‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 74 sur 119 · TOME IJ. JO · texte numérisé non relu

TOME IJ. JO

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A MONSIEUR HENNIN

A Paris, ce G avril 1784

Monsieur et ancien ami ,

Enfin me voilà tiré des mains des censeurs ; il m'en est arrivé à peu près autant qu'au voyageur Chardin , qui , ayant été obligé de passer par les forêts et les montagnes de la Mingreîie, fut pillé par la princesse du pays et parles douaniers turcs , de manière qu'il se crut vingt fois miné de fond en comble ; mais étant enfin

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arrivé avec sa pacotille dans un pays policé, et examinant l'état de sa perte, il trouva qu'elle ne montait qu'à un pour cent : encore n'était- «e qu'un objet de peu de valeur comme ciseaux, petits couteaux, etc.

Il m'en est advenu à peu près autant en quantité et en qualité; au reste j'aurais fait de moi-même une partie de ces retranchemens. Je n'ai pas besoin de me faire d'ennemis, et je n'ai entrepris mon ouvrage que pour rapprocher tous les corps de la nation les uns des autres, et surtout du prince.

Mon vieux censeur théologien , qui a été mon seul déprédateur, m'a protesté qu'il n'avait jamais vu la physique traitée ainsi, que j'avais fait de véritables découvertes , et m'a donné plusieurs fois les épithètes de délicieux et de divin. Je sais combien il faut rabattre de ces éloges, mais ils me font plaisir. Pour être utile il faut être agréable , et j 'ose espérer que le tribut que je devais à Dieu et aux hommes plaira à mon siècle.

Venons maintenant au dîner que vous voulez bien me faire l'amitié de prendre chez moi. T'ai fait part de votre proposition à M, el à

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madame Mesnard, auxquels elle a fait autant de plaisir qu'à moi-même. J'ai précisément une table ronde où il peut tenir quatre personnes. Je vous donnerai des viandes simples, parmi lesquelles se trouvera un grand pâté que veut me donner madame Mesnard, du vin naturel, mais d'un bon naturel, d'excellent café et du punch que je fais supérieurement, soit dit sans vanité, comme tout ce que j'ai dit ci-dessus.

La nature doit faire les principaux frais de ma petite fête; ainsi j'attends qu'elle ait tapissé de verdure les parterres et pavoisé de feuillages et de fleurs les bosquets d'arbres de mon paysage ; elle y travaille jour et nuit. Si vous étiez un homme qui l'observiez, je vous dirais : Mettez-vous en roule dès que vous verrezle marronnier jeter ses girandoles ; mais vous n'observez que les mouvemens des puissances humaines. Mandez-moi donc quel est le jour de la fin de ce mois où vous serez libre , c'està-dire, inclusivement depuis le 26 jusqu'au 29 ; j'en ferai part à madame Mesnard, et s'il lui convient, je vous le ferai savoir.

Ne différez pas à me donner de vos non-

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velles , et a gréez les assurances de rattachement inviolable et de la respectueuse considération avec lesquels j1ai l'honneur d'être,

Monsieur et ancien ami,

Votre, etc.

De Saiint-Pierre.

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s* ni.

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et ancien ami,

jTai maintenant les approbations de mes deux censeurs, au moyen desquelles je vais avoir incessamment la permission d'imprimer. Il faut à présent que je traite définitivement avec le marchand de papier et 1 imprimeur, ce que je ne peux faire sans argent. J'ai accepté Poffre que vous m'avez faite de nVavancer les frais de mon édition ; ainsi il est à propos que vous me fassiez toucher ac-

Uiellement un millier d'écus, et à peu près pareille somme dans trois mois.

Je ne vous ai rien marqué sur les remboursemens de cette somme, mais mon intention est de ne pas toucher à un écu provenant de la vente de mon ouvrage que je ne vous en lie remis les avances.

Dans tous les cas, je vous hypothéquerai mon édition, afin que vos fonds aient toutes les assurances que je suis capable de vous donner.

Mon dernier censeur m\i conseillé de ne point faire de frais de gravure pour la première édition , mais de les réserver pour une seconde; il ne doute pas, ainsi que M. Sage , quelle n'ait un grand succès , et vous pensez bien que je suis porté moi-même à le croire par l'essai de mon Voyage à V Ile-de-France dont les sujets étaient sans comparaison bien moins intéressans pour la nation et pour Fétude de la nature ; mais , en prévoyant toutes les catastrophes possibles , j'ai voulu vous indiquer les ressources qui vous restaient , puisqu'il faudrait la vente la plus défavorable pour que les frais de papier et d'impression ne pussent pas vous rentrer.

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Répondez-moi donc promptement à cette occasion, et demandez-moi toutes les sûretés que vous croirez convenables ; je vous les donnerai si elles sont en mon pouvoir.

Ne différez pas non plus de me mander quels sont les jours de la semaine où vous pouvez venir à Paris prendre chez moi un mauvais dîner, afin que je puisse le proposer à M. et à madame Mesnard, et que je vous mande ensuite quel est celui de ces jours-là qui leur sera commode à eux-mêmes.

Ce ne peut être dans le cours de ce mois, car la saison est si retardée que mon paysage ne diffère point de celui du mois de janvier, la neige exceptée. Nous sommes sur les limites de l'hiver et de Tété , et il me serait bien déplaisant que, faute d'avoir différé d'une semaine , je vous offrisse de mes fenêtres une perspective noire et sombre au lieu d'un horizon de fleurs et de verdure.

Pour moi j'estime que ce moment heureux arrivera dans la première semaine de mai, du 3 au 6 inclusivement, ou au plus tard dans la seconde, du 10 au i3.

En attendant, recevez gaes vœux pour votre prospérité physique et morale, ri les assuran-

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Ces du sincère attachement et de la considération respectueuse avec lesquels je suis pour la vie,

Monsieur et ancien ami,

Votre , etc.

De Saint-Pierre.

A Pans, ce \6 avril 1781.

Songez qu'il n'y a point de temps à perdre. Il faut au moins six mois pour l'impression de mon ouvrage , et il est essentiel qu'il paraisse et soit annoncé pour la nouvelle année.

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A MONSIEUR HKJNMN.

Monsieur et ancien ami ,

Il y a environ un mois que madame Mes nard m'offrit d'elle-même de me prêter l'argent nécessaire à l'édition de mon ouvrage ; je la remerciai en lui disant que vous m'aviez Fait la même offre , car c'est ainsi que j'avais interprété la lettre où vous me proposiez de me prêter de l'argent , et de m'aider dans l'impression de mon livre. J'ajoutai les raisons qui m'engageaient à vous donner la préférence et que je vous ai marquées, telles que

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l'espérance que je concevais de voir vos avances peut-être passées en gratifications de la

part de votre département, si mon ouvrage venait à intéresser le gouvernement. ,Tai depuis communiqué votre réponse à M. et madame Mesnard , où vous vous excusez de me rendre ce service sur la grandeur de la somme dont j'ai besoin, et je les vois balancer à leur tour, car l'exemple d'au t ru i a beaucoup de pouvoir dans ce monde.

Je ne suis , comme vous \ o\ ez , guère propre à négocier mes intérêts; mais je ne me repens pas d'avoir agi avec simplicité. Voici ce que j'ai à répondre aux conseils que vous me donnez de vendre mon manuscrit à un libraire, et d'attendre à une seconde édition pour en tirer du bénéfice.

i°. Pour le vendre à un libraire, il faut lui en laisser prendre lecture , et souffrir qu'il consulte à ce sujet quelque homme de lettres; mais mon ouvrage contient des vérités si nouvelles et si faciles à saisir, que les communiquer, surtout à un homme de lettres, c'est les divulguer.

1°. Vendre un manuscrit est le plus mauvais parti que puisse prendre un auteur ; c'est

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la ressource des écrivains qui débutent, et qui n'ont ni amis, ni argent, ni crédit. Tous les autres font imprimer à leurs frais, parce que c'est le seul moyen de tirer quelque bénéfice de son travail.

3°. Comment pouvez-vous supposer qu'a y ant abandonné le profit d'une première édition qui a pour elle l'attrait de la nouveauté, et qui, par cet attrait même, échappe aux contrefaçons, je puisse espérer quelqu'avantage d'une seconde ? Je ne serai pas plus en état de faire les frais de cette dernière que de la première.

4°- L'inconvénient des contrefaçons menace également le libraire qui fait les avances d'une édition comme l'auteur même, et sert au premier de prétexte ordinaire pour n'offrir presque rien d'un manuscrit. J'ai à y opposer un privilège que j'ai payé qui doit mYn assurer la jouissance à perpétuité.

Considérez maintenant , d'une part , les demandes exorbitantes du libraire qui avance son argent, et dont je vous ai donné un aperçu tant pour le prix des planches, du papier, des brochures et de la vente des exemplaires qui consume presque totalement le profit de l'édi-

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tion; et de l'autre, les a\ an t âges (pie je trouve à faire imprimer à mes frais. J'ai trouvé un imprimeur honnête homme qui m'offre, pourvu que je paye comptant, et que j'attende jusqu'à la fin de juin, de m'imprimer à un louis la feuille, de me fournir de beau papier à dix francs la rame; j'ai de plus un libraire qui vendra mon ouvrage à vingt sols l'exemplaire; je lui en associe, au même prix, plusieurs autres également intéressés à veiller aux contrefaçons. Ainsi, économisant près de moitié sur les frais d'impression et de vente, il résulte que mon édition doit me rapporter près de dix mille francs de bénéfice.

En supposant que la vente n'en soit pas favorable, je dois au moins espérer que je vendrai le tiers d'un ouvrage qui a mérité des éloges extraordinaires de la part de mes deux censeurs, et qui renferme des choses, j'ose dire, très-neuves; cette vente du tiers suffit pour rembourser toutes les mises dehors.

Je désire donc savoir maintenant de vous ce que vous avez compté m'avancer pour les frais d'impression lorsque vous m'avez proposé de ni1 être utile dans cette occasion , afin que , joignant cette somme aux avances que

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M. Mesnard est disposé à me faire, je parachève mon entreprise à l'aide d'un peu de crédit que j'obtiendrai avec cet argent comptant dont je n'ai d'ailleurs besoin que dans deux mois d'ici.

Songez que je pose maintenant la base de ma fortune. Ne me conseillez plus d'abandonner le travail de dix années d'observations à la rapacité de nos libraires mercenaires. Aidez-moi à recueillir ce dernier fruit de ma vigne, c'est le seul sur lequel je puisse compter. Vous savez vous-même combien peu m'ont profité mes services et mes courses , qu'il n'en soit pas ainsi du fruit de mes veilles , Page m'ôtera bientôt cette dernière ressource. Rappelez-vous que j'ai fait , il y a dix ans , une expérience heureuse de la bienveillance publique à l'égard de mes productions, et qui ne tourna point à mon profit pour avoir suivi le plan que vous me tracez aujourd'hui.

Si l'état de vos affaires ne vous permet pas de me fournir tous les secours que j'attendais de votre bourse, au moins ne vous oppose/, pas, par vos conseils, à la bienveillance de M. et madame Mesnard, qui m'auraient déjà prêté cet argent si je n'avais pas compté sur vous

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Ils me font l'an et l'autre l'honneur d'accepter , jeudi prochain 6 mai, un mauvais dîner dans mon ermitage; nous vous attendrons, suivant votre promesse, jusqu'à trois heures. J'espère hien certainement que vous me donnerez cette marque d'amitié.

Je suis avec un constant attachement et une considération respectueuse.

Monsieur et ancien ami ,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, ce 29 avril 1784.

M. le maréchal de Castries m'a fait l'honneur de me mander, il y a huit jours, qu'il avait fait conduire, il y a plus d'un mois, mon malheureux frère de Paris à Saint-Venant , pour prévenir les suites fâcheuses du dérangement de son esprit. Jugez de mon sort, d'être obligé de compter les malheurs de ma famille au nombre des bonheurs de ma vie.

Je demeure rue Neuve Saint-Etienne , a une porte cochère verte, la troisième ou qua-

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trième après les Pères de la doctrine. Lorsqu'on est dans la cour de ma maison , il faut , pour me trouver, prendre à droite par un petit escalier, et y monter jusqu'à ce qu'on en trouve la fin.

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A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et ancien Aimi,

L'exemple (Tautrui , comme je vous l'ai mandé , gouverne les hommes : M. Mesnard ne me prête , ainsi que vous , que cinquante louis, et par les mêmes raisons, c'est-à-dire faute de finances. Je ne doute pas toutefois qu'elles ne soient très-fondées de Tune et de l'autre part, et je n'en suis pas moins sensible à ces nouveaux témoignages de votre amitié et de la sienne.

Il s'agit maintenant de faire imprimer un

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