A MONSIEUR
S'il était encore douteux que mon frère fût innocent, vingt-deux mois de prison requerraient sa liberté , parce que dans le doute il vaut mieux qu'un coupable échappe , qu'un innocent soit puni.
Mais son accusateur n'est-il pas suspect comme Anglais ? il a accusé mon frère d'avoir voulu servir l'Angleterre; sa déposition n'estelle pas absurde ? La conduite du gouverneur de Saint-Domingue, qui a reçu cette dénonciation d'un ennemi contre un Français, et qui n'a employé ni confrontation ni conseil de
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guerre , n'est-elle pas dénaturée ? L'état de fortune de l'accusé peut -il être celui d'un traître ? Le silence des Américains , la pénétration du ministre de la marine, votre propre jugement , tout ne vous a-t-il pas parlé de son innocence ?
Mon malheureux frère demande à retourner chez les insurgens où il a laissé son état , sa fortune et son honneur.
Rendez ; Monsieur, sa liberté à l'amour de la justice et au souvenir de mes travaux. J'ai servi autrefois la marine , aux colonies , jV)se dire avec fruit , mais sans récompense , et même à mes dépens , car alors on n'y voyait pas le bon ordre que vous y avez établi. Je viens d'écrire à M. de Sartine ; mais à quoi ont servi toutes mes écritures depuis l'emprisonnement de mon frère ? Des ministres lisent mes Mémoires et se taisent , mes amis me plaignent et s'éloignent de moi, une sœur infortunée , qui ignore le sort de ce frère , me demande sans cesse de ses nouvelles , et je suis obligé de lui cacher ma douleur, et de la montrer à des hommes impassibles. En vain je cherche à me consoler en rassemblant des écrits qui sont le fruit de sept années de re-
traite , mon ame se trouble , la plume m'échappe des mains , et je douterais que jepuisse désormais attendre quelque espèce d'équité de la part des hommes, si je n'en retrouvais encore le sentiment et le besoin au fond de mon cœur.
Quand au milieu des persécutions je regrettais dans la solitude de l'Ile-de-France et mes amis et mes parens, je me consolais par l'espoir de bien mériter de ma patrie, et par celui de faire un jour du bien à mes frères. Je parcourais à pied ses mornes et ses récifs, en composant des plans pour sa défense et son bonheur. Plût à Dieu que j'habitasse aujourd'hui le rocher le plus désert de ses rivages , loin de la fortune , des hommes , de l'Europe ! Au moins les maux les plus cruels ne viendraient pas m'y chercher ; au moins j'y conserverais encore l'espérance , et je n'aurais pas, pour prix de mes vœux et de mes travaux , éprouvé l'abandon des hommes que j'ai le plus aimés , et des départemens que j'ai le mieux servis.
De Saint-Pierre.
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Monsieur et ancien ami
Je suis inquiet de votre santé , vous n'avez point répondu à ma dernière lettre où je vous priais de demander un censeur à M. Lenoir, afin que je pusse lui remettre les neuf cahiers transcrits de mon ouvrage. J'en ai maintenant onz«, il m'en reste encore un à faire, mais je suis sifatigué que jene sais si j'en pourrai venir à bout dans le courant du mois d'octobre. J'ai des maux de tête habituels pour m'être un peu trop appliqué.
Il serait nécessaire que le censeur eût dès à présent mon ouvrage entre les mains, car il le gardera au moins un mois ou six semaines , ce qui me jettera dans un grand retard si je ne le lui remets que quand il sera complet. Pendant qu'il examinera les onze cahiers complets, je mettrai le douzième au net. Cela lui sera d'autant plus facile , que ces cahiers renferment des traités particuliers. Au reste je ne demande à cet égard aucune faveur, sinon que mon censeur soit un homme de bien et qu'il croie en Dieu.
Je n'aurai point la consolation de vous aller voir , comme je me Fêtais proposé ; en outre qu'un exercice un peu violent ne me convient pas dans ma situation , je ne perds pas une heure du jour sans m'oecuper de mon ouvrage. Ces considérations doivent vous déterminer à me donner plus souvent de vos nouvelles et à concourir, comme vous me Pavez promis, à lui faire voir le jour.
Au reste, prenez garde vous-même de trop vous occuper. Il n'y a point de fatigue pareille à celle du cerveau, elle trouble toute Péconomie animale. Je suis sûr que si je travaillai^ encore deux mois, comme je fais depuis si\-
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je tomberais grièvement malade. Assurez madame Hennin de mon respect et du regret que j^i de ne pouvoir aller la voir , et agréez mes vœux pour votre prospérité et celle de votre famille. «Tai Thonneur d'être avec un sincère attachement et une considération respectueuse ,
Monsieur et ancien ami,
Votre, etc.
De Saint-Pierre.
À Paris, ce 3o septembre 1783.
A MONSIEUR HENNIN
Monsieur et ancien ami ,
Je viens de finir mon travail que j'ai porté à quinze cahiers grand papier, chacun de AÎngt-quatre pages , petite écriture ; ils formeront , je pense, trois petits volumes. Il faut maintenant que vous me procuriez quelque occasion d'aller vous voir, afin que jo, sache où en sont mes affaires à Versailles, et que j'en consulte avec vous. Je ne connais plus personne dans le département de la finance, tout y est renouvelé. M. Mesnard est toujours à sa
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campagne clans un état de convalescence ; on ne sait pas précisément quand il reviendra à Paris.
Je vis si solitairement que je ne connais personne qui puisse me donner des nouvelles de votre santé. Vos pilules fondantes vous ont-elles fait du bien? Au nom de Dieu prenez de l'exercice! le travail sédentaire est une lime sourde. Il était temps que je finisse le mien , ma vue se trouble le soir, je vois les objets doubles, surtout ceux qui sont élevés ou à Fhorizon ; mais ma confiance est en celui qui a fait la lumière et l'œil.
Agréez les assurances d'attachement et de considération , avec lesquelles j'ai l'honneur d'être,
Monsieur et ancien ami,
Votre, etc.
De Saint-Pierre.
A Paris, ce 6 décembre 1788.
Donnez -moi une occasion prochaine de vous aller voir. Je ne sais si je verrai à Versailles des choses aussi étranges qu'à Paris. Je