‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 79 sur 119 · LETTRE JOINTE A LA PRECEDENTE · texte numérisé non relu

LETTRE JOINTE A LA PRECEDENTE

J'ai bien fait usage, Monsieur, de tout ce que vous m'avez envoyé; mais jusqu'à présent je n'en ai pas recueilli le fruit que je désirais. M. le maréchal de Castries n'a point prononcé de refus; mais il hésite et recule pour accorder. Ce que je lui ai dit de votre ouvrage n'est point pour lui l'opinion publique; il faut que d'autres personnes lui confirment ce que j'en pense , et vos occupations relatives à la marine sont à ses yeux un objet qui aurait dû être soldé dans le temps, s'il était juste. Ecrivez un mot à M. Hennin; s'il veut s'entendre

avec moi, nous reviendrons à la charge. Rien ne me serait plus agréable que de vous voir obtenir un secours mérité par vos services précédens , et par les travaux utiles dont vous vous occupez.

J\ii Thonneur d^être avec un très-sincère attachement,

Monsieur,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Signé Blouin.

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et ancien ami,

Je suis bien surpris de ne pas recevoir de nouvelles de M. Blouin. Je vois bien qu'il n'y a rien à espérer de la marine. Mon jardin n'est pas prêt d'être planté; on m'a assuré qu'un libraire de Paris faisait contrefaire mon ouvrage à Genève. Prenez là-dessus, je vous prie, quelques informations. Je viens d'en écrire à M. de Villedeuil , afin qu'il donne des ordres aux inspecteurs de la librairie sur la frontière, pour que cette contrefaçon y soit

arrêtée. Au demeurant, la vente va rondement; trois cent cinquante samedi dernier. A la vérité, j1en ai vendu vingt-cinq à un libraire, à qui j'ai fait une remise double. Je ne m'y suis déterminé que pour accélérer la liquidation de mes engagemens. Je ne dois plus rien au graveur. Je me suis acquitté de quatre mille cinq cents livres avec mon imprimeur. J'espère même vous payer, ainsi que M. Mesnard , vers la fin d'avril, à la même époque où Tannée précédente vous m'avez si obligeamment ouvert votre bourse, et s'il plaît à Dieu, dans les mêmes circonstances , à table dans mon ermitage. Madame Mesnard se propose d'y faire une omelette.

Si vous voulez que je vous reçoive un jour dans mon jardin, songez qu'il faut que je sois capitaliste et pensionné. Dans ce moment, je suis riche en espérances et très-pauvre en réalité. Donnez un coup d'épaule à M. le maréchal. Je n'ai encore rien reçu de M. le contrôleur-général. Je ne compte point du tout sur l'Académie. Je ne l'ai pas assez ménagée, ni dans ses beaux-esprits ni dans ses philosophes. Mon ouvrage m'attire des lettres et des visites sur lesquelles je ne comptais guère. Un

ancien ami de Jean-Jacques et de d'Alembert est venu me témoigner toutes sortes d'attachement et d'intérêt , voulant absolument m'emmener à sa campagne. Il m'a paru particulièrement frappé de ce que j'ai dit sur les plantes. Des peintres sont enthousiasmés de ce que j'ai dit sur les arts; un autre sur l'éducation; un autre sur les causes des marées. Toutes mes idées ne sont que des ombres de la nature, recueillies par une autre ombre. Je suis déjà récompensé de mes travaux par les suffrages des gens de bien, du nombre desquels je regarde le vôtre comme un de ceux qui me flattent davantage.

Agréez mes vœux pour votre prospérité ei les assurances de l'amitié et de la respectueuse considération avec lesquelles je suis,

Monsieur et ancien ami,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, ce 20 mars 1785.

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et ancien ami,

Je suis malade du mal qui court; c'est un mal de gorge qui va et vient, accompagné de maux de tête , de perte d'appétit et de faiblesse; mais avec des bouillons d'oseille et de cerfeuil et des tisanes de feuilles de buglose et de racines d'oseille, je me rétablis insensiblement.

Je viens de recevoir le bon de M. le con- Iroleur-général pour mes cent pistoles annuelles; mais il manque toujours à ce bienfait

du Roi de la solidité pour l'avenir. D'un autre côté , M. Mesnard m1 a très-agréablement dédommagé , en m'envoyant un autre bon de quatre cents livres , adressé par M. le contrôleur-général à ma sœur à Dieppe , ce qui me décharge d'abord des trois cents livres que je lui donnais chaque année, et ce qui me procure le rare bonheur de faire un peu de bien. Voilà ma sœur à son aise , et reposant , ainsi que moi, sa confiance et ses espérances dans les bienfaits du Roi et de la Providence.

Dieu a béni mon travail et les efforts de mes amis. Le croiriez-vous? M. Panckoucke m'est venu voir; il m'a fait de grands éloges de mon livre et beaucoup d'offres de service. Il m'a dit que M. Garât ne rendrait compte de mon ouvrage que dans quatre mois; que cependant, si je voulais qu'on en parlât avant, il en chargerait un autre rédacteur ; mais M. Garât me paraît avoir bien du talent.

Il m'a dit que si je voulais en faire rendre compte par le journal de Genève , je lui en envoyasse un exemplaire ; c'est ce que je ferai. La vente va pourtant bien ; le dixième cent est en vente. J'ai déjà les fonds prêts pour vous rembourser , ainsi que M. Mesnard. N'oubliez donc

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pas , lorsque vous me ferez l'amitié de venir prendre chez moi avec lui un mauvais dîner, d'apporter le billet que je vous ai fait; j'espère avoir entièrement payé tous les frais de mon édition à la même époque où l'année passée vous m'avez offert de m'aider à en faire les premiers fonds.

Il paraît que mon livre fait une grande sensation dans le clergé ; un grand-vicaire de Sorssons , appelé l'abbé de M. Montmignon , m'est venu voir quatre ou cinq fois , et me prie d'accepter un logement avec lui dans sa campagne , afin de satisfaire le goût que j'ai pour les champs. Je lui ai dit qu'à la vérité je désirais une campagne, mais que ce n'était pas celle d' autrui. C'est un homme d'esprit qui vient de mettre au jour un ouvrage estimable , intitulé : Système de Prononciation figurée.

Un autre grand -vicaire d'Agde , appelé M. l'abbé de Bysants , m'est venu voir de la part de M. Mesnard, et doit me mener mercredi prochain chez M. l'archevêque d'Aix , qui désire me connaître , pour parler de moi à l'assemblée du clergé. Mais voyez donc quel rapport un solitaire peut avoir avec cette assemblée. C'est un homme fort aimable que

cet abbé de Bysants. Voilà cinq ou six grands dîners que je refuse depuis huit jours ; mais ils sont offerts à un homme qui a mal à la gorge , qui n'a point d'appétit et qui aime la retraite. Que Dieu maintienne en santé et prospérité, vous , madame Hennin et vos chers enfans. «Tai bien envie de vous aller voir avant que vous veniez à Paris; mais il faut que mes jambes soient revenues.

Je suis avec une sincère amitié et une respectueuse considération ,

Monsieur et ancien ami,

Votre , etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, ce ib avril 178;*).

A MONSIEUR HENNIN

A Paris , ce 3 juin ih85.

Monsieur et ancien ami,

Vous me donnez une marque d'estime à laquelle je suis sensible, en me donnant une recette pour le mal de gorge. J'en ai fait usage, quoiqu'il soit parti à présent; mais il va et vient. Ce qui m'affecte le plus est un mal de tète constant dont le siège est au front , et qui me parait être une espèce de catarrhe qui a

peine à prendre son cours. A cela se joignent des faiblesses et des mouvemens spasmodiques qui se combinent avec toutes nos maladies physiques et morales. Le siège de ceux-ci est dans les nerfs; c'est un mal incurable que j'espère cependant calmer, quand je pourrai faire usage des bains. J'ai reçu ces jours-ci une lettre de madame la comtesseDubois de la Motte , en réponse à la mienne, où je m'excusais sur ma santé de ce que je n'avais pas Thonneur de l'aller voir, ainsi que M. l'archevêque d'Aix. Elle me répond fort obligeamment qu'elle est bien fâchée d'avoir mis bas son carrosse depuis deux mois , sans quoi elle me l'enverrait pour faire mes visites. Elle m'exhorte à aller à Contre-Séville , en Lorraine, prendre les eaux , et à faire solliciter par mes amis, les principaux chefs du clergé, afin de seconder la bonne volonté de son frère. Je lui avais mandé les offres de service que plusieurs personnes m'avaient faites, et les raisons qui m'avaient empêché de les accepter. Je ne changerai rien à cette résolution , pour les eaux de Contre-Séville, où madame la comtesse Dubois de la Motte compte trouver elle-même la guérison de ses maux de

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nerfs; le défaut d'argent et de confiance sont des motifs suiïisans pour m'arrèter où je suis. J'ai d'ailleurs pour remèdeuniversel et unique, la patience , le régime , la solitude et le repos . Je dois mettre sans doute au premier rang la confiance en Dieu , qui m1a maintenu depuis tant données au milieu de tant d'orages. Il a béni mon travail, et je suis sensiblement touché du nombre considérable de personnes inconnues qui me font des offres de service dans ma solitude. Des âmes sensibles m'adressent des lettres pleines d'enthousiasme ; des femmes, des recettes pour mes maux; des gens riches m'offrent des dîners ; des propriétaires, des maisons de campagne; des auteurs, leurs ouvrages; des gens du inonde, leurs sollicitations , leurs protecteurs et mêmedel'argent. Je ne reçois de tout cela que le simple témoignage de leur bonne volonté; si le clergé m'offre une pension, je l'accepterai avec reconnaissance, moi qui n'ai vécu jusqu'ici que des bienfaits du Roi. Je l'emploierai à payer plus de mille écus de dettes contractées en différens temps au service. Mais s'il faut la solliciter, j'y renonce dès à présent. Si je faisais des démarches à cette Occasion , je m'en-

lèverais à moi-même la récompense que je me suis proposée, d'avoir travaillé au bonheur des hommes, sans aucune considération personnelle.

J'ai l'honneur d'être avec une constante amitié et une respectueuse considération ,

Monsieur et ancien ami ,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

Mes respects, je vous prie, à madame Hennin , et donnez-moi des nouvelles du traitement de votre aimable enfant. Pourquoi ne me Pavez-vous pas fait voir la dernière fois?

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A MONSIEUR HENNIN

A Paris, ce 3 juillet i^85.

Monsieur et ancien ami,

Vous ne me donnez point de nouvelles de votre santé; la mienne n^st pas bien rétablie ; j'ai toujours des maux de tête.

Il paraît qu'il n1y a rien à faire auprès de M. le maréchal de Castries , puisque vous nv m'en parlez pas. Ce ministre ne peut pas se

plaindre que mon ouvrage ne fait pas de bruit. Avant-hier un ecclésiastique , appelé M. de Vigneras, m1 apporta une thèse pour sa majeure en Sorbonne, où je fus fort surpris de voir mon nom en opposition à celui de M. de BufFon, et les Études de la Nature en contraste avec les Époques de laNature. Cette thèse se soutiendra mercredi 6 juillet, et si vous me connaissez des antagonistes , vous pouvez les inviter à aller attaquer mon Système des Marées , qu'on a appliqué au déluge universel. Si M. le maréchal de Castries ne fait rien pour moi , ce n'est donc pas parce qu'on ne parle pas de mon ouvrage , mais par quelque calomnie secrète jetée sur moi par quelqu'un de mes anciens patrons , qui, en reconnaissance de l'amitié que je leur ai portée, ont trouvé plus commode de s'acquitter, en disant du mal de moi , qu'en me faisant du bien. En ce cas, c'est me rendre un service essentiel d'engager M. le maréchal à vous en instruire, afin que je puisse me justifier et obtenir enfin quelque récompense de mes travaux.

J'ai écrit il y a quatre ou cinq jours à M. l'archevêque d'Aix, pour m'excuser de ce

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 23o,

que je ne lui faisais pas de visite ; sur ma santé premièrement, puis sur ce qu'il ne convenait pas que je fisse aucune sollicitation auprès du clergé , lui mandant toutefois que s'il lui plaisait de m'indiquer les jours et les heures où il était visible , j'irais le voir à toutes sortes de titres, excepté à celui de solliciteur; il ne m'a pas répondu.

Je suis, comme vous voyez, bien loin devoir un jardin à moi. Beaucoup de chemins mènent à la fortune ; mais il y en a bien peu d'honnêtes. J'attends ma récompense de Dieu et non des hommes ; j'espère toucher ce mois-ci la demi-année du traitement annuel que m'a fait M. le comte de Vergennes; c'est la seule chose solide dont je jouisse. Heureusement la vente de mon ouvrage augmente ; j'ai déjà cent louis de bénéfice; mais pour que je puisse compter sur un capital , il faut que j^aie fait les frais d'une seconde édition.

Donnez-moi donc de vos nouvelles. J'attends que les chaleurs de la saison se soient calmées pour me livrer à de nouveaux travaux.

Agréez les sentimens de reconnaissance et

de respectueuse considération avec lesquels je suis pour la vie ,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

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A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et ancien ami,

Je me hâte de vous donner avis que M. Durand, libraire , me mande que Ton fait à Genève une superbe édition des Etudes de la Nature ; c1est une chose sûre. D^un côté je suis bien aise que mon livre fasse fortune hors du royaume , mais d^n autre côté si cette contrefaçon y entre , elle me fera un tort considérable. Je vous prie donc d^employer votre crédit auprès de M. le comte de Vergennes, de M. le lieutenant de police et de M. de Villedeuil à

TOMK II. iC

qui j'en vais écrire, pour empêcher que cette contrefaçon entre en France et surtout à Paris. Ecrivez aussi à Genève pour savoir si cette édition est bien avancée , car si elle ne paraissait que dans deux ou trois mois, j'en ferais annoncer moi-même alors une nouvelle, revue et corrigée, ce qui ferait tomber Fétrangère ; ce serait un coup de partie.

A peine j^ai recueilli quelques gerbes , et les rats entrent dans ma grange ; aidez-moi à mettre ma moisson en sûreté,

Je suis avec une respectueuse considération.

Monsieur et ancien ami,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, ce 6 juillet 1785.

Vous ne m'avez point répondu sur difterens objets.

Si je savais les jours où vous venez à Paris, je tâcherais de vous joindre. On lit dans le dernier volume des Transactions philosophiques , que Herschel a découvert des taches de neige sur les pôles de Mars, qui fondent al-

ternativement à mesure qu'elles se présentent au soleil. Voilà une grande autorité pour mon système des marées de la terre. Joignez-y la thèse de Sorbonne qu'on soutient aujourd'hui. Dieu bénit mon ouvrage.

A MONSIEUR HENNIN

A Paris, le 2 août 1 7 S "•

J'ai écrit à M. de Crosne, lieutenant-général de police, pour lui demander une audience particulière, dans laquelle , suivant Fintention de M. le maréchal de Castries, je puisse conférer avec lui sur le parti le plus avantageux à prendre au sujet de mon frère. M. de Crosne

DE BERNARDIN DE SAIIST-PIEKRE. ifô

ne m'a point répondu. Je nuirai cependant pas conférer avec ce magistrat, sur un pareil sujet dans une audience publique. Il m'est trop dur d'entendre un homme, à l'oreille duquel je confie les peines de mon ame et les secrets de ma famille, me répondre tout haut, devant deux cents personnes: Votre frère est timbré; ou bien : Est-ce que cette affaire me regarde moi? C'est à vous à vous en charger ' , ou tel autre propos encore plus dur ; après quoi il me tourne le dos , en me laissant couvert de confusion devant toute rassemblée qui jette les yeux sur moi. C'est ce qui m'est arrivé plusieurs fois sous M. de Sarline et M. Lenoir.

' On peut voir clans Y Essai sur la Vie de Bernardin de Saint-Pierre , l'histoire déplorable de Dutailly. Les sollicitations de son frère le tirèrent de la Bastille après dix-huit mois de prison; mais on ne put lui rendre que la liberté , sa raison s'était altérée , et il était sans ressources et sans état. Pour comble de malheur, sa folie se tourna contre son propre frère. Il voyait en lui un ennemi qui s'entendait avec les ministres pour lui faire manquer les plus riches mariages ; il le persécutait, il le menaçait, et se moquait de sa misère et de ses travaux. C'est au milieu de ces sollicitudes douloureuses que M. de Saint-Pierre composait les Etudes de la Nature, tantôt

Jugez du contre-coup que peut ressentir cTune pareille audience un homme comme moi sujet aux maux de nerfs ? Je m'en retourne navré, me disant à moi-même : Voilà donc le fruit que je retire d'une conduite que j'ai tâché, pendant tant d'années, de diriger vers la justice et l'honnêteté. Je ne recueille pour prix de mes services , de mes veilles et de mes privations en tout genre , que la honte publique; alors je tombe dans le découragement.

Mais lorsque je considère mon frère infortuné, dont l'esprit s'est égaré dans une prison, et que la nécessité peut aujourd'hui précipiter

quittant sa retraite et sollicitant les ministres pour le malheureux Dutaillv , tantôt rentrant dans sa solitude le cœur navré , et n'ayant que Dieu pour témoin de ses maux et pour consolateur. Une pareille situation demandait plus que du courage , elle demandait de la vertu '. Quelle puissance devait avoir acquis sur lui-même celui qui , au milieu de tant de soucis, pardonnait à ses ennemis leur injustice, à ses amis leur froideur, et qui, en partageant son pain avec son frère , se consolait de l'abandon des hommes et des outrages de la fortune , en s'oceupant de la prospérité de sa patrie et du bonheur du genre humain !

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. (ï{\J

dans le crime, je me dis : Que va-t-il devenir? il est sans ressource, j'ai éprouvé plus d'une fois qu'il était capable de tenter les démarches les plus téméraires. Je prends alors la plume, j'écris aux ministres , je leur peins sa situation et la mienne, mais en vain ; je ne trouve partout que des hommes indiftérens et durs , qui repoussent loin d'eux le malheur et mes sollicitations. Mon respectable ami , tirez-moi d'embarras. M. de Crosne ira sans doute demain à Versailles; faites-lui parler par vos amis, par M. le comte de Vergennes ; qu'on assure d'une manière ou d'autre une subsistance durable à mon frère. Ce n'est point à moi à le juger. Mais s'il a la tête saine, qu'on l'emploie ; s'il est fou, qu'on lui donne un asile puisque ma fortune ne me permet pas d'assurer son sort. Vous le savez , il n'y a que M. le comte de Vergennes qui en ait agi généreusement envers moi, en me donnant une pension de cinq cents livres. C'est un service, mon respectable ami, que vous m'avez rendu, et auquel je suis d'autant plus sensible , que c'est le seul bienfait du Roi à mon égard qui ait quelque solidité.

N'oubliez pas que les bons offices que je vous

demande, à l'occasion de mon frère, me seront encore plus chers.

Je suis avec une vive reconnaissance et une respectueuse considération ,

Monsieur et ancien ami,

Votre , etc.

De Saint-Pierre.

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A MONSIEUR HENNIN

On m'a remis avant-hier au soir, chez mon libraire, une lettre en date du i3 juillet, décachetée et recachetée, portant pour suscription : A M. Bernardin de Saint-Pierre. Elle renfermait ces mots :

Monsieur,

J'ai l'honneur de vous prévenir que Sa Majesté vous a accordé deux cents livres sur le

25o CORRESPONDANCE

Mercure de France de cette année , que vous pourrez faire toucher à la fin de ce mois sur votre reçu.

Je suis avec respect ,

Monsieur ,

Votre, etc.

Signé Guth ,

Directeur au bureau du Mercure , hôtel de Thou, rue des Poitevins.

J'ai répondu que j'étais un ancien serviteur du Roi , qui ne vivais que de ses bienfaits , mais que jamais je n'en avais reçu aucun qui n'eût été accompagné d'une lettre ministérielle; que j'attachais un grand prix aux plus petites grâces du Roi, mais qu'aucun ministre ne m'ayant fait l'honneur de m'annoncer celle dont il me parlait, il voyait bien que je n'avais aucun titre pour rien demander à sa caisse.

Je lui observai à la lin de la lettre que j'avais prévenu plusieurs fois M. Panckouke, que le nom de Bernardin qu'il joignait à mon nom, était un de mes noms de baptême.

Ce matin j'ai reçu une seconde lettre de M. Guth, qui me mande que ce sont des ar-

rangemens particuliers du ministre de Paris avec M. Panckoucke, propriétaire du Mercure, dont le premier dispose en faveur de plusieurs gens de lettres, et qu'il croit même que ces gratifications deviennent une espèce de titre pour avoir une pension, dans la suite, sur cet ouvrage. Il me cite l'article de la lettre du ministre à M. Panckoucke : Vous voudrez bien faire prévenir chacune de ces personnes de ce que vous avez à leur payer, et il apporte en exemple plusieurs gens de lettres, entre autres MM. de La Harpe, Cailhava, Imbert, de Fontanelle, qui n'ont pas d'autres titres et qui n'ont pas fait la même objection.

Voici ce que je lui réponds :

Monsieur,

Je suis sensible à la peine que vous avez prise en m'éerivant une seconde lettre. Je vous réitère ce que je vous ai mandé dans ma précédente. J'attache un grand prix aux moindres bienfaits du Roi, puisque je suis un de ses anciens serviteurs, et que je n'en accepte que de Sa Majesté ; mais je ne reconnais pour

252 CORRESPOINDANCE

bienfaits du Roi que ceux que ses ministres me font Thonneur de m'adresser directement.

De Saint-Pierre.

Je sais bien que dans ce siècle vénal, il n'est pas permis à un homme pauvre devoir des sentimens de décence ; mais à mon âge je ne changerai pas de principes. Dieu est mon protecteur; mes affaires vont bien sous ses auspices, et je m'y tiens.

M. de Villedeuil a fait faire à Lyon une visite d'inspecteur chez un libraire, soupçonné de contrefaire mon ouvrage. Cet inspecteur lui mande qu'il n'a rien trouvé chez ce libraire , qui lui a avoué cependant que les Genevois l'avaient voulu associer à une contrefaçon qu'ils faisaient faire à Avignon, indépendamment d'une autre qu'ils ont faite à Genève même. Il répond à ce sujet de l'exactitude de la chambre syndicale de Lyon. M. de Villedeuil, que j'ai été voir hier, m'a comblé de marques d'amitié. Comme je lui ai dit que le bruit courait qu'il se faisait une autre contrefaçon à Caen, il en a fait une note sur-lechamp, et m'a dit qu'il allait ordonner une autre visite d'inspecteur pour cette ville.

Mon livre se vend bien. On vient d'enlever vingt-cinq exemplaires pour Turin et Milan. ftu bien un millier d'écus de bénéfice. Quand cette somme sera doublée, je ferai une seconde édition semblable à la première. Je voulais rétablir mon ancien plan, et l'augmenter de deux volumes , mais ma tête n'est pas capable à présent d'un si grand travail; je m'en occuperai peu à peu. J'ai toujours un nuage sur le front, des âpretés dans la gorge et des faiblesses dans les genoux. Ce sont des maux de nerfs.

Faites-moi donc l'amitié de me répondre , ou je croirai que vous ne vous portez pas bien. Je vous ai consulté sur plusieurs objets. Donnez-moi des nouvelles de madame Hennin, à qui je présente mon respect. Comment vont les yeux de votre enfant? les miens s'affaiblissent.

Agréez les assurances de l'ancienne amitié et de la respectueuse considération avec laquelle je suis,

Monsieur et ancien ami,

Votre, etc.

De Saint-Pierre.

A Paris, ce u août 1780.

J'ai cru d'abord que M. le baron de Breteuil voulait revenir à moi , mais la manière dont il me jette le bienfait du Roi me fait bien voir qu'il est très-éloigné de cette pensée. Pour moi il me suffit qu'il n'ait à se plaindre dans aucun temps de ma conduite. Je ne serai pas fâché encore que mon exemple puisse servir à nos gens de lettres qui se laissent mettre par de riches libraires la bride sur le cou, parce que le mors en est d'or.

A MONSIEUR HENNIN

Monsieur et ancien ami ,

Je suis bien fâché que vous ne sentiez pas comme moi; je ne répéterai rien de plus pour ma justification que ce que j"*ai mis dans ma réponse au caissier de M. Panckoucke, c'est que je ne reconnais pour bienfaits du Roi que ceux que les ministres me font l'honneur de m1 adresser directement. Il n'y a à cela ni orgueil , ni humeur, ni vanité, ni injustice, ainsi que vous m'en accusez. J'ai eu grand soin même d'y déclarer que j'attachais un grand prix aux plus petits bienfaits du Roi.

l56 CORRESPONDANCE

J'ai pu méconnaître ce bienfait , présenté par un libraire ricbe , qui tient plusieurs gens de lettres à ses gages , et qui est connu pour les séduire par différens appâts. Certainement un oiseau qui dans les champs se voit offrir du grain par un oiseleur, peut bien méconnaître ce service pour un bienfait de la Providence. Précisément les quatre gens de lettres , cités par le caissier, travaillent ou ont travaille pour le compte de ce libraire , et sont des oiseaux renfermés dans sa cage.

M. le baron de Breteuil, dites-vous, m'a toujours voulu du bien, je me suis éloigné de

lui, etc Certainement vous ne pensez pas

ainsi. Si M. le baron de Breleuil m'a voulu donner des marques de bonne volonté dans ce bienfait du Roi, pourquoi en ôte-t-il la fleur en me la faisant présenter par un autre? Le retour de sa bienveillance ne devenait-il pas ce qu'il y avait de plus intéressant pour moi de la part d'un ministre auquel j'ai donné, aux dépens de ma fortune, les plus fortes preuves d'attachement, et qui m'a repoussé loin de lui dans les circonstances les plus terribles de ma vie. M. le baron de Breteuil ne savait-il pas que je suis plus touché de l'af-

fection de ceux auxquels je m'attache, que du bien qu'ils peuvent me faire; et que lorsqu'il me fit offrir, il y a douze ans , cent louis à mon arrivée à Lorient, je les refusai, me réjouissant de mon côté d'avoir à lui offrir des choses rares et précieuses, et de lui prouver que l'amitié que je lui portais était gratuite, et ne tenait à aucun sentiment d'intérêt personnel. Il les reçut et me repoussa loin de lui avec des circonstances que j'ai oubliées , mais qui ont navré mon cœur, parce que j'en fus accablé précisément lorsque je me trouvais sans aucune ressource. Je veux croire que des ennemis secrets me desservaient alors auprès de lui, que l'amitié qu'il m'avait portée m'avait fait des jaloux, que son propre crédit se trouvant alors affaibli, il ne vit plus en moi qu'un homme difficile à placer qui allait rester à sa charge; mais que maintenant, qu'il jouit du plus grand crédit, il me fasse présenter deux cents livres une fois payées, par un libraire, sans y joindre la moindre marque de bienveillance personnelle, après une indifférence si longue, si cruelle et si peu méritée, c^st ce que je n'ai pas dû accepter. Ce sont , dites-vous , des objets minimes qui n'ont pas besoin de lettre de

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