‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 96 sur 119 · IN · texte numérisé non relu

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A SA PREMIERE FEMME

Hier, ma troisième séance. Les applaudissemens ont continué, mais moins fréquemment qu'aux deux premières ; celle-ci était cependant la plus importante , puisqu'elle renfermait mon plan , ouvrage de trois ans de méditation ; mais elle avait plus besoin d'être étudiée que lue. D'ailleurs , le grand nombre partout ne veut que des détails qui l1 amusent; d'autres sont en garde contre les svstèmes nouveaux. Cependant, si les complimens n'ont pas été si nombreux , ils m'ont paru plus sincères. L'un m'a demandé ma parole de pren-

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dre son fils pour mon secrétaire , quand il serait en âge; l'autre s'est déclaré mon disciple ; plusieurs m'ont prié instamment de faire imprimer mes leçons à part ; un autre m'a dit: Nous étions cannibalisés , vous nous avez humanisés. Un bon nombre demandait à me venir voir dans mon logement. Je me suis défendu par des inclinations de tête. Enfin, j'étais assez embarrassé et du présent et de l'avenir pour un ouvrage qui n'est pas encore à moitié, lorsque j'ai appris, avec un plaisir secret , que l'école Normale finissait ses séances le 9.4 de ce mois; ainsi, ce sera elle qui me quittera.

Tout va bien ; il suffit de se reposer sur la Providence. J'aurai donc le plaisir de revoir bientôt ma chère solitude et ma digne compagne ; le séjour de Paris me peine , je ne vois que des spectacles de douleur : un pain excite l'envie plus que le succès d'un ouvrage parmi des auteurs ; voilà pourquoi je t'avais prévenu de faire rester le mien , bien empaqueté , à la messagerie , où , sur ta lettre d'avis , j'aurais été le chercher la nuit. Imagine-toi que l'on compte mes morceaux. Dès qu'on sait que j'ai un pain , on me trouve très-heureux : nous

n'en avons, disent-ils, qu'un quarteron par tête. Cependant, j^use du mien le plus généreusement possible; j'en fais aussi souvent une petite part à quelque infortuné , élève de l'école, qui, à l'auberge, se plaint de n'en avoir pas mangé depuis trois ou quatre jours, ou dans quelque maison où l'on me retient à dîner, et où, pour cinq ou six personnes , il n'y a quelquefois qu'une livre de pain , dont la moitié est réservée pour le souper. J'ai trouvé le moyen d'avoir une carte qui m'en donne un quarteron par jour, que je laisse à la famille Bailly : j'y joins quelquefois des pommes de terre, et je compte lui laisser ma carte pour la viande; mais les gens affamés comptent moins ce que vous leur donnez, que ce que vous vous réservez. L'hospitalité est suspecte ; on vous invite volontiers dès qu'on sait que vous avez du pain de la campagne : aussi je ne mange guère qu'a l'auberge, où un repas qui m'eût coûté autrefois 3o sous , me coûte 8 à 9 francs sans le pain. Le soir, je soupe avec quelques pommes , et j'y ajoute un verre de vin. J'en ai pris quatre bouteilles de la cave, qui , j'espère, me dureront pendant mon séjour. quoique j'en aie employé une pour ma bien-

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venue chez le sieur BaiJly. Je le ménage plus que s'il était à moi. Toutes ces considérations, mon amie , me font désirer mon retour et la culture de mon jardin. N'y laisse pas un pied de terre qui ne rapporte ; je t'en conjure , profite de la saison , les temps deviendront encore plus malheureux.

De Saint-Pierre.

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l4'2 CORRESPONDANCE

A SA PREMIERE FEMME

Kssoune , 6 vendéiuiai

Je sens, ma chère amie, que tu manques déjà à mon bonheur. J'attendais hier de tes nouvelles, je n'en ai point encore aujourd'hui. J'ai des inquiétudes à ton sujet et pour ton papa : on m'a dit, depuis ton départ, qu'il était fort mal; je me confirme dans cette idée par le long séjour de ton frère Saint-Léger à Paris. Si ton père est malade, ton affection pour lui augmentera ton indisposition. Je ne

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peux trouver à qui parler de mes peines , et je dois les cacher surtout à ta mère. Un mot de lettre de ta part aurait calmé toutes mes sollicitudes, et ton silence les augmente.

J'ai couché la nuit de ton départ seul dans ma maison, Catherine étant allée reposer chez, sa mère, malade de la fièvre. Hier, après dîner, je suis rentré chez moi et me suis couché de bonne heure, sans souper. J'attends de tes nouvelles à l'arrivée des voitures : s'il en arrive , je t'y ferai réponse. Celle-ci partira à tout événement aujourd'hui, pour te réitérer les assurances de ma tendre et constante amitié ; sois l'interprète de mes sentimens auprès de ton père et de ma chère enfant : embrasse-les tous deux pour moi.

Comme je ne doute pas, quoi qu'en ait dit le chirurgien, que ton lait ne t'ait tourmentée dans le voyage, si tu ne peux vaincre sa fougue, n'hésite pas à allaiter ta fille; le remède est auprès de toi, son sevrage n'en sera qu'un peu retardé.

Mon amie , il n'y a qu'un être qui ne nous trompe point, qui seul mérite notre confiance, qui nous donne le bon esprit pour diriger

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notre santé et nos affaires : c'est Dieu. Je le prie de venir à ton secours.

Je t'embrasse de tout mon cœur comme ton cher et meilleur ami, ma chère épouse.

Ton ami ,

De Saint-Pierre.

Mes amitiés à nos amis communs.

A SA PREMIERE FEMME

Ma bonne amie, j'attends ton retour avec impatience, ainsi que celui de ton père. Ton frère Saint-Léger a fait entendre à ta mère que ce qui retardait sa convalescence était le retardement même de ses affaires. A cette occasion, elle m'a parlé de Pacte que ton père a fait signer à tes frères; je lui ai dit que j1avais toujours été disposé à suivre leur exemple sur ce point, doutant que je n'ai jamais eu aucune prétention sur la papeterie , ni sur la succession de personne; que je ne me croyais en aucune manière le droit d'empêcher ton

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