TOME II
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sors de chez moi il y a six jours , et j'aperçois deux hommes voyageant en Pair à quinze cents pieds de hauteur. Je passe hier dans le quartier de l'ancien hôtel de Soissons, je vois la halle à la farine devenue la plus magnifique salle de bal de l'Europe , et une demoiselle que j'kvais vue au bal, en Pologne, devenue marchande de farine à cette même halle. C'est la bonne mademoiselle deLaitre, qui m'a paru enchantée de me voir, et qui m'a parlé de vous avec abondance de cœur. Enfin cVst le monde renversé , mais j'espère que notre amitié sera toujours stable.
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A MONSIEUR HENNIN
Monsieur et ancien ami,
Vous ne me répondez point. Je vous ai demandé l'occasion que vous m'aviez offerte de vous aller voir, et vous ne m'en avez point indiqué. Quoique je n'aime pas à me déplacer, c'est une consolation pour moi de vous voir, \e vous aurais consulté sur mes affaires. Je ne doute pas que les vôtres ne soient très-multipliées, mais vous n'en avez point à démêler de plus fâcheuses. En vérité , tout est conjuré contre moi; ma sœur à qui je n'ai rien à en-
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voyer cette année, étant moi-même à la veille de manquer de tout, me fait parvenir des quittances de réparations dont elle a avancé le montant pour ma part. Ma petite portion de patrimoine dont ma belle-mère a l'usufruit, loin de m'être utile , m'est à charge par ces avances qu'il faut renouveler chaque année pour en réparer le fonds, qui consiste en maisons. Ma sœur me mande de plus que mon frère l'insurgent est à Dieppe depuis deux mois , où il se dit exilé ; il lui donne du chagrin. Elle a été obligée , me dit-elle , de cesser de le voir; comme elle est très-prudente, elle ne s'étend pas beaucoup sur ses sujets de mécontentement, mais je ne doute pas, par ma propre expérience, qu'il n'ait mis sa patience à Fépreuve.
Tous ces contre-coups ne m'empêchent pas de travailler à mon ouvrage auquel j'ai donné toute la perfection dont je suis capable; mais vous ne connaissez pas jusqu'où va la tendresse d'un auteur pour sa production. Celle d'une mère pour son fils ne lui est pas comparable. J'ajoute ou je retranche toujours quelque chose à la mienne; l'ours ne lèche pas sou petit avec plus de soin. Je crains à la rin d'en-
dl: bernardin de saint-pierre. i33 lever le museau au mien à force de le lécher. Je n'y veux plus toucher davantage; ces distractions me sont arrivées bien heureusement; il y a eu des momens où j'ai entrevu les cieux, éprouvant, à la vérité, dans ce monde des maux inénarrables.
En vérité, je ne crois pas que mes plus grands ennemis aient à se plaindre de moi. J'ai plus d'une fois fait du bien à ceux qui m'avaient fait du mal. Si j'ai fait tort à quelqu'un , du moins dans son opinion, j'ai tâché de le réparer de mon mieux. Si quelqu'un m'a rendu service, j'ai toujours cherché les occasions de lui donner des marques de ma reconnaissance d'une manière et dans des occasions qu'il ne prévoyait pas. J'ai quelquefois été assez heureux pour que ma gratitude ait été au-delà de son service, cependant je n'ai ni amis ni protecteurs. Par quels moyens en obtient-on donc, si ce n'est pas en méritant l'estime des hommes?
Je ne dis pas ceci pour me vanter, mais pour me justifier. Quoi qu'il en soit , votre amitié n'a point de motif de se refroidir à mon égard, je n'ai jamais varié sur vos qualités personnelles, et quoique les dangers que j'ai
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courus et les travaux que j'ai entrepris sous vos yeux eussent dû me mériter, il y a longtemps, quelque récompense de la cour, je n'ai jamais rejeté son indifférence sur vous. Plusieurs personnes accréditées prétendirent que vous auriez pu faire valoir mes services dans leur saison, je n'ai cessé de leur opposer vos qualités personnelles et les contre-temps que vous aviez alors éprouvés vous-même.
Mais il n'y a encore rien de perdu, les fruits de mes veilles pourront faire reverdir ceux de mes services ; venez à mon appui comme vous me l'avez offert vous-même , le moment en est arrivé, la fortune peut encore m'ètre contraire , mais votre amitié , ainsi que la mienne , doit être inébranlable.
J'ai l'honneur d'être avec un sincère attachement et une respectueuse considération ,
Monsieur et ancien ami,
Votre , etc
De Saint-Pierre.
A Paris, ce 18 décembre i;83
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M. et madame Mesnard sont venus, cet été, collationner dans mon petit ermitage. J'ai dîné chez eux avant-hier, mais il n'y a pas moyen de parler d'affaire à M. Mesnard qui est convalescent d'une longue maladie, et qui, dans ce bouleversement de finance, serait peut-être bien embarrassé à me donner un conseil ; d'ailleurs , il faut trouver un moment favorable pour lui en parler, et , dans le tourbillon où il vit, ce n'est pas une petite affaire.
Mes respects à madame Hennin , s'il vous plaît.
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A MONSIEUR HENNIN
Monsieur et ancien ami ,
Quoique mon ouvrage soit fini , je n1ai point encore demandé de censeur, parce que nous sommes à la veille des fêtes , et parce que M. de Néville, à qui il aurait fallu uTadresser, va avoir un successeur; tenez ceci secret , je vous prie. J^attendrai donc encore une quinzaine, et ce temps me servira aie retoucher çà et là; il en a besoin. La carrière nouvelle que j'ai ouverte ne m1 a point fourni de termes nouveaux; il a fallu souvent répéter les mêmes
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Mais , malgré ces défauts qui viennent de Tincapacité de l'ouvrier, j'ose dire que le fond de mon ouvrage est propre à répandre une lumière admirable sur toutes les parties de la nature, et à renverser les méthodes qu'on emploie pour l'étudier. Quel riche sujet entre des mains plus heureuses! j'ai dirigé mon travail au sens de ma devise miseris succurrere disco, c'est-à-dire au bonheur du peuple., et j'ajouterai encore au plaisir du Roi, des bienfaits duquel' j'ai vécu jusqu'à présent, libre et content. Je ne me suis proposé d'autre récompense de sa part qu'un petit coin de terre dans quelque solitude , aux environs de Paris ou de Versailles; c'est à quoi je borne tous mes vœux, mais que la volonté de Dieu soit faite. Je ne sais pas de quoi je vivrai pendant l'année où nous allons entrer; vous m'offrez votre bourse : que Dieu vous récompense de cette bonne volonté! mais moi, qui étais content de payer mes anciennes dettes et de mourir, jugez quel chagrin c'est pour moi de les augmenter. Si j'ai besoin de vos services, j'y aurai recours, mais principalement en ce qui regarde l'impression de mon livre, sur le produit duquel je vous donnerai une délégation ,
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afin d'assurer votre fonds. Nous parlerons de cela quand le moment en sera venu, et qu'il aura passé à la censure.
Vous comptez , dites-vous , me servir auprès du premier commis des finances qui n'est plus à Versailles; il s'en fallait beaucoup que je comptasse sur son amitié. i° Il n'a jamais daigné répondre à aucune de mes lettres; 2° il m'a toujours mal reçu, et si vous voulez que je vous dise ce que je crois avoir été la cause de sa froideur pour moi , ce sont certaines propositions de mon ouvrage qui ont scandalisé un abbé de ses amis intimes à qui je les avais lues. Elles portent sur les constitutions monastiques et sur celles de nos collèges, qui ne valent pas mieux. Je leur attribue une partie des désordres tant physiques que moraux de nos sociétés. Cet ecclésiastique fut si frappé des conséquences que j'en tirais , que quoiqu'il eût élevé aux nues presque toutes les parties de mon ouvrage , mes conséquences morales le rendirent froid comme un marbre. Il ne paya ma dernière lecture que du plus profond silence. J'en fus si piqué à la fin, que je lui dis en le quittant : M. l'abbé, les gens d'église ne cherchent pas plus la vérité que
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les gens du monde, avouez-le. Ils ne prônent que les gens de leur parti. Il me répondit que je disais la vérité. Six semaines après ,1e ministre des finances me signifia que ma gratification m'était supprimée , et son premier commis me donna plusieurs marques de dureté. Peut-être y a-t-ileu quelque autre cause ; mais voici la réflexion que je fis à cette occasion , c'est qu'il ne suffisait pas de mettre en évidence les causes des maux d'un État, qu'il fallait en même temps y proposer des remèdes, sans quoi l'ouvrage le mieux raisonné n'était qu'une satire faite contre l'administration. En conséquence, je me déterminai à ajouter âmes études un chapitre où j'ai indiqué plusieurs plans nouveaux, propres à réparer ce que je trouvais de vicieux dans nos anciennes constitutions. De tous les sujets que j'ai traités dans mon ouvrage , c'est celui que j'ai fait avec le plus de plaisir.
Tirai voir M. Mesnard dans quelques jours pour lui souhaiter la bonne année, mais il faut que j^ittende qu'il s'ouvre à moi au sujet de M. de Calonne. En attendant, recevez mes vœux pour votre prospérité , celle de madame Hennin et de votre famille; que Dieu vous
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donne des forces proportionnées à votre travail, et qu'il ne vous fasse pas perdre de vue les petites relations de l'amitié au milieu des grands intérêts de la politique; c'est à la constance que l'on reconnaît les âmes d'une bonne trempe.
Je suis avec une considération respectueuse et un parfait attachement ,
Monsieur et ancien ami , Votre , etc.
De Saint-Pierre.
A Paris, ce a5 décembre 1783.
Je n'ai rien à risquer auprès de M. le comte de Vergennes , puisque je n'ai plus rien à perdre. Je peux bien hasarder encore une feuille de papier respectueuse. Je suis fondé d'ailleurs à le solliciter pour le rétablissement de ma gratification. Peut-être qu'après m'avoir repoussé comme ministre des affaires étrangères , il m'accueillera favorablement comme sur-intendant des finances.
Cependant je ne veux rien faire contre votre intention. J'exécuterai mon projet dans cinq jours d'ici, si vous ne vous y opposez pas.
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. l/^l
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A MONSIEUR HENNIN
Les Persans disent en proverbe , que le plus étroit du défilé est à rentrée de la plaine; si ce proverbe est vrai, mes malheurs vont finir, car ils sont à leur comble.
J'ai reçu avant-hier une lettre du major de la place de la ville de Ham, en Picardie, qui me mande que mon frère, qui a été ci-devant prisonnier au château de cette ville, vient de se retirer auprès de lui dans une situation
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d'esprit et de fortune également déplorables. Il ajoute qu'il est sans argent, sans ressource , et que la folie et le besoin sont capables de le porter aux plus grandes extrémités. Et que puis-je, moi qui suis sans argent et sans ressources? Cependant dans cette détresse extrême et au milieu de l'appréhension d'être déshonoré par quelque coup de désespoir de la part de cet infortuné, j'ai levé les yeux vers le ciel et il m'est venu une inspiration.
J'ai pensé à M. le baron de Breteuil, et en conséquence je lui ai envoyé le détail de l'affaire qui avait fait arrêter mon frère à Saint- Domingue , sur l'étrange accusation d'un capitaine de vaisseau de guerre anglais , qui l'a dénoncé auprès d'un gouverneur de colonie française, comme auteur d'un projet utile à l'Angleterre.
J'ai fini ma lettre par dire à M. le baron de Breteuil que je lui avais donné toutes les marques d'attachement dont j'étais capable ; que ma fortune, dont je lui ai fait le tableau en deux mots, m'obligeait de me rapprocher de lui pour lui demander, non pas quelque retour de bienveillance pour moi, mais un peu d'appui pour mon malheureux frère. Ma lettre
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doit lui (aire verser des larmes si son cœur n'est pas de rocher.
J'ai mis avant-hier, vendredi, à midi cette lettre à la poste pour Versailles, et j'y ai joint celle du major de Ham , afin de constater l'état affreux et inquiétant où est mon frère; j'ai écrit pareillement au ministre de la marine. Si de votre part vous pouvez faire quelque chose auprès de votre impassible ministre, vous m'obligerez infiniment.
Je ne sais point si ma gratification sera rétablie; cependant je me suis déjà engagé dans le labyrinthe de l'impression de mon ouvrage. J'ai eu le bonheur de trouver dans M. de Villedeuil, nommé à la place de M. de Né ville, l'homme du monde le plus honnête, il n^a donné un censeur à mon choix , et j'ai choisi M. Sage. Hier j'ai porté chez lui mon manuscrit ; il n'y était point ; je Fai laissé à des dames de ses amies qui gouvernent sa maison; j'ai vu son magnifique laboratoire, et à la vue de cette multitude de petites fioles, j'ai douté en moi-même qu'un savant qui décompose ainsi la nature , fut bien favorable à un ouvrage qui blâme les procédés partiels, et qui veut qu'où l'étudié, non pas dans les causes et en
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détail , mais dans l'ensemble et dans les résultats. Chacune de nos sciences n'est qu'un culde-sac, qui mène au matérialisme. Je ne dis pas ceci de la chimie seulement , mais de toutes les autres prises en particulier. Il me semble donc que d'être examiné sur un ouvrage sur la nature , par un chimiste , un botaniste , un astronome, ou un géomètre, c'est comme si, ayant écrit sur la politique , on donnait mon Mémoire à examiner à un marchand, à un laboureur ou à un marin. Chacun de ces hommes de condition particulière, ne manquerait pas de l'apprécier suivant les relations qu'il aurait avec son état , et s'il y en apercevait peu ou qu'il y remarquât qu'on voulait même y apporter quelques restrictions, il finirait par le blâmer, sans faire attention que l'étude de la politique n'est pas de donner à quelque état de citoyen en particulier une grande extension, mais de répandre de l'harmonie dans leurs différentes classes , et que leur ensemble soit heureux. Je m'exprime rapidement, mal, sans brouillon , mais je sens bien ce que je veux dire. Quoi qu'il en soit, M. Sage n'a encore que la première partie de mon ouvrage, et je ne lui communiquerai
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l'autre qu'autant que je le verrai satisfait du commencement. Cependant j'augure bien de sa réputation et de son nom.
Telle est ma position, Monsieur et ancien ami; vous sentez combien elle est cruelle, si les ministres , auxquels j'ai écrit à l'occasion de la malheureuse et urgente position de mon frère, me payaient à l'ordinaire d'une apathie ministérielle; faites-moi le plaisir de vous informer indirectement de leur intention, et de m'en faire part. Donnez-moi promptement de vos nouvelles , ou je penserai que vous n'aimez pas à recevoir des miennes; en attendant je bénis la main qui m'anéantit, et me résigne de tout mon cœur à la Providence divine.
Je suis avec une sincère amitié et une respectueuse considération,
Monsieur et ancien ami ,
Votre , etc.
De Saint-Pierrl.
A Paris, ce a6 janvier 1784.