‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 71 sur 119 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

g8 CORRESPONDANCE

à Ham a occasions ses malheurs , innocemment à la vérité, mais imprudemment, en arrivant , il y a quelques années chez lui où sa jeune femme fut si surprise de le voir quêtant d'ailleurs indisposée, elle en mourut dans les vingt-quatre heures'. Elle laissa son mari avec plusieurs enfans en has âge, et il fut si sensible à ce chagrin qu'il quitta son état et s'expatria. J'ai écrit à ma sœur, qui m'a mandé de ses nouvelles , de lui écrire de ma part afin que je lui fasse tenir quelque secours s'il est encore à Marseille. C'est un excellent sujet qui a commandé plusieurs vaisseaux de commerce ; il est fort estimé des marins.

Je me ferai des ennemis, mais je m'en console parce que ce ne seront que ceux du bien public. Si leurs intrigues , ma santé et ma mauvaise fortune m'arrêtent en chemin , au moins j'aurai indiqué une nouvelle route, et, j'ose dire , la seule qui puisse mener l'homme à connaître la nature. S'il ne m'est pas permis de côtoyer ces terres nouvelles et embrumées , au moins je déterminerai quelques caps prin-

1 Voyez l'Histoire de Dominique et de Dutiullv n'a les Mémoires sur Bernardin cie Saint Pirrre.

cipaux ; des hommes plus habiles et plus heiireux iront plus loin.

Agréez les assurances de reconnaissance et de considération respectueuse avec lesquelles je suis constamment,

Vrotre , etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, le 16 janvier 1783.

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et ancien ami

JVi reçu les trois cents livres déposées chez le suisse de monseigneur le comte de Vergennes. Vous voilà donc remboursé des cent ducats que vous irfaviez avancés à Vienne. Plaise à Dieu que je puisse m'acquitter ainsi avec le reste de mes créanciers ! Vous avez très-bien refondu cette affaire-là ; je n^en attendais plus rien du tout. Je n\ii aucun talent pour les négociations. Dans le cas de besoin je pourrais bien faire mon pot , mais si je venais

à le casser je ne pourrais pas le raccommoder.

C'est un grand plaisir pour moi de vous savoir remboursé , et en même temps une grande peine de me rappeler que je suis encore redevable, à cette occasion, de fortes sommes à des étrangers qui sont tombés euxmêmes dans le malheur , entre autres au prince d'Olgorouki, qui était ministre de Russie à Berlin lorsque je quittai la Pologne pour revenir en France.

Je vous suis très-obligé des démarches que vous voulez faire pour moi dans le département de la marine. Il me semble que vous pourriez aisément m'y faire avoir la pension de retraite de mon grade de capitaine ingénieur ; elle me vaudrait un peu plus de trois cents livres. J'ai cherché de toute manière à bien mériter de ce département ; j'ose dire que je lui ai rendu quelque service , ne fût-ce que d'avoir démontré, contre l'opinion publique, que l'Ile-de-France ne pouvait protéger Pondichéry ' , ce que la dernière guerre vient en-

1 II présenta à ce sujet un long Mémoire qui ne produisit pas plus d'effet que celui qu'il avait remis aux affaires étrangères, sur le partage de la Pologne.

core de démontrer. Je ne parle pas des persécutions de toute nature que j'y ai essuyées de la part des ingénieurs ordinaires, parce que je notais pas de leur corps , de la part du gouverneur, etc., etc. Enfin je ne m'occupe plus que de mon travail, abandonnant absolument le soin de ma fortune à la Providence qui a conduit ma petite barque d'une manière admirable à travers tant d'orages. C'est à elle que je recommande tous ceux qui m'ont porté quelque bienveillance; je ne peux rien par moi-même , elle m'a fait naître rien , et c'est à ne pas tomber au - dessous du rien que tendent tous les ressorts de ma politique.

Agréez les assurances de reconnaissance et d'attachement avec lesquelles j'ai l'honneur d'être ,

De Saint-Pierre.

\ Paris, ce 3l janvier j 78S-

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"JV I00.

A MONSIEUR HfclNMN.

Monsieur et ancien ami,

A mesure que mon bon ange élève ma maison, le diable la démolit. Je vous dis ceci d'abord, à l'occasion de l'argent que je suis obligé d'envoyer cette année en province, pour réparation d'une maison dont je ne toucherai peut-être jamais le revenu, mais qui fait partie du douaire de ma belle-mère, et dont il s'est écroulé une voûte; mais cela n'est encore rien. Je viens de recevoir, après un mois de retard, ma gratification annuelle des

finances avec une lettre de M. le contrôleurgénéral qui me prévient que je ne dois plus compter à V avenir sur le même secours. La raison qu'il m'en donne est le besoin de plusieurs autres familles. Vous connaissez le mien et mes occupations , jugez si j'ai la liberté d'esprit nécessaire pour mettre en ordre un aussi grand travail. Dieu a permis que vous ayez tout crédit auprès de M. le comte de Vergennes, et qu'il devînt lui-même chef du conseil des finances ; il ne faut qu'un mot de sa part à M. le contrôleur-général, non-seulement pour me faire confirmer ce bienfait d'une manière invariable , mais pour l'asseoir d'une manière plus honorable. Tirez-moi du bord de ce précipice, ou plutôt de son fond, car m'y voilà tombé. M. Turgot et M. Necker m'avaient assuré que ce bienfait était plus solide qu'une pension. Quelle confiance doiton prendre aux hommes? Si la Providence m'a ôté les raisons de confiance, d'estime et d'amour que je devais leur porter, elle m'en a présenté une foule de nouvelles dans ses ouvrages. Je m'occupe à mettre en ordre celles qui regardent les plantes comme les pins agréables et les plus aisées à vérifier

DK BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. J o5

J'irai vous en faire la lecture dans le courant du mois de mai , et j'ose dire que je vous étonnerai ; mais en attendant calmez mon esprit par le service que j'attends de votre ancienne amitié.

Je suis avec un constant attachement et une respectueuse considération,

Monsieur et ancien ami,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, ce 2D mars i"83.

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A MONSIEUR HENINIIN

jMonsieur et ancien ami,

Je reçois une lettre de M. le marquis de Castries , qui m'annonce que le Roi a accordé la liberté à mon frère , transféré dans une troisième prison à Saint-Venant. Je viens de lui répondre pour le remercier de cettre grâce, en lui représentant la situation où il va se trouver étant sans état et sans bien. Je ne lui parle point de la mienne, mais vous savez que je irai plus rien au monde, comme je vous l'ai marqué il y a bientôt un mois. Vous ne

m'avez point répondu. J'ai, par-dessus le marché, un gros rhume depuis quinze jours; je me dissipe par mon travail. Je compte toujours vous aller voir dans le courant du mois prochain. Je pense que vous ne m'avez pas oublié, que vous me ferez rétablir par M. d'Ormesson , ce que son prédécesseur m'avait, retranché trois jours avant sa retraite , et que vous ferez faire ce rétablissement d'une manière plus solide et plus agréable.

La lettre de M. le marquis de Castries a un certain ton de bienveillance qui semble me vouloir du bien ;en attendant, résignons-nous à la volonté de Dieu, c'est aujourd'hui un jour à s'en occuper principalement. Je ferai donc ma lettre courte. Je suis avec une constante amitié et une considération respectueuse,

De Saint-Pierre.

N Taris , ce 18 avril :~83.

108 CORRESPOINDAIVCF.

REPONSE DE MONSIEUR HENNIN

Vous êtes aussi trop malheureux , Monsieur et cher ami. Je fais ce que je puis pour intéresser M. le comte de V. à votre sort. Je lui ai prêté votre ouvrage ; il a commencé à le lire , mais le temps lui manque. Je parlerai à M. Coster pour tâcher de vous faire rendre par la finance vos 1000 fr. Je ne connais point encore M. dX)rmesson ; le temps m^a manqué pour vous répondre. On écrit plus que jamais, et M. le comte de V. est assailli de Mémoires qu'il faut lire pour répondre pertinemment aux écrivains. Je serai très-aise de vous voir. Je le se-

rais bien plus si je pouvais vous porter des paroles de consolation. Vous ne perdez pas courage, c'est une satisfaction pour moi ; mais , en vérité, vous me donnez de rhumeur contre la fortune.

J'ai l'honneur, etc.

A MONSIEUR HENNIN

A Paris, et i~Sf>.

Monsieur et ancien ami,

J'ai été voir mon frère , dans la crainte qu'il ne manquât de quelques secours qu'il fût en mon pouvoir de lui procurer. Je l'ai trouvé en parfaite santé, proprement vêtu , en uniforme, et content. Je lui ai demande s'il avait beaucoup d'argent , il m'a répondu qu'il lui restait un louis , mais qu'il était au moment de tou-

m: BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. Hi

(lier on ou deux quartiers de sa pension par l'entremise de M. Lenoir; qu'il avait eu deux audiences du ministre de la marine qui lui avait dit , dans la dernière, qu'il n'avait pas pour le moment ce qu'il lui destinait, , et qui L'avait adressé pour sa subsistance , en attendant, à M. le lieutenant-général de police. Il a ajoute à cela qu'il avait les plus belles espérances , non- seulement d'être fait commissaire-ordonnateur, comme le lui avait promis M. de Sartines peu après son arrivée à la Bastille , mais qu'il avait l'alternative de deux grands mariages, l'un à Saint-Venant en Artois, l'autre à Saint-Domingue. C'est a l'occasion de ce dernier qu'il attribue sa longue prison, persuadé que le gouvernement a fait tout au monde pour y mettre obstacle ; au reste il me réserve la place de commissaireordonnateur, dont il ne parait pas fort occupé pour lui-même.

Je ne saurais vous dire toutes les idées qui me sont passées dans la tète pendant le long récit qu'il m'a fait de ses espérances et de ses projets. Eu vain j'ai voulu lui faire quelques objections, tout ce qu'il me disait à l'appui de ses prétentions était d'un si hou sens, il

témoignait un jugement si sain sur le caractère des différentes personnes avec lesquelles il avait vécu , que quelquefois je venais à penser que c'était moi-même qui étais fou , de ne pouvoir comprendre le fond d'une affaire qui lui paraît si simple et sur laquelle il n'a pas varié depuis son emprisonnement.

Je l'ai prié de me prêter quelques momens d'attention , et je lui ai dit : Ma conscience ne me permet pas d'applaudir à des espérances qui sont hors de ma vue , ne me parlez donc jamais de vos projets. Quant à votre subsislance actuelle, il paraît dans l'ordre de la justice et de l'humanité qu'on vous donne les moyens de vous entretenir jusqu'à ce qu'on vous ait place ou qu'on vous ait remis aux lieux où l'on vous a pris , mais tout ce qui dépend des hommes est sujet aux révolutions. Vous connaissez ma situation , elle est devenue encore plus mauvaise. Alors je lui ai fait lire la lettre de M. de Fleurv qui m'annonce que je ne dois plus compter l'année prochaine sur le même secours que j'ai reçu du Roi jusqu'à présent. Il en a paru frappé; cependant se rassurant à mon sujet sur la place de commissaire-ordonnateur qu'il me destine, il est

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rentré dans le cercle de ses idées, d'où je l'ai tiré une seconde fois en le priant de me permettre d'achever ce que je voulais lui dire. Lorsque vous fûtes amené à la Bastille, lui ai-je dit , il me fut passé un surcroît de gratification de 3oo livres pour m 'indemniser des frais de voyage que j'étais obligé de faire à votre occasion à Versailles. Comme j'ai fait ces voyoges à pied , ils ne m'ont coûté qu'un peu de fatigue. Je me suis proposé , quelle que fût ma position , de garder cette somme pour vos besoins. Je l'ai conservée jusqu'à ce jour tout entière, à l'exception de dix-huit francs que je vous ai donnés à la Bastille; je vous apporte le reste. A Dieu ne plaise ! s'est-il écrié, mon généreux frère, que j'accepte vos secours ! ma position va changer, soyez-en sûr. Plût à Dieu que je pusse vous offrir de même ma bourse ; soyez sûr que cela sera bientôt. J'ai eu beau le presser, le prier, lui remontrer qu'il n'avait qu'une pauvre petite redingote et un porte -manteau grand comme un mouchoir, il ne m'a pas été possible de lui faire accepter ce secours.

J'ai été touché de sa orandeur d'aine, de sa fermeté dans ses malheurs, digne, sans doute,

TOMli I!. 8

Il4 CORRESPONDANCE

d'une plus grande cause. Il n'est point abattu, et jouit de la santé la plus vigoureuse. Il paraît désirer d'aller passer quelques mois à la campagne aux environs de Paris ; toujours fort occupé de ses anciennes relations de Saint- Domingue par rapport à son mariage, mais croyant fermement que le gouvernement emploie toutes sortes de ressorts pour le faire manquer , il ne souffre pas de sang-froid d'être contredit à cette occasion.

Je ne saurais dire qu'il déraisonne à ce sujet, mais comme plus il m'en parle, et moins j'en suis instruit par la multitude d'accessoires qu'il y ajoute, avec toutefois beaucoup de logique; je l'ai prié de ne m'en plus parler et de ne me voir même que les dimanches dans l'aprèsdiner, attendu la nécessité où je suis de mettre au net mon ouvrage pendant la semaine.

Je vous prie d'employer vos bons offices auprès de M. le marquis de Castries et de M. Lenoir, qui doivent savoir le fond de cette affaire , et si c'est une vision que la longueur de sa prison lui aura empreinte dans le cerveau , qu'ils lui procurent les moyens de s'aller dissiper à la campagne. Il parait, au demeurant, rempli du meilleur sens sur tous les ob-

DE BERiNAKDiN DK SALNT-IMKRKE. MJ

jets qu'on peut lui présenter. Son ame,loin d'avoir été rétrécie par le malheur, s'est agrandie. Je n'ai point été sensible à ma liberté, m'a-t-il dit , mais si quelque chose m'a flatté, c'est de voir que différentes personnes commencent à me témoigner de l'estime.

En vérité, je ne conçois pas que M. le gouverneur de Saint-Domingue ait pu motiver une accusation de trahison de la part d'un officier français , sur le témoignage d'un capitaine anglais. La déposition d'un ancien ennemi suffirait pour le justifier. Ce capitaine n'eût pas dénoncé le projet d'un Français en faveur de l'Angleterre, si ce projet ne lui eût été présenté comme un stratagème propre à tromper les corsaires de sa nation. Il fallait que le gouverneur eût encore quelque motif secret de haine.

Certainement ni la sagacité de votre esprit , ni la droiture de votre cœur, ne vous eussent permis de vous livrer à des ressentimens qui ont eu des suites si longues et si fâcheuses; je vous prie d'employer votre probité naturelle , voire crédit et l'amitié que vous me portez à la réparation d'une aussi longue injure. Vous obligerez particulièrement celui qui est avec

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une respectueuse considération et une constante amitié,

Monsieur et ami ,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

P. S. Il me serait difficile d^exprimer le sentiment que m'inspire la situation de mon frère. D'un côté , son ton leste et maniéré , ses réponses extravagantes , et surtout Tapathie de son cœur, me font craindre sa présence ; d'un autre côté, sa figure qui porte l'empreinte profonde du malheur , et sa position inexplicable m'inspirent une tendre pitié , et me ramènent à lui. On le poursuit, on le persécute. Pourquoi le blâmer ! après tout , il a ses raisons.

Moi-même , en suivant ce que j1 ai cru les sentimens de l'honneur, je me suis perdu dans l'esprit de personnages honorables qui jouissent de l'estime universelle. Je sais bien ce qui convient à ma raison, mais je ne sais plus ce qui est convenable à celle d'autrui. Ce doute se répand sur mes longs travaux ; il y a des

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momens ou je crois que ce que j y pren pour une étincelle de la sagesse universelle, est peut-être un grain de folie que la Providence a laissé tomber dans ma tête pour occuper mes réflexions et charmer le loisir de ma solitude. Quelques applaudissemens que mes amis m'aient donnés , il s'en faut bien que je compte sur l'approbation de mes lecteurs ; mais si je peins dans mon ouvrage mes malheurs et les peines dont mon ame a été navrée , je suis bien sûr au moins de mériter leurs larmes.

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A MONSIEUR HENNIN

Je ne connais que mon propre travail qui soit à ma portée. J'en ai mis au net neuf grands cahiers , de vingt-quatre pages chacun , et d'une écriture assez fine. Il m'en reste trois à rédiger pour compléter les ruines de mon ouvrage. Ceux-ci m'occuperont encore plus d\m mois. Si vous voulez m'être utile dans leur impression , comme vous me Pavez vousmême proposé, je vous prie de demander dès à présent à M. Lenoir un censeur à qui je puisse remettre les neuf cahiers que j'ai transcrits, afin qu'il les examine pendant que j'a-

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. lig

chèverai les trois autres. Cependant je doute fort que mon ouvrage puisse être imprimé cette année, quelque diligence que j'y apporte.

J'ose croire que je mérite quelque éloge pour la constance avec laquelle je m'en occupe depuis tant d'années. Ma conduite, me mandez- vous, Monsieur, vous donne du chagrin. Je n'ai cherché dans toutes mes démarches que le juste et l'honnête. J'ai pu me tromper dans mes vœux , mais non dans mes motifs ; après tout ce n'est pas à moi à méjuger.

Je vous ai parlé dans ma dernière lettre de la situation où était mon frère. Après m'avoir fait part de ses espérances chimériques, et avoir refusé le secours de trois cents livres que je lui offrais, il vint chez moi le lendemain , accablé de désespoir, se plaignant que la pension de la marine, sur laquelle il avait compté d'abord pour subsister, se trouvait réduite à une gratification de six cents livres, et qu'il partait le lendemain pour la campagne , afin d'y vivre avec plus d'économie. Huit jours après son départ, il m'écrivit d'une chartreuse des environs de Noyon, une lettre remplie de lamentations, dans laquelle il me mandait

qu'il n'avait touché que cinquante écus des six cents livres qu'on lui avait promises , qu'il prenait les bains, et qu'il avait besoin de rétablir son équipage , etc.... Je lui répondis que je lui réitérais l'offre de trois cents livres , et que je lui ferais passer cette somme par la messagerie , ce que j'ai fait.

Voilà, Monsieur, où j'en suis envers mon frère qui , d'ailleurs , a touché les six cents livres de sa gratification, en même temps que l'argent que je lui ai envoyé. Le reste de votre lettre me jetterait dans une espèce de nécessité de faire mon apologie, si j'attendais rien désormais des hommes. Sachez que rien n'est capable de m'effrayer que la crainte d'être injuste. Dieu m'a fait la grâce de me présenter seul et sans appui aux dangers de mes longs voyages solitaires dans le Nord, dans des campagnes pénibles , dans la mauvaise fortune , à l'inconstance des amis, à la perfidie des corps et des grands, aux intrigues des femmes. J'ose dire que dans toutes ces occasions je me suis montré homme. Mais la plus grande épreuve où Dieu ait mis ma faible raison , c'est lorsqu'il m'a placé dans la nécessité de choisir entre ce que je devais à ma patrie et à ma fa-

mille, il la justice et à la charité. Comme vous le dites bien , il est difficile de concilier toutes ces choses. La carrière de l'homme ne saurait être tracée que par sa raison. «Tespère que la main qui ufa dirigé dans la mienne, me conduira à une fin utile à ma patrie, à mes amis et à ma famille , comme je n^ai cessé chaque jour de Ten prier. Que d^autres cherchent de vains honneurs , jVurai vécu assez glorieusement si j'ai vécu libre.

Je suis avec , etc.

De Saint-Pierre.

Ce 22 août 1783.

P. S. Je n^ai pas besoin de vous faire observer que cette lettre, renfermant un détail de mes peines , ne doit pas être communiquée ; dVilleurs elle est sans correction. Je vous ai aussi prié de ne mettre aucune qualification sur vos lettres. Laissez-moi m'appuyer de mes deux coudes sur la dernière marche où Dieu n^a placé.

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