‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 94 sur 119 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

Il4 CORRESPONDANCE

A SA PREMIERE FEMME

Je Renvoie, ma chère amie, un fil de fer pour mon locataire, le sac de nuit de ta mère, des pommes de terre et des betteraves que tu n1aimes guère, mais que le besoin peut te rendre agréables. Si tu peux les partager avec le citoyen M... jeune, tu me feras plaisir. En ce cas, tu enverras Madelon les porter, et tu lui remettras aussi le fil de fer destiné à déboucheries conduits de puits de ma maison, en la chargeant de plus de nos complimens

1 Après le mariage.

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. Il5

pour mes hôtes : ce qui ne la fatiguera pas beaucoup.

Le jour même que je t'ai envoyé ma lettre, j'ai reçu ton paquet de clous , commission presque manquée par la faute du menuisier qui a bien marqué les longueurs de ses clous d'épingle , mais non les grosseurs : il les faut de même longueur , mais la moitié moins gros. Fais-moi donc le plaisir de m'en acheter de cette qualité; il suffira en tout d'une livre et demie. Tu y joindras deux livres de pointes à fiche pour mon serrurier, c'est-à-dire une livre de petites et une de plus grandes. Rappelle-toi aussi la demande précédente de six livres de pointes pour clouer les plafonds, pour mon peintre; car il serait, je pense, difficile d'en avoir dix livres.

Voilà des commissions qui ne conviennent guère à une jeune femme , mais ton bon esprit te rend propre à tout. Je te regarde comme la meilleure partie de moi-même ; j'aime à me reposer sur toi, surtout de ma mémoire que je perds insensiblement. Je n'ai su retrouver ici plusieurs choses que j'y avais laissées, ce me semble. Te souviens-tu combien j'y avais de mouchoirs ? il n'y en avait ici que onze. Tu

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me diras tout cela à ton retour que tout le monde désire, et ton papa particulièrement.

Tout le monde s'empresse à me demander de tes nouvelles, et tout le monde me félicite de tes indispositions. Reviens donc habiter ces lieux paisibles que je prends plaisir à arranger pour toi. Toutes mes plantations sont faites. La cabane de ton bain est toute arrangée; f espère dans peu de jours y avoir un courant d'eau bien pure, et un pont avant la fin de la décade. Quant à la maison , on pose la boiserie de la cave du midi , on travaille à force à l'escalier , et avant peu j'aurai des chambres qui auront des portes.

Tous ces travaux m'occupent du matin au soir, non sans quelques soucis ; viens les dissiper. Si tu es encore incommodée, je te donnerai le bras dans nos promenades : la verdure de la prairie, la gaîté des oiseaux, les moutons qui paissent l'herbe nouvelle au haut de la colline , les doux contours de la vallée dont les saules fleurissent , valent mieux pour te distraire que les spectacles bruyans de la Capitale. Viens embellir notre hameau de ta présence. Gaie, tu me réjouis; mélancolique, tu m'intéresses; tu es toujours sûre de me plaire.

DE BERNARDIN DE SA1NT-P1KRRK. i 1 7

Viens, mon amie; si tu souffres, je partagerai tes maux par mes consolations, comme j'ai partagé tes plaisirs par mes jouissances. Nous élèverons ensemble nos cœurs vers celui qui distribue à tous les hommes les deux tonneaux. Nous le prierons dans un temple où tout parle de lui, et où il ne refuse aucun des biens nécessaires aux cœurs pénétrés de son existence.

Je me hâte de terminer ma lettre. JLe citoyen N...., qui part pour Paris, se charge de te la remettre, N'oublie pas nos amis communs. Bien des amitiés à nos frères et sœurs , au citoyen B , à son épouse, à la chère Henriette.

Embrasse ta chère maman pour moi, et détermine-la à revenir promptement. Je t'embrasse de toute mon ame.

De Saint-Pierre.

Essonne , ce 10 ventôse an II.

Il n'y a pas du tout de sucre ici. Fais-moi parvenir une livre de cassonade.

Il8 CORRESPONDANCE

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A SA PREMIERE FEMME

Essonne , ce i4 vcntose an II.

Ma maison est toute carrelée à l'exception de la salle à manger ; les perrons sont faits , les croisées posées presque partout. Il y a encore quelques travaux pour les terrasses et des difficultés de la part des ouvriers. Mais ce sont des maux ordinaires et dont le nombre diminue avec mes travaux de jour en jour.

Viens égayer ta santé au milieu de no^

prairies qui sont du plus beau vert, et au pied de ces collines plantées de vignobles que Bacchus enlumine déjà de sa teinte pourprée.

Viens chanter sur des rives non moins agréables que celles du fleuve Inachus :

« C'est sur ces bords , où par mille détours , ■ Inachus se plaît à prolonger son cours, m

Plus constante et plus aimée que sa fille volage, viens joindre les accens de ta voix à celle de l'alouette. Devance l'hirondelle, toi qui dans mon automne m'as rappelé au printemps de la vie. Oh! quand pourrai-je te voir, assise à mes côtés et allaitant le fruit de nos amours , m'inspirer des pensées douces comme ton lait et dignes des enfans de ma patrie auxquels j7ai consacré mes dernières veilles.

Tu trouveras ici tout ce qu'il faut au bonheur : bon air, doux exercices, vues charmantes, nourriture saine, laitages abondans, et un ami qui met sa félicité à te rendre heureuse. C'est pour te confirmer ces sentimens (|ue j'écris à la hâte ces lignes, et c'est pour les mettre en exécution que je termine cette

lettre. Je vais faire planter et achever de décorer tes promenades champêtres.

Je timbrasse de tout mon cœur , ma chère Félicité.

De Saint-Pierre.

,Va\ reçu mon paquet de clous plus tôt que je ne l'espérais et bien à propos comme tout ce que tu fais. J'espère, mon amie, que tu mettras le même soin à remplir mes autres commissions et que j'aurai le plaisir de recevoir bientôt de tes mains tout ce qui me manque. Tu ne me parles point de ton procbain retour, ce qui me fait penser que tu souffres toujours. Ta réponse à ma lettre était bien courte. Tn es donc toujours affectée de la mélancolie:

c'est un mal que Réprouve moi-même , mais que ta société dissiperait.

Prends de l'exercice et profite au moins des beaux jours que la nature promet à la ville et qu'elle nous donne à la campagne. Oh ! que j'en jouirais agréablement, sans les soucis de nos travaux, en pensant seulement à toi! Tu me demandes de recevoir fréquemment de mes lettres afin de te faire passer le soir quelques momens agréables , mais je peux bien t'en dire autant, à toi qui me fais des réponses si courtes. Pour moi, mes affaires consumant tout mon temps, je ne vis que dans l'avenir. Tu es cependant, au milieu des sollicitudes que me donnent la lenteur ou la disette d'ouvriers ou de voitures, le terme où je fixe toutes mes jouissances. Travailler pour toi, c'est plus que t'écrire. Comment d'ailleurs le faire d'une manière qui te soit agréable , avec mille distractions déplaisantes ? T'en faire partserait redoubler ta mélancolie; vis contente, ma Félicite, je serai heureux de ton bonheur. Passe ces crises accablantes qui accompagnent les premiers temps de toutes les grossesses , comme les giboulées du mois de mars qui précèdes! la saison des fleurs et des fruits. Tout se con-

traste dans la nature, la douleur et le plaisir, Fhiver et le printemps.

Adieu, mon joli mois de mai. Songe que tu m'es doublement chère. Supporte donc un mal qui doit faire notre bonheur commun ; si je calcule bien , tu n'as pas pour plus de trois ou quatre jours de mélancolie. Je dissiperai la mienne en pensant à toi. Adieu, reviens bientôt dans mes bras, tu es nécessaire à mon bonheur.

De Saint-Pierre.

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