‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 92 sur 119 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

duire les étrangers dans leur pays : j'en avais vu beaucoup d'exemples. Je ne rêvais que de la Sibérie et de la forteresse de Pétersbourg. Joignez à cela que j'ignorais les mouvemens qu'on se donnait pour moi. Je me regardais comme un homme qu'on n'oserait réclamer à cause des circonstances. En vérité je rendais bien peu de justice à M. l'ambassadeur de Vienne et à M. le résident de France.

Enfin, le huitième jour, l'auditeur entra chez moi. Ses yeux étaient sereins et sa physionomie riante, ce qui était rare. Il me dit : «Monsieur, je viens vous faire une visite d'amitié ; )> puis, sous prétexte de conversation familière , il me faisait quantité de questions aussi ridicules que malignes. Je répondis à tout laconiquement. L'adjudant du Prince entra un moment après, et m'apprit que beaucoup de personnes s'intéressaient pour moi , entre autres madame la fille du prince Katorinsk y , madame la princesse Strasnick. Elle m'envoyait des livres, car jusqu'alors je n'avais eu que mes livres de géométrie et de tactique qui n'étaient guère propres à me distraire.

On m'apprit que je sortirais le lendemain , à condition que je signerais un billet oii je m'en-

DE BKKNARDIIS DK SAINT-PIERKK. Où

gagerais à ne prendre aucun service contre les Etats pendant l'interrègne, et où je promettrais de me retirer en France sous le terme de quinze jours.

Je fis tout ce que je pus faire pour éviter ce coup , mais il en fallut passer par-là. Mon premier soin en sortant fut de solliciter l'élargissement deMichœlis. Mes sollicitations n'ont point été rejetées, il est sorti des arrêts avec ordre de se retirer, dans dix jours, des terres de la république. J'ai été invité à dîner chez le prince Katorinsky qui m'a comblé d'amitiés ; la princesse Strasnick m'a envoyé un gentilhomme m'inviter à dîner; j'ai été invité successivement chez madame la grande chambellane de Lithuanie, madame la palatine de Volhynie, M. le grand-maréchal, chez la princesse Sangousca et chez la princesse M

Tant d'invitations m'ont fait naître l'idée d'attendre à Varsovie le moment de l'élection. J'ai redemandé ma parole, on m'a rendu mon billet, et j'ai remis celui-ci à la place.

« Je soussigné, chevalier, Jacques de Saint- Pierre , capitaine dans le corps du génie , cidevant au service de Russie, promets sur ma parole d'honneur de ne prendre aucun ser-

vice en Pologne pendant l'interrègne d'à présent, et de n'entretenir, soit directement, soit indirectement , aucune correspondance ou communication avec qui que ce soit au désavantage des États confédérés de la même république. »

Je suis consolé, plaint, justifié, fêté par les deux partis. O fortune! il y a huit jours, j'étais à peine connu, je logeais en prison, je mangeais seul et tristement; à présent je suis dans un tourbillon déjeunes princesses, et je me promène dans des appartemens délicieux.

La vie est un songe bien bizarre !

DE

SA PREMIERE FEMME

SA PREMIERE FEMME

A SA PREMIERE FEMME '

J\spire, mon aimable enfant , après Pinstant heureux où vous serez ma compagne. Tout plaisir qui ne se combine pas avec cette idée ou qui la devance est imparfait.

Je suis triste , et c^st à Pégard de moimême. Je ne serai content que quand je ferai

1 Avanl Le mariage , ainsi que lés lettres suivantes.

votre bonheur. Je ne peux l'entreprendre que dans une vie conjugale. Je demande à Dieu d'en accélérer le moment. Ma tendre amie , jamais je n'ai aimé ni estimé personne comme vous. Vous avez tout ce qu'il faut pour mon bonheur ; il ne vous manque rien d'essentiel pour être ma "compagne. Si vous avez besoin de quelque instruction accessoire , j'aurai le plaisir de vous la donner. Il vous convient , par exemple , d'avoir quelque notion du globe que nous habitons , afin de jouir d'une multitude d'ouvrages intéressans dont la lecture fatigue, faute d'en comprendre une douzaine de mots. Oh ! que ne puis-je bientôt vous voir mère de famille dans l'asile que je me suis choisi ! Voilà l'étude digne de vous : être bonne à vos voisins, attentive et indulgente pour vos domestiques , prévoyante pour les besoins de votre maison , mère tendre pour vos enfans , et ma compagne aimante et aimée en tout temps : telle est la carrière que vous devez parcourir. Puissé-je bientôt , tendre et aimable amie , vous y introduire , afin d'y renouveler la mienne. Je vous embrasse de tout mon cœur.

DK BF.KNAKMiN

DE SAINT-PIERRE. 8

A SA PREMIERE FEMME

Vous vous exprimez, ma chère amie , avec beaucoup de délicatesse, lorsqu'on parlant de vos devoirs, vous me dites que votre secret vous est inviolable parce qu'il est le mien. Nos âmes se touchent; un jour elles se confondront ensemble.

J'ai vraiment besoin de secret avant et après notre union. Je ne conçois de séjour heureux que celui de la campagne. Il faut donc avanl tout en préparer un. Voici quel est mon plan ; comme je le forme pour votre bonheur et le mien , je le soumets entièrement à vos lumières.

gO CORRESPONDANCE

Je déclarerai à madame votre mère le désir que j'ai de m'unir à vous ; je lui demanderai son agrément. Je ferai la même démarche auprès de monsieur votre père : je les engagerai Pun et Pautre au secret pour plusieurs raisons : à cause de la disproportion de votre âge au mien ; à cause de ma place incertaine , et qui m'obligerait à une représentation trop dispendieuse , si j'étais marié. Je ne leur demanderai que la même dot qu'ils vous avaient destinée , de manière que monsieur votre père s'obligera de faire Pacquisition de la petite île , de la faire bâtir suivant le plan simple et commode que je lui donnerai, pour la somme de 10,000 liv., à laquelle il ajoutera le restant de votre dot , montant à 3o,ooo livres (je pense) , et me livrera Pile bâtie , et cette somme ou une de ses maisons de Paris dépareille valeur, au moment où il signera notre contrat de mariage.

Avant que la maison soit bâtie et habitable il s'écoulera trois mois : c'est vers ce temps que vos parens se retireront à Essonne. Vous y serez avec eux, j'irai vous y épouser. J'aurai une maison , une île et une femme , sans que personne en sache rien à Paris. Je vous instal-

DK BEKNARIHIN DK SAINT— PIERRE. 91

lerai dans mon île avec une vache, des poules et Madelon, qui s'entend à merveille à les élever. Vous y aurez des livres , des fleurs et le voisinage de vos parens. .Tirai vous y voir, certes, le plus souvent que je pourrai. Pendant ce temps-là , mon état incertain se consolidera à Paris ; s'il est détruit , je vous ramènerai au bout de deux ou trois mois de mariage dans mon ermitage de la rue de la Reine-Blanche, où notre union ne fera point de bruit. Si mon état est permanent, je vous garderai quelques jours auprès de moi dans l'intendance , où vous aurez une chambre à côté de la mienne. Vous n'y serez tenue à aucune représentation à cause du peu de séjour que vous y ferez. Je ne vous y ferai apparaître que pour qu'on sache seulement que vous êtes ma femme. Ensuite , nous irons et viendrons nous voir alternativement, à peu près comme riiomme et la femme des petits baromètres de Suisse. Vous viendrez à Paris dans l'hiver, et moi j'irai à Essonne dans l'été.

Voilà , ma chère amie , quel est le plan de vie que je fais pour vous et pour moi. Ajoutez-y ou retranchez-en ce que vous voudrez : mon principal objet est votre bonheur.

A SA PREMIERE FEMME

Vous nie priez, de mon plaisir, mon aimable Félicité. Je désire la campagne et d\ être avec vous. Mes devoirs me retiennent à Paris encore pour plusieurs jours ; ensuite.' si le> circonstances me le permettent , je satisferai mon inclination en vous allant voir.

Ne vous laissez point effrayer par la vue de l'avenir. « Quand les hommes, dit Épictète . » sont au comble du bonheur, ils n'imaginent » pas qu'ils en puissent descendre; et quand » ils sont dans l'abîme du malheur, ils ne » voient pas comment ils en pourront sortir.

m. BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. g3

» Cependant l'un et l'autre arrive , et les » dieux Font ordonné ainsi , afin que les u hommes sachent qu'il y a des dieux. »

Que ces motifs tout-puissans de consolation vous servent à rassurer votre mère et vousmême, et soyez sûre que le ciel récompensera tôt ou tard votre vertu.

La lettre que vous venez de m'écrire est pleine de raison et de sensibilité'. Fortifiez L'une et l'autre par la lecture des bons livres. Je m'estimerai heureux d'y contribuer personnellement. Dans des temps plus tranquilles, j'aurais cherche' à faire de vous mon élève; dans ces temps orageux, je désire faire de vous mon amie. Bannissez donc de vos lettres l'expression froide de monsieur. Suppléez-la par toutes celles que vous trouverez dans voire cœur fait pour aimer et pour être aimé. Quoique des correspondances en tout genre m'obligent d'abréger mes réponses, la vôtre me' servira de consolation. Plus elle sera étendue, plus elle m'intéressera. Mon ame, fatiguée de la corruption des sociétés, se reposera sur la vôtre, douce, pure, solitaire, aimante, comme un voyageur sur un gazon frais.

Les affaires publiques m'obligent d'abréger le

plaisir que je prends à vous écrire. J'entends par affaires publiques celles qui regardent mon service, car je ne sais point de nouvelles. J'appris hier au jardin où je vous cherchais, que vous étiez partie pour Essonne. Mandezmoi le plus tôt que vous pourrez ce que vous pensez dans votre solitude. Avez-vous des livres ? Oh ! que la nature est un grand et sublime livre! Occupez-vous dans vos promenades du soin de me chercher une chaumière , au milieu des bois, dans une lande ; tout me sera bon : c'est là que mon cœur resserré s'épanouira. Adieu, mon aimable Félicité, votre ami vous embrasse. — Je verrai ce soir votre maman \

Bernardin de Saint-Pierre.

1 Au bas de cette lettre on lit les mots suivans écrits de la main de mademoiselle Félicité D :

Brru le 22 août 1792 , jour heureux pour Félicite !

DE BERNARDIN DK SAINT-PIERRE. ijJ

A SA PREMIERE FEMME

Je suis charmé de la paix que vous goûtez à la campagne, je voudrais bien pouvoir la partager. Tous les jours nous avons ici de nouveaux orages. Je vous exhorte, ainsi que votre maman , à passer à Essonne le reste de la belle saison. Je ferai mon possible pour vous y aller voir dès que les barrières seront ouvertes. Il paraît que votre maman a de nouvelles vues pour le terrain de M. Hangard, mais il nVst point à vendre pour le présent.

Si le ciel îrTa réservé encore quelques jours heureux , je sens que je ne peux en jouir qu'à

la campagne. Il m'est impossible de me livrer ici à aucuns travaux littéraires. Mon ame ne résiste aux maux qui l'environnent qu'en se resserrant. Comment pourrait-elle s'étendre aux objets de la nature dans les troubles de la société? Elle n'a de forces que pour ellemême et pour quelques amis dont elle tâche d'adoucir les peines.

Parlons un peu de vos plaisirs. Je pense que vous pourriez augmenter ceux de votre solitude par l'étude de la botanique. Les plantes présentent des images agréables ; elles offrent une multitude de modèles des formes les plus vivantes. Vous y trouverez des patrons pour la broderie que vous aimez. C'est une bibliothèque remplie de pensées profondes, ingénieuses, gaies ; il y en a pour tous les esprits. La nature les a étendues sous les pas de l'homme et dans les arbres des forêts qui s'élèvent sur sa tète , pour élever par degrés son aine jusqu'au ciel. L'amant , le philosophe , l'enfant , trouveront à y faire des couronnes, des méditations et des bouquets.

Je voudrais être à portée de vous en donner les premières leçons, et vous couronner coin me une naïade avec quelques jolies fleurs de jonc;

mais je ne sais si votre maman même retournera à Essonne. Je compte dîner aujourd'hui chez elle et la charger de ma lettre. Si elle ne part point je la mettrai à la poste. Adieu, ma chère Félicité, je suis surchargé d'écritures , et je ne me sens hâte de vous écrire ces lignes que pour vous tirer d'inquiétude. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Ce 3i août 179?!.

TQMF. II!.

g8 CORRESPONDANCE

A SA PREMIÈRE FEMME

Je m'empresse , amie très-aimee , de vous mander mon arrivée à Chantilly, avec un petit journal de mon voyage.

Nous partîmes hier de Paris , à neuf heures du matin , du Petit-Saint-Martin, rue Saint- Martin. Nous avions loue' une voiture pour 42 francs , dans laquelle nous nous embarquâmes au nombre de six : trois personnes du jardin, un marchand d'histoire naturelle et deux membres de la commission des monumens. On attela à notre voiture deux chevaux très-maigres; et mon domestique étant monté

1)1- BKRNARD1N DE SilND-PIËRRË. yc)

xui'%* siège, le cocher, d'un coup de fouet, donna le signal du départ. A ce signal , un de nos coursiers, soit de peur, soit de faiblesse, tomba tout de son long, sans qu'il fût possible au cocher de le faire relever. Cependant tous les voisins qui habitent la vaste cour du Petit- Saint-Martin s'étant réunis, à force de coups de cordes, de prières et de juremens, vinrent à bout de le remettre sur ses jambes , lorsque la plupart de nos voyageurs étaient descendus et voulaient obliger notre voiturier de leur fournir un autre cheval ; ce qui était impossible , car il n'avait que ces deux-là. Nous nous attendions qu'ils nous laisseraient au milieu de la campagne ; mais, une fois en train d'aller, ils nous ont amenés tout d'une traite à Ecouen , à quatre lieues de Paris.

Je ne saurais vous peindre la beauté des champs couverts de pommiers fleuris, de prairies émaillées, et d'une verdure naissante; il me suffit de vous dire que la campagne, revêtue comme vous de son printemps , était aimable comme vous.

Pendant qu'on nous préparait noire diner à Ecouen, nous avons été visiter Je château

dont le citoyen M nous faisait admirer en

détail l'architecture et la menuiserie. Four moi , j'étais plus sensible à la mosaïque de la cour, dont les petits pavés en compartimens noirs et gris étaient tous bordés de lisières de mousses et de saxifrages en fleur. Ces traces de solitude au milieu d'un grand château dont plusieurs colonnes ont été renversées, me rappelaient la vanité des grandeurs humaines, et surtout celle d'Anne de Montmorency, qui a fait graver partout des anges qui s'agenouillent devant son épée de connétable, ou qui l'embrassent , avec ces devises: Ad pianos, aux cieux, ou Dieu est mon grand service, consonnance orgueilleuse de celle des rois dont il était connétable : Dieu et mon épée.

Après avoir philosophé sur la hauteur où est assis le château d'Ecouen , expose' à un vent très-froid, nous sommes redescendus au village où, après un mauvais dmer fort cher, nous avons continue notre route pour Chantilly , au milieu des ondées de pluie qui se sont succédées toute l'après-midi. Nous nous sommes consolés du mauvais temps par la bonne société qui a été' enjouée et instructive. Pour moi, j'étais assez silencieux, pen-

sant , non aux châteaux, mais aux chaumières, et désirant bientôt habiter la mienne avec celle qui , par sa douceur , sa gaieté , ses grâces , son bon esprit et la foi qu'elle m'a promise, doit être le charme de ma vie. Cependant j'ai observé qu'il n'y avait point encore de temps perdu pour la saison , car les arbres sont beaucoup moins avancés dans les campagnes qu'aux environs de Paris. Les ormes de la route n'ont presque pas de feuilles, et quand nous avons été dans la triste plaine de Chantilly, nous avons trouvé son bois de chênes comme au milieu de l'hiver, si ce n'est que quelques bouleaux montraient çà et là leur verdure naissante.

Nous sommes arrivés sur les huit heures à Chantilly, où un garde national est venu d'abord nous demander nos passe-ports; mais sachant qui nous étions , il s'est empressé de nous mener chez les députés de la Convention , qui nous attendaient avec impatience.

Nous sommes logés chez le citoyen Dclaitre, au Cygne, près de V église ; c'est là que je vous prie de m'adresser des lettres écrites avec votre a me, pour me dédommager de l'ennui de \ otre absence. J'ignore le temps que nous

allons passer ici. On vend tous les effets du château, et nous allons inventorier ceux du cabinet d'histoire naturelle. L'oiseau de saint Pierre m'a réveillé à quatre heures et demie du matin , par ses chants aigus , et j'espère que l'oiseau de Félicité m'en dédommagera ce soir, dans le parc , par ses sons harmonieux ; quoi qu'il en soit , le coq n'est pas moins que le rossignol un symbole de l'amour conjugal : puisse ma poule être sensible à mes chants ; oiseau du matin , je ne changerai pas mon sort pour celui du printemps.

Mille amitiés à vos respectables parens ; mon aimable enfant , je vous embrasse de tout mon cœur.

De Saisst-Pierre.

Chantilly, ce 2 de votre mois , au lever de l'aurore

A SA PREMIERE FEMME

Voici, ma tendre amie, la troisième lettre que je vous adresse depuis mon arrivée à Chantilly , sans que j'en aie encore reçu une seule de vous. La saison dure, l'absence et les affaires me rendent un peu mélancolique , et j'attendais de vous la plus douce de mes consolations. Je me suis quelquefois imaginé que vous viendriez me surprendre agréablement par votre arrivée soudaine. Pure illusion ! je n'ai pas seulement reçu de vous le moindre petit billet ; je ne vous en fais pas de reproches. Si vous avez attendu à recevoir

d'abord une lettre de moi , il n'y a pas de temps à perdre pour la réponse. J'espère même en recevoir une ce soir ; mais comme la poste n'arrive qu'à dix heures , j'ai encore un peu à souffrir.

Tout est ici dans une tranquillité parfaite, ce qui provient de la solitude du lieu. On n'y verrait , je crois , personne dans les rues , si la vente des meubles du château n'y attirait pas quelques marchands. Je ne sais si le même silence règne dans les bois qui avoisinent le château , car nous en sommes trop loin pour en entendre les rossignols. Nous en jouirons un jour dans notre ermitage , dont le séjour pour deux cœurs qui s'aiment est mille fois préférable à celui des châteaux. Chantilly, jadis le séjour des plaisirs bruyans et de la magnificence , est dans un état qui fait pitié ; je vais et viens dans ses somptueux appartemens , dont les bronzes , les porcelaines , les tableaux , les dorures , les riches tentures gisent par terre sur les parquets , pour être successivement transportés dans la salle d'encan et livrés aux avides fripiers.

Je sens de plus en plus , par voire absence, combien vous êtes nécessaire à mon bonheur.

Pouvez-vous en dire autant de la mienne ? et si vous en êtes touchée , à qui vous en plaindrez-vous , si ce n'est à moi ? Mais n'insistons pas ; je suis toujours disposé à croire que l'objet que j'aime a plus de raison que moi. Adieu, ma bien-aimée, souvenez-vous que ma foi est aussi tendre que constante. Malgré vos retardemens , je vous embrasse de tout mon cœur.

Chantilly, ce samedi \ avril 1793.

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A SA PREMIERE FEMME

Vous n'aimez pas , mon amie. S7il est vrai que vous nVayez donné votre cœur , pourquoi , quand j^arrive le soir fatigué des affaires du jour, n^vez-vous pas un petit mot de lettre qui renferme les pensées du jour ou celles de la nuit ? Souvent la société ou vos affaires ni'empêchent de vous parler en particulier. Peut-être n1avez-vous plus rien à me dire ? C'est vraiment là ce que je crois. Mais si votre cœur se tait, ne pouvez-vous faire parler votre esprit ? Pourquoi , par exemple , ne me dites-vous rien de Thompson ? Je

voudrais savoir quels sont les endroits de ce poète de la nature qui vous ont fait le plus de plaisir. Vous attendez , pour inscrire , que je vous écrive moi-même, quoique vous sachiez bien que je me trouve dans un tourbillon d'affaires qui m'en ôtent le loisir. Quand je vous écris , vous laissez de trop longs intervalles entre vos réponses. Avez-vous besoin de chercher ce que vous avez à me dire , et votre cœur ne doit-il pas être intarissable, si vous aimez ?

Je voudrais bien aussi que vous prissiez du goût pour la campagne en toute saison. Vous ne voyez pas les orages qui s'élèvent sur notre horizon et qui rempliront long-temps la capitale de trouble : s^l y a quelque repos à espérer , ce n1est qu'aux champs. Pour moi , je Favoue, je ne peux, même dans des temps calmes , me promettre de bonheur ailleurs. Cest là que je désire , fatigué des agitations de la vie, mettre en ordre quantité de matériaux , et ne uFoccuper que de ce que la nature a de plus doux , en me reposant au sein d'une compagne chérie. C'est là où , si Fauteur de la nature bénit notre union, je veux élever les fruits de nos amours. Dites-

lo8 CORRESPONDANCE

moi , Félicité , ne comptez-vous pas les élever vous-même ? C'est le premier de vos devoirs de mère , et ce doit être le plus doux de vos plaisirs. Si vous ne concentrez pas, jusqu'à présent , toutes vos vues dans le bonheur domestique , quel sera le vôtre quand cette flamme légère et volage que vous appelez de Famour sera évaporée , et que les infirmités de l'âge viendront assaillir votre vieil ami ? Vous ne pourrez supporter aux champs ni son hiver ni celui de Tannée.

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 10g

A SA PREMIERE FEMME

On ne peut être heureuse, mon amie, qu'au sein de la nature. Plus vous vivrez , plus vous serez persuadée de cette vérité. Nous vivons dans un temps malheureux. Je ne veux pas trouhler votre raison par la perspective de l'avenir. Mais qu'est-ce qui vous manquera à la campagne pour y passer des jours agréables ? Vous serez dans le voisinage de vos parens. Vous habiterez une demeure charmante par sa situation. Vous pourrez vous y occuper tantôt de la lecture , tantôt des soins si doux d'une jeune mère de famille. Je ne vous parle

pas de moi , mais je mettrai mon bonheur à faire le vôtre. Lorsque mes affaires me forceront d'être à Paris , je vous écrirai fréquemment. Vous serez la récompense de mes travaux; je viendrai oublier dans votre sein les troubles de la ville. En attendant que je puisse vous avoir habituellement auprès de moi comme ma compagne , j^irai passer des semaines, des mois entiers avec vous. Voici mon plan de vie. Je me lèverai le matin avec le soleil. J'irai dans ma bibliothèque m'occuper de quelque étude intéressante. J'ai une multitude de matériaux à mettre en ordre. A dix heures, un déjeuner que vous aurez préparé vous-même nous réunira. Après déjeuner, je retournerai à mon travail. Vous pourrez m'accompagner si les soins du ménage ne vous appellent pas ailleurs ; je suppose que vous vous en serez occupée le matin. A trois heures, un dîner de poisson, de légumes, de volaille, de laitages, d'œufs , de fruits produits par notre île , nous retiendra une heure à table. A quatre heures jusqu'à cinq, du repos, un peu de musique. A cinq, lorsque la chaleur sera passée , la pêche ou la promenade dans notre île jusqu'à six. A six , nous irons vnn

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. lil

vos parens et promener dans le voisinage. A neuf heures , un souper frugal.

A propos, mon enfant, dites-moi donc quel était votre dernier rêve? Ne Tai-je pas deviné? dites-moi la vérité ?

Songez que notre chaumière doit être l'époque de notre félicité. Hâtez donc les trav ailleurs et leurs surveillans. Que Dieu répande sur vous toutes ses faveurs.

Bernardin de Saint-Pierre.

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