‹ Correspondance. Publiée par Valentine de LamartineChapitre 10 sur 16 · IV · texte numérisé non relu

IV

DCCCXXXII

A monsieur de Champvans

Mâcoo,

Paris, 26 mai 1844.

Mon cher ami,

J'ai prié M. de Latour de vous dire avec détail de pencher pour l'intervention souveraine de la France à Saint- Domingue. La France n'a jamais perdu sa propriété ; le traité était un rachat : les conditions n'en étant pas accomplies, nous sommes légitimes. Mais ajoutez que, tant que nous n'aurons pas émancipé nos noirs, notre souveraineté d'Haïti est impossible. Les noirs, au nombre de 300,000, voudront bien être sujets jamais esclaves d'un pays qui garde des esclaves.

Montrez cette difficulté énorme que la France s'attire par sa paresse et son égoïsme à émanciper. Si nous avions émancipé nos colonies, Haïti aujourd'hui tombait dans nos mains. Les Anglais l'ont fait, eux, et voilà pourquoi ils ont plus d'influence que nous à Haïti. Concluez ainsi :

1° Émancipation de l'esclavage dans nos colonies ;

2° Reprise de nos droits et influence à Haïti.

Conquérir sans avoir émancipé, ce serait un massacre de 300 mille hommes !

Adieu, tout va bien. Ma séparation de la coalition et de la fausse opposition qui paraissait m'avoir diminué, il y a deux mois, m'a grandi universellement aujourd'hui dans l'opinion. Le public est trùs à moi, chaque jour tics propositions. Je crois que le journal aura lieu. J'ai donné ma parole de m'abstenir de tout engagement, un mois.

Des compagnies de libraires me font aussi des offres trùs belles pour les Girondins et mes œuvres.

ANNÉE 18i4. 179

Ces deux combinaisons réunies me liquideraient presque. Je m'ennuie à mourir, j'attends le chemin de fer. Il est assiégé d'intrigues. J'y ai plus de mal qu'à toute la politique. (Ceci entre nous), je soutiendrai l'amendement, etc., mais, si cela tarde^ je perds courage et partirai.

Votre campagne est admirablement conduite et serrée sur les chemins de fer. Continuez.

DCCCXXXIII

A monsieur Rolland

Màcou.

Paris, 2* mai 1844.

Monsieur et ami,

Je suis bien touché des sentiments toujours affectueux que vous me témoignez. Je vous les rends avec toutes les espérances qui s'attachent à votre jeunesse et à votre talent.

Je m'use sur les chemins de fer. On me donnerait un tronçon à moi tout seul que je ne recommencerais pas.

J'ai de vives inquiétudes. Voilà six semaines que je plaide à huis clos. Je plaiderai de mon mieux à la tribune. La victoire là est aux boules plus qu'au bon sens.

Adieu et mille amitiés à vous et à M. de Champvans. J'ai écrit un mot à Champvans sur Haïti.

Il a divinement deviné le tour à prendre, hardi et délicat, sur la brochure thiériète dont le prince de Joinville semble l'éditeur. Dites-le-lui, et macle !

DCGGXXXIV

A monsieur Dubois

A Saint-Laurent, près Cluny.

Paris, 1844.

Un mot seulement. Je ne réponds qu'à l'amitié et à la haute politique.

Vous voyez juste et loin. C'est là ma pensée : il faut se différencier, sans passer à l'ennemi, des hommes qui se font ennemis d'eux-mêmes. Il est à croire, comme je vous l'ai dit cent fois, que j'aurai plusieurs campagnes à faire avec une opposition nouvelle et à séparer le bon du mauvais libéralisme. Revenir à 89 et aux grands principes sans s'embourber dans l'anarchique impuissance des révolutionnaires de forme et de passion, procéder de Fénelon et de Mirabeau et non de la petite révolution de trois jours, voilà ce que le temps nous commande.

Je m'attends à être méconnu à droite, comme j'ai été méconnu à gauche, mais peu importe ! j'ai maintenant des forces extérieures au Parlement, toujours plus grandes et plus fanatiques. Je ne suffis pas aux audiences, aux adresses, aux offres de concours passionnées. Preuve que je touche la fibre où elle devient sensible.

Adieu. Je n'ai qu'un moment, je cours aux chemins de fer auxquels je me suis dévoué cette année pour forcer l'opposition à en permettre, et encore !

A revoir dans quinze jours. J'irai quinze jours à Monceau.

Amitiés à nos amis de Cluny, MM. Ochier, Gacon, Jars, etc., etc.

DGCGXXXV

A monsieur de Champvans

Mâcon.

Paris, 29 mai 1844.

Je n'écris pas, mon cher ami, parce que je suis absorbé, de huit heures à six heures, au chemin de fer. Je pense que c'est notre seule affaire, et qu'il faut faire le Bien public avec des journaux. Il n'y a pas de jours où vous ne trouviez, suivant moi, dans la presse périodique une gerbe superbe pour le lecteur. Les dogmes les ennuient, les opinions de Mâcon les intéressent peu : il faut prendre le feu où il est (à Paris) et amuser le tapis.

N'ayez pas peur de la gérance de l'écrivain éminent dont vous me parlez. Je connais le danger, dormez en paix sur ceci.

Ce n'est ni la Nation, ni la Patrie dont il s'agit. J'y ai retenu cinq ou six mille francs fixes pour vous. Vous me suppléeriez comme chef d'état-major. Nous enverrions un chef au Bien public. Dans un mois cela se décide.

L'ennui me ronge et m'anéantit. Le chemin de fer boîte, rien n'avance, tout est piège.

Quant au prince et à son pamphlet, peu importe ce que vous aurez dit.

Ce n'est pas un compérage, c'est une Fronde tentée contre son père et le régent futur, une gaminerie. L'opposition, réduite à se rouler aux pieds des princes, fait semblant d'en être fière. Cela n'a aucune portée; c'est un symptôme des factions de famille qui s'élèveraient dans la Cour si le chef manquait, une Fronde future, avec le peuple, les républicains, les légitimistes, le Parlement et

l'armée y prenant les vrais rôles après les petits princes qui auraient dessiné la pièce. L'homme n'a nulle valeur, dit-on. La famille est dans le désespoir. Vous pouvez toucher tout cela, mais bien légèrement.

Adieu et à revoir.

Rendez le journal intéressant par des articles, des faits, etc., pris dans les journaux. Je vous répète que l'abonné veut son plaisir avant tout. Effacez toujours mon nom et mon éloge de tout cela. Vous avez mille fois raison, on ne peut pas corriger ce défaut.

DCCCXXXVI

A monsieur de Champvans

Mâcon.

Paris, 31 mai 1844.

Mon cher Champvans,

On dépose aujourd'hui le rapport (1). Dites que cette grande affaire qui nous a pris deux mois d'études et de discussions est entièrement résolue en notre faveur par la commission. La commission adopte la ligne de l'Yonne, le prolongement de Ghâlon à Lyon, enfin la rive droite de la Saône et Mâcon.

Adieu. Il paraît que le journal se fera. Il dépend entièrement de moi. Je n'hésite plus guère.

Nous causerons de ce qui vous concerne. J'ai réservé une situation de cinq mille francs pour vous.

A revoir.

Votre procès m'inquiète. Où en ôtes-vous?

(1) Sur le chemin de fer de Paris a. Lyou.

DCGGXXXVII A monsieur de Champvans

Paris, 10 juin 1844.

Mon cher ami,

1° Votre article Laffitte est un chef-d'œuvre de justesse et de vigueur.

2° Je ne pense en rien à substituer un rédacteur à votre journal qui n'est pas mien, qu'en cas où MM. Rolland, Dubief et vous, vous n'en voudriez pas. Je suis ravi qu'il soit en si bonnes mains, Dieu préserve que j'y touche !

Arrangez le procès.

La situation que je vous réserve, en cas de journal ici, est celle que je vous ai dite : major général, alter ego, sous-directeur en mon absence, et o ou 6,000 francs. Aujourd'hui j'attends des rendez-vous à ce sujet. Ils n'ont pas l'argent que je veux- encore, 700,000 francs. Mais, si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera dans six mois — la presse et le feu y sont.

Je suis encore en pourparlers pour mes œuvres générales aujourd'hui. Si je ne conclus rien, je prépare. — Le tout paiera mes dettes à peu près.

Rien de nouveau ici. Je me tais systématiquement à la Chambre longtemps.

Le chemin de fer est au hasard de la discussion.

DCCCXXXVIÏI

A monsieur de Champvans Mâcon.

Paris, 20 juin 1844.

Victoire à Mâcon, mon cher ami ! Le prolongement- a passé hier à la Chambre. L'amendement de Châlon, de MM. de Thiars, de Varennes, etc., a été rejeté sur quelques paroles de moi (1), paroles, hélas ! trop courtes. Mais la Chambre était pressée, frémissante, indécise. J'ai pensé qu'il était prudent de renoncer à un discours pour sauver un chemin et de me borner à enlever par peu de mots. Cela a été fait heureusement et vivement.

Faites insérer au journal, et envoyez aux électeurs (vingt-cinq pour moi), gardez-les-moi.

Nous allons continuer. Mais notre affaire à nous est faite.

Voici le Moniteur. Adieu et amitiés.

DCCCXXXIX

A monsieur de Champvans

Paris, 23 juin 1844.

Mon cher ami, Mâcon marche de succès en succès. Hier nous avons remporté la réserve du percement du mont Affrique, qui

(1) Sur le chemin de fer de Paris à Lyon (premier discours). Séance du 19 juin 1844. V. La France parlementaire^ t.. JV, p. G5.

laisserait Dijon de côté, à 52 kilomètres, et mettrait Mâcon à une heure ou une heure et demie plus près de Paris.

J'ai parlé de mon mieux (1), mais sans attaquer trop Dijon, voulant maintenir la loi de 1841 contre Berryer et faire l'année prochaine décider le percement et l'abréviation en notre faveur. Citez le Siècle, le Courrier et la Presse. Mâcon sera content, j'espère, ses affaires se font.

Aujourd'hui je défendrai la commission et les compagnies dans la mesure de la pose des rails. Sans cela nous périssons, point de chemins; et la transaction est bonne. Voilà Mâcon qui reçoit trente millions de travaux sur son littoral et les salaires d'un chemin plus court que par Dijon et deux millions d'administration entre Ghâlon et Lyon.

Mâcon sera la couchée entre Paris et Marseille, beaucoup de personnes, craignant la nuit, s'arrêteront à Mâcon avant Lyon.

Citez, comme ayant très bien parlé, Mauguin, Berryer et Vatout.

C'est le seul point sur lequel je fusse en désaccord avec la commission. La Chambre m'a donné raison. Dites-le.

Adieu. Le temps me dure. Je passe la matinée à la commission et la journée à mon banc. Je ne parle pas beaucoup pour ne pas blesser le rapporteur, mais je réussis parce qu'il s'agit non de parler à la tribune mais de réussir pour Mâcon. Soyez sûr que les propriétés dans cinq ans y vaudront un dixième au moins de plus.

Voici mon speech corrigé. Imprimez-le au journal seulement. Envoyez le journal contenant le discours aux électeurs des deux collèges (à mes frais). Gardez-moi vingt-cinq épreuves en pages.

A demain.

(1) Sur le chemin de fer de Paris à Lyon (deuxième discours). Séance du 21 juin 1844. V. La France parlementaire, t. IV, p. 70.

DCGGXL

A monsieur de Champvans

Mâcon.

Dimanche, 24 juin 1844.

Malheur ! malheur ! malheur ! sur Mâcon, sur moi, sur les chemins de fer, sur la France ! Plus de chemin de fer ! Notre loi a été hier tuée par une voix. Le complot de Thiers, Berryer, de tous les intrigants de la Chambre, pour détruire ce qu'ils avaient fait en 1838 et en 1840, a triomphé. C'est le jour des palinodies victorieuses. Paris est consterné. La loi, dit-on, est retirée.

Je suis convoqué à 10 heures pour cela.

J'ai parlé hier (1), et, malgré le silence affecté des journaux, très énergiquement et, selon la Chambre, très bien. Vous verrez le Moniteur que je n'ai pas encore et que je vous enverrai ce soir ou demain.

Faites imprimer ce grand discours à mille pour tous les électeurs des deux cantons, plus au journal. Il faut que cette protestation demeure contre la versatilité et l'absurdité des journaux et de la Chambre.

Je ne sais pas si le ministre des travaux publics a été bien sincère. La moitié de la majorité et de toutes les gauches ont voté pour l'amendement. Cela est suspect.

Quoi qu'il en soit, nous sommes renversés et perdus à jamais comme chemin de fer. Bien n'est possible avec un pareil peuple.

La Chambre ne m'en veut pas, au contraire, pour avoir parlé contre. Tout le monde a senti ma position et m'a

(1) Sur le chemin de fer de Paris h Lyon (troisième discours). Séance du 23 juin 1844. V. La France parlementaire, t. IV, p. 77.

dit que c'était un de mes forts discours. Mais ils sont fous.

Aujourd'hui ils sont au désespoir.

Adieu. Il n'y a plus rien à faire ici.

Criez à l'impuissance et à la ruine universelle. État, compagnie, pays, tout est de niveau dans le désastre.

P. -S. Le journal est ajourné à quatre mois, faute de 300,000 francs. J'en suis bien aise. Je partirai dans huit jours, j'espère, éreinté, battu et enchanté, mais je pleure les chemins de fer. Nous avons si bien mené les intérêts de Mâcon ! A revoir.

DGCGXLI

A monsieur de Champvans Mâcon.

Paris, 25 juin 1844.

Nous avions rallié toutes nos forces, hier, et repris la victoire. Notre chemin est sauvé.

Je vous fermerai cette lettre à la Chambre, au moment du vote de la loi qui m'inquiète encore.

Le chemin coûtera 180 millions. Mâcon et ses alentours y seront pour 28 millions dépensés dans l'arrondissement et environ 2 millions par an, entretien et service. C'est une mine d'or pour le pays. Je pars après demain. Jamais affaire ne m'a coûté plus d'ennui, de temps, de négociations et de fatigues. Je n'y rentrerais pas pour un empire.

En politique rien que l'intrigue de Thiers, la faiblesse de M. Barrot, l'opposition entièrement perdue, sans ressort et sans ressource, s'amusant à se faire sciemment trahir. Je reste seul et impassible. Sachez tout cela pour diriger en conséquence, sans faiblesse comme sans humeur et sans violence. Le temps sera longtemps mauvais.

La révolution rétrograde d'un siècle. Roj^auté, clergé, religion dominante et monarchie platement dynastique, tout cela déborde ou débordera de plus en plus. On y mettra seulement une couche d'impérialisme pour chauviniser les apparences.

Jamais temps ne fut meilleur pour fonder une presse périodique portant la lumière et la honte sur tout le gâchis national. Mais les capitaux manquent. L'affaire du journal, toute prête, est arrêtée, faute de deux ou trois cent mille francs. Ils prétendent les avoir clans trois mois. Je n'en sais rien.

Quant à moi, je ne puis rien seul, et je vais travaillera préparer les matériaux de mon grand contrat littéraire qui sera signé, je pense, au commencement de l'année prochaine.

Adieu et à revoir bientôt.

La Chambre a voté notre chemin. Triomphe ! Je ne le sais pas, mais je l'affirme. Je n'ai vu que du blanc dans l'urne. »

DGGGXLII

Au marquis de la Grange

Député.

Monceau, 8 juillet 1844.

Mon cher ami, bienvenue a été votre lettre. Elle m'explique ces inexplicables mystères de la dotation. Le roi est mal conseillé par sa cassette, et M. Guizot par son portefeuille. Cela fait un effet déplorable. La Chambre a été bien, Lherbette éloquent. Mais ce sont de vilaines occasions de parler, car il faut flétrir.

Je vous plains de respirer l'air de la Chambre. Je hume celui des vignes. Ma femme est à Saint-Point, moi à .Mon-

ceau. Je le quitte demain, je vais la rejoindre. Je travaille déjà tous les matins à mon histoire. Je reçois à l'instant une lettre des libraires contractants qui s'annoncent pour très promptement ; mais je viens de découvrir que j'ai un an de plus avec Gosselin. Cela rompra peut-être l'affaire. J'attends qu'ils soient là pour le leur dire {motus sur ceci, de peur de Gosselin).

Mes vignes sont belles. Je suis en paix et en haleine. Je voudrais que vous fussiez à deux lieues d'ici, j'irais, tous les jours, échanger quelques idées avec vous, quelques sentiments avec madame de la Grange. Nous écririons à l'envi, vous du solide, moi du brillant, elle du touchant. La politique éreintée m'ennuie. Je ne lis plus un journal. Tant que les crises ne surgiront pas, et Dieu les écarte ! je ne me mêlerai pas des tripotages de Thiers, Barrot, Guizot et consorts, je travaillerai comme si j'étais en Chine.

Adieu. Consolez-moi souvent par quelques bonnes lettres ; je n'en ai pas d'autres qui m'intéressent en ce moment. — Et venez en revenant de Bordeaux. Mes électeurs sont partis ravis et reconnaissants pour le chemin de fer. Ils m'ont reçu avec des chants. Depuis je n'entends plus parler d'eux, et j'écoute le vent dans mes marronniers.

Mille tendres et respectueux souvenirs à madame de la Grange. Je lui enverrai des vers après un volume d'histoire ; il faut cuire son pain d'abord. Mes hommages de cœur à M. le duc de la Force.

Amitiés à notre aimable camarade La Haye-Jousselin ; à vous, ce que vous savez depuis vingt ans et ce que chaque année confirme.

i90 CORRESPONDANCE DE LAMARTINE.

DCCCXLIII

A monsieur Dargaud

4, rue Las Cases, Paris.

Saint-Point, 14 juillet 1844.

J'attendais pour vous écrire d'avoir quelque chose à vous dire ; car ce que je sens, vous le savez : profond regret de vous avoir laissé, vif désir de vous retrouver, impatience à vous attendre. Je ne vous aurais même écrit que lundi prochain sans votre lettre. Pourquoi lundi? C'est que samedi le représentant chargé des pouvoirs de la société des Girondins arrive à Saint-Point, pièces en mains, pour signer nos actes.

Je voulais avoir un résultat à vous mander. Je ne sais encore si j'en aurai, car, en préparant mes pièces, j'ai découvert que par un posi-scriptum j'avais donné à Gosselin un an de plus (jusqu'en 1849). Peut-être cela rompra-t-il tout? Peut-être cela se résoudra-t-il en diminution des capitaux? Je vous l'écrirai dimanche. Je n'y mettrai pas de ma faute. Une affaire faite et bien garantie, même à cinquante mille écus de moins, serait encore saisissable par moi en bonne politique. La politique peut trembler, mes dettes ne peuvent pas décroître. Il faut saisir la main qu'on me tend, ne fût-elle pas très longue. Il suffit qu'elle soit solide. J'agirai donc largement;

En attendant j'écris chaque matin des pages nouvelles de mon histoire. Je ferai ainsi toute l'année, nulla dies sine lineâ. Mais vraiment ce sont des lignes.

J'ai eu ici madame de Pierreclos, Ghampvans; à présent M. d'Esgrigny et sa femme, madame de Cessia et ses filles. La vie serait douce s'il faisait beau et si je ne souf-

frais le martyre de notre névralgie, mais elle est recrudescente à briser l'esprit depuis huit jours.

Je ne pense plus à la politique de la rue de Bourgogne. Le monde ne veut pas de moi. Je m'en étonne sans m'en affliger. Notre monde est en nous et nous en Dieu. C'est à lui de faire ce qu'il lui plaît de ses outils : s'il veut qu'ils se rouillent, ou qu'ils taillent du marbre au lieu de pétrir de la boue, hosannah encore !

Adieu. Attachement bien tendre et à jamais de tous.

Dites à Aimé Martin que je ne lui écrirai également que vers lundi, affaire faite ou défaite, pour ne pas lui donner fausse joie, mais que je travaille et que je l'aime de toutes mes forces.

DCCCXLIV

À monsieur Dargaud

4j rue Las Cases, Paris.

Marseille, 6 août 1844.

Mon cher ami,

Votre lettre me va au cœur. Il est doux d'être compris, plus doux d'être aimé ! J'espère que tout ce petit bonheur qui m'arrive rejaillira une fois sur vous aussi.

Nous sommes, ma femme, madame de Gessia, son fils, ses filles et moi, à Marseille. Nous ne pouvons y trouver un logement près des bains de mer. Nous nous décidons à partir par le bateau à vapeur de Naples demain. Nous allons à l'île d'Ischia, dans le golfe de Naples. La il y a mer et à la fois quatorze espèces d'eaux minérales. Nous y résiderons jusqu'à la fin de septembre et ne serons à Monceau qu'en octobre. Demain la vapeur nous emporte. Si j avais prévu cela, je vous aurais dit: Venez. Je vous le

dis encore. Si vous pouvez, arrivez à Marseille, prenez le bateau de Naples. En trois jours vous y êtes. Vous allez à l'ambassade demander où je suis, vous venez et je vous ramène. J'ai mille francs à votre service ici pour cela. Venir ne vous coûtera que 400.

Racontez à Aimé Martin notre pérégrination. J'emporte mes livres, et je vais travailler quarante jours à Iscbia, puis trois mois à Monceau. Mon année sera remplie.

Quant à la politique, il n'y en a point dans la fibre de ce pays ; il n'y a que des intrigants et des tapageurs. Je secoue la poussière de mes pieds pour quelque temps.

Adieu. Écrivez-moi: à M. de Lamartine, à l'ambassade de France à Naples.

DCGCXLV

A monsieur Dargaud

A Paray-le-Monial.

Rome, 29 septembre 1844.

Un seul mot. Il me tardait. Je rerois la vôtre. Vous allez bien, c'est l'essentiel. Merci des détails d'argent. Tenez tout prêt pour mon retour (29 octobre) à Monceau. Vous surtout, venez-y. Installez-vous, si je tardais de deux jours.

Nous partons peur Venise demain. Le voyage a été beau. J'ai travaillé. Je rapporte 100 pages de notes et confidences et quelques-unes d'bistoire.

Je vous écris entre Pelletan, Gbampvans, Cazalès et autres amis.

Adieu, ce n'est que pour vous embrasser.

Un ami de Pelletan porte ce billet.

DGGGXLVI

A monsieur Dargaud A Paray-le-Monial.

Genève, 24 octobre 1844.

Mon cher ami, nous voilà au terme de notre longue odyssée de mille lieues. Nous avons traversé les Alpes du Simplon au milieu des foudres, des vents et des neiges, et nous nous reposons deux jours auprès de nos amis sur les bords du Léman. J'y reprends la plume et la voix, et c'est pour vous appeler vite à Monceau où un gîte chaud et paisible va vous attendre. Nous y serons, si Dieu veut, le 28 à dîner. Venez vite. J'ai fait, dit-on, de bonnes vendanges. J'ai écrit un volume et demi de choses diverses. Je vais travailler deux mois à l'histoire, vous m'inspirerez.

Ghampvans, que j'ai recueilli à Rome et à Venise, est

Tout le monde vous chérit.

Adieu. Nous partons demain.

DCGCXLVII A monsieur le comte de Gircourt

Monceau, 29 octobre 1844.

Monsieur et cher ami,

Votre lettre m'arrive comme le salut de mon foyer au

retour de ma pérégrination. Nul salut ne pouvait m'ètre

de meilleur auspice. Comprendre et aimer sont les deux

grands mots de l'existence: vous aimez et vous com-

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