‹ Correspondance. Publiée par Valentine de LamartineChapitre 11 sur 16 · IV · texte numérisé non relu

IV

prenez ; et il y en a si peu à qui on puisse appliquer ces . deux facultés qu'il faut les conserver quand on les rencontre.

Ce que vous me dites de la Russie est le contre-pied de Gustine. Ce que vous me dites de la France est ce que j'en ai toujours pensé moi-même. Ce que vous me dites de la paix est à la fois ma pensée et ma conscience. Soyez tranquille, je ne la trahirai pas pour la popularité. Ma popularité est en vous et non dans la foule.

Je ne veux vous dire qu'un mot en me levant, afin d'avoir le cœur en paix aussi avec vous, car je ne l'aurais pas si je ne vous avais pas dit combien je vous suis attaché d'intelligence et de sentiment.

Madame de L. se rappelle à madame de Circourt dont nous avons partagé les tristesses et les consolations.

Nous allons assez bien tous. Nous voici pour deux mois enfermés seuls à Monceau. Nous attendons le baron d'Eckstein, que ne pouvons-nous en dire autant de vous !

Adieu et affection.

DCCCXLYI1I A monsieur Emile de Girardin

(Confidentielle.)

Mâcon, 16 novembre.

Me voilà 'de retour, mon cher ami, d'un long et beau voyage. Je vous serre la main en arrivant. Je vous remercie surtout, ainsi que madame de Girardin, de m'avoir donné de temps en temps dans la Presse un signe de vie qui a été toujours un signe d'amitié. J'ai travaillé, et je m'enferme de nouveau deux mois ici pour travailler. Il faut songer à ses affaires pour être capable ensuite de faire celles de son avs.

ANNÉE 1844. 19o

En arrivant, les fondateurs du Bien public qui souffrait de mon abandon m'ont prié de leur prêter une ou deux fois mon nom. Je leur ai écrit hier un long article (1) dont ils doivent m'envoyer l'épreuve demain ou après-demain. Je vous l'enverrai avant qu'il paraisse même ici. Vous verrez si vous pouvez lui prêter une publicité non solidaire, que certes aucun autre journal de Paris et surtout d'opposition ne me donnera. Si vous le faites, vous m'obligerez et vous sauverez le Bien public. Dans ce cas, voici comment je voudrais pour notre situation réciproque qu'il fût introduit dans la Presse. (Ci-joint la note pour précéder l'article.)

Si vous ne jugez pas à propos de le faire, point de mal et n'en parlons plus. Je ne l'enverrai, que vingt-quatre heures après vous l'avoir adressé, à qui que ce soit. Je ne vois même que la Démocratie pacifique à qui il puisse convenir.

L'article a quarante pages de mon écriture, c'est-à-dire environ six colonnes de journal imprimé très gros.

Vous le recevrez jeudi 20, matin, à Paris.

Adieu, amitié, et un mot.

(1) Récapitulation. Sous ce titre M. de Lamartine résumait la ligne politique suivie dans le journal le Bien public pendant l'année écoulée. V. La France parlementaire, t. IV, p. 88.

DGGGXLIX

Au marquis de la Grange Député de la Gironde.

Monceau, 2 janvier 1845.

Cette nouvelle de Villemain me contriste au delà de toute parole, mon bien cher ami. Si des têtes si fortes, si droites, si pleines, faiblissent (1), que sommes-nous donc? Des bulles de gloire; Dieu souffle et nous disparaissons. Je le prie pour ce pauvre Villemain, si bon pour moi; je le prie pour vous, pour moi, pour tous.

Quant à cette poussière d'ambition qu'on balaie dans la salle des conférences, je vous sais bon gré de la fouler aux pieds et de la vomir de vos narines. Je la méprise profondément aussi. Que nous importe que ces vanités s'appellent Thiers, Guizot, Mole, vous ou moi ! Tâchons de nous dévouer aux vérités éternelles et aux idées organiques de notre temps, et ayons pitié du reste. Je suis retenu ici encore peu de jours par mes travaux d'histoire et de fortune. Quel labeur ! Je serai là-bas, mais muet à l'adresse.

Mon bonheur sera de vous revoir, vous et quelques excellents collègues, surnageant sur cette tourbe d'agitations, d'agités et d'agitateurs.

Adieu et amitié.

(1) M. de Lamartine faisait allusion à l'accès de folie que M. Villemain éprouva vers la fin de décembre 1844, et qui le força à donner sa démission. V. à ce propos un article inséré dans le Bien public sur la retraite de M. Villemain. La France parlementaire, t. IV, p. 122.

DGGCL A Béranger

Mon cher et illustre philosophe.

Je viens de lire, sur moi, dans le National, un article qui me semble écrit sous l'inspiration de votre cœur et qui touche vivement le mien. Je ne connais pas M. Marrast, mais je reconnais son style étincelant. Je voudrais qu'il sût le plaisir qu'il m'a fait, non au vain amour-propre du causeur de Chambre, mais au cœur, par ces lignes si bienveillantes. J'ai eu souvent à me plaindre de l'injuste prévention de vos amis sur mes opinions, mais cette faveur exagérée de ce matin compense largement le passé !

Soyez mon interprète. Quand on n'est séparé que par un nom et qu'on est uni par tous les bons désirs de l'esprit et de l'âme pour les progrès de la France et de l'humanité, c'est perdre son temps, sa force et ses peines que de se combattre. Il faut s'aimer et s'entre-aider. Dites-lelui, et recevez tous les sentiments que vous me savez pour vous et que vous me rendez avec tant d'amitié.

DCCGL1

A monsieur de Ghampvans

MâcoD.

22 janvier 1845.

Mon cher ami, Le Bien public, grâce à vous et à M. Gizorme, va à mer-

veille. Il a ici une étonnante renommée. Il n'y a de politique que là.

Voici, de ce matin, un article de la Revue de Blanqui, dont je crois qu'il faut citer le commencement, le milieu, où il touche à moi, à la taxe des pauvres, et l'annonce d'une lettre à nous au post-scriptum.

De la politique ? il n'y en a point, tout est mort et enseveli pour longtemps. Je ne m'en occupe même pas. Je n'ai personne, avec le cœur et les espérances de beaucoup, mais cela se cache ; je vis dans mon cabinet.

Les hommes d'affaires s'y succèdent, et rien ne se termine. Je suis entre un procès, une résiliation et la misère. Habent sua fata. Je crois bien que ce sera longtemps ainsi. Dieu est Dieu, et le malheur a ses prophètes! c'est là la loi de tous les siècles. Il semble combattre pour ses ennemis. Shakspeare a raison, la vie est un conte d'enfant, sans suite et sans dénouement, raconté par un idiot.

Ne vous pressez pas de venir, car vous ne saurez que faire ici en ce moment, si ce n'est pleurer sur Jérusalem. Thiers n'est pas plus populaire ni plus fort que moi à la Chambre. Guizot est abhorré, mais on se vend comme au marché sans cacher la main qui donne ni celle qui reçoit. La France est un encan. L'opposition est en quatre tronçons. Celle de M. Barrot a essayé une réunion : ils étaient quarante ; ils se sont déchirés enlre eux. Bref, rien nulle part que sordide intrigue.

Moi, j'ai beaucoup d'estime, mais pas un adhérent.

Voilà le bulletin du Waterloo politique. Mais à Waterloo le sang français coulait ; ici c'est l'honneur qui coule par tous les pores. Il y a trois siècles qu'il y a eu une révolution française, personne ne s'en souvient.

DCCCLII

A monsieur Rolland

M à cou.

Paris, 2:> avril 1845.

Monsieur, Je vous sais bon gré de me tenir au courant de tout ce qui pourrait troubler la bonne harmonie de nos affaires locales. J'agirai, si on a recours à mon intervention officieuse, dans un esprit de conciliation e1 do paix.

Dites, je vous prie, à M. Bègue que la lettre qu'il m'a fait l'honneur de m'écrire a été égarée quelques jours dans un déménagement de cabinet et de papiers, nécessité par une immense soirée de douze cents personnes que j'ai eue samedi, et que je lui répondrai dès que les papiers et les lettres seront retrouvés et remis en ordre.

Je suis heureux de l'accord de sentiment qui existe maintenant entre nous sur les fortifications de Paris. Je reste pour les combattre encore quelques jours.

Vous aurez demain un grand et ennuyeux discours sur les rentes qui a été bien accueilli par la Chambre (1). C'est une immense question sur laquelle le pays doit revenir. C'est une injustice et une folie. Je ne parle que du o 0/0, car les autres rentes sont remboursables sans contestation. L'opinion dans les départements sera contre moi à cet égard, parce qu'elle ne comprend pas les finances, mais elle reviendra enfin.

Mille amitiés, mes respects à madame Rolland. Champvans n'a pas encore eu l'heure de m'expliquer la querelle des pompiers.

(1) Sur la conversion des rentes. Séance du 21 avril 1845. V. La France parlementaire, t. IV, p. 137.

DGCCLI1I

A monsieur Dargaud

4, rue Las Cases, Paris.

Monceau, samedi 24 mai 1S4Ô.

Je ne vous écris qu'un mot aujourd'hui, obsédé que je suis : 1° par un grand concert de Liszt et Félicien David à Mâcon, ce soir; 2° par une procession musicale et patriotique de Mâcon à Monceau, demain soir, avec speech, banquet d'amis improvisé, Léon Bruys, Lacretelle, Rolland, le Bien public, Gizorme, etc.

Tous ces noms sont pour Ghampvans qui manque bien à la patrie.

Le pays est enthousiaste et affectionné.

Je vous écrirai plus au long après.

Je suis établi à Monceau. Le temps est beau, les vignes belles, mais Valentine est bien souffrante et m'inquiète sourdement.

Mille choses de cœur à vous et à madame Dargaud.

Amitié bien tendre à Aimé Martin. Remerciez-le des Débats pour le discours aux ouvriers (1). L'intention doit venir de lui.

(1) Réponse à l'adresse présentée par une députation d'ouvziers de Paris (16 mai 1845). V. La France parlementaire, t. IV, p. 203.

DGGCLIV

A monsieur Dargaud

4, rue Las Cases.

Monceau, 28 mai 1845.

Mon cher ami,

J'ai votre charmante épître en quatre bonnes pages coulées du cœur. Merci, nous en avons tous joui; je n'ai ce matin qu'une minute pour vous le dire.

Allez chez Champvans, et demandez à son portier de ma part une grosse lettre affranchie, contenant huit exemplaires de mon allocution à la sérénade de Monceau, le 25 (1). S'il vous remet la lettre, ouvrez-la et portez-en un exemplaire à chacun des journaux dont voici la liste.

Gela a été merveilleux en tout : musique, festin, piano, Liszt, discours, toasts, fusion cordiale sans un froissement des ouvriers, des aristocrates, des juste-milieu ! un seul cœur, un seul esprit. Vous n'avez que le squelette du discours dont les os ont été le lendemain, par Gizorme, Lenormand et moi, ramassés et rejoints sous la table. Tout cela a été développé plus vif et plus long.

Tout va bien à Monceau. J'ai mes nièces chéries à deux pas d'ici; le temps est bon, la vigne végète.

Adieu. Aimons-nous.

(1) Allocution à la Société de musique de Màcon (25 mai 184ô). V. La France parlementaire, t. IV, p. 297.

DCGCLV

Au marquis de la Grange

Député.

Monceau, 9 juin 1845.

Mon cher ami, votre lettre m'amuse; je vois que j'ai bien fait de prendre les devants sur l'ennui général. Je ne m'amuse pas, mais je travaille en paix, et j'erre à cheval dans mes vignes. Mes fêtes sont finies; Liszt en a pris sa part. Il m'a servi de prétexte pour ne pas accepter de banquets à la ville. Je n'en voulais pas; cela deviendrait trivial.

Quittez vite la Chambre, et allez recevoir à la Grange des banquets mieux mérités cette année que les miens. Votre nom est réellement si populaire ici parmi les hommes de vin, que, si vous venez me voir, on vous donnera une ovation tressée de pampres. Vous avez bien fait de prendre la popularité du vin, elle est chaude et intarissable comme le jus de nos collines. Je me pose comme votre auxiliaire et votre ami. Mais laissez donc là le budget et ses imbéciles commentateurs de chiffres vides ! Quel galimatias que leurs rapports et leurs contestations ! Quels rogneurs de gros sous ! Excepté cinq ou six hommes de valeur, le reste est du barème parlementaire, c'est indigne de vous.

M. Guizot ne restera pas longtemps aux affaires, à ce que je crois. Peu m'importe ! Je ne tiens à l'éloignement que d'un seul homme embarrassant dans la Chambre, et vous ne devinez pas qui. Votre procès marchera comme le mien : je vais être jugé une quatrième fois en trois mois. Si vous voyez Ghaix d'Est-Ange à la Chambre, re-

merciez-le du pas accéléré dont il mène mes adversaires, ces voleurs de temps ! car ce n'est que du temps qu'ils veulent me prendre. Or nous vivons de temps.

En arrivant ici j'ai écrit cinq ou six romances dont une pour madame delà Grange ; mais ne le dites pas, je serais perdu parmi les hommes politiques. Thiers et Guizot, Dufaure, Dupin, Berryer et Barrot n'ont jamais fait que de mauvais calembours en vers. Les miens sont passables. Donc ils sont de grands hommes et moi un imbécile, telle est la logique des bureaux ! Que diraient Solon, Gicéron et César, ces divins poètes, sans compter Orphée, ce législateur divin! Maintenant je sue sur la triste mémoire des Girondins. Je veux en finir cette année avec eux.

Adieu. Ecrivez-moi souvent.

DGGGLYI

A monsieur de Vaugelas

Die.

Saint-Point, par Màcon, 7 juillet 1845.

Mon cher et ancien camarade,

Je viens de lire dans un journal une preuve de bien glorieux souvenir de vous. Je suis bien touché de l'idée; mais je ne veux de médaille frappée de moi que dans le cœur des honnêtes gens et surtout dans celui de mes vieux amis. Hélas ! le temps est si sombre que le plus simple bon sens soutenu du plus vulgaire courage brille comme de l'héroïsme aux yeux de la nation. Ce n'est pas le bon sens qu'il faut glorifier, c'est l'état du pays qu'il faut plaindre.

Des hommes comme vous le consolent ; et je m'efforce dans ma sphère d'isolement de ne pas déshonorer le passade de notre génération dans nos affaires. Suivez-moi de

ANNÉE 18io. 205

l'œil, aidez-moi du cœur. C'est mon orgueil et ma récompense.

Je suis retiré ici au fond des bois et dans un travail assidu pour acheter mon indépendance. Je regrette bien que Die soit si loin de Saint-Point. J'aurais bien du bonheur à retrouver dans l'écrivain de 1845 le jeune et loyal officier de 1813.

Adieu et amitié.

DGGGLVII A monsieur le comte de Circourt

Saint-Point, 7 juillet 1845.

La névralgie, l'étude de l'histoire, les affaires, l'horreur de la plume, m'ont empêché d'écrire un mot depuis mon arrivée ici. Tous les jours je m'en humilie en relisant les belles seize pages reçues il y a trois semaines. Elles sont ma propre pensée mieux en ordre, mieux en faits, mieux rédigée. Gela me ravit de sentir battre mon cœur dans une autre poitrine. Je ne contesterais que sur la conclusion. Les transactions, bonnes en affaires, sont mauvaises en idées. Ou le catholicisme est la vérité ou il est le mensonge. S'il est la vérité, mourons avec lui ; s'il est le mensonge, séparons-nous-en tout à fait, avec le respect que l'enfant a pour la nourrice qui l'a nourri, bercé, conduit par la lisière jusqu'à son âge mûr, mais avec la vigueur d'une raison qui marche seule.

Quant aux questions purement politiques, vous avez raison absolue. Mais ce pays est mort, rien ne peut le galvaniser qu'une crise. Gomme honnête homme je la redoute, comme philosophe je la désire. Nous marchons en sens inverse de l'esprit de Dieu. Pays sans courage et sans vertu, admirable parterre pour les apostats politi-

ques. Naples a inventé Polichinelle, la France est digne d'inventer pis. N'y pensons plus et travaillons.

Madame de Lamartine est à Néris avec Valentine. Je suis ici avec une sœur et d'autres nièces. Je me lève à cinq heures, je lis et j'écris jusqu'à dix. Je gagne péniblement le pain de mon indépendance. Il est cher, mais il est amer.

J'apprends l'aventure d'Hugo. J'en suis fâché, mais ces fautes-là s'oublient vite. La France est élastique, on se relève même d'un canapé.

Que faites-vous? et viendrez-vous causer cet automne? J'irai peut-être aux eaux après le retour de madame de Lamartine. Nos affaires veulent l'un ou l'autre ici.

Mille souvenirs respectueux à madame de Circourt, et à vous une véritable et constante amitié.

DCGGLYIII

A monsieur Dargaud

4, rue Las Cases, Paris.

Saint-Point, 9 juillet 1S4.Ï.

Je ne vous ai pas écrit parce que j'ignorais votre séjour. Il y a quinze jours que je vous croyais hors barrières. Ce mot vous recevra à Paray. J'ai reçu les portraits. Ils sont bien, mais plats. C'est encore une image à cacher à la postérité, si tant est qu'elle se souvienne du type. Je les enfouis dans un carton de Saint-Point. Grevedon a bien gravé mais mal dessiné. Gela ne vaut pas l'ennui que je vous ai donné. Vive Brian ! il n'y a que Gérard et lui.

Ma femme et Valentine sont aux eaux de Néris. Moi je suis resté seul à travailler ici. Je ne suis cependant guère

en train, mais il faut gagner son pain. J'irai peut-être les chercher et boire aussi quelques jours vers le 18 ou le 20.

J'avance dans le cinquième volume. J'écris les journées de septembre.

Mon procès se juge demain. Je crains ces coquins.

J'attends MM. Dutacq et compagnie pour un grand journal le Soleil. Ils s'annoncent et se prétendent munis de souscriptions, mais je ne me fie que tout juste. Je ne consentirai que gages en mains. Il faut un cautionnement à un nom comme à une fortune.

Madame de Pierreclos, sa mère, ses sœurs, sont à Saint-Point avec une nuée de nièces, petites-nièces et neveux. On y a la chaleur d'Ischia.

Je n'écrirai rien sur les Maronites ni sur personne cette année. L'histoire veut du silence, et, quand la peau dure du tambour politique n'est pas tendue dans l'esprit du pays, on se casse le poing sans faire de bruit ni de bien.

L'aventure amoureuse de mon pauvre ami Hugo me désole. On dit qu'il s'éloigne de France pour qu'on ne demande pas l'autorisation de le poursuivre à la Chambre des Pairs ; mais ce qui doit être navrant pour lui, c'est de sentir cette pauvre femme en prison pendant qu'il est libre.

Ronot va bien depuis mon retour. Je lui ai resoufflé la ' vie. Elle s'en allait. Nous parlons de vous avec lui et mille autres.

Ghampvans a eu le beau rôle dans la comédie avec Lacordaire. L'un est cependant plus grand acteur que l'autre, mais le cœur donne tout, et notre ami Ghampvans en a. Ici il est toujours le bouc émissaire : la haine se double de ses succès.

Adieu. Vivez, écrivez et venez. Mille respectueux hommages et attachement à madame Darsaud.

DCCCLIX

A monsieur Dargaud A Paray-ie-Monial.

Néris, 12 août 1845.

Nous ne partons que samedi ou lundi, incertains encore si ce sera par Clermont ou Moulins. Les deux routes nous mènent à Paray, mais à heure et à jour indécis. Ainsi pas de pot au feu. Nous vous demanderons une tasse de chocolat à toute heure d'une matinée, et nous verrons vos dames, c'est l'important.

Les Girondins ont été revendus hier pour 250,000 francs, jouissance par l'éditeur douze ans, paiements en 18-46 et 1847. C'est signé. Les éditeurs sont repartis cette nuit. C'est demi-confidentiel encore. Quant aux journaux, quatre sociétés m'ont envoyé des négociateurs. J'ai tout refusé, si ce n'est la dictature. Ils en viendront à me la donner, et alors je céderai.

Voilà pour les affaires. Elles vont bien, comme vous voyez. Dans dix ans, si les Girondins sont passables, je ou on les revendra bien autant. Cela fera 500,000 francs. Restent mes œuvres anciennes pour lesquelles Furne est venu négocier à Saint-Point. Cela se vendra l'année prochaine 200,000 francs, je crois : puis sept à huit volumes de commentaires, confidences, poésie, tragédies, mélanges politiques. Le tout en dix ans doit aller au million. Heureux procès ! Je paierai mes dettes, et j'aurai vécu dans l'indépendance du roi et de son budget.

Le budget du travail vaut mieux que le budget de la faveur des gouvernants.

Adieu et tendre amitié de tous à tous.

ANNÉE i84o. 200

DGCGLX Au marquis de la Grange

Saint-Point, 22 août 1845.

Mon cher ami, Je trouve votre lettre au milieu de deux cents autres, en rentrant dans mon cabinet. Je réponds, d'abord et avant tout, à vous.

Je vous vois au milieu de votre installation politique et domestique. Vous êtes le chêne qui jette sa racine entre les rochers pendant l'hiver et qui bravera le vent ensuite. Mais le rocher me parait très tendre et très solide à la fois pour vous : vous êtes, toute amitié à part, de ces députés qu'on ne dépossède pas. Où trouver à la fois nom, talent, indépendance absolue, étude, amour désintéressé du bien? Cela ne pousse pas, comme on dit, sous la semelle de tout électeur. Quant à votre installation domestique, j'ai passé ma vie à ce métier. Ces peines sont des plaisirs. Cela donne la fièvre, mais c'est comme la fièvre de tribune, on la quitte, on la reprend à volonté. Je vois d'ici le génie de madame de la Grange déployant sa poésie dans un rideau ou dans une portière, et vous dans un jardin. Achevez vite et tout pendant que vous y êtes. C'est mon conseil et mon expérience.

Nous arrivons. Les eaux ne nous ont fait ni bien, ni mal : j'y ai travaillé comme ici. J'y ai vendu 250,000 francs les Girondins, seulement pour dix ans. J'espère alors en avoir autant si... beaucoup de si... Il me reste vingtquatre volumes d'oeuvres anciennes ou nouvelles à vendre, d'ici à trois ans ; le tout ira bien à un million en dix ans. Mon procès a été heureux — vous savez qu'il est gagné.

Page 1