‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 95 sur 119 · IS · texte numérisé non relu

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A SA PREMIERE FEMME

Je t'écris , ma chère amie , pour te recommander de te tenir bien chaudement ainsi que ton enfant et ta mère. L'école Normale s'ouvrira demain pour moi ; j'y passerai pour lui dire bonjour et en prendre congé jusqu'à ce que je puisse lui présenter quelques pages qui méritent son attention.

Prie ton père de surveiller les travaux de Cadet. C'est moi qui ai fait dire au jardinier de ne travailler que quand je serai revenu.

Porte-toi bien, ma chère amie; je compte l'embrasser quinlidi. Si pendant mou séjour

DE BERNARDIN DE SA INT-PIERRK. i'2J

il y avait ici quelque emplette qui te fût agréable, dis-le moi, je tacherai de te satisfaire. J'aurais bien acheté une poupée pour Virginie, mais ses mains ne peuvent encore rien saisir; d'ailleurs, je veux que les premiers objets qu'elle maniera soient naturels, c'està-dire des fleurs ou des fruits. Quand je rapporterai mon traité1, ce qui, j'espère, sera dans deux mois et demi , nous irons tous ensemble à Paris.

Adieu , je t'embrasse de tout mon cœur ainsi que nos chers parens.

De Saint-Pierre.

Paris, ce i pluviôse an III de la république une et indivisible.

A SA PREMIERE FEMME

Paris, floréal an III.

Je suis arrivé, ma chère amie, en bonne santé. Mon premier soin a été de prendre des informations sur Técole Normale. Elle doit finir dans le courant de floréal, je tiendrai ma première séance demain duodi, et alternativement tous les deux jours. JVspère que, dans le cours de la décade prochaine, je pourrai être de retour à Essonne et y continuer mes travaux, s'ils agréent.

J\ai été aujourd'hui chez le citoyen A....,

malade depuis cinq jours et convalescent. Sa maladie et d'autres circonstances ont empêché qu'on entame mon affaire avec mon contrefacteur. J'ai vu plusieurs de tes parens.

Au reste , je suis très-occupé. Je trouve cependant le repos dans une maison fort peuplée , car j'y vis seul, faisant moi-même mon lit. Je dîne à 1' auberge et je mange un morceau chez moi le soir et le matin. Profite du retour de la voiture pour m'envoyer un pain , et s'il se peut, un petit panier ou hotte rempli de pommes, afin que j'en puisse distribuer à quelques amis.

En rentrant chez moi ce soir, j'ai appris que le citoyen Didot Autan venait d'éprouver un grand sujet de chagrin. Il a renvoyé hier au soir son domestique François, avec quelques paroles dures, et ce matin on a trouvé ce malheureux qui s'était pendu dans sa chambre. Quelque raison qu'on ait de se plaindre d'un serviteur, il est de l'humanité de le traiter avec bonté. Quand on est obligé de faire du mal, il en faut faire le moins possible.

Pour sortir de ce triste sujet, je vais te parler des graines que je t'envoie et qui demandent à être semées incessamment.

128 COKRESPOINDANCE

Fais semer les capucines en bordures et par bouquets vers le pavillon, sur le massif de terre à gauche du pré en face de la maison , de sorte qu'en grimpant, les tiges puissent s'accrocher aux arbrisseaux qui sont sur la crête. J'en excepte les arbres et arbrisseaux à fruit. Tu feras mettre pareillement dans ces mêmes lieux, ainsi que dans le petit jardin en avant du pavillon, des haricots d'Espagne qui grimpent fort haut.

Tu feras mettre aussi sur couche des grains de potiron et de concombre. Pour cet effet, tu engageras Ricour ou même sa fille à prolonger la grande couche avec le tas de fumier qui est au bout, et on le couvrira avec quelques brouettées de terre prises derrière la maison de Ricour. Ricour s'en excusera peutêtre sur ce qu'il n'a jamais fait de couche; mais pour l'y décider, tu lui feras présent de ma part d'un des deux paquets de graines de carotte, en lui promettant d'ailleurs de le payer de son temps. Quant à l'autre paquet, sa fille le sèmera incessamment dans mon terrain.

Je m'étends, mon amie , un peu au long sur ces instructions, parce qu'il est urgent de profiter du temps des semences qui commence à

se passer, bailleurs, une femme cTun bon esprit, comme toi, une mère de famille, une maîtresse de maison , doit savoir que le jardin est la base la plus assurée de la cuisine, et que dans ce temps-ci on ne doit pas perdre un pouce de terrain.... Engage donc Ricour à continuer ses labours, et fais-y travailler Geneviève deux heures par jour. Quelques bonnes paroles feront encore plus que l'intérêt.

Je ne peux t'en écrire plus long pour le présent. Tache de trouver de nouvelles farines pour Fidèle, car il faut bien ménager les pommes de terre pour nous-mêmes.

J'espère recevoir des détails sur ton emménagement si tu as été assez hardie pour Fen-

poi

I reprendre en mon absence. Embrasse pour moi ton père, ta mère et notre chère enfant; je timbrasse de tout mon cœur, demain au M)ir je te rendrai compte de mon début.

Adieu, ma bien-aimée.

De Saint-Pierre;

l30 CORRESPONDANCE

ïsT° 15

A SA PREMIERE FEMME

Quand tu nVenverras un nouveau pain, ma petite mère nourrice, donne-m'en avis et j'irai le chercher moi-même au bureau, car son arrivée fait ici une sensation qui m?est désagréable. Je suis entouré d'affamés. Si j'ai quelques vivres, il faut que je les cache. J'en fais cependant part, même dans les auberges où je mange et où je trouve des gens pâles et défaits, qui quelquefois n'ont pas mangé de pain de trois jours , et qui soupirent en voyant mon morceau , car Ton n'en trouve presque plus dans les auberges mêmr

DE BERNARDIN DE SAINT— PIERRE. l3l

où on le vend 6 francs la livre. Je te conjure de ne rien négliger pour faire planter incessamment des graines farineuses, car ce temps peut empirer. Fais donc planter des haricots flageolets tout le long de ma haie. Ils viennent vite, ne s1 élèvent pas haut et ne craignent point les rats. Fais observer un bon pied de distance à droite et à gauche des petits arbres. Fais planter aussi, sur la crête des fossés, des asperges. Fais mettre des haricots d'Espagne tout le long de la langue de terre au-delà du pavillon sur l'eau. Ils font en grimpant une charmante décoration et produisent un trèsbon légume.

J'ai tenu hier ma seconde séance ' ; si les suivantes me sont aussi favorables, je serai bien récompensé de mes travaux laborieux de l'hiver : j'ai été comblé d'applaudissemens. Il ne manque rien à mon bonheur que de t'en avoir pour témoin. Tout le monde te désire ici. (Test une satisfaction que je voudrais bien me procurer, si la pénurie n'était plus grande que je ne te peux dire. D'ailleurs, dans ce moment, tu es bien nécessaire pour l'ordre

1 \ L'école Normale.

l3'2 CORRESPONDANCE

dil jardin et de la maison. Je parlerai septidi et nonidi. Remploierai les deux jours de repos à nos commissions. J'ai beaucoup d'affaires littéraires qui me consument mon temps. Mais j'oublierais plutôt mes propres intérêts que d'omettre rien qui puisse t'être agréable. Je t'embrasse de tout mon cœur, mère vertueuse, aimable compagne. J'ai appris avec bien du plaisir de Robert que tu te plaisais dans ton nouveau logement. Embrasse pour moi notre chère enfant et ta bonne mère , ainsi que ton digne père. Je vous embrasse tous de toute mon ame.

Ton meilleur ami,

Pari> , ce 5 Boréal a» ITT-

I)F BERNARDIN 1)F. SAINT-PIERRE. t33

A SA PREMIERE FEMME

Les applaudissemens vont toujours en augmentant, ma chère amie , mais aussi les murmures par un effet des compensations des choses humaines. Il y a des journaux qui me comparent à Caton et à Aristide; d'autres disent, au contraire, que j-ài reçu une pension du clergé, que j'ai épousé à soixantehuit ans une fille de dix-huit ans et demi ' , et qu'au lieu d'une chaumière j'ai bâti un temple à l'amour.

1 Rernardin de Saint-Pierre avait 55 ans et sa femme 22

Dans ce moment, je reçois par la voiture ta lettre en date du 8 , où tu ne me parles point d\in paquet que je t'ai envoyé le 7 par Duchâteau. L'école est supprimée pour le 3o de ce mois , et il y a apparence que je resterai jusqu'à ce terme pour achever de lire mes cahiers , plus longs que je ne les croyais. Ainsi, j'aurai le temps de faire tes commissions. Au nom de Dieu , ne néglige point mon jardin , bien aisé à soigner, puisque ne s'agit que d'y faire planter des haricots flageolets le long des haies, et de Soissons dans les carrés, autant que j'aurai de rames, malheureusement devenues nécessaires pour les pois que les rats dévoreront. Songe que les subsistances vont devenir de la plus grande rareté. Pourquoi te charger d'un porc , lorsque nous n'avons pas de quoi nourrir le chien en pommes de terre , ni peut-être même les domestiques et les maîtres? Au reste, songe à employer Geneviève à labourer, car les journées de Ricour le père sont à un prix excessif. Pendant que tu peuples la basse-cour sans vu res, je m'occupe à donner à ma pièce d'eau des habitans qui ne sont pas dispendieux. Je vais acheter du frai de carpes et de tanches. De-

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mande à ton père si la voiture pourrait se charger du tonneau dans l'un de ses voyages. Mon amie , j'ai beaucoup d^affaires , un procès contre mon contrefacteur; il n'est pas encore entamé , parce qu'il y a des formalités qui exigent de moi des courses , des sollicitations et des écrits, ainsi que mon mémoire à régler pour le service. Une multitude de visites et de lettres que je reçois à Poccasion de mon cours de morale . tes commissions , les miennes , ne me laissent pas un moment de repos. Ajoutes-y la revue de mes épreuves pour une édition si long-temps retardée , et qu^l m'importe de faire paraître avant la clôture de l'école Normale. Dans ce moment, le voiturier qui m'a remis ta lettre va repartir, et je n'ai que le temps de te recommander ton enfant et mon jardin, et de te recommander toi-même à ton père et à ta mère. Je vous embrasse de tout mon cœur.

De Saint-Pierre.

Paris, ce 10 floréal an III.

Demande à ton papa s'il ne voudrait pas aussi des petites carpes , et en quelle quantité. Le même tonneau nous servirait pour le transport.

A SA PREMIERE FEMME

Je reçois avec plaisir, ma bonne amie, des marques de ton souvenir. JTai un grand empressement de te revoir. Je compte vendredi avoir le plaisir de fembrasser, ainsi que notre cher enfant ; mais n^oublie pas le chapitre des evénemens, quoique je n^n prévoie aucun qui puisse retarder mon départ. Je sais que ton inquiétude est égale à ta sensibilité ; il faut conserver ta philosophie que souvent une bagatelle peut troubler, si elle est imprévue. En pensant à mon oranger, je me suis dit plus d\ine fois : îl est sujet a la gelée; et à mon

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jardin : Les mauvaises herbes croîtront avec les bonnes. Nous nous ferons un amusement de remédier à ces petits maux , car il ne faut qu'une petite vertu pour les supporter. A Dieu ne plaise qu'une chenille ou un brouillard trouble ta tranquillité! Je vais m'occuper des nouvelles commissions que tu me donnes pour les premiers mets de Virginie. Je suis charmé du contentement que te donne ta nouvelle cuisinière. Un bon serviteur est un bon ami. Adieu, ma bien-aimée, le temps et la poste me pressent. Je t'embrasse de tout mon cœur.

Paris, ce -i3 floréal an 1TI.

l38 CORRESPONDANCE

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