‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 75 sur 119 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

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livre en quatre volumes avec cent louis. J'en retrancherai d'abord tous les objets de luxey comme les gravures, dont quelques-unes cependant y auraient été nécessaires. Je tâcherai de réduire les frais de mon édition à deux cents louis. Peut-être la réduirai-je à trois volumes. Je tacherai de trouver du crédit chez, le marchand de papier qu'il me fera sans doute bien payer. Pour l'imprimeur , il m'emportera seul plus de quatre-vingts louis, et comptant, car il faut payer ses ouvriers à la fin de chaque semaine ; sur quoi je vous prie d'observer qu'une fois l'édition de mon ouvrage commencée, vous aurez la bonté de me faire toucher les cinquante louis que vous me prêtez aux termes où vous m'en avez promis les différens paiemens, sans quoi ma cloche resterait à moitié fondue si le métal venait à cesser de couler; ce serait un embarras plus grand que vous ne pouvez l'imaginer; car il me faut cinq compositeurs qu'on a bien de la peine à rassembler, et qu'il faut payer bien exactement chaque semaine, sans quoi ils s'en vont , l'édition en reste là, et l'auteur ressemble alors à un fondeur qui a manqué sa cloche.

Avant de rien statuer avec l'imprimeur et le

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marchand de papier, j'ai voulu faire une tentative pour emprunter encore cent louis. Je me suis adressé à M. le maréchal de Castries en le priant de me faire prêter cette somme sur les fonds de la marine, et promettant de la rendre dans l'espace d'un an. M. Mesnard m'a conseillé même de lui mander les services que vous et lui me rendiez dans cette circonstance , ainsi que les noms de mes censeurs qui ont porté un jugement si favorable de mon ouvrage. C'est ce que j'ai fait hier, et j'attends une réponse à cette occasion.

Après cela nous ferons voile suivant le vent. Je l'ai toujours trouvé bien contraire jusqu'à présent; il ne faut pourtant pas abandonner le gouvernail; vivre, c'est combattre; le plus difficile de tous ces combats est avec soi-même. Ma vue, connue je vous l'ai dit, s'affaiblit, et j'ai depuis un mois une douleur dans le bras droit dont le siège est dans le cubitus , pour parler en docteur, mais l'origine en est dans les nerfs.

J'ai besoin de dissipation, je médite trop. .le comptais aller ce mois-ci à la Bonnière en Touraine, mais M. Mesnard n'y ira point, à cause des indispositions de madame et des

l64 CORRESPONDANCE

fortes chaleurs de la saison. Procurez-moi le plaisir de vous voir de temps en temps ; il me serait fort agréable de partir d'ici par la voiture d'un de vos amis le dimanche matin, de dîner avec vous, et de m'en revenir le soir; mais il fait déjà trop chaud pour faire cette course à pied, étant vêtu surtout au mois de juillet comme au mois de janvier. Vous m'avez proposé l'occasion d'un de vos confrères , peut-être aussi que M. Tronchin ou M. le baron de .... vont revenir à Paris.

J'ai la plus grande envie de saluer madame Hennin ; si j'avais pu soupçonner qu'elle eût désiré voir mon ermitage, et accepter un mauvais dîner chez moi, c'aurait été par elle que j'aurais commencé à vous inviter. M. Mesnard m'a dit que vous aviez trouvé mon dîner si bon que vous aviez été trois jours sans manger, sûrement vous avez voulu plaisanter. Le plus petit de vos dîners est plus abondant que celui que je vous ai présenté. Laissezmoi faire fortune à ma fantaisie, et je vous donnerai, ainsi qu'à madame Hennin, des festins champêtres dans des sites et avec des mets inconnus au luxe de Versailles.

Agréez les sentimens d'amitié et de reconnaissance avec lesquels je suis pour la vie ,

Monsieur et ancien ami,

Votre, etc.

De Saint-Pjerre.

A Paris, ce 19 mai 1784.

A MONSIEUR HENNIN

A Paris, ce jg niai 1784

Monsieur et ancien ami ,

Je viens de recevoir votre billet au porteur, de six cents livres, sur M. Rilliet , banquier. Vous tenez plus tôt que vous ne promettez et que je n'ai besoin; car l'impression de mon ouvrage ne commencera que vers les premiers jours de juillet. Je garderai votre billet en attendant, et j'en irai toucher le montant

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vers ce temps-là; alors je vous enverrai une reconnaissance de cette somme, au paiement de laquelle j'hypothéquerai toute mon édition. Je n'ai point reçu de réponse de M. le maréchal de Castries. Il me va falloir négocier un peu de crédit avec beaucoup de prudence. M. Mesnard m'a offert son marchand de papier; mais comme ce papetier ne fournit que des bureaux , je pense qu'il prendra à crédit le papier d'impression dont j'aurai besoin , et qu'il pourra bien me faire payer ses avances un peu cher ; c'est de quoi je serai assuré dans peu de jours.

Je vous remercie du service généreux que vous me rendez en cette occasion; vous venez de poser la première pierre de ma fortune. Ne négligez pas , Monsieur et ancien ami , les occasions qui se présenteront de me faire faire le voyage de Versailles ; j'ai le plus grand désir de saluer madame Hennin. Si elle et vous venez cet été à Paris pour voir le Jardin du Roi, engagez-la à faire un acte de charité en montant dans mon petit ermitage, je lui offrirai un panier de fruits, de la bière , une bonne brioche toute chaude et que mon pâtissier fait par excellence.

l68 CORRESPONDANCE

Je me recommande à son souvenir et au vôtre , et suis avec les témoignages cTun sincère attachement et cTune considération respectueuse ,

Monsieur et ancien ami ,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

A MONSIEUR HEINNIJN

Monsieur et ancien ami

En vérité je fais plus de cas des démarches que vous faites pour moi que du service qui en doit résulter. Comment ! vous êtes au milieu des accès de fièvre, et vous allez et venez à mon occasion chez les ministres et dans leurs bureaux pour en obtenir quelques secours d'argent pour moi ! Si j'avais entrepris les mêmes sollicitations et dans les mêmes lieux , quoique j^aie le sang assez froid, je suis persuadé que j'y aurais attrapé la fièvre.

170 CORKESPONDANCE

Personne n'est moins propre que moi aux négociations; je viens d'en réitérer les expériences. J'avais compté sur la parole d'un imprimeur qui devait m'imprimer à un louis la feuille , et sur celle d'un marchand de papier qui m'avait promis du crédit ; quand l'un et l'autre ont vu que je n'avais pas la moitié des fonds nécessaires à l'exécution de mon ouvrage , ils m'ont fait des demandes si exorbitantes et ont imaginé tant de difficultés, que je n'ai pu conclure avec eux. Ce qui m'a le plus fâché en ceci n'est pas seulementle temps perdu, mais de ce que j'avais déterminé mon choix sur l'imprimeur, parce que je le croyais un honnête homme malheureux. J'ai eu recours à d'autres avec aussi peu de succès : l'un n'avait pas le temps de me livrer mon ouvrage au terme que je demandais , c'est-à-dire vers la Toussaint; un autre voulait de l'argent comptant; un autre, avec lequel j'ai été au moment de conclure, a pris de la méfiance à mon sujet, précisément parce que je lui ai parlé de mes affaires avec franchise. Mais le meilleur marché que j'aie trouvé chez eux était à raison de vingt-sept francs la planche. Enfin je balançais si je ne vous renverrais pas votre billet de

vingt-cinq lonis , et à M. Mesnard pareille somme qu'il m'a envoyée , lorsque je me suis avisé de retourner chez Didot le jeune où j'avais été en premier lieu et où on avait offert de m'imprimer, à raison de trente-deux francs. J'ai proposé vingt-sept francs , de payer la rame de papier onze francs et de donner cinq cents francs argent comptant au commencement de l'impression de chaque volume , mon édition faisant bon pour le reste du paiement. Le prote a porté mes propositions à l'imprimeur qui les a acceptées.

De retour chez moi , j'ai vu d'après une épreuve de deux pages in-douze qui avait été faite sur un de mes cahiers, que mon manuscrit ne fournissait que trois volumes , en retranchant une dernière étude qui y est en hors-d'oeuvre et qui m'apportait beaucoup d'obstacles pour la division de mes volumes en trois , sans qu'elle pût faciliter la division en quatre , étant beaucoup trop insuffisante.

Je me suis donc fixé à trois volumes, et au lieu de cinq cents francs j'en ai promis sept cents d'avance par volume , ce qui a été fort agréablement reçu du prote.

Pendant que le prote faisait imprimer quel-

ques pages d'épreuves afin de déterminer le caractère et le papier qui doit servir à l'impression > j'ai reçu votre agréable lettre ; je l'ai portée sur-le-champ chez M. Sage qui était à la campagne. Je viens de la lui envoyer aujourd'hui, nous verrons à quoi il se déterminera et l'effet que produira son suffrage auprès du ministre.

J'ai demandé au prote, en revenant de chez M. Sage , quelle remise me ferait l'imprimeur si je payais l'impression entière argent comptant ; il m'a dit de sa part qu'il me remettrait dix sous par rame de papier. Cela fait encore un petit bénéfice, mais quoi qu'il arrive, mes arrangemens sont faits maintenant et vont être signés incessamment. Si j'ai de l'argent comptant pour tout l'ouvrage, je ferai tirer à deux mille, ce qui ne me coûtera que deux francs douze sous de plus par feuille. Je ferai faire aussi quelques gravures ; ce qui me sera encore plus agréable dans tout ceci, c'est que, quoique je reste redevable de cet argent, l'avance qui m'en sera faite sera une grande marque de bienveillance de la pari du ministre.

Venons maintenant à l'état de votre santé.

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. Ij3

Ayons recours , croyez-moi , à la diète végétale; abstenez-vous dans ces temps de chaleur des alimens gras qui produisent beaucoup de bile , et de la viande qui alkalise le sang. Je suis persuadé que vous dormez peu ; je vous indiquerai l'usage d'un végétal qui provoque le sommeil , produit un bon sang et est d'une digestion facile , c'est celui de la laitue crue et cuite. Si vous n'en croyez pas à mon expérience , reposez-vons sur celle de Galien et de Dioscoride qui recommandent l'usage de cette plante pour produire les effets que je viens vous dire.

Je me flatte que si vous ne me procurez pas quelque occasion de vous aller voir dans le cours de cet été , vous me donnerez au moins le plaisir de pouvoir présenter quelques fruits à madame Hennin dans mon ermitage.

Madame et M. Mesnard m'ont promis d^y venir prendre une collation. Mon petit jardinet a été bien maltraité par le vent et par l'hiver dernier; mais je me flatte d'avoir une espèce de berceau dans un mois d'ici.

Je vous souhaite en attendant une meilleure santé ; la mienne est souvent dérangée par des affections de mélancolie. J'ai toujours mal

au bras de cette main dont je vous écris, mais j'attends ma guérison de Fauteur même de la nature. Je suis avec une vive reconnaissance et une respectueuse considération ,

Monsieur et ancien ami ,

Votre , etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, ce i5 juin 1784.

N'oubliez pas de me rappeler au souvenir de madame Hennin et à celui de madame de Céfonds. Si vous en trouvez l'occasion, faites ma cour aux ministres et aux dames qui sont les ministres de nos destinées , à ce que dit le bon La Fontaine.

DF. BEKINÀKLMN UE SA1NT-PIERKE. 1 7 f>

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A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et ancien ami ,

M. Sage m'a envoyé hier une lettre , sous cachet volant , pour M. le maréchal de Castries ; il y entre parfaitement dans vos vues. Il lui rappelle en peu de mots que jai dominé au public un ouvrage sur l'Ile-de-France , auquel il donne l'épithète de très-intéressant, qu'il espère que celui dont il a été le censeur ne sera pas moins bien accueilli du public , et qu'il rassure qu'il est digne d'intéresser un ministre aussi éclairé que lui. Il finit, en ter-

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mes certainement trop obligeans, par faire un éloge de mes qualités personnelles qui m'ont acquis , dit-il, son estime particulière.

Vous voyez bien que c'est me servir sur les toits. J'ai fait partir la lettre dont vous aurez la réponse avant moi; quelle qu'elle soit, j"*ai conclu avec mon imprimeur par un écrit signé mutuellement. Je lui ai déjà donné six cents livres ; on commence la première feuille , et mon édition , suivant nos conventions , doit être finie au plus tard dans le courant d'octobre.

Je vais passer aujourd'hui chez M. Moreau, graveur, afin d'avoir au moins quelques planches d'histoire naturelle de sa main. C'est une marchandise chère ; mais comme je me ménage six cents livres sur mon capital de cent louis , j'en réserve une centaine d'écus pour cet objet , ne doutant pas que M. Moreau qui a gravé les planches de mon ouvrage sur l'Ilede-France , ne me fasse un peu de crédit.

Ces planches me seront nécessaires pour l'intelligence de quelques parties de mon ouvrage, pour empêcher les contrefaçons , etc.

Si le ministre de la marine m'avance de l'argent, j'obtiendrai des remises de l'imprimeur

et du graveur , et je ferai tirer à deux mille exemplaires.

Voilà, Monsieur et ancien ami , où j'en suis ; j'ai dîné hier chez madame Mesnard ; M. Mesnard dînait en ville, et étant revenu dans l'après-midi , il m'a fortement engagé à y revenir la semaine prochaine , où j'espère lui porter quelque bonne nouvelle qui sera le fruit de vos soins.

Je vous en remercie de tout mon cœur ; mais quand vos démarches auxquelles je suis très-sensible seraient sans effet , mon affaire ira toujours , et elle est en bon train.

Je n'ai point encore réalisé votre billet; mais je le porterai cet après-midi chez votre banquier , afin d'avoir du comptant pour le graveur.

Je suis avec une vive reconnaissance et une respectueuse considération ,

Monsieur et ancien ami ,

Votre , etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, le 17 juin 1784.

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A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et ancien ami ,

.Tai touché le montant de votre billet de six cents livres chez MM. Rissiot , banquiers. Je vous envoie une reconnaissance de cette somme , ne sachant plus si je ne vous eu ai pas envoyé une à la réception du billet même. En ce cas vous brûleriez une des deux.

J'ai mille choses dans la tête, qui me font perdre la mémoire. .Tai les soins de mon petit ménage, la femme qui en était chargée étant tombée malade. D'ailleurs c'est un opéra de

faire imprimer, surtout avec peu de crédit et de moyens. L'imprimeur m'a promis deux planches à la fin de cette semaine , et de les tirer au premier juillet. M. Moreau, dessinateur du cabinet , me grave un frontispice et trois planches d'histoire naturelle pour la somme de vingt à vingt-deux louis , dont je lui paierai dix louis comptant et le reste à loisir. Ces gravures seront nécessaires, et le sujet du frontispice a paru si intéressant à M. Moreau par la nouveauté des effets naturels dont je lui ai donné un prospectus , qu'il m'a assuré qu'il voulait me traiter, à cette occasion, bien plus favorablement que toute autre personne, et je ne doute pas qu'il ne rende mon idée avec tout le talent qu'inspire à un artiste un sujet qui lui fait plaisir. Ainsi ce n'est pas une dépense superflue , encore que cette planche in-douze revienne à elle seule à quatorze ou quinze louis, puisqu'il est possible que bien des gens achètent mon ouvrage pour l'estampe seulement , ainsi qu'il est arrivé à d'autres. D'ailleurs j'en augmenterai le prix de mon édition , de manière à recueillir plus que je n'ai semé. Ainsi avec l'aide de Dieu je ferai face à tout avec mes cent louis , car je ne

comple plus sur les secours de M. le maréchal de Cas tries.

J'ai un tiroir dans mon petit secrétaire , où je mets tous les papiers qui ont rapport à l'édition démon ouvrage, le privilège, les notes de l'argent emprunté et de l'argent déboursé, l'écrit signé de l'imprimeur et de moi , avec les conditions du paiement et de la livraison de mon édition. Je me mets en règle comme un négociant. Je dispose de vos fonds et de ceux de M. Mesnard avec toute la prudence et l'économie dont je suis capable. Je n'en tirerai pas la moindre somme pour mes propres besoins, et quoique je sois couvert de laine au milieu de l'été , comme un mouton l'est dans l'hiver , je n'ai pas voulu me faire faire un habit léger , pas même sur Tespéranee du profit à venir, quoique mon tailleur m'ait offert le crédit que j'aurais voulu.

Comment va votre santé maintenant? Faitesvous usage du régime végétal? Je suis persuadé que ce régime suffit pour guérir toutes les maladies, non pas en usant indifféremment de toutes les plantes qui croissent dans nos potagers , mais je pense que chaque plante potagère a une vertu qui lui est propre et qu'elle

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peut détruire avec le temps une certaine espèce de maladie. Le chou fortifie, au dire de Caton-1' Ancien qui avait fait un livre exprès à la louange du chou. Les graines farineuses donnent de la chair. La laitue produit du sang, calme ses ébullitions et fait dormir : les plantes alkalines bulbeuses , comme l'oignon et l'ail , sont très-favorables aux nerfs comme je l'ai éprouvé moi-même. Les plantes acides comme l'oseille rafraîchissent , le cresson est très-bon contre les affections scorbutiques. Si nous étions sages , nous trouverions toute notre pharmacie dans nos jardins. Quand pourrais-je me livrer entièrement à ces douces études. C'est à la jouissance d'un jardin qui soit à moi , que je borne tous mes vœux. La Providence ne m'a accordé jusqu'ici que la vue des jardins d'autrui ; mais je vous réponds que je ne la changerais pas pour celle d'un palais.

J'ai diné hier chez M. Mesnard auquel j'ai parlé de la démarche que vous aviez faite de vous-même auprès de M. le maréchal de Castries , ce qui lui a fait plaisir. Nous sommes montés après dîner à son donjon pour voir le globe aérostatique que nous avons aperçu au-

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delà de Montmartre , et faisant route vers Saint-Denis. Madame était allée le voir partir à Versailles ; c'est un spectacle sans doute digne d'un roi , ainsi que les autres fêtes que Louis XVI a données au roi de Suède. Je n'aurais rien su de tout cela , si je n'allais pas de temps en temps chez M. Mesnard , car j'habite une rue où je suis persuadé que bon nombre d'habitans ne sauront l'arrivée du roi de Suède à Paris, que dans six mois d'ici, en lisant l'almanach de Lié°e. JV ai connu de bonnes dévotes qui n'ont appris que nous étions en guerre avec les Anglais, que lorsqu'elles ont vu renchérir le sucre. Heureuse ignorance qui nous voile souvent les forfaits et les malheurs des hommes dans ce siècle d'Atrée ! Je dis ceci à l'occasion du crime atroce de ce président qui vient d'égorger sa femme, avec des circonstances et une complication de crimes réfléchis qui font horreur. Portons ailleurs nos regards ; quoique je sois au moment d'être embarqué dans une foule d'embarras , à l'occasion de l'impression de mon ouvrage , j'aurai mes dimanches libres. Ne négligez donc pas de me procurer les occasions de vous aller voir et de

saluer madame Hennin que j'ai bien envie d'engager à venir me voir à son tour.

Je suis avec un sincère attachement et une parfaite considération ,

Monsieur et cher ami ,

Votre , etc.

De Saiiht-Pierrk.

\ Paris, ce 29 juin 1784

l84 CORRESPONDANCE

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et ancien ami ,

J'ai appris hier à M. Sage que M. le maréchal de Castries souscrivait pour cent exemplaires de mon ouvrage. Il m'a dit qu'il avait compté sur toute autre chose, et que M. le maréchal aurait fait mieux. Je lui ai répondu que c'était beaucoup faire , et comme vous le marquez , donner de l'argent, c'était faire un pont pour d'autres.

Pour moi , je trouve que cette affaire a pris le tour qui pouvait m'élre le plus agréable ,

DK BERNARDIN OK SAliNT-PiEKKE. l85

moins pour mon intérêt que pour celui que semble y prendre M. le maréchal. D'ailleurs si le ministre m'eût prêté de F argent , il aurait fallu le rendre; s'il me Peut donné, il eût fallu en parler au Roi comme d'une grâce exiraordinaire, accordée pour un objet dont le mk tes est douteux, et faire beaucoup d'échafaudages pour une grâce après tout passagère pour moi et qui aurait été de mauvais exemple pour d'autres.

Au contraire , par la souscription M. le maréchal me fournit une partie de mes moyens . Il semble s'intéresser à mon succès , et si je viens en effet à réussir, c'est une espèce d'engagement pour lui à m'obtenir quelque faveur solide et permanente.

Je vous le répète bien sincèrement , j'aime mieux la souscription de M. le maréchal , qu'un emprunt que je ne suis pas sûr d'acquitter, ou qu'un don qui eût contribué de peu de chose au succès de mon édition dont les arrangemens sont pris, et qui m'eût été accordé, peut-être, comme le nec plus ultra de la faveur.

Je vois que l'intention du ministre a été de m'avancer cent pistoles; cependant je ne tou-

cherai que neuf cents livres pour cent exemplaires de trois volumes chaque, avec des gravures, à neuf francs l'exemplaire. On m'a demandé chez mon imprimeur si je ferais une remise ; mais je ne crois pas la chose seulement probable. Il est certain que je n'en ferai qu'une de quinze sols par volume , aux libraires chargés de la vente, et que ces mêmes libraires ne pourront faire de remises à personne. Cependant tout souscripteur est fondé à réclamer ce bénéfice qui épargne les frais de vente , et je le défalquerais bien de cette somme de neuf cents livres, si je ue craignais que M. le maréchal ne le prît en mauvaise part. Donnez-moi là-dessus votre conseil. Je regarde au fond cette souscription comme un service rendu par le ministre, car je ne saurais me figurer ce qu'il fera de cent exemplaires dont il ne lira peut-être pas un seul.

Au reste , Monsieur et ami , je suis trèssensible aux mouvemens que vous vous donnez dans tout ceci. Remerciez aussi M. Blouin pour moi et dites-lui que je ne manquerai pas de lui envoyer du fruit de mon jardin quand il sera mûr. Si vous réussissez dans toutes vos

vues à mon égard, vous êtes homme à faire vendre mon édition avant qu'il y en ait une feuille d'imprimée. Vous me rendez sans doute un grand service en me donnant lieu de penser que je m'acquitterai envers ceux qui ont fait les frais de mon ouvrage, du nombre desquels vous êtes, car c'est vous qui en avez posé la première pierre; mais je me suis proposé encore d^autres fruits de dix années de méditation et de retraite.

Madame Hennin a raison de ne pas venir dans mon donjon pour une simple collation. Un dîner vous laisse à peine le temps de revenir à Versailles. Je me propose de l'engager cet automne, quand je serai débarrassé de l'impression de mon livre , à accepter chez moi un dîner d'ermite comme vous en avez fait un ce printemps. Je n'y oublierai pas le punch, mais vous me donnerez le temps de lui en faire boire.

Je suis à présent dans les douleurs de l'enfantement , car il n'y a point de mère qui souffre autant en mettant un enfant au monde, et qui craigne plus qu'on ne l'écorche ou qu\m ne lui crève un œil , qu'un auteur qui revoit les épreuves de son ouvrage. J'ai de

l88 CORRESPONDANCE

plus ce surcroit d'embarras , que je suis absolument seul } la femme qui faisait mon petit ménage étant malade à la mort.

Toutes réflexions faites, je défalque quinze sols par exemplaire dans la soumission que je vous envoie pour M. le maréchal, suivant Tusage des souscriptions. Il me semble qu'on ne doit pas balancer entre l'honnêteté et la justice. A Dieu ne plaise que je veuille affaiblir en quelque sorte le service que me rend M. le maréchal! j'aurais eu l'honneur de le remercier dès à présent, si par votre lettre vous ne m'indiquiez une autre marche à suivre; quoi qu'il en soit, si je me trompe, mandez-le moi, et je me réformerai.

J'ai l'honneur d'être , Monsieur et ancien ami , avec bien de la reconnaissance et un sincère attachement,

Votre, etc.

De Saint-Pierre

APam, le I" juillet 178/j

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et ancien ami ,

Vous m'avez porté bonheur, M. Mesnard vient d'engager M. le contrôleur-général à souscrire à mon édition pour cent exemplaires. Je voudrais bien que ces exemples influassent sur votre ministre.

J'ai reçu les 820 livres de la souscription de M. le maréchal de Castries. Ce devrait être 826 livres, mais m'étant trompé de cent sols, la chose ne valait pas la peine de la répéter. Le paiement de cet argent a été différé

jusqu'au 23; il m'a fallu écrire à M. Motel et à M. Blouin , qui m'ont répondu sur-le-champ et entre autres le dernier une lettre pleine du désir de m'obliger : c'est vous qui avez bien préparé toute chose.

Il s'agit maintenant de répondre à l'attente de mes souscripteurs. Je me donne bien de la peine pour y réussir, je refais des pages entières démon manuscrit, j'épluche mes épreuves du matin au soir. Cette manière typographique de les lire en détruit tellement le sens, que je ne sais plus quelquefois ce que je lis, je suis dans le cas d'un homme qui voyant une tapisserie, au lieu d'en considérer le sujet, s'occuperait à en compter tous les fils. C'est pourtant ce qu'il faut faire, gens du monde, pour vous faire parvenir quelques vérités.

J'écris à M. le maréchal pour le remercier, car sa lettre est pleine de bienveillance. Il me marque que quoiqu'il ne soit pas d'usage que le Roi avance de l'argent pour l'impression d'aucun ouvrage, lui ministre s'est cependant déterminé à accepter ma souscription au nom de Sa Majesté, sur les choses intéressantes et utiles que mon ouvrage annonce. Je viens de lui répondre que quoique l'argent qu'il

m'avance me soit très-utile dans l'édition d'un ouvrage dont je fais tous les frais parle crédit de mes amis, je suis moins sensible à l'intérêt qu'il me produit, qu'à celui que mon ouvrage lui a inspiré. Avec cela il n'avance guère ; je n'ai encore que sept feuilles de faites, mais comme on me donnera la semaine prochaine un compositeur de plus, on m'assure que j'aurai au moins quatre feuilles par semaine. Dites - moi donc ce que M. le comte de Vergennes a contre moi, il y a bien de la fatalité dans les choses de ce monde; je puis vous assurer que de tous les ministres c'était celui dont j^vais le plus ambitionné l'estime et dont j'aurais le plus espéré de services. A la volonté de Dieu , laissons courir ma destinée ; bonnes ou mauvaises, celles des choses d'icibas sont courtes.

M. et madame Mesnard doivent venir dans une quinzaine faire une collation dans mon ermitage; si vous vous trouviez alors à Paris et que vous vinssiez dans mon quartier, je vous manderais le jour. Continuez de prendre intérêt à mes affaires, car vous y portez bonheur.

Assurez bien madame Hennin que je compte

ii)'2 CORRESPONDANCE

que cet automne elle me fera l'honneur de manger un plat et de boire du punch de ma façon. Je suis avec une vraie reconnaissance et une respectueuse considération ,

Monsieur et ancien ami ,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, ce il juillet 1784.

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. i g3

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et ancien ami,

Je vous envoie la quittance que vous me demandez pour la souscription de M. le comte de Vergennes que je regarde comme une faveur marquée, ainsi que vous me le dites.

Je suis surpris des démarches que vous voulez faire auprès d'une autre personne dont vous connaissez depuis long-temps la conduite à mon égard. En ceci, je vous l'avoue, je ne suis sensible qu'aux inquiétudes de votre amitié, mais si j'étais le maître d'en diriger les

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