‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 70 sur 119 · TOME II. (i · texte numérisé non relu

TOME II. (i

n'a-t-il pas jugé, en rapportant mes démarches, qu'il m'était dû des dédommagemens ? S'ils ne me sont pas donnés d'une manière honorable , gardez-les , Monsieur ; il me suffira de les avoir mérités.

Je tirerais, dites-vous, parti des hommes, sije pouvais prendre sur moi défaire quelques pas de suite vers eux. Mais depuis quatre ans , n'ai-je pas employé pour cette affaire assez de papier, de courses et de sollicitations? A quels hommes m'adresserai-je , si ceux dont j'ai recherché l'estime me méprisent, et si mes propres amis me repoussent avec des maximes qu'ils ne voudraient pas employer contre des

étrangers

• Vous me parlez de projets de fortune, sur lesquels je ne peux rien dire , puisque je ne les connais pas. Autrefois, j'ai cherché les routes honnêtes qui pouvaient m'y mener , cl je n'y ai trouvé qu'amertume et douleur. Que prétendent, après tout, ceux qui en courent la carrière? Vivre un jour, disent-ils, contens . tranquilles et libres. Depuis long-temps je fais ce qu'ils espèrent en vain de faire ; mais pour vivre ainsi, me direz-vous , vous avez besoin d'argent, Oui , sans doute , ne fût-ce que pour

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paver mes délies de Pologne. Mais, Monsieur, croyez-vous qu'au milieu des changemens de sept ministres des finances , l'inconstance encore plus grande de mes patrons et de mes amis, les inimitiés des corps, les imprudences des miens, les défaillances de ma propre santé, quelque main plus puissante que celle des hommes ne m'a pas soutenu? J'ai vécu heureux en m'appuyant sur elle, et je n'ai cessé de l'être qu'en cherchant ailleurs un meilleur appui. Ma solitude m'a donné des plaisirs que le inonde ne saurait donner , et qui sont les seuls dignes d'occuper la vie humaine. Mais je suis prêt à quitter huit années de travaux, une heureuse obscurité et ma liberté , si je puis être utile.

11 n'est pas besoin que vous vous donniez la peine de venir me chercher; indiquez-moi le jour où je pourrai en conférer avec vous, et j'irai vous trouver à pied. Je soumettrai ma volonté à celle d'autrui , si c'est à celle d'un homme vertueux , et si c'est pour faire quelque bien, dussé-je en être encore victime.

Je connaîtrai à votre réponse, Monsieur, si vous n'êtes plus pour moi qu'un ancien

■uni.

Agréez les assurances de la considération respectueuse aveclaquellej^airhonneur d'être.

Monsieur,

Votre , etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, ce 3 avril 1782.

Monsieur et ancien ami,

Je viens de mettre en ordre les préliminaires d'un ouvrage qui inoccupé depuis neuf ans, et qui a pour épigraphe iMiseris suceurrere disco.

Je les ai communiqués à deux personnes de caractères très-différens. Il ne me convient pas de répéter le jugement quelles en ont porté ; mais j'ai pensé qu'ils méritaient l'attention d'un homme de goût et d'Etat , puisqu'ils ont pour objet de découvrir la source de nos plai-

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sirs dans la nature et celle de nos maux dans la société.

Ma manière d'étudier la nature est, j^ose dire, silumineuse, que, quoiquej'ignore, par exemple, le nom de la plupart de nos plantes, je peux , à leur simple inspection , déterminer si elles sont destinées à végéter à l'ombre ou au soleil, dans les plaines, sur les montagnes ou sur les bords des rivages. Vous pouvez penser quel jour cette méthode peut répandre sur l'agriculture. J'en ai fait voir par hasard à M. Mesnard l'application sur une plante étrangère et rare que je n'avais jamais vue , ce qui l'a fort étonné; car cette méthode et ses résultats sont absolument inconnus de nos botanistes.

Si donc vous voulez me donner un jour à Versailles ou à Paris, où je puisse vous faire la lecture du plan de mon ouvrage, je crois que je pourrai vous donner quelques heures de plaisir.

Vous m'obligerez aussi. Monsieur, si vous invitez à cette lecture quelques amis discrets qui aiment à entendre la vérité , de quelque nature qu'elle soit, et qui que ce soit qui la dise. Votre jugement et le leur confirmeront

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le mien; car il est possible que je me fasse illusion. Cependant, quoique je me sois souvent égaré en marchant sur les pas des hommes, je ne l'ai jamais été par Fauteur de la

nature.

Je suis avec les assurances de notre ancienne amitié et d'une respectueuse considération,

Monsieur et ancien ami,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, ce 3o septembre 1 78:3-

A MONSIEUR HENNIN

Une seule de vos lettres me met presque toujours dans la nécessité de répliquer à deux personnes et quelquefois même à trois.

Je ne puis vous dire , me mandez-vous, combien je serais charmé de trouver quelque occasion de vous procurer des grâces littéraires. Pour celles du département, le titre auquel vous les avez, demandées n'ayant pu être admis, le mieux que vous puissiez faire est de n'en jamais parler ' , et je vous prie

1 Cela était tout naturel : les ministres ne pouvaient supporter qu'on leur rappelât le partage de la Pologne que l'auteur leur avait inutilement prédit.

instamment de vous en abstenir; vous vous feriez encore tort , croyez-en mon amitié.

J'ai essayé deux fois, Monsieur, de rendre service à votre département. La première , lorsque, quittant le service de Russie, je m'en vins, à mes frais , me jeter en Pologne dans le parti protégé par la France et l'Autriche. Je lis cette démarche de l'aveu de leurs ministres, et ayant été fait prisonnier par l'infidélité du guide " qu'ils m'avaient donné, je ne pensai qu'au soin de sauver l'honneur de leur médiation en prenant toute cette démarche sur mon compte , quoique je courusse moi-même les plus grands risques d'aller finir mes jours en Sibérie , suivant l'usage des Russes qui punissent ainsi les officiers qu'ils retrouvent dans le parti ennemi après avoir quitté leur service. M. le comte de Mercy me fit les plus belles promesses; M. Hennin, ministre du roi, y joignit les siennes , et , en attendant les grâces de la cour, m'offrit cent ducats. Les grâces de la cour ne sont point venues; j'ai payé à M. Hennin la moitié des cent ducats, je lui suis resté redevable du reste, et grevé de plusieurs autres dettes contractées à l'occasion d'un voyage si dangereux.

Le second service que j\û essayé de rendre à votre département est lorsque, à mon retour, je passai près d\m an à écrire un Mémoire considérable sur les affaires du Nord où gavais voyagé , dans lequel je présageais le partage futur de la Pologne par les trois puissances limitrophes. Je remis ce Mémoire à M. Durand , chef du dépôt , qui m'en fit les plus grands éloges, sans que je reçusse , à cette occasion , de la cour de quoi payer seulement les frais de copistes. M. Durand , étant dans la suite ministre du roi à Vienne , vit le partage de la Pologne s'effectuer dans le temps même qu'il cherchait à tranquilliser notre ministère sur les dernières convulsions de ce royaume.

M. Hennin , ministre du roi en Pologne , étant devenu, bien des années après, premier commis des affaires étrangères à Versailles, je crus le moment de ma fortune arrivé. Je rappelai dans de grands Mémoires mes dangers , mes services, mes dettes, ma conduite, j\ joignis son témoignage. Il me dit , après deux ans de sollicitation , et affecté de l'économie sévère de son département, que ma récompense se réduirait à une pension de \ i ni; t — cinq louis. Je m'en contentai^ , loi^qir<ilr ;i

abouti à une aumône de cent écus. Je Pa'i tefusée, Monsieur, non par orgueil, mais par un sentiment de justice et d'honneur pour votre département : afin que le public ne dise pas qu'on y donne des titres honorables et des pensions aux espions, et qu'on y fait l'aumône aux officiers qui se dévouent.

Je me réfère, Monsieur, à M. Hennin, ministre du Roi en Pologne, des monitions de M. Hennin , premier commis à Versailles , qui m'avertit que le titre auquel j'ai demandé des grâces ne pouvant être admis , le mieux que je puisse faire est de n'en jamais parler.

Je n'ai rien demandé à aucun titre, mais j'ai rejeté ceux qui étaient humilians. N'ai-je donc pas eu raison, Monsieur, de me comparer à la pauvre cigogne qui avait mis sa tête clans la gueule du loup ? Je ne suis rien, Monsieur , et ne prétends à rien , je vous l'ai mandé, mais sachez que si la justice que je réclame intéressait le bonheur public, je porterais mes plaintes à tous les carrefours. Sachez qu'un homme sans fortune qui a sacrifié deux fois son état parce qu'il n'était pas d'accord avec sa conscience, ne craint dans le monde que de faire des injustices.

Il me reste maintenant à répondre à mon ami. Vous ne me répondez pas , dites-vous , d'avoir le temps de lire mon ouvrage en entier, à moins que je ne vous le laisse. Mon manuscrit est si rempli de ratures et de renvois qu'il n'y a que moi qui en puisse faire la lecture, car certainement j'aurais bien la confiance de le laisser entre vos mains ; d'ailleurs je perdrais le principal fruit que je me propose, qui est de profiter de votre censure. Si donc je vais à Versailles , j'y séjournerai deux ou trois jours afin d'y trouver vos momens de loisir. Si vos affaires , que je conçois devoir être très-multipliées , ne vous en donnent aucun , vous pouvez m'épargner la fatigue et les frais de cette démarche.

J'ai l'honneur d'être , Monsieur , avec une respectueuse considération ,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, ce u octobre 1782.

DE BEKNARDIN DE SAINT- PIERRE. q3

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A MONSIEUR HENNIN

A Paris, ce 27 décembre 1782.

Monsieur

Je souhaite, au commencement de cette nouvelle année, qne vous contribuiez à rendre la paix à l'Europe. Je ne ferai pas d'autres vœux pour votre bonheur, le ciel nous veut assez de bien quand il nous donne les moyens d'en faire.

Je vous prie d'agréer ces assurances de

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l'ancienne et respectueuse considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,

Monsieur ,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et ami ,

Je reçois avec bien du plaisir la nouvelle de votre remboursement , et des trois cents livres qui me doivent revenir ; je n'y comptais plus. Ce qui me touche principalement , c'est la constance que vous avez mise à solliciter ce bienfait. La grâce avec laquelle vous me le présentez me le rend très-agréable. Lorsque vous me le ferez parvenir , je vous prie que ce soit le matin , car je demeure dans une maison où il n\ a point de portier, et où votre

commissionnaire ne trouverait personne à qui il pût s'adresser s'il venait l'après-midi.

Dieu bénisse les bonnes intentions que vous avez pour moi, et qu'il vous en fasse trouver le fruit dans la durée de la paix honorable et utile à laquelle vous venez de travailler.

Vous me demandez des nouvelles de mon ouvrage; il n'est pas encore prêt à paraître. Ayant embrassé dans mon plan la recherche de nos plaisirs dans la nature , et celle de nos maux dans la société, ce dernier objet, que vous n'avez pas vu , m'a mené loin. J'ai cru que je ne devais pas rejeter en son lieu, à la fin de mon ouvrage , les remèdes et les palliatifs qu'en bon citoyen je devais y chercher.

Je me suis tellement complu uans mes idées que j'en ai formé un chapitre considérable. Ensuite venant à penser que les ennemis que je me ferais parmi les gens à système , ma mauvaise fortune et d'autres causes, pouvaient m'empècher de mettre en ordre successivement mes matériaux sur la géographie, sur la botanique , sur les animaux , et enfin sur l'homme, et que toutes les parties de ce vaste plan, dont j'ai cherché à montrer l'harmonie dans mon prospectus, paraîtraient former un

pur système (l'imaginai ion si je n'y joignais, dès à présent, des preuves qui fussent à la portée de tout le monde, je me suis décidé à les prendre dans la botanique. J'ai donc trié dans mes brouillons quelques observations, j'ose dire très-neuves et très-curieuses, et les ayant disposées dans un ordre qui m'a agréé, j'en ai fait le bouquet de mon feu d'artifice.

Tout le frontispice de ce temple rustique que j'élève à la nature sera prêt vers le mois d'avril ou de mai, si Dieu m'en fait la grâce. Je pourrai alors vous en communiquer la dernière partie , comme la partie la plus intéressante; c'est le coup de feu de mon tableau.

Je passerai ensuite quelques mois de l'été à remettre au net tout mon ouvrage. Vers l'automne , je le donnerai à l'examen , et si je n'éprouve pas de retardement , il pourra être imprimé vers le commencement de Tannée prochaine.

Je travaille fort laborieusement. Il me survient chaque année de nouvelles peines. J\apprends qu'un autre frère dont la destinée m'était inconnue depuis plusieurs années, est malade à Marseille, et sans état. Celui que j'ai

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