démarche hasardeuse dans l'intention de bien mériter de la France et de l'approbation de son ministre , auquel je suis encore redevable d'une partie des frais de mon voyage et de mon séjour. Il y a un an, qu'après bien des sollicitations , qu'après avoir rappelé le souvenir de plusieurs Mémoires
DE BERNARDIN DB SAE1T-PIERRE. f$
considérables que jurais ajoute! à mon expédition militaire, j'ai obtenu, par le crédit du premier commis des affaires étrangères, mon intime ami , la somme de cent écus sur les secoure réserves aux pauvres gens de lettres. Je l'ai d'abord refusée, ne voulant pas vendre mon droit d'aînesse en Pologne pour un plat de lentilles.
Je Tai acceptée cependant, Monsieur, sur les assurances réitérées quelle serait accompagnée d'une lettre honorable du ministre, qui n'a point été expédiée, parce qu'on m'a fait entendre que j'avais blessé le caractère ministériel par mon refus; ce qui m'a fait oublier pour le moment le propre soin de mon honneur pour réparer de tous mes moyens le tort que j'avais pu faire à celui du ministre.
Depuis ce temps , les flots de la mer ont achevé de me passer sur la tète. Je me suis renfermé dans les seuls moyens de mériter de ma patrie , qui fussent en mon pouvoir. J'ai acheté de petits meubles ; je me suis logé dans un donjon, dans le quartier des pauvres; et, par cette même circonstance, j'ai achevé de me ruiner, au point qu'un port de lettre me dérange. ÎVon-seulemenI je ne peux pas offrir
a qui que ce soit une bouteille de vin; mais si on me l'offre à une distance un peu considérable de Paris, il m'est impossible d'y atteindre. Je viens de refuser deux invitations trèsvives d'anciens amis d'aller passer quelque temps à leur château à six lieues de Paris, parce que je n'ai pas de quoi payer dans cette mauvaise saison les frais du voyage , sans me déranger; encore je suis forcé de leur taire cette raison.
Indépendamment de mes besoins, j?ai à pourvoir à ceux d\ine jeune sœur. J'ai même quelques réserves pour quelqu'un qui a aggravé mes peines autant qu'il était capable de le faire (son frère). Malgré mes devoirs et ma pénurie, soyez persuadé, Monsieur, que je ne recevrai a l'avenir des secours des affaires étrangères, que par une voie honorable. Songe/, qu'il v va de votre honneur autant que du mien ; mais si M. le comte de Vergennes est absolument décidé à ne m 'offrir que cette source des bienfaits du Roi, et à en arrêter le cours tout-à-fait , je prendrai la liberté de le mettre sur la liste de mes créanciers pour les cent écus qu'il m'a fait toucher l'année passée.
J?ai encore à rappeler que le refus de ee>
cent écus qui précéda leur envoi , ne fui point , comme on a voulu le faire entendre, une précipitation de ma pari qui prévint une lettre honorable du ministre, puisqu'on m'avait bien précisément marqué d'avance la nature du secours qui inYlail accordé, et que je Pavais constamment refusé à un titre si étranger a mes services.
Voilà tout ce que j'ai à dire à M. le secrétaire du Conseil; car pour M. Hennin, je le regarde toujours comme mon ami; ce fut lui qui m'ouvrit sa bourse à Vienne , et non celle du ministre; malheureusement , c'est lui qui a partagé mes peines, qui m'a même dans l'occasion aidé de sa plume, et qui termina par des expressions également sensibles cl vigoureuses un Mémoire qu'il avait adouci par la sagesse de son jugement; enfin, c'est lui qui me reçoit quand je vais à Versailles ; et une preuve qu'il y a deux hommes bien distincts en lui, c'est qu'il ne peut pas me supporter une minute à son bureau de ministre, et qu'il me retient plusieurs heures à sa table d'ami.
D'après ces sentimens d'amitié, qui pré- \ audrout toujours, j'ai ais eu le bonheur , mou
ami, d'acheter à très-bon marché deux jolis tableaux qui sont dans mon réduit, et que je vous destinais; ils ne conviennent point à ma fortune. 11 ne me faut que des nattes et du papier. Je les ai achetés pour vous. Si vous fussiez venu me voir, vous les eussiez emportés. Mais le secrétaire du Conseil a retenu M. Hennin. Envoyez-les chercher.
Adieu ; je suis avec une amitié constante et une respectueuse considération,
Monsieur et ami,
Votre, etc.
De Saint-Pierre.
A Paris , ce i4 novembre 1781.
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A MONSIEUR HENNIN
Monsieur,
Je comptais avoir l'honneur de vous recevoir chez moi une de ces fêtes de Pâques , dans lesquelles je supposais que vous pouviez venir à Paris. Mais vos affaires pouvant mettre à la visite que vous me promettez le même obstacle qu'à vos lettres , j'ai pris le parti de vous accuser au moins la réception de votre réponse. Ce me sera aussi une occasion d'inculper un principe fort dur. quoique vous l'établissiez avec le ton de l'amitié.
C'est au sujet de la gratification que m'avait accordée M. le comte de Vergennes, pour les risques que j'avais courus en Pologne et que j'ai refusée au titre où elle m'était présentée. Vous vous êtes mis , dites-vous , dans la tête, que le département des affaires étrangères vous devait, et je vous assure que vous ne le prouverez jamais aux personnes qui connaissent la manière dont les choses sont établies. Ce n'était pas assez, Monsieur, de dire que votre département ne me devait rien, il fallait ajouter que c'était moi qui lui devais , puisqu'en effet je vous suis redevable d'une partie des frais du voyage, et vous eussiez achevé le remerciement du Loup à la pauvre Cigogne : Vous êtes bien heureux d'avoir tiré votre tète de mon gosier.
Mais , Monsieur , si les Russes m'avaient envoyé en Sibérie et traité en déserteur , comme ils ont coutume de faire envers les officiers qui quittent leur service pour passer chez, leurs ennemis, ne vous seriez-vous rien reproché? Mais si dans ma prison je vous avais faii partager a vous et a M. l'ambassadeur de Vienne l'inquiétude de ma situation, et que cédant aux promesses et aux menaces'.
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. Si
j'eusse avoué que l'un et l'autre vous aviez disposé tout le plan de mon voyage? Votre département ne me doit-il rien pour avoir conservé le repos et l'honneur à deux ministres médiateurs de la paix, en m'exposant seul au ressentiment d'une puissance que je venais de servir, et qui ne cherchait qu'un prétexte pour agir envers l'un et l'autre comme envers M. de Paulmy ? J'eusse au moins illustré ma ruine de la vôtre , et obligé les cours alliées de la réparer, en lui donnant un grand éclat. Ne me promîtes-vous pas tous deux que, soit à Versailles, soit à Vienne, ma conduite, qui m'attira même l'estime de mes ennemis , serait récompensée noblement , et que j'y serais employé avec honneur? Je ne cherchais que celui d'avoir fait le bien. C'est dans le même esprit que j'ai donné depuis à votre département des Mémoires considérables sur le Nord, où j'annonçais le partage futur de la Pologne par les trois puissances limitrophes ? Si depuis ma mauvaise fortune m'a forcé d'y solliciter quelques secours en argent , c'était en partie pour acquitter les frais d'un si grand et si pénible voyage. M. du Rival, d'une probité sévère.