TOME II. j m
î>58 CORRESPONDANCE
notification, mais ce sont, après tout, des bienfaits du Roi , et s^ls ne valent pas la peine d^être annoncés par ses ministres, ils ne méritent pas d^être reçus par ses serviteurs.
Vous m1insinuez que c'est une humeur caustique, contre ceux qui me veulent du bien , qui s1est logée dans mon cerveau , et est cause de mon mal de tête. Apparemment vous voulez rire ? Dieu merci , j^ai logé dans ma tète des objets plus consolans, et c^st leurs études qui Font un peu fatiguée.
Je ne désire plus que le repos et la liberté; que M. le baron de Breteu il laisse donc en paix un solitaire qu'il a autrefois aimé, mais qui ne lui demande plus rien maintenant qui soit en son pouvoir, qui toutefois n^a refusé le bienfait du Roi, que par une suite du respect et de rattachement qu'il a portés à ce même ministre , dont il a méconnu Tarne noble et généreuse par son silence même.
Le monde blâmera ma conduite et y donnera telle tournure qui lui plaira , car les hommes qui distribuent les grâces ne manquent pas d^approbations. Tl me suffit de celle de ma conscience , c'est elle que je consulte lorsque vous ne considérez que mon intérèl
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. ^5g
pécuniaire; c'est par ce dernier motif que vous m'avez écrit avec un peu d'humeur, mais comme je vous l'ai dit plus d'une fois, je distingue en vous deux personnes, et je ne doute pas lorsque l'homme politique me blâme, que M. Hennin n'agît comme moi s'il était à ma place.
Je vous ai écrit sans brouillon une lettre qui peut me faire de nouveaux ennemis , mais j^ai dû répondre avec franchise, et j'ai songé que je traitais avec un ami de vingtcinq ans.
Je suis avec un sincère attachement et une respectueuse considération,
Monsieur et ancien ami ,
Votre , etc.
De Saint-Pierre.
A Paris, ce 14 août 1785.
M. Panckoucke est le premier de tous les hommes et le seul qui m'ait appelé Bernardin , et sûrement vous n'y pensez pas lorsque vous me dites que vous croyez que c'était mon nom
de famille, puisque vous ne pouviez pas savoir même que ce fût mon nom de baptême avant de Tavoir vu imprimé à la tète de mon livre.
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 9.6 i
A MONSIEUR HENNIN
À Paris, te '26 aoîtt 178.Î.
Monsieur et ancien ami.
J'ai écrit samedi dernier à M. le baron de Breteuil. Je lui ai mandé que je m'étais défendu d'accepter les deux cents livres que Sa Majesté m'avait assignées sur le Mercure de cette année, par respect pour lui-même; que j'avais méconnu le bienfait du Roi privé de la sanction de son ministre, et qu'il avait perdu
tout son prix à mes yeux dès qu'il ne m'était pas notifié par lui. Vous voyez que j'adhère à vos conseils autant que la décence me le permet. J'ai mis autant de circonspection pour refuser cette petite somme passagère , que s'il eût été question d'une pension de cent pistoles. Cependant je puis bien vous assurer que j'aurais refusé également une pension de cent pistoles, qui ne me serait pas notifiée de la part du Roi par un de ses ministres. C'est la grâce qui donne du prix au bienfait. Je n'ai jamais rien fait pour l'amour de l'argent; il est aisé de le voir à ma fortune et aux morceaux qu'on m'a taillés. Cependant j1ose espérer que le public , et même les étrangers , assigneront un jour de plus nobles récompenses à mes travaux.
M. le baron de Breteuil n'a donc point à se plaindre de ma conduite dans tout ceci. Je lui ai donné d'ailleurs une marque de confiance en le priant de concourir à procurer à mon malheureux frère une retraite permanente, commode et sûre. Toutes les ma- ms royales sont du département de ce ministre, et son crédit s'étend à tout. Je l'ai assuré que je reconnaîtrais son ancienne bienveillance pour
DE BEKÎNAKDIN DE SAIINT-FIERKE. 2o3
moi aux bontés qu'il aurait pour mon frère.
Vous voyez donc bien que je me rapproche de M. le baron de Breteuil, autant que je le peux, et par la voie qui me semble la plus honnête, puisqu'il n'est plus question de mon intérêt personnel, mais d'un acte de justice et d'humanité.
J'espère recevoir de vos nouvelles incessamment. Je connais le désir inépuisable que vous avez de m'obliger, et je n'ai pas balancé de vous faire part du poids de mes inquiétudes. Elles durent depuis si long-temps , et elles prennent un tel accroissement, qu'elles m'ôtent même pour l'avenir, jusqu'à l'espérance d'être heureux ! J'entends heureux à la manière des autres hommes , en me communiquant et jouissant des biens de la vie; car j'ai trouvé, depuis tant d'années, le moyen d'être moins misérable en vivant dans une solitude parfaite ! J'en ai tiré cependant des fruits bien doux, et cette portion de la bienveillance publique dont je suis accueilli aujourd'hui , est la plus heureuse récompense que je pouvais attendre de mes travaux , entrepris au milieu de tant d'orages. Cette Providence, à laquelle je me suis fié, ne m'a point trompé; elle a ramené à me vouloir
du bien jusque mes ennemis. Si gavais de la vanité, je pourrais dire que j'ai repoussé loin de moi des gens qui autrefois me repoussaient loin d'eux; je n'ai point agi en ceci par vanité, ni par ressentiment , mais à cause delà discordance de nos opinions. Quant aux personnes que j'ai véritablement aimées, telles que M. le baron de Breteuil, son crédit et ses grands et illustres emplois à part , je serai très-sensible au retour véritable de sa bienveillance , et je me présenterai à lui avec autant de désintéressement que par le passé, car je ne lui demande rien pour moi. N'est-ce donc pas encore une marque de cette Providence qui veille sur mes succès, que le rédacteur du Mercure, que je ne connais en aucune manière, ait fait un éloge si avantageux de mon ouvrage , lui qui est dévoué aux académies. Il n'apasosé, à la vérité, développer mes opinions physiques, ni même les morales, mais on sent qu'il en est pénétré.
J'espère que ce même bras , sur lequel je m'appuie , dissipera le reste de mes maux. Puisse-t-il vous donner à vous-même la force de supporter le poids des travaux publics en vous donnant une santé vigoureuse, le bon-
heur domestique, et l'estime de la patrie que vous servez.
Je suis avec une constante amitié et une respectueuse considération ,
Monsieur et ancien ami ,
Votre, etc.
De Saint-Pierre.
J'ai vu hier un Magnolia grandiflora en fleur chez le sieur Désemet, jardinier du jardin des apothicaires. Cet arbre a encore trois ou quatre fleurs qui doivent fleurir successivement. Si vous étiez curieux de le voir à votre premier voyage à Paris, je vous conduirais chez le sieur Désemet, pourvu que vous me préveniez du jour de votre arrivée.
J'avais un pressentiment que je recevrai aujourd'hui de vos lettres. Je suis bien sensible à l'exactitude de votre réponse, j'ai différé donc de faire partir celle-ci jusqu'après l'arrivée de la poste; j'observerai que votre réponse , en date du 21 , ne m'a été remise qu'aujourd'hui 23, à quatre heures et demie, parce que vous mettez simplement sur l'adresse, rue
Neuve Saint- Etienne , et quMl faut ajouter,/;/ 6\? des Pères de la Doctrine, ou près du Jardin du Roi, attendu qu'il y a à Paris deux rues Neuve- Sainte-Etienne, et que mes lettres vont souvent de Fune à F autre.
Je vous prie d1agir envers mon frère auprès de M. le maréchal, comme vous feriez en pareil cas envers le vôtre. Je vais envoyer sa lettre à ce ministre ; elle aurait produit bien plus d^ffet entre vos mains. Je verrai avec bien de la sensibilité le retour de M. le baron de Breteuilà mon égard; je ne doute pas qu^l ne soit utile à mon malheureux frère qui n^a besoin désormais que d\me retraite sûre, permanente, et où Ton pourvoie à tous ses besoins physiques. Je sens le prix de toutes les démarches que vous avez faites pour moi ; je vous dois, après Dieu, Fheureuse tournure quelles prennent.
A MONSIEUR HENNIN
Monsieur et ancien ami,
Jusque quand vous importunerai -je au sujet de mon malheureux frère ? En voyant toutes les personnes auxquelles j'ai écrit , à son occasion , garder le silence , je ne savais plus quel parti prendre, et j'allais tenter pour lui une démarche assez extraordinaire , lorsque M. Mesnard , qui vient d'arriver à Paris , m'a offert d'engager M. le contrôleur-général de payer la pension de mon frère sur les grâces particulières du Roi. J'ai reçu la lettre de
M. Mesnard dimanche après midi; j^ai été hier le remercier. Il est depuis long-temps le ministre de la Providence envers moi, et il veut être le bienfaiteur de toute ma famille ; il veut aussi vous faire contribuer au service qu'il veut rendre à mon frère , ainsi que vous avez concouru à tout ce qui m'est arrivé d'agréable. Voici donc ce que j'ai à vous mander de sa part.
Comme je ne lui ai pas dissimulé que mon frère dissiperait en peu de mois la pension qui lui serait donnée pour subsister un an , il juge convenable de lui assigner de la part du Roi une abbaye ou maison religieuse en province, au supérieur de laquelle M. le contrôleur-général adresserait la pension destinée à l'entretien et nourriture de mon frère. Mais, comme ce second service n'est point du tout du ressort du ministre des finances , et qu'il dépend entièrement du ministre de Paris, il est nécessaire que vous engagiez M. le baron de Breteuil à désigner de la part du Roi , à mon frère , une communauté où il soit tenu défaire sa résidence, et alors M. le contrôleurgénéral trouverait une sûreté dans le service qu'on se propose de solliciter auprès de lui ,
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 'io'o,
qui est Rassurer à mon frère ses besoins pour l'avenir.
D'un autre côté , pour peu que M. le baron de Breteuil ait de bonne volonté pour moi, il lui sera bien aisé de m'accorder cette grâce ; il ne s'agit plus de prison, ni d'argent à débourser par la police de la cour , ni de ce que cette affaire est étrangère au ministre de Paris. Mon frère, abandonné de la marine et qui pis est de sa raison , est aujourd'hui du ressort du ministre à qui appartient la police de la cour et de Paris. J'ai ouï dire qu'il y avait une abbaye de bénédictins en Bourgogne où se retiraient beaucoup d'anciens militaires qui , pour une pension modique , buvaient et mangeaient du matin au soir. Mon frère y jouirait donc de tous les biens physiques et de la liberté dont il se soucie bien moins que de l'oisiveté. Il pourra de plus s'y livrer sans contradiction à toutes ses visions , et il ne sera plus sollicité par le besoin à entreprendre quelque projet insensé et téméraire.
Déterminez donc, je vous prie , M. le baron de Breteuil à assigner, de la part du Roi, un lieu de retraite et de résidence à mon frère , tandis que de mon côté je vais exposer , dans
un mémoire au ministre des finances dont se chargera M. Mesnard, le besoin que j'ai de ses bontés à l'égard de mon frère.
L'offre imprévue de M. Mesnard m'a rafraîchi le sang; j'en avais besoin, je vous assure. Je vais faire usage des bains pendant quinze jours pour rétablir ma santé toujours assez mauvaise. Je fais des vœux pour la conservation de la vôtre , et vous prie de me croire avec une véritable amitié et une respectueuse considération ,
Monsieur et ancien ami ,
Votre, etc.
De Saint-Pierre.
A Paris, ce i3 septembre 1 785.
Ma première édition s'écoule avec une grande rapidité, et la seconde avance trèslentement. Je doute que la fin de l'une atteigne le commencement de l'autre; on en demande à Lisbonne. Je crois qu'il n'est pas nécessaire d'importuner les ministres pour une nouvelle souscription. Je ferai tirer quelques exemplaires sur de beau papier pour en donner à vous et à quelques amis.
Je viens de recevoir des preuves de votre influence sur M. le baron de Breteuil : il m'a annoncé , par une lettre datée de Saint-Cloud, une gratification de deux cents livres sur le Mercure, et la disposition où il était de faire avoir à mon frère une retraite libre et agréable dans un couvent de cordeliers situé dans une petite ville de Touraine appelée File-Bouchard , moyennant une pension de trois cent soixante-dix livres qiTil se propose de faire
payer au Roi. Il y a à la vérité cette clause que je resterai, moi, chargé de l'entretien de mon frère.
J'ai remercié M. le baron de Breteuil, et je lui ai écrit que j'assignais la gratification que je toucherais incessamment chez M. Panckoucke à l'entretien et aux autres douceurs convenables dans la retraite de mon frère , en le priant de donner à ce bienfait du Roi un caractère de solidité qui manquait au reste de ma fortune, de peur que mon frère ne fût au dépourvu des principaux besoins s'il venait à me perdre.
Il s'agissait encore de faire goûter ces arrangemens à mon frère. Je lui ai donné rendezvous ce matin. Il a pris communication de la lettre du ministre, et il en a témoigné la plus vive joie. Il a versé des larmes lorsque je lui ai dit que j'assignais à son entretien la gratification qui m'était annoncée ; il m'a cependant assuré qu'il ne serait pas long-temps à ma charge puisqu'il était impossible qu'un de ses mariages ne vint pas à réussir. Il m'a nommé une certaine veuve persécutée et bannie de ville en ville par M. Lenoir, à cause de lui , qui n'a jamais eu la liberté de répondre
A aucune de ses lettres, et qui a cent vingt mille livres bien comptées chez un banquier. Il m'a ensuite tiré de sa poche deux brouillons couverts de ratures dont il m'a supplié de prendre communication, et alors il m'a offert un tableau des petites-maisons dans son costume, son attitude, ses raisonnemens , ses projets. Il est impossible d'avoir plus de désordre dans l'esprit.
Cependant, comme il est essentiel d'avoir son agrément en plein pour sa retraite qu'il combine heureusement avec ses projets, et qu'il est nécessaire qu'il s'y rende de lui-même pour éviter les frais considérables de conduite, ainsi que me le mande M. le baron de Breteuil, j'ai prié mon frère de me mettre sa réponse par écrit et de me l'envoyer incessamment. 11 est temps qu'il parte pour sa destination, car il porte le même habit rouge qu'il avait il y a sept ans , et il ne lui reste qu'un louis des dix louis que M. de Castries lui a fait donner il y a six semaines. Je lui ai promis un de mes habits noirs, et j'augmenterai encore sa garde-robe d'une partie de la mienne.
Je ne saurais vous exprimer la sensation de douleur que sa vue m'a laissée; la tête m'en