‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 97 sur 119 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

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père de disposer de son bien comme il f entendait ; que je croyais à Saint-Léger , ton frère, des droits de préférence sur la propriété de la papeterie, par les soins qu'il y donnait depuis long-temps; que ton père ne voulait pas faire tort à ses autres enfans; qu'il n'y avait qu'une clause qui me semblait n'avoir pas été prévue : c'est que si ton frère Saint- Léger fait des bàtimens ou autres constructions pendant la jouissance de son bail , il sera fondé à répéter le remboursement de ses avances en argent , tandis qu'il en aura fait la dépense en assignats de peu de valeur, car je suppose qu'à l'époque du remboursement le papier n'aura plus cours. Peut-être a-t-on prévu cet événement dans le bail de la papeterie ; mais il n'en est point question dans l'acte de vente et de cession de propriété.

Communique à ton papa ces réflexions, et assure-le en même temps qu'elles n'ont retardé en rien ma signature, que j'ai offert plusieurs fois à ta mère de la donner ainsi qu'à lui, et qu'elle me parait maintenant disposée à la recevoir et à y ajouter la sienne. Nous ne désirons que le contenlement de ton papa et son rétablissement : j'y ajoute son re-

tour ainsi que le tien et celui de notre chère Virginie. Le ménage va mal depuis ton départ : le chien a mangé le coq, le vent jette bas les pommes , Catherine va en vendange, ne vient que le soir souper et retourne coucher chez elle ; elle m'a prévenu qu^aujourdlmi excepté, elle ne viendrait plus du tout à cause des travaux de sa vigne et de sa maison, sa mère étant malade. Je suis donc tout seul , pensant souvent à toi.

Vendémiaire an IV.

if\8 CORRESPONDANCE

Ton papa, mon amie, a passé une bonne nuit; il me dit qu'il est plus tranquille. Le médecin doit passer cette après-midi, et si la fièvre ne le reprend point comme avant-hier, il changera quelque chose à son régime, afin de le fortifier.

Je n'ai que le temps de t'assurer de mon amitié. Malgré mes courses et mes écritures, mes affaires ne finissent point. Je vais faire aujourd'hui celle que j'ai vers le faubourg Saint-Marceau , ce qui m'engagera à diner chez ton oncle qui m'a invité.

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. l/^Ç)

Tu peux croire que je ferai mon possible pour amener à une réconciliation. Ton papa uni paru n'avoir point de ressentiment contre ta mère; je ne doute pas que, si sa santé se raffermissait, son amitié ancienne ne se réveillât. J'ai toujours soin , en lui parlant de ta mère, de lui parler de toi. Par exemple, je lui dis qu'en l'écrivant tous les jours je fais un grand plaisir à toutes les deux. Je vous accouple tant que je le peux ; puissiez-vous l'être tous d'affection ! Mais , pour mon compte, certaines avances de ma part ne font que rendre certains esprits encore plus revêches. Enfin, mon amie, je croirais avoir bien réussi dans mon voyage si je pouvais rapprocher ce qui ne devait jamais être séparé.

Je vous embrasse tous.

Ton ami,

De Saint-Pierre.

Paris , ce 24 brumaire an IV.

N'oublie pas d'envoyer du pain. Je pourrai fécrire demain le jour de mon retour.

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A SA PREMIERE FEMME

Ce i .5 frimaire .in I\

On s'est trop pressé, mon amie, en décrivant de venir. Ton papa se trouvait mieux ce soir, et il a passé une assez bonne nuit. Il est dans un état à laisser encore long-temps à craindre et à espérer. J'ai débuté bier, étant tête-à-tête avec lui, par lui témoigner le désir ardent que ta mère et toi avaient de le voir, car de son côté il avait commencé par me demander comment on se portail ; mais il n'a

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. l5t

répondu que ces mots à- mes sollicitations: «Si elles viennent ici elles me donneront le coup de la mort.» C'est ce qu'il m'a répété plusieurs fois. Je lui ai dit : « Vous n'avez rien à objecter à votre fille? — La sensibilité, » m'a-t-il dit. C'est la même objection pour sa femme ; car il ne veut que son bonheur, et il veut lui en donner des preuves à son retour à Essonne. Il désire ardemment la campagne. A cette occasion, je lui ai parlé de la procuration de R.... Il m'a dit qu'il avait donné ordre de la faire en mon nom.

Mon amie, il est bien à propos que tu ne viennes pas ici dans ce moment; je reviendrai à la charge pour ta mère, mais je n'espère pas réussir.

Je t'écris à la hâte, car j'attends du monde.

Recommande à Catherine d'enfouir le fumier dans la terre en labourant; c'est une opération essentielle.

Je te prie, pour l'amour de moi et de notre enfant, de prendre soin de ta santé. Je te manderai des nouvelles de l'Institut quand j'en saurai. Les lettres sont mises à la poste; porte-toi bien, conserve avec ta mère la con-

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corde. Deux faibles arbrisseaux se supportent dans les orages et y résistent.

Je vous embrasse toutes les deux de tout mon coeur.

Ton ami ,

De Saint-Pierre.

Il paraît un décret favorable aux propriétaires qui ont affermé; c^est qu'il les autorise à ne pas recevoir leurs rentes jusqu'à nouvel ordre, attendu le discrédit des assignats. J'ai dit cette nouvelle à ton père dans l'espérance de lui faire plaisir; de toutes façons ce décret sera utile à ceux qui ont affermé leurs propriétés.

îsTO 25.

Plus nous perdons d'amis , plus nous devons resserrer les liens de l'amitié avec ceux qui nous restent. Tu n'as pas perdu ton père , mon amie , puisque mon âge , ma qualité d'époux , et la tendre affection que je te porte m'en donnent les fonctions auprès de toi. Mais nous avons tous un père commun, du sein duquel nous sortons et où nous rentrons. C'est celui-là que nous devons invoquer dans nos malheurs; c'est pour obéir à ses lois , que nous devons nous rapprocher non-seulement de nos amis , mais de nos ennemis même, qui après tout sont nos frères.

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D'après ces sentimens , je me suis réuni autant qu'il était en moi à tes frères , en leur recommandant une concorde mutuelle; ils ont paru partager mes sentimens*, j'espère qu'ils s'étendront à toute la famille. L'état de ta mère m'inquiète et pour elle et pour toi; donne-moi des nouvelles de sa santé et de la tienne. Calme ses regrets , en l'assurant que c'est la crainte de sa sensibilité qui a empêché ton père de la voir

An IV.

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Il faut, mon amie, tirer parti de ses ennemis pour se rendre meilleur. Leur malveillance nous perfectionne, en ce qu'elle surveille nos défauts. Quand nos ennemis sont nos parens , ils nous sont encore plus utiles, car nous devons croire que nous tenons d'eux par les qualités du tempérament. Il faut donc songer en cela à se réformer soi-même, et espérer que nous pourrons les réformer par notre exemple. Il y aurait de quoi faire sur ce texte un beau discours de morale, dont tu n'as pas besoin.

J'attends le retour de ta mère pour retourner avec elle : ainsi accélère son départ si tu veux me revoir bientôt ; c'est un désir qui s'accroît en moi de jour en jour. Je n'aime point les assemblées. Cependant j'ai ici des amis; chaque jour m'en présente de nouveaux. On m'écrit des lettres anonymes pour me dire les choses les plus flatteuses; cette bienveillance publique me console des peines domestiques , et une de mes joies est de penser qu'elle me survivra, et que plus durable et plus douce que la fortune, elle protégera un jour ma femme et mes enfans. Tâchons donc de la mériter par notre conduite envers nos ennemis euxmêmes. Je t'embrasse de tout mon cœur dans l'espérance de te voir bientôt.

Ton ami,

De Saint-Pierre.

DR BKRNAKDIX DE SAINT-PIERRK. i'JJ

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A SA PREMIERE FEMME

Quand j'ai le loisir de chercher un moment; de recréation, je t'écris, ma chère Pénélope; ton Ulysse est errant au milieu des affaires litigieuses et des hommes insidieux. Malgré les avances que j'ai faites pour me rapprocher de tes frères, ils s'éloignent de plus en plus de moi. Ils paraissent dévoués aux intérêts de celui qui, depuis long-temps, s'est déclaré mon ennemi. Ta cousine Ternois et ensuite ton frère l'imprimeur les ont rassemblés à dîner sans m'y inviter. Tl semble qu'ils ne me comptent pas dans In famille. Leur conduite

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me fait rire; mais elle m'apprend que j'ai fait une imprudence en prenant pour fondé de procuration , le citoyen Prosper qu'ils ont chargé de leurs intérêts, à l'exception de l'aîné qui en a de différens. J'avais sacrifié les nôtres à l'esprit de conciliation. Quoi qu'il en soit, ma procuration ne peut servir que pour l'inventaire, car il sera nécessaire que je te donne une autorisation pour que tu m'envoies ta procuration lorsqu'il s'agira des partages. Mais nous aurons 1 e temps d1 y penser et de choisir un homme qui mérite notre confiance. Nous en parlerons à Essonne où je compte te revoir le plus tôt que je pourrai. Ta mère se porte bien, elle est fort contente de la conduite de l'imprimeur. Je la maintiens dans ces sentimens, car ce n'est qu'à toi que je fais part dues miens , et seulement pour te rendre compte de mes observations et de nos affaires. Je ne te parlerai pas de celles de l'Institut qui s'organise lentement; quand j'aurai donné ma voi\ pour nos correspondais, ce qui arrivera le 7 , je songerai à revenir auprès de toi m'occupei du grand travail dont tu es ma plus agréable distraction.

Les affaires générales ne m'empêchent pas

de m'occuper des tiennes. J'ai retiré ta montre de chez Fillon, auquel j'ai payé 100 francs de raccommodage. La couturière a fait remettre chez moi ta robe noire et ta robe chinée. Ta tante Charpentier m'a donné pour toi deux paires de semelles pour notre Virginie ; elle doit m'apporter ta bague. J'acquitterai tous ces frais , et si je trouve une occasion plus prochaine que celle de mon retour, je satisferai à tes désirs ; de ton côté remplis les miens, ma petite Pénélope, en me donnant de tes chères nouvelles. Je n'en ai point encore reçu. Adieu, je t'embrasse de tout mon cœur.

Ton ami,

De Saint-Pierre.

Paris , ce \ nivôse an IV.

Je t'ai acheté quelques morceaux d'une terre excellente pour savonner les tabliers.

j6o correspondance

A SA PREMIERE FEMME

Ta mère est fort inquiète de ta santé et de celle de notre enfant. Elle trouve étrange que tu ne répondes pas. En effet, voilà le huitième jour que je suis parti, la troisième fois que je t'écris : il n'y a que sept lieues de distance, et je n'ai pas encore de tes nouvelles. Je t'excuse sur la négligence de la poste et les mauvais chemins qui ne permettent pas au facteur de se charger d'une seule lettre. Il attend quelquefois qu'il y en ait plusieurs pour se mettre en route. Oui, mon amie, je te crois trop attachée à tes devoirs pour oublier ton

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mari. Il n'y a point d'idée que je n'adopte plutôt que celle de ton indifférence.

Cependant, mon amie, si tu étais malade , fais-moi donner de tes nouvelles par Elisabeth. Mes affaires n'étant pas près de finir, j'accélérerai mon départ de quelques jours. Mets -toi à ma place, et agis à mon égard comme tu voudrais que j'agisse envers toi.

La levée des scellés et l'inventaire qui devaient avoir lieu il y a quelques jours, sont remis à aujourd'hui. J'attends les fondés de procuration, le notaire et le juge- de-paix. Demain nous procéderons, à l'Institut, à la nomination de nos correspondans. Ces points principaux remplis, je songerai à me rendre auprès de toi , quoique plusieurs affaires importantes dussent me retenir encore à Paris. En attendant le plaisir de t'embrasser , je te recommande à celui qui t'a donné à moi pour être le centre de mon bonbeur, et je le prie de me faire coopérer au tien par tous les moyens qui sont en mon pouvoir. Adieu ; vis contente et heureuse. Ton meilleur ami,

De Saint-Pierre.

Paris , ce G nivosc an IV.

A SA PREMIERE FEMME

Je t'envoie, ma bonne amie, plusieurs articles des emplettes que j'ai faites :

Un charriot,avec son timon démonté , pour Virginie.

Un rouleau de sept aunes et demie de molleton, à 6 livres Faune.

Ce rouleau renferme dix aunes de nankin de Rouen; plus, une robe de taffetas des Indes : en to.ut trois articles.

Il y a en outre un fichu brodé pour toi , et un fichu pour Elisabeth. Si tu n'es pas contente de ces objets, tu me les renverras, et

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on les échangera pour d'autres. Il y a aussi de la toile en échantillon. Si la qualité te convient, tu me demanderas la quantité dont tu as besoin. Il y a dans ce même panier un paquet de bas , un autre paquet de mouchoirs de poche, une poupée pour Virginie, une lampe d'étain, et du pain à cacheter dans un autre : en tout quatre articles, J'y ai mis aussi des figures des Etudes , avec quelques livres , tant brochés qu'en feuilles.

La seconde caisse renferme un chapeau pour toi et un pour moi. Si tu n'es pas contente du chapeau, tu le renverras, et la chapelière, la citoyenne Petit-Jean , qui m'assure qu'il est à la dernière mode , t'en renverra un autre. Aie soin de me renvoyer la caisse par l'occasion la plus prochaine, car elle est ati chapelier.

Enfin , un panier contenant six bouteilles d'eau-de-vie, six livres de cassonade, six pots de confitures, deux livres de chocolat , etc.

Je t'envoie la clef de ma chambre et de mon secrétaire, où tu prendras douze louis que tu renfermeras, bien enveloppés et empaillés, dans la caisse du chapelier , avec des pommes dont je voudrais faire quelque petit cadeau.

l64 CORRESPONDANCE

Ces douze louis serviront à payer mes dettes , ayant employé déjà près de vingt louis, tant pour nos emplettes communes , qu'à renouveler ma garde-robe que je t'enverrai par la même occasion, si on me livre mes habits aujourd'hui. Si tu veux acheter de la toile , tu prendras seize louis au lieu de douze. J'ai encore à acheter différentes choses , et à payer des dettes.

Urgent. — N'oublie pas, ma bonne amie, de faire arroser abondamment l'oranger et de le faire mettre sur le balcon au soleil. Tu garderas mes clefs jusqu'à mon retour qui aura lieu lorsque j'aurai reçu l'argent dont j'ai besoin pour payer nos dettes.

Urgent. — Donne six livres au jardinier Rigault et recommande-lui de planter des choux d'hiver dans tous les endroits du jardin où il y a de la place. Sans cette précaution nous en manquerons cet hiver. Il en est de même du céleri; il y a urgence, car notre jardin est tardif.

Adieu, mon amie, je t'écris à la hâte, tu trouveras plus d'articles que je ne t'en ai annoncé. Mais je suis accablé de courses et de

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fatigues. On me donne de bonnes paroles, mais je leur préfère celles dont tu te sers pour nvexprimer ton amitié. Je t'embrasse ainsi que nos chers enfans.

Ton bon mari ,

De Saint-Pierre.

Paris, ce 11 thermidor an IV.

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A SA PREMIERE FEMME

Je suis inquiet de ta santé, mon amie ; nous voici au 18 , il y a huit jours que je n'ai reçu de tes lettres. Tu ne m'as point mandé la réception de plusieurs de tes commissions, et tu ne m'as point envoyé l'argent dont j'ai le plus pressant besoin pour en acquitter une partie. Tu me mets dans un grand embarras. Peutêtre l'argent est-il aux messageries. JV passerai aujourd'hui.

Si tu ne me tires pas d'inquiétude d'ici à demain, je partirai le jour delà décade, laissant plusieurs affaires imparfaites qui m'obli-

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geront de revenir sur-le-champ. Au reste, j'ai accepté les offres de ton frère Saint-Léger et nous avons passé un acte que tu dois ratifier. J'ai eu pour but de terminer des affaires qui n'avaient point de fin; de rapprocher les esprits de la concorde en ôtant les sujets d'intérêt qui les divisaient ; enfin , d'avoir à ma disposition une quantité suffisante de papier pour faire l'édition de mon nouvel ouvrage et une belle édition de mes Etudes. Ce sera là la principale portion du patrimoine de nos enfans, et, si elle se débite, nous la réaliserons en quelque partie de terre. En attendant , il en résultera de l'aisance pour eux et pour nous. Je viens de choisir des libraires fidèles pour remettre mes Etudes en vente. Je t'en dirai davantage lorsque j'aurai le plaisir de t'embrasser. Adieu, ma chère amie, ne diffère pas un moment de me tirer d'inquiétude.

De Saint-Pierre.

Paris, ce 18 thermidor an IV.

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A SA PREMIERE FEMME

Il règne ici, ma tendre amie, une petite vérole fort dangereuse. Le petit Vander vient de l'avoir; la nièce de Louison vient d'en mourir à onze ans, ainsi qu'un père de famille de sa connaissance qui l'a prise de ses enfans qui en sont réchappes. Pour moi , je ne crains point de paraître dans l'autre monde avec la peau tavelée de points rouges comme ta robe de linon; mais je verrais avec bien de l'inquiétude nos chers enfans respirer un air si corrompu. Rien ne t'oblige de revenir à Paris pendant les chaleurs. Attends que les

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. J fit)

vents du nord aient rafraîchi l'atmosphère. J'irai te revoir aux vendanges , c'est-àdire un mois plus tôt que je ne me Tétais proposé.

Au reste, je m'en rapporte entièrement à ta prudence maternelle, ainsi qu'à celle de ta bonne maman. On ne voit dans le quartier de Montmartre que des enterremens de petits enfans emportés par cette cruelle maladie. Embrasse pour moi tes tendres nourrissons ; préserve , tant que tu le pourras , notre Virginie de toute nourriture animale, dont les sucs augmentent l'alkalescence et la putréfaction des humeurs. Les inoculateurs , tu le sais, préparent les enfans à l'inoculation par trois semaines de régime végétal. Tu peux lui donner de temps en temps un verre d'orgeat et en faire usage pour toi-même. Il est bon pour la poitrine puisqu'il est fait d'amandes douces, et il calme l'effervescence du sang encore mieux que la bierre que tu bois.

Je suis bien fâché d'avoir oublié les deux rouleaux dont j'imagine que tu ne feras point d'usage. Mon rhume me fatigue toujours et ma mélancolie ne me quitte point. Je ne suis heureux que dans la solitude en pensant aux

moyens de te rendre heureuse; mais il y en a peu en mon pouvoir.

Je pense que tu auras tout le temps de chercher une bonne. Embrasse pour moi ta maman , ta cousine et nos chers enfans.

Ton bon et sincère ami,

De Saint-Pierre.

Ce i3 thermidor an VI.

DF. BEKNARDJN DE SAINT-P1ERRK . 17!

A SA PREMIERE FEMME

Ce i5 fructidor an VI.

Les enfans abondent en acides, me disait Fautre jour un habile médecin. Il ne leur faut donc point de limonade pour les guérir du rhume comme à nous. Il ne leur faut point de vésicatoire, c1 est les faire souffrir de trop bonne heure. Il faut purger Virginie ; et, afin qu'elle ne s'en aperçoive pas , donne-lui dix à douze grains de jalap dans un lait de poule, elle les prendra sans répugnance et s'en trouvera bien.

lj'l CORRESPONDANCE

Tu peux Tessayer, ma bonne amie; mais j'espère encore plus la guérison de sa toux du temps et surtout du régime. Louison prétend que le lait de vache donne le matin à jeun , sans être passe \ tout chaux et tout écumeux , est souverain pour la toux des enfans. Elle le défend le soir.

Je sais par expérience que des haricots blancs, dans lesquels on a fait cuire une gousse d'ail , guérissent à la longue les toux les plus opiniâtres. On peut en faire manger fréquemment à notre Virginie. (Test d'ailleurs un bon aliment.

Je ne doute pas que les fruits bien mûrs, et surtout les raisins , lorsqu'ils ne sont pas acides , ne soient excellens pour la poitrine.

Essaie donc une purgation et ce régime. Si elle a des boutons c'est un bon signe , l'humeur se porte à la peau. Il faut favoriser cette transpiration avec un peu d'eau de bourrache, dont on peut couper son lait dans la journée; lui donner le soir une cuillerée à café de sirop de coquelicot.

On peut aussi la purger avec du sirop de fleurs de pêcher qui est agréable.

Un peu de chocolat de temps ru temps

Jui ferait du bien. Surtout point de froid ni d'humidité.

Mon rhume est guéri à peu près , grâces à Dieu. Tu comptes donc , ma bonne amie , passer les vendanges à la campagne ? Certes je t'irai voir. Je sens que tu me manques souvent.

Tu me marqueras précisément le jour où Ton commencera à vendanger; car je voudrais, en passant une neuvaine avec toi, me trouver ici le 1er vendémiaire. Puissé-je te retrouver en bonne santé et contribuer à t'y maintenir, pauvre petite mère de famille , toujours occupée de tes enfans! Je t'embrasse de tout mon cœur. Tu ne me dis rien de notre Paul. Je ne saurais aller dans les promenades que je n'entende de tous côtés : « Ne courez pas , Virginie ! allons un peu plus vite , Virginie ! attends, attends, Virginie !» Il me semble que la génération future , du moins pour les filles, sera ma famille. Les Paul ne sont pas si communs. Je pense que ton cœur maternel sera souvent ému de ces douces appellations. Louison m'a dit que tous ces noms de Virginie venaient d'une chanson qu'on avait chantée il y a quatre ans. Je ne lui ai rien répondu ,

Ij4 CORRESPONDANCE

sachant que nul n'est prophète dans son pays.

Ton ami ,

De Saint-Pierre.

J'ai reçu ta lettre hier. Embrasse ta mère et nos enfans.

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. ij5

A SA PREMIERE FEMME

Je suis bien inquiet , ma bonne amie , de ne pas recevoir de tes nouvelles. Je comptais en aller chercher moi-même le il\ de ce mois , mais j'ai un rendez-vous pour les affaires de la succession. En partant le 25, il me faut être de retour ici le 27. J'aime mieux différer jusqu'au 28, afin de passer plusieurs jours de suite auprès de toi. Fais-moi donc, en attendant, un petit mot de réponse.

Embrasse pour moi ta bonne mère dont je partage bien toutes les sollicitudes. Je n'ai pas besoin de te recommander nos enfans.

Notre Virginie est-elle bien obéissante? Je lui apporterai une poupée qui m'a été donnée pour elle. Je la lui remettrai si elle a été sage. Mais comment ne le serait-elle pas ? elle sent qu'elle est maintenant pour toi une de tes plus chères consolations.

Henriette va s'occuper du soin de te préparer des haricots pour l'hiver.

Ma chère amie, mets toute ta confiance en Dieu. Il est le grand médecin de la vie, puisque c'est lui qui nous la donne. Il aura pitié des souffrances d'une aussi bonne mère que toi , si nécessaire à tes enfans que tu élèves avec tant de soin. Il aura pitié de moi, ma tendre compagne , la couronne de roses de mes cheveux gris. Il te conservera pour de meilleurs jours. Tout le monde ici prend part à ta santé. La bonne Henriette me prie de te présenter ses respects. Sois bien tranquille du côté de l'esprit. Le corps se porte mieux quand l'a me est en repos. Je t'embrasse de tout mon cœur, ma chère et tendre amie; je suis pour toujours ton tendre et fidèle mari ,

De Saint-Pierre.

Paris, ce 21 fructidor1 an VIII.

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