‹ Correspondance. Publiée par Valentine de LamartineChapitre 9 sur 16 · IV · texte numérisé non relu

IV

Quand madame de Virieu pourra entendre un mot venant du dehors, je vous prierai de lui parler de moi et de mon dévouement absolu aux souvenirs, aux désirs, aux affections que notre ami a laissés autour d'elle et en elle sur cette terre. Mon seul bonheur sera de lui témoigner en eux qu'il a un frère ici-bas.

Adieu, mademoiselle. Vous avez été longtemps le témoin d'une amitié qui ne finit pas par la mort de l'un des deux amis, soyez assez bonne pour ne pas en laisser effacer en vous toutes les traces et pour permettra que je les retrouve toujours dans le cœur et quelquefois dans le souvenir des deux personnes qu'il aima le plus, madame de Virieu et vous.

DGGLXV A monsieur Guichard de Bienassis

Juge de paix à Crémieu.'

Monceau, 2 mai 1841.

Mon cher ami, je n'ai cessé, depuis la mort de Virieu, de penser à toi comme à la seule mémoire vivante de ces temps, qui me reste, et avec ce redoublement d'amitié que n'augmente pas, mais que fait mieux sentir la perle des amis communs. Comment peux-tu soupçonner une affection que tu as retrouvée fidèle et franche après vingtcinq années de silence ? Elle ne change que pour augmenter.

Je t'ai écrit trois fois depuis six mois. On perd donc tes lettres à Crémieu ? Je le l'affirme.

Ne viendras-lu pas nous consoler un peu par unei bonne et longue visite avec madame de Bienassis ? Je suis arrivé hier seul, cl je ne bougerai pas de huit mois. Je ne

peux guère écrire, opprimé que je suis par une névralgie de dix-huit mois à la tête, mais je cause tant qu'on veut et jamais avec tant de bonheur qu'avec toi. Adieu et amitié.

DCCLXVI

A madame de Girardin A Paris.

Monceau, 17 mai 1841.

Vous ne m'avez jamais donné une preuve d'amitié si vraie qu'en écrivant ces quatre pages pleines et quelques mots débordant en marge. Il faut bien aimer quelqu'un pour lui consacrer cela, à Paris, au milieu de mille ennuis ou plaisirs de votre cabinet de toilette ou de travail ! Cela me va bien plus avant au cœur que ce que vous avez jamais dit ou fait pour moi. Seulement, il y a encore trop d'esprit. Quand vous n'en aurez plus du tout, alors je croirai que vous avez non pas du génie, mais — ce qui est bien plus rare — une affection.

Voici mes réponses écrites sans y voir et d'une main tremblante, tant j'ai de migraine. Je suis plus triste que jamais, triste de cœur, d'esprit, d'âme et d'affaires, sans compter le corps, malade et ayant sous les yeux un mourant dans quelques jours, ce pauvre et charmant M. de Pierreclos. Jugez si je souris à une pareille vie ! Accompagnez cela de tous les embarras urgents d'une situation critique. Me voilà, plus ce que vous savez, et le cœur déchiré et vide. Cependant, je ne vous demande pas de pitié. Il y en a tant de plus malheureux ! Et la pitié est si pénible ! Mais je vous demande avec confiance cette fois un souvenir quelquefois d'une ligne.

Je suis seul à Monceau avec mon chien et mon cheval.

Je me couche à huit heures, je me lève à cinq. Je voudrais travailler, je ne le puis pas ; je lis à peine. Pourtant le ciel est beau comme à Naples. Des vers ? A vous ! Je ne vous enverrai que les plus beaux que je pourrais jamais écrire. Or ce n'est pas sous cette étoile funeste, il vous faut le rayon le plus limpide d'une nuit du mois d'août : je le demanderai au ciel pour vous le réfléchir.

Hier, j'ai reçu du poète allemand Becker, dédiée à moi, sa marseillaise allemande : Non, vous ne l'aurez pas, le libre Rhin allemand ! le lui ai répondu par la Marseillaise de la paix, ce matin, dans mon bain. Je l'écrirai dès que le mal de tête tombera, et je vous l'enverrai après-demain. Remerciez Hugo. Nous sommes dignes d'avoir un chaînon aussi brillant que vous entre nous.

L'affaire de Chantilly est le nec plus ultra des bouffonneries d'un parti qui serait si beau, s'il était lui-même (1). C'est à en désespérer. Adieu.

Je suis bien touché de la pensée à la maison vide. 11 y a bien souvent une pensée à votre porte. Votre feuilleton était charmant hier.

P. S. Je n'irai à Paris que quand j'aurai trouvé quelqu'un qui consente à me prêter 150,000 francs sur une hypothèque de 1,400,000. J'attends en vain.

DCCLXVII

Au marquis de la Grange

Député.

Monceau, 30 niai 1841.

Mille remercimonts, mon chor ami. Votre lettre oië

(1) Allusion aux manifestations d'un caractère tout mondain organisées à Chantilly par des légitimistes qui opposaient au bal de la cour ce qu'on appelait un bal d'auti-cour.

console et me touche ; elle m'amuserait si j'étais amusable, mais je suis près d'un mourant et souffrant moimême. L'amitié ne sonne jamais mieux au cœur que quand il est vide et fêlé, le mien est écrasé.

Ne vous désolez pas, vous, de votre session ; elle a été des bonnes pour vous, croyez-moi d'ici. Vous vous faites un bon nom parlementaire en France. Ce n'est pas dans l'hémicycle de la tribune qu'il faut juger d'un député dans les premières années, c'est de loin : eh bien ! on vous juge à merveille.

J'ai lu vos débats. Je vois comme vous, mais moins en noir. Vous ne connaissez pas comme moi l'impuissance et la médiocrité du tiers parti ; ils ne peuvent ni fonder ni détruire, ils ne peuvent que taquiner. Laissez-les venir, une troisième fois, étaler leur nudité aux affaires.

Ce ministère tiendra avec eux ou sans eux. Je connais ses faiblesses, mais il est nécessaire. Le pays tourne au calme le plus parfait. Tous les électeurs tiennent à moi ici; c'est comme en 1829. Si M. Guizot était un homme, il régnerait sept ans comme M. de Villèle. Il vaut bien plus que M. de Villèle, mais il n'a pas le tact, seconde vertu d'un homme d'Etat.

M. Mole s'impatiente, il a tort : on lui prépare une situation sublime dans cinq ans. Qu'importe quand, pourvu que l'histoire écrive : « Ce ministre fut grand tel jour? » Du reste il est bien jeune, car on m'écrit qu'il est amoureux de madame de Montaut, Madeleine de Demidoff. Est-ce vrai ? Faites-lui mes compliments, malgré ce qu'il dit de moi. Nous faisons ce qu'il y a à faire, donc nous faisons bien.

Ce serait joli de voir MM. de Lamartine et de la Grange faire de l'opposition, au profit du 1er mars, sous le nom de M. Mole, et renverser la machine qu'ils ont relevée !.... Sottise !.... Attendez, nous sommes un parti éminent et qui se conduit bien cette année. Mille tendres respects

à madame de la Grange. Donnez de mes nouvelles à ma femme, je ne lui écris pas.

DGGLXVIII

A madame de Girardin

Paris.

5 juin 1841.

Moi! avoir songé à vous faire froidement et systématiquement un chagrin ? Je rougirais de moi devant mon ombre. Voulez-vous savoir la grosse bête de vérité ? Au moment de vous envoyer ces vers à la Presse, je reçus la demande de 500 francs bien pressés d'un homme que j'aime et qui en a bien besoin. J'écrivis à Buloz : Envoyez-moi mille francs courrier par courrier si vous jugez à ce prix quelques mauvaises rimes et mon nom. Trois jours après il m'adressait un billet de mille francs dans une lettre, seul argent que j'aie jamais touché d'un journal ou d'une revue, et voilà tout. Je pensai que (a Presse, si elle trouvait les vers bons, les reprendrait le lendemain. C'est toute ma confession. J'espère que je suis absous.

Je viens de passer la journée auprès du lit de ce pauvro et charmant jeune homme. C'est un spectacle déchirant que la séparation lente de sa femme et de lui. Ils s'adorent. Il m'aimait bien aussi, et je m'y attachais sensiblement pour lui-même, bien plus que pour ce que l'on croit. Je n'ai plus d'espoir, mais des jours de répit de temps en temps. Je suis très malade moi-même et très fatigué d'un discours d'une heure et demie hier soir à un Conseil de Mâcon que j'ai converti à l'unanimité. Je ne puis jamais dormir après. L'esprit parle encore douze ou quinze heures après les lèvres.

J'attends, le 8. un capitaliste de Paris qui vient examiner de ses yeux si mes terres et mes titres lui présenteraient un gage pour 200,000 francs. Je ne pourrai savoir si je vais à Paris ou non qu'après qu'il aura feuilleté ma fortune et mes dettes. Triste occupation ! Je vous dirai alors quand je pourrai partir. Mais partez donc vous-même, ne laissez pas, pour une misérable rencontre et pour une conversation tronquée, glisser ces jours de soleil et de vie que. le ciel nous prodigue cette année. Il y a plus de choses dans un de ces beaux jours sur un coteau de la Creuse que dans tous les salons où vous êtes adorée et dans toutes les intimités même de Paris. Après cela pensez à Saint-Point, si les circonstances deviennent plus douces.

Adieu, on m'appelle. — La pensée de M. de Rothschild serait bien bonne. S'il voulait me prêter 200,000 francs pour sept ans à 5 p. 100 et se contenter d'une hypothèque sur une terre de 600,000 francs, qui a seulement 235,000 francs d'hypothèques, il me sauverait de bien des nécessités dont ma démission est la première.

DGGLXIX

A monsieur le marquis de la Grange

Député.

Monceau, 25 juin 1841.

Mon cher ami, je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi je ne vous écris plus, c'est que je suis toujours au chevet d'un mourant. Rien de décidé si ce n'est une affection mortelle dans l'état do M. de Pierreclos. Nous restons tout près de Màcon pour aller le voir tous les jours. Le reste du temps je suis absorbé dans mes affaires

de fortune. Je ne puis savoir encore si je trouverai les 200,000 francs dont j'ai besoin pour vivre sept ans sans me retirer des Chambres. J'offre cependant pour hypothèque deux terres valant ensemble 1,400,000 francs et n'ayant de charges hypothéquées que 465,000 francs. Mais le monde est dur aux poètes et aux hommes qui veulent rester indépendants. Mon parti est pris de me- retirer de tout, même du conseil municipal, dans quatre mois, si je ne trouve pas à assurer mes affaires. Je vais à Genève encore pour cela sous quelques jours, mais seulement pour six jours.

Je me moque de la politique, elle est absurde ; ils fondent tous devant la question orientale. Carné, Dufaure, Thiers, Guizot, Girardin, Mole même, mettez tout cela, dans un même sac et vous ne noierez pas une idée. Ils donnent tous leur coup de pioche à la mine qui fera sauter l'Europe. Cela fait pitié. Je ne doute pas le moins du monde que les cabinets, qui ont compris cette impuissance, ne se rient de nous, et n'arrangent leurs caries sous table pour ne rien montrer que le jeu convenu. Avant trois ans vous verrez dans quelle abominable série d'impossibilités et de catastrophes diplomatiques l'ab sence d'idées de ces hommes nous engage.

Nous verrons-nous cet été ? Allez-vous au Midi? Travaillez-vous? Lisez-vous? Croyez-vous à une dissolution ? Vous en occupez-vous ?

J'attends Denys ces jours-ci qui me dira le mot secret du ministère à cet égard, je ne suis plus au courant de rien. Le maréchal m'écrit ce matin, mais en énigmes.

Adieu. Ceci n'est que pour vous dire: Je vis ou je végète et je pense à vous. J'en dirais autan I à madame de la Grange, niais ce serait trop tendre, j'y pense sans le lui dire.

Ma femme se porte bien, elle a du monde chez elle à peu près toujours. Elle ne vient pas à Genève avec moi.

DCGLXX

A monsieur le marquis de la Grange

Député.

Château do Monceau, prèsMâcon, 11 juillet 1841.

Mon cher ami, je n'écris qu'à vous. Nous sommes plus affligés, plus frappés que jamais. Pierreclos est au plus mal ; mes affaires n'avancent pas ; je n'ai pas été à Genève encore ; à Paris rien ne se termine, les hommes d'argent sont des harpies. Je suis dans le double enfer du cœur et de l'esprit ; j'y ajoute quelquefois celui du corps. Que faire et que dire au milieu de tout cela !

Ma femme va bien, dites-le à madame de la Grange. Elle a du monde d'Italie et d'Angleterre en ce moment.

De politique je pense moins mal que vous. Nous avons sauvé l'Europe au 29 octobre, peu importe ce que ceuxci feront ou ne feront pas pendant leurs deux ans de vie. Ce ministère, c'est du temps donné aux choses. Son seul rôle est de subsister, il subsistera. Après lui reviendront les platitudes d'un tiers-parti, puis les crises que les platitudes amènent, puis nous; nous serons appelés par la clameur publique à sauver de nouveau le monde social. Si Dieu nous aide, nous le sauverons, peut-être au prix de nos tètes. Yoilà ma pensée ferme. Restez donc au poste, vous voyez les incroyables efforts de fortune et de convenance que j'essaie pour y rester. Si je ne le peux pas, ce ne sera pas ma faute, et ma conscience de citoyen sera tranquille. Mais vous, riche, bien portant, jeune, actif, indépendant, haut placé dans le monde, ce serait un égoïsme lâche et criminel que de vous retirer. Restez, je reviendrai peut-être vous trouver au jour du combat.

Nous sommes bien mécontents de ce que vous nous dites : Nous n'irons pas en Bourgogne. Nous nous serions plus liés en quinze jours de Saint-Point qu'en quinze ans de Paris.

Adieu. Je vous aime et vous honore bien tendrement. Quant à madame de la Grange, je voudrais bien ne pas l'aimer car c'est elle qui vous empêche de venir. Mes respectueux compliments à M. le duc de la Force.

DCCLXXI

A madame de Girardin

A Paris.

Au château de Monceau, IG juillet 18 'il.

Jo réponds courrier par courrier comme à mes flatteurs ou à mes commettants. N'êtes-vous pas la plus lia lieuse de mes flatteurs si vous êtes peut-être celui par qui j'aimerais le plus à être flatté ?

Vous êtes triste, mais vous êtes jeune. Cela passera. Moi, je mûris, si je ne vieillis pas encore, et les cheveux blanchissants m'avertissent que nies tristesses sont sans consolation future dans ce misérable monde, mal éclairé par la lune et mal chauffé par le soleil. A propos de toutes nos tristesses, voulez-vous savoir mon opinion, comme on dit parlementairement? C'est qu'un quart d'heure d'amour vaut mieux que dix siècles de gloire, et qu'une minute de vertu, de prière, de sacrifice, d'élan enthousiaste de l'âme à Dieu, vaut mieux même qu'un siècle d'amour. Je ne suis pas toujours mes opinions, mais enfin, les

voilà. C'est peut-être ni pinion consolante à l'âge où

même sans vertu il faut avoir Voir de renoncer à l'amour, sous peine d'aimer tout seul, c'est-à-dire de faire

la chose la plus belle et la plus ridicule des choses de ce monde.

Parlons d'autres choses moins belles. — L'homme est venu. Il a examiné mes terres. 11 les a trouvées très larges et très bien cultivées. Il a compris enûn, m'a-t-il assuré, ce mot mystérieux du Courrier de Paris : « Lamartine, le premier agriculteur de France. » Vous croyiez badiner, eh bien ! il l'a pris au sérieux en voyant mes vignes et mes familles heureuses et bien gouvernées de vignerons. Me prêtera-t-il sur cette valeur morale ? El me prêtera-t-il à un intérêt moral aussi? C'est là toute la question. Il me dira son mot dans un mois. Mais j'ai peu de foi dans les mots qu'on ne dit pas tout de suite. En attendant, et comme je suis à quelques mois de ma perte financière, je vais aller à Genève un de ces jours passer six jours et voir si je trouverai là un appui qui ne me perce pas la main. Je ne saurai donc que dans un mois si et quand j'irai à Paris.

Allez dans vos montagnes, ou venez dans les miennes, ce qui serait mieux. Moquez-vous du monde et vivez de vous. Vous avez plus de vie morale et pensante que ces tourbillons de poupées dont vous vous laissez ennuyer, et vous appelez cela occuper ! Vous aurez cinq ou six jours tristes, et puis les sources qui sont en vous couleront, et vous penserez, sentirez, écrirez, rêverez des choses sublimes, et vous direz anathème au mois d'hiver qui viendra vous déranger. Ce qui n'est pas en nous n'est pas. Cherchons seulement ce qui est.

A votre place, je ferais un grand livre de philosophie humaine ou mondaine dans le genre de l'Allemagne, de madame de Staël. Vous êtes à sa hauteur maintenant, plus la poésie. Prenez votre sérieux tout à fait ; ne touchez plus que dans le journal la corde semi-sérieuse de l'esprit. La gaieté est amusante, mais au fond c'est une jolie grimace. Qu'y a-t-il de gai dans le ciel et sur la terre ? Le

bonheur est triste lui-même quand il est complet, car l'infini est sublime, et le sublime n'est pas gai.

Quant à moi, ce que je fais ? Rien du tout. Je vois mourir, je vois pleurer, je vois aimer; je vois ce qui s'aime lentement déchiré par la mort. J'ai dans le cœur mille abîmes qui se couvrent de silence et d'indifférence, et je sens les années se raccourcir et couvrir de l'ombre suprême les dernières choses éclatantes que j'aurais aimé à cueillir. Et puis voilà ! comme on dit ici. Adieu et bonne amitié.

DGGLXXII A monsieur le comte de Fontenay

Genève, 29 juillet 1841.

Mon cher Fontenay, j'apprends par ma femme votre bonne et malheureuse visite. J'ai espéré en vain vous rejoindre à temps samedi. Les quinze jours passeront avant que mes alfaires soient terminées. C'est une bonne pensée perdue pour moi, mais dont la mémoire restera dans mon cœur. Votre présence et votre amitié m'auraient rappelé les beaux jours de 18:20 à Naples et les sombres jours de 1833 à Stuttgart : bonheur et tristesse vous rendaient également cher à nos souvenirs. Que je vous remercie de les avoir conservés !

Vous quittez la France sous de meilleurs auspices qu'à vos précédents voyages : une révolution extravasée rentre à la fin dans son lit. Les principes honnêtes et les instincts préservateurs finissent toujours par prévaloir quand un gouvernement leur laisse seulement la liberté. Voilà à quoi nous avons tendu depuis trois ans. Je crois que les choses vont marcher dans un sens résolu d'ordre et de paix.

Continuez à nous représenter et à nous honorer en Allemagne. Ma politique à moi est éminemment allemande, c'est la seule qui convienne à ce demi-siècle rempli par la question d'Orient. L'Allemagne est un contre-poids posé au milieu des deux grandes ambitions du monde, c'est à nous à ne pas le jeter dans un des bassins russe ou anglais mais de nous combiner avec elle pour faire force et paix.

J'espère qu'on vous enverra en Italie ensuite. Dans mon faible crédit, si vous avez besoin de moi, je suis à vous comme le disciple esl au maître et l'ami à l'ami.

DCCLXXIII

A madame de Girardin A Paris.

1 aoiït 1841.

C'est un seul mot pouf vous dire : J'ai reçu, j'ai lu, j'ai béni la main qui a tracé ces lignes,

J'étais en Suisse, croyant le jour suprême encore éloigné. Je suis revenu trop tard. Il est mort (1) en sage d'un autre temps. Son dernier mot, une minute avant sa mort, a été un adieu et un remercîment à moi ; son dernier ! geste a été de montrer le ciel à sa femme. Heureux les > morts I Heureux le jour où se réunissent tous ceux qui se froissent ou se rencontrent si mal dans le monde !

Je n'ai que le temps et la force de vous jeter ces deux mots. Je vais à Saint-Point mener la pauvre veuve. Je repars pour la Suisse dans peu de jours, c'est pour des affaires.

(1) M. de Pierrcclos.

Il n'est pas même aisé de se dévouer et de se ruiner pour son pays. Quel monde ! Quelle terre ! Quels hommes ! Vous le savez, vous à qui ils ont versé tant de fiel, et qui le leur rendez en délices.

Mais adieu. J'ignore si j'irai à Paris. J'ai des embarras extrêmes et qui peuvent m'y faire dire un long adieu.

Ma santé va mieux, sauf les coups terribles qui ravivent tout. Dieu proportionne les forces aux fardeaux. Je serais plein d'ardeur pour combattre, agir, mourir ; mais le terrain manque sous les pieds de tous les devoirs ici-bas. Quand la destinée, contre laquelle on ne doit jamais s obstiner, aura parlé plus clairement encore, je me retirerai de toute action et de toute lutte, et je vous crierai de loin : Vivez et agissez! Adieu encore, aimez-moi, car j'ai pour vous quandmême une affection vieille, sincère, vraie et universelle. — Excusez ce griffonnage. Je me suis repris et repenti des sottises qui coulaient de ma plume à mon insu. — M. de Girardin est donc en Allemagne ? C'est bon. La Presse est admirable depuis un mois. Écrivez-le-lui.

DGGLXXIV A madame de Girardin

Septembre 1841.

Le Conseil général m'a retenu quinze jours. Fatigué aujourd'hui, je suis au lit, avec une fluxion douloureuse. Je ne vous écris donc pas que ma joue ne soit désenflée ;

ais je pense à vous bien constamment et à toutes vos peines. Je sens perpétuellement au cœur le coup que le vôtre a reçu. Il n'y a pas beaucoup de femmes capables de vous comprendre. Celle-ci l'avait appris de bonne heure. Quel vide ! Cessera la fois d'être compris et d'être

aimé, c'est ce qui m'arrive tous les ans. On ne s'y habitue pas.

J'attends M. et madame de la Grange demain. Je ne sais ensuite ce que je ferai. Mes affaires financières n'ont pas marché d'un pas. Irai-je à Paris ? retournerai-je à Genève? Les prochaines lettres me le diront, et je vous le redirai.

Adieu, ma plume tombe. Je n'ai rien mangé depuis trois jours. Ce n'est qu'un mal de dents. Du reste, je vais bien mieux. Quant à ce que vous savez, rien de rassurant et plus enchevêtré que jamais ; mais je rougis même d'y penser. Je dois rester où les années me placent. On parle de moi pour le ministère dans les journaux d'aujourd'hui. J'en suis bien aise pour mes électeurs que cela flatte, mais il n'y a pas le moindre fondement. Si je reste à la Chambre, je verrai soigneusement passer trois ministères avant de faire partie d'aucun, et, si jamais j'y entre, je n'y entrerai que par une brèche. On n'a de force que dans les places conquises, dont les bourgmestres vous apportent les clefs. Or, qu'est-ce qu'un ministère sans pouvoir ? Une duperie.

Adieu encore, et une amitié, en affection, en attachement, mille fois plus forte et plus enracinée que vous ne pensez. Pour votre mère, elle le sait, mais dites-le-lui encore. Cela ne fait pas de mal.

DGGLXXV

A monsieur Guichard de Bienassis A Bienassis.

Monceau, 25 septembre 1841.

Quand tu voudras venir, mon cher ami, pars, je te fais le signe promis. Je suis seul à Monceau ou à Saint-Point,

112 CORRESPONDAiNCE DE LAMARTINE.

on te le dira à Mâco-n. Madame de Lamartine est à Paris pour quinze jours. Viens me donner le plus de moments que tu pourras. Consolons-nous, nous qui restons, de tous ceux que nous avons perclus, en nous voyant, en nous aimant davantage.

Ne pense ni à habit ni à toilette. Tu me trouveras en veste et en sabots, comme un parfait paysan.

Adieu et amitié.

DGGLXXVI

Au marquis de la Grange

Député.

7 octobre 18 il.

Bravkshno!! mon cher ami, le premier morceau du Mémorialme paraît excellent à la lecture imprimée. Vous avez admirablement ordonné, poli et posé tout cela. Je ne doute pas que cela n'ait avant peu beaucoup d'effet sur l'opinion ; il est impossible que les presses politiques, surtout adverses, ne relisent pas celte œuvre d'un député et cette pensée collective de deux.

Je vous répète qu'ici tout ce qui lit cela est ravi. Le journal en parlera à fond, et par ma main, quand vous aurez paru, d'une manière courte mais brillante et de nature à être répétée. Je vous écris dans l'émotion. Vous aurez eu du courage, et je ne doute pas que vous n'en soyez récompensé. M. Mole doit être content. Moi, depuis vous, je suis contraint, par l'horrible situation que les manques de foi déguisés de M. Villemain me font, de me brouiller à mort avec le ministère. Je lui ai envoyé nia déclaration de guerre : ou la parole tenue, ou la guerre; je n'entends pas cependant la guerre politique, la conscience est au-dessus de tout, mais le mécontentemenl

ANNEE 1841. il3

[personnel et la rupture de toute espèce de rapports avec [eux. Ils ont mon ultimatum, et je crois qu'ils le bravent; ainsi c'est fini entre nous. Yillemain n'est pas un homme, et il ne sait pas ce que c'est qu'un homme. Ce n'est pas sa faute, aussi je ne lui en veux qu'officiellement.

Champeaux a écrit un petit article contre les circulaires de cabinet sur la presse, dans le Journal de Saône-et- Loire ; il est daté de Monceau et je ne le désavoue pas. Le ministère se perd. Depuis vous, cela m'est évident. Il est mort, il ne sait ce qu'il fait. Vos articles prennent position à propos.

Adieu. Je suis à mes vendanges, ma femme à Paris, mes affaires non faites mais un peu améliorées pour un an. Mille bravos à madame de la Grange pour son courage, elle doit être la femme d'un député dont le nom va être ballotté et couvert d'injures glorieuses par les écrivassiers du pays.

DGCLXXVII

A monsieur de Champvans

Paris.

Monceau, 10 octobre 1841.

Madame de L. est arrivée et me remet vos lettres. Nous venons de les lire en famille et en société discrète ; celle sur Pages est le mot même de son nom. Je le connais très à fond. Je ne m'associerais que si j'étais souverain et lui écrivain.

Je ne partage pas vos idées sur une agression au système du gouvernement royal. J'aime mieux montrer dans les actes et dans les paroles qu'on a un avis indépendant du roi, mais un cœur respectueux pour la personnification du pou- IV. 8

voir. Souvenez-vous qu'on n'insulte jamais la statue d'un saint sans que la religion en souffre. La religion des Tuileries, c'est la prérogative. Il faut la coudoyer rudement, mais toujours en la saluant. Je ne crois pas non plus à une alliance du 12 mai et du lo avril. Le 12 mai c'est M. Dufaure, M. Dufaure sera toujours le très timide serviteur de la popularité de gauche ; jamais il n'osera commettre ce crime de lèsc-popu/arité, s'allier avec M. Mole ! Il ne l'a pas même osé au 29 octobre avec le maréchal. Non, je crois au 12 mai tout pur, et je m'en frotte les mains. J'aime avoir à l'œuvre les hommes forts. Vous les reverrez. M. Mole et M. Thiers ne viendront qu'après. De moi il n'en sera pas question jusqu'après ces quatre longues phases. Alors, si je suis encore du monde et du monde parlementaire, il est à croire qu'un grand flot de terreur me jettera au timon brisé. Je persiste dans cette idée : une tempête ou rien.

J'ai plusieurs lettres de membres influents de la gauche. Ils me provoquent. Ici la gauche entière est à moi, à commencer par des noms qui vous feraient hennir ! Ils sentent que je suis libéral et ferme en même temps, et que, quand leur drapeau aura été vendu et traîné cinq ou six fois encore dans la boue et dans l'ordure par les hommes de paille ou d'argent qui le portent, je suis peut-être destiné à le relever tout déchiré, tout boueux, tout sanglant, et à le porter comme un grand et honnête démocrate en réserve. Gela est vrai et pourra se réaliser un jour aussi. C'est au fond ma pensée. Je suis plus révolutionnaire que les démagogues, mais je suis révolutionnaire au nom d'un pouvoir ayant une volonté, et non pas au nom d'une populace d'écrivassiers n'ayant que des passions. Un journal dans ce sens-là! Oui, créez-le, trouvez de l'argent, enrégimentez des hommes de courage ; je suis derrière, devant et au milieu. Mais je ne vois jour à rien de ce côté : isolé, ruiné, malade, je n'ai que mon

cœur, il est à cette cause contre laquelle on croit bêtement que je combats.

Adieu et affection. J'honore beaucoup, tout le inonde avec moi, votre retraite.

DGGLXXVIII

A monsieur Dargaud

A Paray-le-Monial.

Monceau, H octobre 1841.

J'étais absent quand votre mot m'arrive. Je n'irai pas à Paris. Madame de Lamartine y est allée seule. Elle est de retour d'hier. M. R** est toujours ce que je l'ai pressenti. Rien de fait malgré toutes les paroles du monde. Il a passé ici trois jours, a fait des propositions et eu des exigences inouïes. Je vous dirai ce qu'est l'homme.

Je ne bouge pas de Monceau avant le milieu de décembre. Donnez-nous novembre et demi, si vous pouvez. Vous travaillerez ici comme à Paray.

J'essaie en vain, moi, de travailler. La névralgie fort adoucie s'est ranimée depuis les quinze jours d'automne. Je vis en galérien dont la chaîne est en fer rouge et le tient par les entrailles.

La politique me paraît aller sans aucune intelligence. Je me brouille forcément avec le ministère qui me joue indignement dans l'affaire du Collège de Mâcon. Je leur ai envoyé mon ultimatum hier. Passé cela, plus de rapports avec eux. Gela ne m'empêchera pas de les soutenir un peu dans la lutte, mais je ne les verrai ni ne leur parlerai. M. Villemain est moins qu'un homme et moins qu'un roseau, on ne peut ni le plier ni l'appuyer.

Adieu et au revoir.

DCCLXX1X A monsieur Martin Doisy

Mâcon, 15 octobre 1811.

Je ne suis pas tergiverseur de mon naturel : quand je consens à une chose malgré ses mouvements, je désire la voir réussir. Villemain ne fait tant de façons que parce que je l'ai pressé par ses collègues, et ie ne l'ai fait que parce qu'il m'a joué. Il faut qu'il s'exécute avant un mois ou qu'il accepte la part de responsabilité de ses engagements indignement éludés et de mon caractère politique indignement compromis. Je sais très bien le nœud de l'affaire ; il a peur de son Conseil royal plus qu'il n'a peur de me manquer de parole: libre à lui. Mais il verra que, si je suis un bon garçon, je n'entends pas raison sur l'honneur engagé. Je suis décidé à tout plutôt qu'à avaler cet affront pour moi et pour mon pays.

Vous comprenez assez bien l'affaire, mais elle est cent fois plus légale et plus sans prùte.vte de notre part que vous ne le savez. Si elle échoue, je l'écrirai pièces el lettres en mains, car je ne me suis pas fié à des paroles, et on verra.

Remerciez l'admirable ami Janvier, et animez-le. 11 peut partir de là avec assurance : c'est que si M. Villemain n'accomplit pas et ne dégage pas mes paroles données1 derrière les siennes, rupture éternelle et immédiate. Ce n'est pas un mot étourdi, j'ai réfléchi depuis trois ans, et je connais mes droits et ceux de Mâcon. Tout à vous de cœur.

ANNÉE 1841. il'

DGCLXXX

Au marquis de la Grange

Députe.

Monceau, 1i octobre 1841.

Tout ce qui a lu le Mémorial ki est également satisfait et ravi de vous. Mais, comme vous dites, coalition naturelle du silence. Gela devait être, vous ou moi n'étant pas à Paris pour introduire une discussion si répugnante aux deux partis qui tiennent la presse périodique. J'écris à Girardin. J'ai fait moi-même un mot dans Saône- et- Loire, que j'ai envoyé au Mémorial et à Paris. Dans votre département cela vous fera infailliblement renommer et monter haut dans l'opinion. Si j'étais de vous, je me poserais dans le pays en dehors du sous-préfet et contre lui, tout en le laissant. C'est une excellente attitude électorale. Malheur alors à ceux que le gouvernement préconise! L'électeur n'est pas fonctionnaire, il aime cette petite révolte sans péril contre un sous-préfet. Cependant voyez, cela vous donnerait un joli article à faire dans vos journaux : « Le sous-préfet est contre moi, dit-on, que m'importe ! je ne m'en occupe pas. Il administre bien, tant mieux! je ne fais pas l'administration, mais des lois. Ses juges à lui sont les ministres, les miens sont les électeurs. »

Rien de nouveau quant à mon collège. Je n'écris plus, et j'attends : ils ont le pistolet sous la gorge, et je ne lâcherai pas qu'ils n'aient tenu leur engagement. Ils vont, dit-on, le tenir, sinon non !

Mes affaires sont toujours non faites. Je ne puis rien, je vois, avant janvier ou février; j'irai à Paris en attendant.

J'ai repris bien de la névralgie depuis vous. Je ne fais

rien. La maison est pleine de monde, mais nous ne cessons de regretter les jours que vous nous avez donnés.

Le ministère va à la diable, il est perdu aux trois quarts ici. Maintenant M. Mole monte ; cela n'ira pas loin. Nom seuls déciderons de l'adresse. Si le collège ne vient pas, je n'y vais pas. Adieu. Mille tendres respects à madame de la Grange. Elle a été bien avare de journées, mais jamais nous ne les oublierons.

DCGLXXXI A monsieur Emile de Girardin

Monceau, près Mâcon, 23 octobre 1841.

J'ai appris avec plaisir votre beau et politique voyage. Cela vous instruit et vous grandit. Un voyage est une action, cela fait antécédent et porte justement respect à un homme. On ne sait que ce qu'on a vu.

Je suis bien aise aussi de votre retour. Le moment parlementaire va être critique. Gela ne va pas, et pourtant il ne faut pas renverser, car cela serait pis. Mais il y a à manœuvrer dignement devant l'opinion publique. La Presse a besoin de vous. Je la trouve pauvre et gauche depuis trois mois, cela a l'air d'une succursale du Moniteur parisien ; l'indépendance n'y brille plus. Elle déclinerait et ferait décliner ceux qu'elle dirige. Je vous attendais pour vous le dire.

Je vous approuve bien contre Espartcro et pour la reine. Vous savez que je n'ai que deux mots en affaires étrangères: Occupation de la Syrie, et intervention en Espagne. Le roi perd sa dynastie en manquant ces deux idées. Mais laissons cela, on ne comprend ici qu'après coup.

Je suis en froid avec le ministère, et bientôt peut-être en hostilité personnelle pour un manque de parole de M. Villemain à un engagement sacré envers mon département, dont j'ai été garant. Si cela ne Unit pas sous peu de jours, je n'aurai plus aucun rapport avec les ministres. Mon pays, justement indigné, ne me pardonnerait pas d'être l'ami de ceux qui lui manquent. Bien entendu que cela n'influe en rien sur ma politique.

Je suis à la campagne. J'y ai passé quelques mois assez doux. Maintenant je reprends la maladie de nerfs avec les pluies et le froid. Je n'irai pas à Paris avant d'avoir satisfaction du ministère. Mes affaires sont toujours au même point. Mais j'ai encore pour une campagne à Paris.

Dites mille et mille choses à madame de Girardin. Je suis trop triste et trop stupide pour les écrire.

DGCLXXX1I A monsieur Martin Doisy

23 octobre 1841.

J'ai votre lettre et l'annonce de mon image par M. de Cormenin. Va pour une insulte de plus! Les mauvais portraits ne déshonorent que les mauvais peintres. Je plains la main assez malheureuse pour se condamner à défigurer ceux que l'esprit estime; et à cette estime-là je n'y tiens pas. Voyez où j'en serais si j'avais ouvert mon cœur et ma verve à de tels hommes. Vous ne savez pas ce qu'il y a de faiblesse dans l'âme d'un tribun et d'adulation dans la plume d'un pamphlétaire.

J'ai fait mes vendanges assez bonnes, et je viens de découvrir à Monceau quatre hectares que je plante au printemps.

Eu politique je m1 dis rien tant que l'affaire de Villemain

n'est pas faite. Je ne puis dire à quoi je serai contraint ici. Le pays est soulevé contre l'indigne façon dont on le traite; moi, au contraire, tout le parti libéral et républicain se jette dans mes bras.

Abonnez-moi, je vous prie, aux Débats, pour un an.

Adieu et amitiés.

P. S. Dites à M. de Gormenin que ma seule vengeance sera de faire mentir d'année en année l'indigne image qu'il fait d'un homme d'honneur. Je lui pardonne le premier portrait, c'était une fantaisie ; mais, après six ans de désintéressement et de doctrines, c'est honteux.

DGGLXXXIII A monsieur Emile de Girardin

Monceau, 30 octobre 1 8 * 1 -

J'ai une lettre de M. Villemain, conforme à la vôtre. Mais pressez-le, car chaque jour est une opinion qui s'envenime contre lui et moi, et à quoi bon ?

Dites à M. Gunin-Gridaine que je suis bien touché de sa pensée de me nommer au Conseil de l'Agriculture mais que je le prie de n'en rien faire encore. Vous comprendrez qu'étant par système en dehors de tout ce qui me serait agréable, utile et influent, je ne dois pas perdre cette attitude par une nomination à une fonction de ce genre. Il ne faut pas me laisser classer au rang <l<s hommes de philanthropie et de services neutres. Gela me mettrait hors la loi, c'est-à-dire hors la politique. Je ne le veux pas. Homme politique ou rien, c'est une nécessité pour un misérable dont le crime est d'être réputé philosophe ou poêle ; il doit se tenir plus loin qu'un autre de ces deux maîtresses qu'on le soupçonnerait d'aimer encore. Faites comprendre poliment et obligeamment

cette répugnance à notre excellent ami, M. Gunin-Gridaine, et répétez-lui combien je l'aime et me mets à son service pour tout ce qu'il voudra à la Chambre ou dans la presse périodique.

Qui diable a pn vous dii-e mes affaires belles et bonnes et arrangées? Il n'en est rien. Je suis aux abois ; mais je tiens bon sur mon fumier, comme Job. Ce qui est vrai, c'est que mon désordre est un ordre et que je suis un grand administrateur de terres et de vignobles. Cela n'empêche pas de mourir de faim honorablement.

La Presse s'aperçoit bien de votre absence, non comme talent, il y en a beaucoup, mais comme impulsion. Dieu, que ne l'ai-je ! Quel moment pour reprendre en sousœuvre le gouvernement de tout depuis dix ans et lui dire : Reprends ta route, la voici ! La France serait à vous.

Adieu et mille affectueux sentiments.

Je suis comme madame de (îirardin, je ne puis écrire sans un spasme, et je maudis chaque syllabe.

DCCLXXXIV A monsieur Emile de Girardin

Mouceau, 5 novembre 18 i I .

Ne pourriez-vous pas, mon cher ami, faire citer dans la Presse le morceau qui me concerne clans l'article Duvergier de Hauranne (Revue des Deux Mondes) ? Il suffirait de dire : « Yoilà comment les adversaires du parti conservateur jugent ses organes ! Nous désirons aussi la fusion et le ralliement des hommes capables du pays, mais ils ne peuvent se rallier que sous un drapeau neutre et nouveau. A des idées nouvelles, des hommes nouveaux ! voilà le cri des choses et du pays. Vos partis meurent de

vétusté. Les idées attendent, les intérêts souffrent ; l'Europe ne nous comprend pas, et nous ne comprenons pas l'Europe. Du nouveau, du nouveau ! ou notre révolution mourra de vieillesse à dix ans de sa naissance. »

Adieu.

M. Sauzet, le Président de la Chambre, est chez moi d'hier et repart ce matin. — A revoir dans un mois.

DGCLXXXV

A monsieur de Champvans Paris.

Monceau, 7 novembre 1841.

Mon cher ami, faites-moi un travail, c'est vous demander un plaisir.

Allez de ma part chez M. Paganel, directeur du ministère de l'agriculture, ou chez M. Cunin-Gridaine, et recueillez pour moi tous les documents concernant la question de l'introduction du bétail étranger: le tarif, son origine, ses variations, le nombre de bœufs gras introduits, le nombre de têtes de bétail maigre, le nombre des bœufs en France, ceux gras pour la boucherie, ceux maigres pour le travail ; enfin élucidez-moi bien cette matière, de manière qu'il n'y ait que ma logique à poser.

De plus, ce que coûte un bœuf à engraisser, par livre, en Suisse, en Angleterre, en Allemagne, ce qu'il coûte en France.

J'ai besoin de cela à fond, vingt pages s'il le faut, trente, quarante s'il est nécessaire; bien digéré. Réunissez de plus ce qui a été écrit là-dessus de mieux, discours Tourret, fi faites-moi un dossier.

Rien de nouveau ici, vos articles ont fait L'admiration de tout le monde et surtout la mienne.

Je suis dans l'affaire du collège jusqu'aux oreilles. J'attends Dargaud aujourd'hui pour un mois.

J'ai eu M. Sauzet hier; j'attends encore du monde. Ma vie est triste et fatiguée; je reprends la névralgie assez fort. J'irai à Paris le 5 décembre, bien heureux de vous retrouver si bien allant.

On me parle de journal, mais je n'ai pas même de quoi aller quatre mois à Paris avec quoi faire l'apôtre. Il n'y a que deux manières : du sang ou de l'argent. Je suis prêt à donner mon sang le cas échéant, mais je n'ai pas d'argent à jeter dans un journal. Si j'avais le million, ce serait fait à l'instant, c'est l'heure ou jamais.

Adieu et amitié.

Réabonnez-moi vite au National, à partir du 1er novembre dernier, pour trois mois.

DCGLXXXVI A monsieur Emile de Girardin

2ô novembre 1841.

Mon cher ami, je vous remercie de vos fréquentes lettres qui me tiennent si bien au courant du mouvement intestin de l'opinion et du cabinet. Je vous remercie surtout de celle-ci qui annonce de si bienveillantes prédispositions, dans des collègues de diverses nuances, en ma faveur. Mais je me hâte de vous écrire ma pensée intime sur la présidence, pour que votre amitié et celle de M. Pelletan ne perdent pas à cette pensée un temps et une bonne volonté qui n'aboutiraient pas.

Je ne désire pas la présidence. Bien plus, je serai-

J 24 CORKEsl'ONDAN'CE DE LAMAKTINE.

affligé si on me mettait dans le cas de dire oui ou non, mais je dirais non avant comme candidature.

Et pourquoi ? Le voici :

C'est une position neutre, et j'aime les positions militantes et actives.

C'est la décoration d'une vie politique, ce n'en est pas la force.

Enfin c'est exposer au hasard d'une bonne ou mauvaise attitude dans un fauteuil la considération, l'espérance, le prestige d'un nom politique qui peut un jour se compromettre et s'utiliser à meilleur escient. On ne grandit pas beaucoup là, et on peut en redescendre amoindri. Ainsi donc, pas de candidature volontaire et sérieuse. Uuant à des voix, c'est autre chose, cela ne peut qu'honorer et fortifier une individualité parlementaire au dehors. Sous ce rapport, je ne serais que très flatté d'en avoir. Si même j'en avais assez pour être nommé, je ne refuserais certainement pas ; mais j'accepterais avec la plus vive répugnance et une douleur réelle et motivée.

Cela n'est pas politique, souvenez-vous-en. Or il faut être politique, ou rester comme je suis à regarder jaunir les feuilles des arbres, les pieds dans des sabots de noyer. J'en serais bien tenté, si ce n'était de ce diable au corps politique que je ne puis chasser de moi depuis l'âge de raison et qui me tiendra, j'en ai peur, jusqu'à l'âge où l'on n'en a plus.

Adieu. J'irai tard à Paris pour cause de misère. Ecrivezmoi.

Gardez ces motifs exclusivement pour vous, sauf madame de Girardin, esprit politique bien plus qu'esprit féminin, pour qui je n'ai pas de mystère.

ANNÉE 1841. 12o

DGGLXXXVII

A monsieur Dubois

A Saint-Laurent, près Cluuy.

Paris, 12 décembre 1-141.

Je suis dans le tumulte, assiégé d'offres de tout genre. Qu'il y a loin d'ici Monceau, et que je voudrais y être ! L'opposition en masse se jette à moi pour me tirer à elle. Il s'est opéré un de ces mouvements que je vous ai souvent prédits, où l'homme seul devient l'homme multiple et où l'on lui remet la dictature de deux ou trois opinions. J'aurais, si je voulais dire un mot, l'omnipotence sur la Chambre, donnée par elle-même. Au lieu de cela je mécontente tout le monde en me refusant à tous. Cela me paraît sensé dans ce moment. Je resterai donc sur mon banc, isolé longtemps encore.

Adieu et tout à vous.

DGGLXXXVIII

A madame de Cessia

A Nice.

Paris, 12 février 1842.

Je t'envoie, ma chère Cécile, un discours que j'ai prononcé hier (I) et qui a sauvé le ministère et l'ingrate majorité. Il a produit un effet inouï. Ce sont mes adieux. La semaine prochaine, je commencerai à parler en homme de grande opposition. On me fait toutes les offres imaginables ce matin pour me retenir à la vieille majorité ; je n'en veux plus.

J'y joins un article du Siècle de ce matin, journal ennemi : tu verras comment mes adversaires eux-mêmes apprécient l'effet de ce discours. Le National môme en parle ainsi.

Dans quatre ou cinq jours je vais reparler, et ainsi de suite trois ou quatre fois. Je t'enverrai les journaux, sachant qu'il n'y en a pas où vous êtes et l'intérêt que vous y prenez. Jamais la Chambre n'a été aussi impressionnée qu'hier ; on n'a pas pu reparler de plus d'une heure.

Marianne est un peu malade d'une lièvre de rhume depuis cinq jours, moi toujours assez tristement.

Rien de nouveau ici qu'un temps de Nice ou de Naples, lo degrés et un soleil éclatant. J'arrive du bois de Bou-

; (1) Sur les députés fonctionnaires publics. Séance du 11 février 1842. V. La France parlementaire^ t. III, p. 138.

logneoù j'ai été me reposer ce matin des émotions d'hier soir à la Chambre.

Quand revenez-vous, et comment allez-vous toutes ?

Ce bon et excellent M. Guillemardet est à toute extrémité, c'est une désolation de cœur pour nous. C'était notre meilleur et plus aimable ami.

Embrasse tes charmantes filles pour nous. Le temps nous dure de vous revoir tous.

Ara tante m'écrit régulièrement des lettres de quinze ans. Elle est très heureuse de vous savoir bien loin, mais ne la prenez pas au mot.

Mille tendresses.

Dis au secrétaire Valentine de nous écrire souvent.

DCCLXXXIX A monsieur Ronot

Avoué à Màcon.

Paris, 17 février 1842.

Mon cher ami, Voici en courant, et d'une main lasse, pourquoi je ne vous écris pas. Prenez un télescope et voyez ma table ! Il est dix heures, je suis levé depuis six heures, je n'ai pas quitté la plume, ot j'ai reçu au moins trente ou quarante billets ou lettres. Vous ne savez pas ce que c'est que de battre l'eau, elle écume et elle vous mouille. Je viens de sauter un grand fossé au milieu d'un orage inoui dans la Chambre (1). Les têtes ondoyaient comme des épis. Les

(1) Discours sur l'adjonction de la liste départementale du Jury (15 février 1842). <■ In mot de ce discours, qui résumait le système gouvernemental de résistance suivi depuis 1830, devint populaire comme expression de l'opinion publique sur le pouvoir : « Il n'y aurait pas besoin d'un homme d'Etat, une borne y suffirait. » V. La France parlementaire, t. III, p. 153.

lettres, menaces, compliments, dévouements, anonymes, pleurent huit jours après comme nos grêles en juillet. — Et puis je sais que vous m'aimez, cela me tranquillise.

J'ai parlé bien mieux que vous ne lisez. Dans les chemins de fer, me voilà commissaire, et je n'aurai pas de six semaines un moment à moi. Les demandes de rendez-vous pleuvent, plus d'heures d'amitié !

Adieu. Aimez-moi quand même, et ne croyez pas aux bêtises qu'on vous dit sur moi. Je sais où je tends, comme la boussole sait le pôle.

Mille tendreses.

DGGXG A Béranger

G mars 1845.

Puisque vous m'autorisez à parler comme l'amitié, ou comme la gloire, je dirai votre nom tout court. Voulezvous me fixer un autre jour que lundi ? Tous me sont bons, excepté le samedi.

Je vous justifierai les chemins de fer. Une faculté aussi immense de plus ne doit être ni refusée ni redoutée : tout ce qui grandit le genre humain le fortifie. En sondant l'effet des routes de fer, c'est la fin de la guerre dans le monde, la communauté des idées et des langues. Travaillons-y donc avec confiance. Je ne suis pas plus pour la civilisation industrielle que vous ; mais ceci est plus qu'une industrie, c'est un sens qui pousse à l'homme. Qu'en fera-t-il ? du bien. Nous sommes optimistes tous les deux. L'optimisme, c'est tout simplement la foi dans la Providence. L'athée seul peut être pessimiste.

Des vers ? non, c'est à vous d'en faire maintenant. Vous avez vu mon commencement et ma fin comme IV. 9

poète, et moi je ne vous ai vu ni commencer ni finir.

Mille amitiés dans la poésie, dans la liberté et dans l'espérance.

J'ai vu M. de Lamennais ; nous avons parlé de vous.

DCCXCI

Au marquis de la Grange

Député de la Gironde.

11 juin 1842.

Mon cher ami, Bravo la lettre ! Bravissimo l'article du National! C'est bon pour vous, pour moi, pour nous. Il n'y a rien de meilleur que d'être injurié par ses ennemis. Je m'honore de l'être avec vous. Je ne réponds pas à ces misérables qui ont vendu la liberté pour les fortifications à Paris, Dieu seul sait à quel prix ! évidemment ce n'est pas pour rien. Ces Mirabeau d'échoppes borgnes ne se paient pas si cher que lui.

Je suis à Saint-Point, content mais souffrant. Je n'écris ni ne pense, excepté à vous.

Mon élection ne parait pas douteuse, la vôtre est certaine ; votre attitude est magnifique devant le pays indépendant.

J'avais remarqué vos deux allocutions de la fin, c'est excellent. Vous grandissez et vous grandirez trois ou quatre ou dix ans encore ; vous le méritez par l'étude, l'indépendance, la fermeté d'esprit que vous montrez tout autant que moi-même et certes plus que personne de ces saltimbanques qui nous font insulter.

Mille tendres respects à madame de la Grange. Ma femme et Valentine lui disentles choses les plus aimantes.

A revoir, et souvent.

DCCXCII

A monsieur de Champvans Paris.

Saint-Point, 16 au matin.

Mon cher Champvans,

Une nouvelle affreuse nous arrive (1). Nous sommes consternés. Que deviendra le pays pendant des minorités de quinze ans et des jeunesses de dix ans sur le trône de la prudence?

Je pense que je vais partir pour Paris. C'est demain que je partais pour Marseille.

[Une commission capitale) Allez à la Chambre des députés, et faites mettre mon nom sur la stalle de M. de Bivry non réélu : premier banc à l'extrême droite, première place du banc. C'esfconvenu. Cette place est l'objet de mon ambition depuis dix ans. Ne perdez pas une heure, autrement ce sera déjà volé. Je vous conjure, au besoin, d'employer les bontés mêmes du Maréchal pour me faire authentiquement inscrire là. Voyez le général Leydet, mon excellent ami. Assurez-vous que c'est fait, et ([lie les questeurs ne le laissent pas subrepticement enlever, comme à la dernière législature, par un audacieux voleur de places. C'est de la haute politique pour moi que ce banc et cette place de Sivry.

J'étais hier à la Clayette ; c'est là que j'ai appris le coup terrible qui frappe la famille royale et la France. Nous sommes navrés.

Je vous quitte pour aller à Monceau et à Mâcon.

(1) La mort du duc d'Orléans.

Les élections font peu d'honneur à la France. C'est, en général et des deux côtés, pitoyable d'intelligence. Ici le parti conservateur a quatre déroutes, le parti intelligent les a toutes.

Mille amitiés, et réponse prompte.

Faites-moi un travail sur la régence, complet. Voyez Lacretelle.

DCGXCIII

A monsieur Emile de Girardin

17 juillet 1842.

Je reçois la fatale nouvelle en montant en voiture pour Marseille. Je m'arrête. Je serai à Paris, non avant mais peu après le jour de l'ouverture. Il y a impossibilité à moi de faire autrement.

Je suis bien heureux de votre double entrée, bien que l'échec même m'eût paru sans inconvénient. Si vous avez des inquiétudes pour votre admission, attendez quelques jours. Je vous défendrai de mon mieux contre un ostracisme de parti.

Mes respects à madame de Girardin. Je suis fort ennuyé, souffrant et affairé dans ce moment, mais le moment est gros.

DCCXCIV

A monsieur Dargaud A Paray-le-Monial.

Monceau, 18 juillet 184'?. J'ai reçu vos deux charmants souvenirs. J'aurais voulu

le succès de notre ami de Mâcon ; mais l'affaire a été trop mal conduite par ceux qui devaient la préparer et par luimême. Cependant le résultat n'est pas indifférent ; comme on dit ici, il promet mieux.

La fatale nouvelle de la mort du prince paraît plus grosse le lendemain que le jour même. Nous n'avons plus que le choix des fautes. Nous étions dans la Ligue, nous allons tomber dans la Fronde. Les régences sont le terrain des partis.

Je pars en effet pour Paris dans deux jours. Je n'y veux ni présidence, ni cabinet, partez delà. J'y resterai juste le temps patriotique, et je reviendrai ici où votre lit est fait.

J'entretiendrai M. Villemain dans son amitié et, je dirai, dans son admiration cordiale pour vous. Écrivezmoi tant que vous pourrez et votre avis sur tout, d'avance. Rappelez-moi à M. Bertuca.

DCCXCV

A monsieur Emile de Girardin

41, rue Laffitte, Paris.

J'ai entendu à la Chambre de telles colères contre votre nom qu'il m'est évident que vous serez attaqué. La majorité n'est pas douteuse pour votre admission. C'est à vous de bien voir si vous voulez ou non un combat. Je le crois peu utile, sauf le cas de scrutin secret que nous flétririons. Dans le cas d'attaque à la nationalité, en ne sortant pas de là, et dans un discours, écrit court et probant, vous pourriez parler. Autrement, mon avis est que vous vous taisiez.

Faites-moi bien savoir la séance où vous serez vérifié.

J'irai ce soir tard chez madame de Girardin.

DGGXGVI A monsieur Emile de Girardin

Mercredi.

Il est indispensable que nous nous voyions ce matin, si le bruit qui court a fondement. Le voici :

Vous ne paieriez pas le cens, il y manque huit francs, parce que, disent-ils, vous ne pouvez vous attribuer moitié du mobilier de l'association de la Presse.

Si cela est fondé, vite une réponse, ou bien venez vers midi en vous rendant à la Chambre, et forcez la porte. Nous combinerons les objections.

A cela près, je crois les autres motifs renversés. Mais celui-là perdrait tout.

Une ordonnance royale de 1824 annotée dans le recueil de Duvergier (année 1831, page 224).

(Chercher vite ce texte pour M. O.Donnell et l'apporter à la Chambre.)

Elle règle en votre faveur votre cas.

DCCXCVII

A monsieur Dargaud

A Paray-lc-Monial.

'.) Un Ht .

Mon cher ami, je jouis de votre suffrage (1). Vous ave vu juste etbien, et j'ai frappé si heureusement au cœur d

(1) A propos du discours sur l'élection de M. Emile de Girardirj Séance du 2 août 1842. V. La France parlementaire, t. 111, p. 230.

la Chambre que non seulement je suis excusé mais honoré même pour avoir parlé. Ledru-Rollin et ses amis me demandent pardon et me font amende honorable tout haut. Girardin est réhabilité, et il y a faveur générale pour lui.

J'ai vu Yillemain à votre sujet. Il m'a dit de vous dire :

1° Qu'il prolongerait la mission tant que l'année aurait des mois ;

2° Que, s'il quittait le cabinet, il ne quitterait pas sans vous avoir fait une situation inaliénable.

Dormez sur ces deux faits, et priez Dieu pour moi qui vais livrer tout seul contre tous un combat en l'honneur des dames et de la liberté sur la question de régence (1). Cela ne vous plaira pas. Mais attendez deux ans et vous verrez que c'était bien.

Mille affectueux compliments.

DCCXCV1II A monsieur le comte de Circourt

Saint-Point, 6 septembre 1842.

C'est vous qui m'avez admirablement extrait et taillé toutes les pierres dont j'ai bâti ma conviction dans la loi de régence, à vous donc la gloire et la reconnaissance ! Je l'ai dit à tout le monde, et je désirais vous faire imprimer si j'avais su où vous trouver pour vous en demander l'autorisation.

J'ai profité hardiment de l'occasion pour rompre, par une manœuvre inattendue, les vieux cadres faux de la Chambre et débarrasser le terrain des principes démocra-

(1) Ce discours sur la Régence fut prononcé le 18 août 1842. V. La France parlementaire, t. III, p. 243

tiques de la présence et de la tactique de M. Thiers qui m'empêchait d'y mettre le pied. Maintenant m'y voici. Je commence de ce jour ma vraie carrière politique. J'étais jusqu'ici comme ces vaisseaux qui louvoient jusqu'à ce qu'ils soient arrivés à une certaine latitude et qui ne partent véritablement orientés que de ce point. Je vais faire de la grande opposition, ressusciter les jours de 1815 à 1830, avec cette différence que si l'opposition m'écoute elle sera affirmative et gouvernementale, au lieu d'être négative, critique et démolisseuse. Vous me comprenez à demi-mot. Renverser le pouvoir est un pauvre métier; le conquérir et y rétablir ses idées, voilà l'œuvre.

Secondez-moi de vos vœux et de vos œuvres. N'oubliez pas que je vous dois les deux plus belles pages de mon humble vie parlementaire, les fortifications et la régence. Au nom du ciel, entrez, ou soyez du moins à la porte derrière moi !

Me voici séant de nouveau au Conseil général. Je ne quitterai pas ce pays-ci avant le 15 janvier. Tâchez qu'il soit sur votre route, et venez vous reposer du beau dans le modeste et dans le tranquille.

Madame de L. s'unit à moi pour implorer et complimenter madame de Gircourt.

Mille amitiés, et regrets d'être interrompu.

DCCXCIX

A monsieur de Champ vans Paris.

Saint-Point, 26 septembre 1842.

Merci, merci, merci des insertions et renseignements. Je m'attends bien à cela des Débats. Ce que vous me dites

du Siècle penchant de gauche à M. Thiers m'étonne et ne m'intimide pas. Si le Siècle fait cette faute, ce n'est pas nous qu'il perd, c'est lui-même. Nous fonderons sur le terrain qu'il déserte.

Nous venons de lire un excellent article de la Revue indépendante sur mon mot à l'École normale (1). C'est topique aux faux libéraux.

Nous sommes ici, Dargaud, de Brauz, Aimé-Martin, etc., passant les jours à lire, causer et ruminer. On y parle bien, et toujours, de vous. Rien de nouveau au pays, si ce n'est que le vin est cher, comme dit le conscrit à ses parents.

Vendez des miens, tant et plus, je ne sais qu'en faire. Merci d'y penser.

Je ne travaille à rien. Nous nous promenons. Mon esprit n'est pas revenu. J'ai besoin de végéter trois mois. Je vais pourtant préparer beaucoup de canevas de beaux discours d'opposition pour les années à venir.

Ne vous inquiétez pas des raccommodements de M. Thiers et de la gauche. Cela se fera pendant trois mois, puis, M. Thiers entré aux affaires, M. Barrot, la gauche, moi, nous resterons dehors. Nous creuserons le fossé, et nous combattrons quatre ans en héros. Rassurez Caillé, et expliquez-moi à lui.

Le diable emporte votre visiteur ! Faut-il prendre la Patrie ?

Écrivez, écrivez, écrivez.

(1) Allocution aux élèves de l'École normale de Saône-et-Loire (septembre 1842). V. La France parlementaire, t. III, p. 268.

DGGG A monsieur Martin Doisy

Saint-Point, 5 octobre 1842.

Monsieur et ami,

Janvier, avec sa bêtise de panthéisme, vous a tellement fasciné que vous n'y voyez plus. Il n'y a rien de moins révolutionnaire, de moins hasardé, de moins osé, de plus un que mon discours sur l'industrie (1). Gela dit ce que cela veut dire : soyez industriel, et placez entre la richesse et la misère extrême, produits obligés de l'industrie, la charité de l'Etat bien ordonnée pour empêcher la richesse d'être oppressive et la misère d'être envieuse et révolutionnaire. Je ne crois pas que Fénelon eût dit autre chose, seulement il l'aurait dit mieux, et il faut être Janvier, c'est-à-dire un véritable prodigue d'esprit pour ne savoir qu'en faire et entendre malice à tout ceci.

Je n'ai pas eu moment depuis vous : Conseil général, discussions, journaux, discours, vingt personnes à demeure chez moi, réception de trois cents en une seule fête, et les affaires, et les nuits employées à commencer mon grand ouvrage de philosophie, l'ouvrage de ma vie : en voilà assez pour absorber un pauvre homme.

Mais le cœur est libre et vous demeure très attaché, bien que je ne puisse pas vous faire entendre ma politique, selon moi très simple. Peu importe, dans cinq an| vous l'entendrez, et le monde me rendra justice. Soldat

(1) A la séance publique de l'Académie de Maçon (12 septembre 1842). V. La France parlementaire, t. III, p. 271.

de l'idée, je combats pour elle et non pour moi, et, quand elle aura sa force, elle gouvernera.

Adieu donc et amitiés.

DGCGI Au marquis de la Grange

SaiDt-Point, 5 octobre 1842.

Mon cher ami, je vous croyais en froid avec moi, et je commençais à m'affliger de la politique puisqu'elle pouvait désunir ce que l'âge, les sentiments, les conformités littéraires et l'amitié avaient uni. Grâce à Dieu, il n'en est rien. Corrigez donc vos épreuves pendant que j'ébauche moi aussi les premières pages du grand ouvrage de ma pensée, celui où je veux rassembler et offrir à Dieu seul l'encens final de ma raison et de mon sentiment bumain.

Je me lève la nuit pour l'écrire, et j'y emploierai dix ans. Mais cela ne marche pas si vite que le temps, la souffrance et la mort. Peu importe, il est beau d'avoir commencé.

Je viens de mener, et je mène encore, une vie infernale. Je n'ai pas eu un jour de paix. J'ai présidé mon Conseil général, j'y ai discuté ; j'y ai surtout dîné. 0 ennui et gastralgie! J'y ai fait des discours extérieurs et intérieurs. J'y ai donné un souper de 312 couverts, avec trois musiques de régiment dans les lointains, et trois mille personnes se promenant sous mes arbres illuminés. Cola fait, et jusqu'à aujourd'hui, je n'ai pas eu moins de dix-huit à vingt personnes à demeure, tombant du ciel de tous les points de l'horizon. Mais, bien que dans le nombre il y ait de vrais amis, je n'ai pas eu M. Sue. Et il vaut mieux que tout cela. Son livre fait fureur ici tous les soirs.

Mes belles nièces en lisent ce qu'on leur permet, et ne rêvent que lui. Qu'est-ce qu'un philosophe, un politique, un poète auprès du Richardson populaire qui fait vivre et aimer tout cela en drame ! Faites-lui mes amitiés. Moi, je ne le lis pas, mon esprit est trop impatient ; j'aime l'or en lingots et non pas en feuilles. J'attends l'édition.

La politique ministérielle me touche peu. Guizot, Mole, Thiers, Passy, Dufaure, cinq manières de dire le même mot. Ils m'ennuient sous toutes les désinences. Que le diable les conjugue comme il voudra! Je veux aller au fait et attaquer le règne tout entier. Dans quatre ans, on nous verra remuer des idées plus puissantes, ou du moins nous aurons remué le sol où elles doivent germer.

Adieu, je iinis faute de combattants.

Mille tendresses à madame de la Grange.

DCCGII

A madame de Girardin

Paris.

Monceau, 23 novembre 18i2.

Enfin, voilà un mot de cette main qui en a tant écrit de ravissants, et qui en fait tant désirer maintenant à ses amis ! Est-ce que Bourganeuf engourdit cette âme que ni le malheur, ni les inquiétudes, ni les ingratitudes n'avaient pu affaisser à Paris? Si c'est pour votre repos, tant mieux ! Si c'est pour transporter ce feu sacré de l'autel du génie au vent froid et agité de l'ambition mondaine, tant pis ! Mais ce n'est pas cela, dites-vous : c'est ce voluptueux engourdissement, qu'on éprouve à regarder sans voir la nature inanimée dans une sauvage nature

et par un beau soleil. Alors, tant mieux encore ! Cette paresse-là est divine. Elle compose les plus délicieuses heures de la vie. Non seulement je vous la pardonne, mais je vous la souhaite mille heures par jour. Mais estce qu'il n'y avait ni montagnes, ni bruyères, ni ciel bleu et profond, ni éblouissant soleil à Saint-Point? Au contraire, il n'y a que cela. Que ce soit donc pour une autre année! Vous êtes cause que je n'ai joui de rien celle-ci, parce que je vous ai toujours attendue. Et, comme je me défie justement de ma propre amabilité, j'ai eu du monde sans interruption à votre intention jusqu'à aujourd'hui. Enfin n'en parlons plus.

M. de Girardin me trouvera à travers les frimas, les brouillards, la glace et les inondations, à une heure de Mâcon, dans un château bien triste sur la route de Cluny. Cela s'appelle Monceau. Qu'il m'écrive, et je lui enverrai des chevaux, ou qu'il prenne une voiture à Mâcon. Je serai enchanté de vingt-quatre et de cent heures de causerie avec lui. Il me trouvera un peu ennuyé, un peu assoupi, un peu morose; mais l'âme est un re.ssort qu'il suffit de presser un peu pour qu'elle reprenne élasticité et vigueur. La mienne les prête à toute action ou à toute pensée qui lui donne l'exercice et le sentiment d'ellemême. Elle est morte un millier de fois et ressuscite toujours le troisième jour. Elle est occupée dans ce moment à compter des tonneaux dans des caves et à calculer le prix des vins. Mais elle ne demande pas mieux que de faire autre chose. Quant au corps, il souffre et s'agite et languit. Quel supplice que cet accouplement d'une intelligence qui en tuerait dix et qui n'en a pas un en bon état! Que pouvons-nous faire avec un si détestable outil?.... Consolez-moi donc en m'écrivant. Je ne suis pas heureux ; pas plus que vous. La tristesse est une sympathie. Vous savez la mienne. J'ignore la vôtre. C'est peut-être la même.

Ii2 CORRESPONDANCE DE LAMARTINE.

Faites-vous des vers ? J'y ai renoncé. C'est trop puéril pour le chiffre de mes années. La rime me fait rougir de honte. Sublime enfantillage dont je ne veux plus.

Philosophie et politique, je ne vois plus que cela, et cela se fait en prose. Ainsi, adieu sérieux non à la poésie, mais aux vers. En philosophie, je prépare pour un avenir éloigné. En politique, j'attends quelques événements qui en vaillent la peine. Quant à user ses beaux jours pour la petite préférence à inventer ingénieusement entre MM. Mole, Thiers, Guizot et Dufaure, je laisse cela à ceux que cela amuse. Quant à moi j'en suis prodigieusement ennuyé. Je ferai l'insurrection de l'ennui, une révolution pour secouer ce cauchemar ; pour cela, il faut des forces dans le pays. En attendant, consolons-nous ensemble en causant de loin et de près de ce texte inépuisable de la pensée humaine et du cœur humain, où personne ne lit si bien et si fin que vous. Adieu.

DCCCII1 Au marquis de la Grange

Monceau, 28 novembre 1842.

Mon cher ami, Hier j'ai lu votre lettre à Champvans. Je ne serai pas à Paris si tôt que vous pensez, mais au dernier moment, 10 ou 15 janvier. — Qu'y faire ? 11 vaut mieux entendre le vent d'automne siffler que bourdonner l'intrigue qui court en cabriole! dans les rues. Vous dites que nous devons nous recorder. Non, nous savons d'avance ce que nous avons à faire pendant quatre ou cinq ans : nous séparer de toutes ces tactiques qui manœuvrent sur un terrain sans issue, et former notre armée d'opposition sérieuse et gouvernementale sur un terrain nouveau qui

verra venir à nous toutes les idées jeunes et toutes les forces vitales de la génération pensante.

Le jour où les joueurs de gobelet de d830 auront perdu la dernière partie avec leurs cartes sales, nous serons les maîtres et les sauveurs de ce qui reste de foi politique en Europe. Tout autre rôle me paraît petit et indigne d'occuper des hommes qui ont mieux à faire. Ou servir des idées ou rien, voilà ma devise. Le temps ne garde mémoire que de ceux qui lui ont légué quelque chose. Que lui lègue-t-on en ce moment, si ce n'est un état politique à défaire ? Ainsi pas de faiblesse pour ma part, combattre ferme et chaud, et combattre lorsqu'on triomphe.

Girardin arrive ces jours-ci pour me faire, dit-on, des propositions du roi et de M. Mole (confidentiel).

J'écouterai; je ne découragerai pas tout à fait, mais je ne crois rien possible ni utile en ce genre. Il faut que M. Mole s'en tire tout seul ou avec M. Thiers. Ne nous compromettons pas avec tout ce passé ! Sachons vivre seuls et attendre : le temps est à nous, il n'est plus à ces hommes. Si vous m'en croyez, vous serez immensément fort et important dans cinq ans. C'est évident pour moi. Je vous vois adopté, honoré et exalté par l'opposition renouvelée, comme un de ses fondateurs, et appelé à la représenter au pouvoir, le jour certain où elle y entrera. Vous ne savez pas ce que c'est qu'un aristocrate comme vous tendant la main à une démocratie impuissante tombée dans le fossé ! C'est le beau rôle depuis Rome jusqu'à Mirabeau. La naissance et le caractère vous l'ont préparé ; vous l'avez bien dessiné sept ans. Au moment de la grande scène, vous le déserteriez ! pourquoi? pour vous ennuyer à peser quelques grammes entre M. Mole, M. Thiers, M. Guizot et une cour ! Vous vieilliriez ainsi à cette œuvre misérable, et votre nom s'évanouirait avec ceux de MM. tels ou tels ! Ce n'est pas la peine pour un homme de talent et de volonté comme vous. Pour moi je

n'en veux à aucun prix. Nous avons bien prouvé que nous étions conservateurs ; prouvons que nous sommes libéraux, et prouvons ensuite que le libéralisme est un moyen de gouvernement plus puissant que l'intrigue et la peur.

Adieu. Je baise la main si belle de madame de la Grange, mais je la secoue avec colère, si elle vous entraîne loin de moi !

Mille respectueux souvenirs à M. le duc de la Force.

DCCCIV A madame de Girardin

Monceau, 3 décembre 1842.

Le lit de M. de Girardin était fait, son feu allumé, hier dimanche, quand j'ai reçu votre lettre. Voilà la troisième fois. Je ne l'attends plus. Qu'il aille ou qu'il vienne, j'irai ou je viendrai. Je n'ai plus de foi. Aussi bien les routes sont gelées, et le brouillard couvre nos collines. Que lui offrirais-je qu'un coin de feu moins confortable que dans la rue de l'Université? Faites-lui mes compliments sur son élection.

Que répondre à votre lettre ? Je suis lyrique et non polémique ; je dis et ne discute pas. Vous aussi. Disons donc, et ne nous répondons pas.

Non, il n'est pas vrai que la politique soit de l'ambition toujours. C'est la petite qui est de l'ambition, la grande est du dévouement. Je ne conçois que la grande. Celle-là est patiente comme l'idée qui la fait agir. Elle n'est pas ; pressée de saisir aujourd'hui, parce qu'elle a demain. Elle est clairvoyante, parce qu'elle n'a pas l'œil troublé par le vertige de l'intérêt personnel. Elle n'entre au pou-

voir que quand elle sent qu'elle a une force en elle et derrière elle pour l'y pousser et l'y soutenir. Cette force, je ne l'ai pas encore, je l'aurai dans quatre ou cinq ans. Vous verrez alors si je ferai de la philosophie Mais, en attendant, qui m'empêche d'en faire? Qui est-ce qui me dérange? Et pourquoi me battrais-je avec MM. Thiers, Guizot ou Moïé? J'y perdrais mon temps et mon bonheur. Le jour viendra de se battre, mais d'ici là on peut philosopher ou même faire mieux. Mais, hélas ! je me hâte de vous dire que je ne fais pas mieux.

Je suis même peu pressé d'aller à Paris, excepté pour vous voir, car je n'ai rien à faire pendant quelques mois. Il y a entre l'opposition et moi leurs vieilles bêtises à liquider. Il faut que les feuilles mortes tombent pour faire place aux bourgeons nouveaux. De plus, ce n'est pas à moi d'attaquer le ministère; on doit des égards à des hommes d'honneur. Si on les chasse, ce ne doit pas être par ma main. Et puis je les aimais mieux que ceux qui vont les remplacer. Mais défendre désormais un cabinet? Non, ce n'est plus l'esprit du rôle. Mieux vaut donc se taire un an ou deux. Ah ! si j'avais un journal ! c'est là que je parlerais. Mais la Providence me le refuse. Donc c'est pour le mieux. Ainsi toujours content. Vous ne savez pas combien et pourquoi je suis fataliste, comme tous ceux qui ont une fortune. Écoutez si j'en ai une. Hier matin j'avais fait venir une quantité d'énormes carpes de vingt lieues de loin dans un vivier. Une fois les carpes dans l'eau, je ne savais plus comment les en tirer. Point de filet à dix lieues à la ronde. Pays de vigne et de rocher, où on n'a jamais mangé une écrevisse seulement. Je monte à cheval, et je traverse la grande route. Quelque chose fait peur à mon cheval qui se cabre. Je regarde. C'est un homme qui porte un beau filet au bout d'une perche. Il me l'offre à acheter. Je le paye, et nous dînons. Un journal m'arrivera à son heure, comme le filet, et nous IV-; 10

prendrons beaucoup d'hommes. Car nous serons pêcheurs d'hommes, comme Jésus-Christ disait à saint Pierre. En attendant, péchons des brochets.

Mais adieu. Je voulais raisonner et je cause. A revoir, et un bien sincère et croissant attachement.

DGGGV

A monsieur Emile de Girardin Château de Monceau, près Màcon, 9 décembre 1 8 * *2 .

Mon cher ami,

Venu ou non venu, soyez le bien arrivé. J'ai suivi vos triomphes. Ici on vous aurait offert de l'affection et du recueillement.

J'ai entendu parler, en effet, de combinaisons Mole où l'on me destinait l'intérieur. Je ne vois que nuage et poussière dans l'horizon actuel du pouvoir. Nous causerons de tout cela. Je crois l'opposition nécessaire, à grandes doses, à une situation léthargique. Mais je ne veux plus me mêler que de mes propres affaires, et marcher mon chemin sans savoir avec qui. Le siècle vaut mieux qu'un compagnon. En tout cas, comptez sur bienveillance et politesse dans les formes, pour vos amis.

Je n'irai à Paris que les premiers jours de janvier. Je n'ai rien à y faire, et ici j'ai deux cents ouvriers et je crée de la terre. Trouvez-moi à vendre des vins à bas prix. J'ai à passer quatre ou cinq années difficiles. Après cela, ou j'entrerai aux affaires ou je me ferai dominicain, comme on dit de Berryer. Mais mon couvent sera ailleurs qu'à Rome. Berryer n'a plus d'autre issue qu'un cloître, je le lui ai dit vingt fois. On n'a jamais fourvoyé plus complètement un beau talent, un charmant homme et un su-

blime parti. Oh! si j'avais eu celle armée à conduire! Mais ma foi n'aurait pas été avec mon drapeau. Il vaut mieux porter haut et loin celui de la révolution où sont écrits, il y a cinquante ans, les vrais dogmes de mon âme.

Adieu et amitié.

DGGGVI A monsieur le comte de Circourt

Monceau, près Mâcon, 18 décembre 1842.

Monsieur et savant ami,

Retenu ici par des affaires graves et nombreuses, je ne pourrai me rendre à Paris que dans les jours qui approcheront de la discussion de l'adresse. On m'écrit qu'on s'y occupera surtout du droit de visite. C'est une question perdue si on ne soulève pas l'esprit public un peu plus haut que les misérables susceptibilités populaires fomentées à force de mensonges par les misérables colporteurs de noirs et par les agitateurs de la Chambre.

11 n'y a pour nous qu'un moyen de défendre un peu nos clients, les noirs, c'est d'avoir présent à l'esprit et de présenter froidement à la Chambre le tableau vrai et historique de la traite depuis son origine, de rappeler les premières voix qui s'élevèrent contre le commerce, d'avoir copié des fragments des plus beaux discours prononcés en Angleterre par Wilberforce et ses amis, d'étaler la statistique vraie et croissante ou décroissante de la traite, enlin de savoir où, comment, en quel nombre, sur quels rivages, la traite s'opère encore aujourd'hui.

Voilà ce que j'ose vous prier de me préparer en vingt ou trente pages, nourries de citations et de preuves, pour

réfuter d'avance toute contestation. Armé de vos armes, j'essayerai, sinon de vaincre, on ne fait pas reculer un ouragan, au moins de faire réfléchir la Chambre et de sauver un peu ce tiers intéressé qu'on va autrement abandonner à ses bourreaux. Dites-moi si vous le pouvez. Si vous avez accès auprès de M. de Larochefoucaud, notre excellent président de la morale chrétienne, il vous procurera, par lui ou par ses amis, les cinq ou six volumes anglais à compulser. Ce sont des recueils de meetings et de speechs très éloquents sur cette affaire. Aux Affaires étrangères on vous communiquera les deux ou trois traités à partir du traité de Vienne.

M'excuserez-vous, et m'aiderez-vous? Nous avons bien parlé de vous ici avec l'aimable Hiiber.

Rappelez moi à madame de Gircourt, et croyez à mon bien sincère et haut attachement.

Vous trouverez l'histoire du droit de visite dans Y Histoire du d?'oit des gens, par Wheaton, ministre des Etats- Unis à Berlin. Envoyez-le chercher chez M. de Brautz, n° 39, rue Laffitte, de ma part.

P. -S. Non, on vous l'enverra demain.

Adieu et excuse.

DCCGVII A Béranger

2 février 1843.

Cher et illustre ami, je reconnais précisément votre nature d'homme d'État à la prophétique prévoyance de vos conseils. Avant de me décider à faire ce que je fais j'ai toujours pensé et dit que les difficultés d'amélioration clans la constitution ne me viendraient pas tant de la résistance de l'oligarchie bourgeoise qu'il faut élargir, que de la timidité de vos amis qui craindront de se déranger. Aussi je serai prudent jusqu'à l'heure où j'aurai des forces. Mon affaire pendant quelques années c'est de m'en créer. Les éléments y sont, et Dieu nous viendra en aide. Un de ses instruments les plus sages et les plus populaires à la fois, ce serait vous!

Soyez donc avec moi, et employons cette courte vie à préparer les voies du Seigneur, c'est-à-dire le terrain d'un gouvernement qui ait Y unité monarchique et la dilatation républicaine. Nous retournons aux carrières. C'est évident. Il faut reprendre un autre chemin.

Dès que cette petite bataille (1), que je ne peux pas quitter, sera finie, à la fin de la semaine, j'irai vous serrer la main et chercher YÉgérie de Passy.

(1) On discutait à la Chambre le paragraphe de l'adresse relatif au droit de visite.

DCCCYIII A monsieur Dubois

A Saint-Laurent, près Cluny.

Paris. 3 février 1843.

Mon cher voisin et ami,

Un mot entre dix mille, car depuis six jours mon bureau estime table de bureau de poste. Mais l'amitié a l'œil adroit, elle reconnaît votre ferme et large écriture, elb- lit et elle répond.

Je prends le terrain et non les hommes de la gauche (1). Le terrain est à moi parce que j'ai su le conserver dix ans dans toutes les questions libérales; ils ne peuvent pas m'en chasser. C'est tout ce qu'il me faut. Ne vous inquiétez pas du reste. J'y agirai dans ma liberté. Quand ils m'appuieront, tant mieux ; quand ils feront du gâchis, tant pis pour eux, tant mieux pour moi qui m'y opposerai tout haut. Le terrain libéral et très libéral est le seul sur lequel on puisse rallier les grandes forces vives et neuves dont ce pays-ci aura besoin dans quelques années. Voilà la pensée de ma situation.

Gela dit, méditez-le, et vous verrez que j'ai raison.

Au reste l'étincelle tombée de la tribune a, contre mon attente, immédiatement allumé un incendie des esprits dont rien ne peut vous donner l'idée. Je ne croyais pas la désaffection si profonde, et je m'en effraye. A ce coup de tocsin les forces me sont accourues de toute part avec fanatisme. J'ai làté le pouls de toutes les opinions, je sais

(1) V., pour le développement de ce programme,. Discours sur l'adresse, séance du '.'7 janvier 1843. La France parlementaire, t. III, p. 238.

ANNÉE 184:!. loi

à quoi m'en tenir, et je reste dans l'attente et le repos. Adieu et affection.

DCCC1X Au comte de Puymaigre

10 février 1843.

Monsieur et ami,

Merci de cette voix connue et aimée qui me crie de loin : Courage. J'en ai besoin et vous m'en donnez. Ce petit coup de tocsin a réveillé en effet beaucoup d'esprits; l'heure viendra de les appeler au secours du pays et de la société. Il est bon de savoir qu'ils existent, il est bon qu'ils sacbent où ils pourront se rallier ; c'est le seul but de mes démarches actuelles. Les événements en commanderont d'autres. Prendre le terrain sans s'occuper des hommes qui l'occupent aujourd'hui, voilà ce qu'il y a à faire. Rassurez-vous donc quant aux idées anarchiques : il n'y a de force contre l'anarchie, aujourd'hui, que dans la liberté.

Aimez-moi, secourez-moi de vos vœux et éclairez-moi dans l'occasion de vos bons conseils. Vous savez combien mon esprit et mon cœur vous rendent tout cela.

DCCCX

A monsieur Ronot

Avoué à Màcon.

Paris, 10 février 1843.

Mon cher ami, Ma plume est lasse. J'ai en trois jours (compte fait hier)

314 lettres des départements, fanatisme d'entraînement et d'enthousiasme. J'en ai répondu de ma main une soixantaine, le reste attend ou se répond par secrétaires en deux phrases circulaires. Ainsi, excusez-moi. De plus j'ai les journalistes et les hommes politiques avec lesquels il faut s'entretenir tout le jour. Pitié, pitié, pitié !

Merci des bonnes nouvelles des chiens.

Peu importe que le Progrès imprime.

Je suis très content de Dejussieu et de M. Lenormand. C'est cela.

Je vais tout à l'heure parler une heure à la réunion des oppositions, pour les empêcher de faire une bêtise sur l'Espagne en soutenant Espartero qui nous insulte.

Ah oui ! j'aurais de la peine si je me proposais, ce qu'on suppose, de diriger, rectifier, discipliner la gauche; mais je n'y pense pas. Entre nous, ce qu'il me faut, c'est son terrain et non ses criailleries. Sur ce terrain, dans cinq ans, nous aurons les idées et la France. Souvenez-vousen, et moquez-vous de ceux qui se moquent de moi. Je ne suis rien, mais les situations en politique comme à la guerre sont toutes-puissantes. Or j'ai l'œil qui sait les voir de loin et le pied qui ose hardiment s'y poser. Cela suffit. Le reste est l'affaire de la Providence et du temps, son instrument.

Adieu donc, à revoir. J'oublie l'heure avec vous. Parlez dans ce sens à Dejussieu, mais un peu confidentiellement; qu'il écrive en ce sens, mais en termes couverts. L'opposition ne me pardonnerait pas d'avoir l'air de ne pas l'estimer assez haut. J'estime immensément la place où elle s'assoit, je l'estime assez pour avoir voulu la prendre et pour en avoir attendu l'heure patiemment huit ans. Maintenant que j'y suis et bien entré et que mes colonnes d'opinions se forment immenses dehors, oubliezmoi quelques années, et ne pensez plus qu'au vigneron de Monceau qui vous aime.

Que n'êtes-vous ici ! vous en apprendriez de belles.

DGGCXI A madame la comtesse d'Agoult

Paris, 20 février 1813.

Madame,

Les poètes n'ont besoin que d'un regard pour comprendre une àme ; et quand on comprend on aime : c'est la même chose avec les belles natures comme la vôtre.

Je suis heureux qu'on m'ait trahi devant vous. J'en aurai plus de courage, quand j'aurai le bonheur de vous rencontrer, pour m'approcher d'une personne que j'admire avec désintéressement et en silence.

Je suis plus heureux encore que le jour soit venu où v.ous voulez bien, à votre tour, comprendre ma pensée politique. Elle n'est pas d'hier, elle est constante et une, mais elle n'était pas encore dans le jour où vos amis et vous vous pouviez en entrevoir l'unité et le but. Être compris, c'est déjà être fort, et, quand on l'est par vous, c'est être déjà récompensé.

Agréez, avec mes bien vifs remerciments, madame, l'assurance de mes sentiments respectueux.

DCCCXII

A monsieur Ronot

Avoué à Màcon.

Paris, 7 mars 1843.

Merci, mon cher ami; c'est aussi l'impression d'ici, si ce n'est cependant que, comme effet de Chambre immé-

diat et improvisation, le second discours a produit intra muros plus d'effet que le premier (1).

Je songe à m'en aller, ces jours-ci, passer un mois solitaire à Monceau et à Mâcon avec vous. Il n'y a plus qu'une discussion politique sérieuse et très belle pour moi ici, celle sur lé Conseil privé. Je vous promets là de discuter fort et creux et de montrer où nous en sommes. C'est un sujet constituant. Il n'y a que ceux-là qui donnent de la grande verve.

En ce moment je suis le lion public, ici, et en Allemagne plus encore. Je vous dirai tout bas pourquoi je crée ce rôle inattendu. Je laisse penser, calomnier et dire. C'est le seul à créer pour être suffisant au jour des grands périls.

Je reçois des milliers d'adhésions frénétiques et quelques injures anonymes, mais je m'en moque. Il n'est pas vrai que je travaille pour moi, je me suis dévoué dès longtemps à n'être qu'un soldat des idées et de Dieu.

Les journaux de province sont en masse à moi, et ici j'aurai la presse tant et plus. Mon rôle en ce moment est de m'y effacer, pour ne pas offusquer l'ancienne opposition qui ne doit m'adopter que peu à peu.

Voici un article de ce matin dans l'Unité, revue politique, qui exprime bien ma situation, et qui est bon à répéter à Mâcon où l'on dit que les électeurs me désertent d'effroi.

J'ai été très content du mot du Progrès hier sur mon dernier discours, intelligent et fort. Que devient Saône-et- Loire? Est-il vrai qu'il nous sape dans le département par ses articles de tête ?

Il faut que je voie M. Dejussieu, et que nous nous entendions ou que nous nous quittions pour deux ou trois ans. Il m'en coûtera bien, car je l'aime tendrement, mais,

(1) Dans la question ministérielle. Séances des 3 et 4 mars 1843. V. La France parlementaire, t. III, p. 305 et suiv.

pour ce qui se prépare, un homme politique ne peut pas rester désarmé devant le gouvernement, sur le terrain même de son élection.

Adieu et tendre amitié.

DGCCXIII A monsieur Desserteaux

Procureur du roi à Mâcon,

Paris, dimanche 20 mars 1843.

Je n'ai qu'une minute, mais elle est pour vous remercier cordialement de votre cordiale lettre. J'étais sûr d'être bien compris par un esprit aussi haut et par un œil aussi clair que le vôtre. Vous savez que je suis soldat des idées et que je ne prends de position que pour elles. Aucune passion politique mauvaise, c'est-à-dire personnelle, n'a jamais approché de mon cœur. C'est mon seul mérite et ma force unique. Je travaille pour Dieu et pas pour un misérable vermisseau comme moi. Je cherche à discerner la route qui mènera le mieux les hommes à lui, et à prendre un point de départ qui ne les ramène pas aux ténèbres. C'est tout le secret de mes soi-disant évolutions qui sont en moi logiques comme une seule idée, quoi que le Ipublic en pense. Il s'apercevra plus tard qu'il y a unité et {identité dans tous les actes et dans toutes les paroles. Ne Rcraignez pas que je sacrifie au parti avec lequel je suis en te moment une parcelle de conscience. Voyez si je ne lui bi pas confessé et fait confesser la paix, \ alliance anglaise, * intervention en Espagne, Y Orient, même le droit de visite, Hout ce qui lui est antipathique en apparence. Demain e vais le combattre sur le faux principe des épurations ; île la Chambre par des lois restrictives. Mais d'un autre

côté voyez qu'en lui disputant le faux, je lui donne le vrai à plus grande dose qu'il ne savait ni n'osait le prendre. Je lui apprendrai qu'on ne fait pas les grandes forces avec les petites questions. Je lui poserai les grandes, mais je les poserai toujours de façon à ce que leur solution soit un progrès et non une révolution.

Cependant je ne me le dissimule pas : les révolutions paraissent devenir inévitables sous les conséquences des fautes commises. Alors comme alors! Mais je ne veux pas y avoir concouru. Je sais ce que c'est qu'un peuple échappé. Je m'y opposerai autant que je pourrai.

Vous voyez que nos politiques concordent par le sentiment, et, en causant avec vous, je me flatte de vous convaincre que je n'ai à faire que ce que je fais. Le temps est plus chargé d'électricité qu'on ne croit. 11 faut s'approcher de la foudre pour la soutirer et la diriger.

Je passe une heure chaque jour avec Dargaud qui vous apprécie et vous aime tendrement. Il me console de mon brouhaha perpétuel.

Adieu, merci et à revoir!

Mille choses à Ronot et à nos amis intelligents. Quant aux autres, s'ils m'abandonnent et me laissent à Saint- Point hors du combat, mille et mille fois tant mieux! Je n'y suis pas pour mon plaisir.

DCCCXIV A monsieur Charles Rolland

Màcou.

Paris, S mai 1843.

Monsieur, J'ai relu la brochure, et j'en soutiendrai les conclusions de mon mieux dans la réunion et dans la commis-

sion du budget. Nous avons peu d'espoir, mais nous avons droit. Le droit finit toujours par être la force.

Je suis bien reconnaissant de l'adhésion cordiale et réfléchie que vous voulez bien donner à ma situation nouvelle. Vous ne me compreniez pas bien à Saint-Point, parce qu'il existait des préjugés entre vous et moi. Je vous parlais avec assurance, parce que j'étais sûr de moi et que je savais où tendaient mes pensées intimes depuis le jour où je suis entré dans la politique. Je ne devais pas faire plus tôt ce que j'ai fait. L'opportunité est nécessaire à toute action. Les Athéniens adoraient Yheure, pour signifier cette convenance des partis pris à propos. L'heure de servir la cause des idées de liberté et d'organisation modernes ne passera jamais pour moi : c'est servir Dieu dans les hommes.

Recevez, monsieur, les nouvelles assurances de ma haute considération,

DCGCXV

Au marquis de la Grange

Député.

Saint-Point, 24 juin 1843.

Merci 'de votre bulletin de la session nulle, mon cher ami, il diminue mes regrets. Rabâcher sur les chemins de fer ou sur les chevaux ne vaut pas une des feuilles vertes qui jettent leur ombre sur mon front pendant que !je vous écris. Une seule chose m'afflige, c'est que madame de la Grange soit encore à l'ombre de ses rideaux. Espérons que Ghandai la recevra bientôt et lui fera oublier ce vilain mois retranché de son bonheur et du vôtre.

Nous sommes ici, seuls et heureux. Ombrages, che-

lo8 CORRESPONDANCE DE LAMARTINE.

vaux, chiens, oiseaux, sont nos seuls entretiens. Je rerois seulement cinq ou six journaux par jour qui m'apportent le contre-coup prolongé des banquets de Mâcon. Voilà un drapeau par hasard bien planté ! La moitié du pays s'y rallie. Que serait-ce si madame de la Grange l'appuyait auprès de vous d'un battement de main, vous auprès de l'Europe d'un bon discours dans le même esprit ? la néodémocratie serait fondée, elle n'est encore que dessinée. Elle n'est pas révolutionnaire, comme on le dit, la vérité est la contre-révolution du mensonge où nous vivons.

Je vais lire votre rapport sur le vin. Tous faites une solide année parlementaire. Votre discours sur les monnaies m'a ravi, et mon ravissement se soutient. Je me défie de l'idée du rapport sur l'eau colorée, c'est une niaiserie. Je désire que la Chambre la rejette. Si j'y étais, je la combattrais.

Adieu, je vous quitte à regret pour griffonner avec moins de bonheur d'autres pages. Merci à ceux qui me comprennent dans la Chambre. Patience aux autres, et oubli de tout jusqu'en janvier, excepté de l'amitié.

DCCCXVI A monsieur de Cormenin

Cher et illustre collègue, Je trouve sur ma table, à la première heure de liberté que les affaires me laissent, la note que vous avez bien j voulu me coniier sur votre plan du Cours populaire. Les idées sont sœurs quand les esprits sont de même famille, car vous trouverez exactement les mêmes vues présentées | par moi dans une lettre à M. Chapuys-Montlavillc (1), qui

(1) Des publications populaires. — Lettre à M. Chapuys-Moutlaville G juillet 1843). V. La France parlementaire, t. III, p. 380.

doit être imprimée bientôt je ne sais où. Je suis donc tout à fait de votre avis sur l'utilité morale, intellectuelle, politique, de cette université des masses. Il faut tourner en bas le miroir de la civilisation, c'est l'œuvre de ces temps-ci. Toutes ces régions de l'humanité doivent être éclairées à leur heure par cette clarté générale que les sommets trop élevés leur dérobaient autrefois ; on n'a nivelé la terre que pour cela depuis cinquante ans.

Avec toutes les prudences et toutes les garanties que votre plan comporte, je ne vois pas de gouvernement assez ombrageux pour s'en alarmer et y mettre obstacle. La raison, la vérité, la charité sont impartiales ; on ne voudra pas reléguer toutes ces bonnes pensées parmi les factions.

Quant au faible concours que ma parole et mon nom pourraient apporter à votre œuvre, je m'empresse de vous l'offrir, et je vous remercie de l'avoir demandé. J'ai bien peu de moments et moins encore de forces, mais, heures et forces, tout sera volontiers consacré par moi à élever d'une goutte d'eau de plus seulement le niveau moral de cet océan qu'on appelle l'esprit humain. Si votre idée mûrit et s'organise en une institution pratique, je vous demanderai le cours de haute philosophie ou celui de politique générale. Je crois qu'il n'y a pas de sujet trop élevé pour le peuple, et que s'il ne monte pas assez souvent jusqu'à la raison transcendante c'est qu'on la lui présente sous des formes scolastiques et dans une langue de convention qui l'obscurcissent à ses yeux.

Il faut traduire les plus hautes pensées en langue vulgaire et lui faire comprendre tout. Une fois qu'il aura compris, il aimera ; une fois qu'il aura aimé, il pratiquera, et la civilisation sera accomplie, car la civilisation d'un peuple n'est que sa raison en action. Ce temps-ci n'a pas tant à faire par les lois que par les mœurs. Vous l'avez senti, et vous "oulez agir en conséquence. Oui le peut mieux que

vous ! vous avez ce qui fait écouter un siècle : l'âme et le talent. Parlez donc, vous aurez en moi un cœur pour vous animer à l'œuvre, deux mains pour vous applaudir et une voix pour vous multiplier.

DGGGXVII

A monsieur Dargaud

4, rue Lascases, Paris.

Monceau, 15 août 1843.

J'écris et j'avance le premier livre des Girondins. Je n'ai rien gravé de ce style. Mais je ne puis, à cause de mes souffrances et de mes autres nombreuses affaires, espérer un volume avant la fin de 1841. Or il faut que je sache, avant la fin de 1843, si j'ai l'espoir certain de traiter de ce livre et si j'en recevrai le premier terme d'avance dans les premiers mois de 1844. Sans cela la nécessité immédiate de retraite est absolue. Le wagon ne doit pas sortir du rail, et pour cela il faut mesurer sa distance. Je détaille tout aujourd'hui à Aimé Martin, seul ami sérieux avec vous. 11 est ravi de vous et de votre supériorité en sentiments comme en affaires.

Nous sommes quinze jours ici pour le Conseil. Je devais faire demain un discours sur les études lettrées au Collège pour les prix, M. de Lacretelle aussi. Le recteur de Dijon est arrivé avec contre-ordre. 11 parait qu'on trouve Màcon trop sonore depuis quelques mois. On nous a interdit la parole. J'en suis ravi, la ville très mécontente. Les spectateurs et la musique voulaient s'abstenir, j'ai intercédé ce matin pour ne pas montrer d'humeur contre un établissement qui prospère et qui l'ail noire orgueil. J'espère que tout se passera bien. J'irai, mais je lia parlerai pas.

Adieu et tendre amitié.

Tâchez de faire dire à la Patrie ou à VÉtat deux mots qui seraient repris sur cette brutalité bote de l'administration, mais que cela ne vienne pas de moi.

DCCCXVIII Au marquis de la Grange

Saint-Point, 27 septembre 1843.

Mon cher ami, votre lettre m'a ravi. Je n'écris pas en ce moment parce que je travaille tous les matins quatre heures et que je cavalcade le reste du jour; mais nous vous aimons en silence comme de vrais amis. Les lettres indéchiffrables de madame de la Grange font le désespoir des yeux de ma femme, mais nous supposons qu'elles sont remplies de son esprit et de son âme. C'est une femme faite pour être imprimée vive : elle ne vaut rien autrement.

Ghampvans s'évertue au Bien public, et il va bien. J'y glisse quelques phrases de temps en temps, sans responsabilité. Gela revient en écho au Bien public, et lui fait sinon du bien, au moins du bruit.

Je ne sais ce qui se brasse en politique, je suis tout à mes affaires qui vont très mal. J'écris des volumes pour les restaurer. L'indépendance coûte cher, mais sans elle il n'y a pas d'homme. J'aimerais mieux aller à Sainte- Pélagie qu'à Madrid ou à Turin.

Le comité vinicole est absurde, je vous l'avais dit. J'ai trouvé les Girondins ivres de leurs vins. Ils raisonnent comme des gens ivres. Vous avez eu du génie à les laisser là. Mauguin leur va, je ne vois que lui à leur hauteur dans cette question. Je vais écrire contre eux au premier IV. {{

jour, ils perdent notre cause avec leurs gasconnades. Rien de nouveau dans nos montagnes, nous n'avons eu personne et nous n'attendons pas plus.

Je vis de coquillages et d'herbes. Je tâche de faire argent de tout pour me soutenir encore un an à Paris ; je doute même d'y réussir.

Je lis à peine les journaux, bien que j'en sois inondé. Le gouvernement n'a plus aucune résistance. Il faut recréer une opposition forte et juste.

Je vous quitte pour dicter un mot sur les fortifications (1). Mon opinion est de réunir Siècle, National et nous, pour combattre l'armement. Le mal de l'opposition, c'est la division. Il faut commencer parla faire combattre avec un peu d'ensemble, elle en prendra l'habitude.

Adieu, amitié bien vive à vous, et autour de vous respectueux sentiments et hommages.

A quand le roman de Blaye ?

DGGCXIX A monsieur Emile de Girardin

Mon cher ami, Pendant que vous vous occupiez de nous [Bien public), nous nous occupions de vous à votre insu. Lisez mon allusion à la Presse (2) dans le numéro que je vous envoie. Toutes les fois que je pourrai vous crier amitié à travers le fossé, je le ferai. L'article est de moi. Il y avait eu l'autre jour un mot malsonnant sur la Presse, écrit pendant mon

(1) Des pétitions sur les fortifications de Paris (1er oct. 1843). V. La France parlementaire, t. III, p. 420.

(2) Au journal la Presse (15 octobre 1843). V. La France parlem taire, t. III, p. 431.

voyage en Charollais, je les ai grondés et remis dans les bons rapports.

Votre marche actuelle m'enchante. Les hommes d'avenir doivent voir que le présent ne les porte pas.

Adieu. Mille respects, attachements et amitiés autour de vous. Madame de Lamartine part, demain pour Paris avec ma sœur et ma nièce ; elle vous verra, j'espère. Moi je reste à l'ouvrage, j'ai déjà écrit un volume de 400 pages de ma grande histoire des Girondins. Je vais commencer le second.

Je ne sais si mes affaires, étroites toujours, me permettront de faire de l'histoire au lieu d'en écrire. J'aimerais mieux l'action. Mais il en faut les conditions.

Adieu encore.

Je vous réponds encore jeudi au Bien public.

P. -S. Je vois que les Girondins auront peut-être cinq volumes, car c'est au fond toute la révolution. Peut-être publierai-je d'abord, comme introduction, le premier volume qui est prêt — et puis je vendrais la suite, pour être livrés en trois ans, les quatre volumes à faire. Je vais commencer le second.

DCGGXX A monsieur Emile de Girardin

Monceau, 17 octobre 1843.

Merci, mon cher ami, d'avoir été chercher et aider madame de Lamartine.

Je n'ai pas vendu les Girondins. Je ne pourrai pas les vendre à un libraire avant qu'ils soient presque faits. Ils ne veulent pas donner d'argent d'avance. Il m'en faut.

Mes affaires sont plus lourdes que jamais, au point qu'entre nous je ne crois pas retourner à la Chambre.

J'attends encore six semaines avant de me décider. Je suis dévoué, mais je suis prudent. Je ne veux à aucun prix compromettre mes créanciers. Il faut, être honnête homme avant tout. On se relève de tout, hors d'une banqueroute.

Je travaille ferme tous les matins, Y angélus de cinq heures me trouve debout. Je ne suis ni triste ni abattu. La vie est une marche. Allons!

Je ne demande pas mieux que de dialoguer avec la Presse dans le Bien public, quand j'ai une demi-heure de temps après ma tâche journalière accomplie. Cela ne peut qu'illustrer la controverse et donner ses éperons à M. de Ghampvans que je souffle quelquefois.

Vous avez vu mon dernier article sur le ralliement de l'opposition. Ce ton vous va-t-il ? En voulez-vous un autre ?

Ornnis Aristippum decuit eolor.

Dites à madame de Girardin que je lui en veux de n'être pas venue dans nos beaux jours de septembre. Que faitelle? M. Vonsûvà- Lucrèce est venu ces jours-ci et y est encore ; mais nous ne parlons que politique. Il est plein de sens et très bon enfant, il faut que vous le connaissiez. Demain je serai absolument seul.

Quant à paraître en feuilleton, je crains que cela ne décrédite l'histoire. La postérité ne rend pas ses oracles comme la sybille. Le temps seul parle jour à jour.

Adieu et attachement.

DCCCXXI

Au marquis de la Grange

Député.

Monceau, 3 décembre 1843.

Gela vous est bien commode à dire, à vous heureux enfant de la fortune, riche du siècle : Allez le 16 à Paris. — Mais moi, je n'ai pas même de quoi faire le voyage, et comment y vivre ? Ah ! la vie est dure, et l'indépendance, si honorable après la mort, est chère pendant la vie !

Je reste donc, mon cher ami, indéfiniment, jusqu'à ce que quelques amis généreux me prêtent quelques mille francs pour passer cinq mois dans votre quartier. Mais les amis généreux sont toujours des amis pauvres, il faut attendre qu'ils en trouvent eux-mêmes.

Votre politique est trop découragée. Bah! ce n'est pas fini. Les idées se chargent. Le inonde moral n'est pas parfait. La boutique ne tient pas le inonde. Vous en verrez bien d'autres. Qu'importent les ministres ! qu'importe M. Guizot ! je n'y pense seulement pas. Eh oui! sans doute, ils passeront des sessions. Je m'en félicite, et rendez-moi la justice que je ne les attaque jamais. C'est vous qui faites de l'opposition ; moi, je fais de l'opinion.

Je me réjouis d'entendre le roman nouveau de madame de la Grange. Ah ! quand serons-nous au coin du feu pour cette bonne soirée? Il n'y a plus de littérature que |shez vous; ici, c'est de l'histoire.

Ghampvans, Champeaux, Dargaud, sont ici, et nous philosophons quand je rentre de vendre mes arbres et mes /ins. De temps en temps je fonde le Bien public par quelrues articles dictés après déjeuner. Soyez donc assez gé-

néreux pour m'envoyer deux ou trois abonnements de vingt francs ! Songez que j'y ai mis déjà trois mille francs, Champvans autant. Nous faisons la gloire et la guerre à nos dépens. Aidez donc ceux qui se remuent! Adieu.

DGGGXXII Au marquis de la Grange

Premiers jours de janvier 1844.

Mon cher ami, merci de vos beaux détails sur l'anatomie d'un cadavre. Tout est mort là! Quelle vie y cherchezvous? une Chambre capable de prendre ou de faire semblant de prendre au sérieux les grimaces de M. D... N'en parlons plus; je rougirais d'y donner attention.

Je voudrais bien être à mon poste ; mais mon poste est où la nécessité me retient par l'inflexible loi de l'impossible. Heureux les hommes qui ont du foin dans leurs bottes! je n'y ai que des cailloux. Je ne pourrai pas partir que je n'aie cinq ou six mille francs en bourse, je ne les vois pas encore.

Je vous plains de siéger devant la farce parlementaire de l'adresse de 1844. Mais ne le dites pas, dites le vrai : Il enrage de n'être pas ici, mais ses affaires, atteintes par deux grosses faillites, sont prêtes à sombrer. Il faut qu'il avise : il renvoie sa maison, il se défait de tout, chevaux, tableaux, livres, terres non grevées; il quitte son hôtel et se met en chambre. — M'en savez-vous une?

Adieu, adieu. Écrivez-moi pour me consoler et me dérider. Du reste je fais, comme dit Mirabeau, mon métier gaiement.

Quoi que vous disiez, vous êtes heureux d'être riche. Je ne suis que patient.

DGGCXXIII

A monsieur Dubois

A Saint-Laurent, près Cluny.

Monceau, 8 janvier 18i4.

Voici les caisses de livres. Nous vous attendons, excepté mercredi soir, je dîne à Màcon.

Gardez-vous de regretter la paix et la sécurité calme que donne une foi positive et sur parole. Heureux qui peut l'avoir et la conserver ! Je ne voudrais pas l'altérer en vous, ce serait vous voler votre âme.

Chacun a sa foi dans sa raison. Dieu seul connaît le mieux! disent les Turcs. C'est leur plus beau mot.

Je veux que la politique ait une âme et un but, mais je ne veux pas confondre néanmoins l'œuvre du politique et du philosophe. La politique vit d'idées reçues, la philosophie d'idées contentieuses. Je sais, comme vous, qu'un homme serait perdu qui prendrait la tribune pour une chaire et le forum pour une cathédrale. Jésus-Christ luimême le comprit bien devant Pilatc qui lui apprit ce qu'était un proconsul devant un homme-dieu.

Ne croyez donc pas que moi, faible insecte, je pense à faire par la politique ce que les prophètes et les incarnations n'ont jamais fait qu'en mourant. A chaque œuvre sa place, à chaque chose son heure !

Adieu. J'attends vos hommes de Saint-Point. J'ai résilié et vendu 1,500 de bois nouveaux. Tout va bien si vous nous aimez comme nous vous aimons.

P. -S. Quant à mon avenir, l'homme n'en a point, il n'y en a que pour les idées et pour l'humanité.

DGGGXXIV Au marquis de la Grange

Monceau, 10 janvier 1844.

J'allais vous écrire quand on m'apporte votre lettre. Je ne voulais pas vous parler fortune, sachant que vous êtes gêné vous-même. Votre lettre m'attendrit et me montre un cœur aussi ouvert que j'en pusse désirer dans un véritable ami. J'accepte avec une reconnaissance qui n'égale pas mon attachement. J'en aurais fait autant, mais c'est que je vous aime. Je ne savais pas que vous m'aimiez autant.

Je reste encore au cœur de mes affaires jusqu'à ce qu'elles soient non finies mais bien préparées. J'espère que ce sera dans dix ou douze jours. Je me mets au régime de l'étudiant de vingt-cinq ans. Je reste votre voisin, mais plus de salon de quelque temps.

(Entre nous.) Je ne suis pas ruiné, mais à bout d'embarras et de charges et de dettes. Je commence ma liquidation qui durera quatre ans; après quoi j'aurai tout payé, et il me restera une existence très indépendante et moins onéreuse. Pendant ces quatre ans, j'ai besoin de toute mon intelligence et de toute mon activité pour ne pas sombrer au port.

Me voilà bientôt au niveau des nécessités de ces quatre ans. La panique mise parmi mes créanciers me force à leur faire face de toutes parts. Encore quelques jours, et ils ne peuvent plus rien.

La Chambre n'a que vous qui me rappelle. Je crois bon de n'y être pas beaucoup et d'y peu dire cette session. Je vous expliquerai pourquoi.

Tout attendri que je suis de votre amitié, je suis furieux que vous preniez Champvans pour Lamartine. Je n'écris pas une ligne au Bien public depuis un mois et jusqu'en juillet prochain.

Adieu. A revoir vers le 25, si j'ai terminé mes ventes de bois, noyers, buissons, terres et prés. Je fais argent de tout pour tenir bon à la politique. Tous aurez en moi un Dupont de l'Eure second, de misère et de vertu. Ma vertu sera de loger à l'étroit et de n'avoir plus de chevaux.

A revoir donc encore, et mille tendresses autour de vous, de ma femme autant que de moi.

P.-S. Laissez bien dire dans la Chambre que je suis ruiné et luttant contre les impossibilités absolues de venir à Paris, à cause d'immenses remboursements que je fais (non dolet!).

DCCCXXV

A monsieur de Champvans

A Mâcon.

Paris, 2 février 1844.

Merci. Gela va bien. Suivez la ligne des journaux les plus avancés, Commerce, Réforme, etc. La gauche s'en va à la dérive. Soyez seulement caressant dans les termes avec MM. Barrot, Tocqueville, Beaumont, etc., et dites que vous espérez bien d'eux.

La farce de Salvandy amuse le tapis. On ne fait rien, on ne prépare rien. Je parlerai, comme je vous l'ai dit, une seule fois, aux fonds secrets.

Je prévois que je serai seul à gauche entre la constitution et la république (république en dehors avant un an). Paris est aussi anéanti que Màcon. J'y suis mal vu, on a peur de moi. Les légitimistes et les républicains seuls me

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DCCCXXV1 A monsieur de Champvans

Mâcou.

Paris, 24 février 1844.

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nœud et l'arbitre de cette alliance, Y Antoine de ce triumvirat. Gela mérite de grandes réflexions. Il y a certainement là une combinaison féconde. Reste à savoir si elle me conviendra, et c'est ce[que je vous dirai beaucoup plus tard.

En attendant, la gauche de M. Barrot va recommencer 1840 avec M. Thiers. Trente à quarante voix de M. Barrot, et vraisemblablement leur honorable chef luimôme, s'identifieront avec le tiers parti ; cela s'appellera l'opposition modérée. A ce moment-là, qui est déjà accompli pour moi, la gauche sérieuse se repliera vers l'extrême gauche et formera un tout d'environ cent voix. Tout ce monde-là n'a plus de journal pour le diriger. Le National reste aux républicains, le Siècle est entièrement inféodé à M. Thiers, la Patrie restera entièrement à M. Barrot et à l'alliance, le Courrier français est à M. Thiers par ses propriétaires. Il va y avoir là un vide immense à remplir pour le journalisme. C'est juste le terrain où l'on peut planter un journal du gouvernement de l'opposition. Je vous dis donc confidentiellement qu'il faut cirer vos bottes, régler vos comptes, sangler vos reins et vous préparer probablement à arriver à Paris avec le Bien public en croupe. Voyez habilement si, parmi les mille abonnés du Bien public, il y en aurait quatre ou cinq cents qui consentiraient à s'abonner au même journal devenu grand journal quotidien, journal de M. de Lamartine, à cinquante-un francs par an. Voyez aussi s'il vous serait possible de trouver vingt-cinq ou cinquante actions au susdit journal, de mille francs, tant dans le département de Saône-et-Loire que de l'Ain, à Lyon, etc. Et puis répondez-moi après mûres réflexions. Ceci est très sérieux, et je vous en dirai plus long dans deux ou trois jours.

Quant à ma situation à moi, elle est dans ce moment juste ce que je l'ai prévue depuis huit mois à Mâcon, entièrement isolée, en apparence très faible, et en réalité

indispensable à tons. Mon isolement est un capital que je ne dépenserai pas légèrement. Je ne veux accepter d'aucun parti des antécédents qui me feraient sacrifier quelque chose de l'avenir.

Adieu et mille amitiés.

DGCGXXVII

A monsieur de Champvans

Mâcon.

Paris, 3 mars 1844.

Mon cher ami,

Je vous envoie le Commerce d'hier. Prenez-y mon petit discours contre les fortifications (1), imprimez-le au journal, de plus imprimez-en cinq ou six cents et faites-les adresser aux électeurs. Assurez-vous que cela soit bien fait et bien adressé à tous mes électeurs.

La lutte a été réellement belle et l'effet d'agitation sur la Chambre grand. Je suis très content de ma journée cette fois. Je reparlerai sur les détails samedi. Mon buta été d'opposer dans cette circonstance l'accent de la grande et sérieuse opposition nationale à l'accent des petites oppositions ministérielles. Je crois que les départements seront contents. La gauche et les centres font tout ce qu'ils peuvent pour m'étouffer, mais je lutte avec énergie. La gauche sérieuse me soutient, et le fond de l'opinion est pour moi, bien que je semble noyé cette année.

Insérez dans le journal les jugements du Siècle, de la Presse, du Commerce et de la Démocratie.

Adieu et amitiés.

(1) En faveur des pétitions contre les fortifications de Paris. Séance du 2 mars 1844. V. La France parlementaire, t. IV, p. 12.

DCCCXXVIII

A. monsieur Ronot A Mâcon.

Paris, 8 avril 1844.

Mon cher ami,

Je vous remercie du bon retentissement qu'un succès de tribune (1) a dans votre cœur. L'amitié grossit tout, je ne m'en plains pas.

Je reste en effet quelques semaines de plus pour Mâcon. Son chemin de fer, il l'aura. Je le lui ai assuré en 1842, mais je ne réponds pas que ce soit -avant 1846.

Cependant je reste pour pousser à la roue de la fortune.

Hier soir, 112 députés, dans la réunion du Midi et de l'Est, m'ont nommé le premier commissaire de cette ligne nationale. La Chambre le ratifiera-t-elle ce matin ? J'en doute, car c'est pour m'éviter que le Nord et l'Ouest ont obtenu que la nomination se ferait Chambre complète et en séance publique. Je vais parler aux bureaux ce matin, mais là pas de sténographes. «

Je consacre six semaines à ce chemin et aux prisons pénitentiaires, puis je m'en vais vous revoir.

11 n'y a plus de politique. Je suis en suspicion à tous les partis ; on me croit un roué dans l'embarras, je ne suis qu'un niais honnête homme et trop honnête homme pour le quart d'heure. J'intimide l'opposition modeste qui voudrait bien se perdre une seconde fois dans le pouvoir.

Mes affaires personnelles vont bien et se soulèvent.

(1) Discours sur l'abolition du timbre des journaux. Séance du 4 avril 1844* V. La France parlementaire, t. IV, p. 40.

Dans quatre ans et demi je serai bien net de dettes. Je vis à cent francs par semaine. On voit maintenant que je ne suis pas vendu ni cher ni bon marché, et je ne puis pas me plaindre de l'estime de la Chambre et du pays.

Adieu. Je vous renvoie Cbampvans à regret. Il va ranimer la presse, s'il y a moyen. Quant à moi j'ai trop à faire, il faut marcher sans moi.

DGGCXXIX

A monsieur de Champvans A Mùcon.

Paris, 20 avril 1844.

Mon cher ami,

J'apprends que vous arrivez. La commission a proposé, sur ma demande, et le ministre a accepté le prolongement. Dites-le sans parler de moi et sans dire de qui vous le tenez, on s'est promis une certaine discrétion.

Je suis grippé. Gela me retient providentiellement au logis pendant cette deuxième bêtise de Haïti et me dispense de voter l'absurde.

Tout est plus mort que jamais. Je n'ai plus de rapport avec l'opposition qui se fond dans Thiers et Billault. J'en suis heureux et fier. Dès qu'ils seront au pouvoir, nous prendrons position.

On m'offre la Nation pour cent mille francs; elle a 4,000 abonnés. J'y pense, je cherche des capitaux. Je vous rappellerai, s'il y a lieu.

Ne vous expliquez pas sur Haïti, donnez les discours, et dites seulement ou laissez penser que cela vous semble bien petit et bien exclusivement des agressions ministérielles.

4 Opposez cela aux grandes questions de réforme électo-

raie, d'Orient, de fortifications, de système, mais en induisant l'esprit de vos lecteurs, sans approuver trop la campagne de l'opposition modérée.

Adieu. Dargaud est malade, moi guéri.

DCCCXXX

A monsieur Dubois

A Saint-Laurent, près Cluny.

Paris, 4 mai 1844.

Cher voisin et ami.

J'ai bion pensé que les bornes ne seraient posées qu'aux beaux jours. Je nJai qu'une chose à vous recommander, c'est de me garder, en face du château, dans les prairies d'en bas, plutôt plus que moins du nombre convenu de coupées, pour que le regard joue librement et gracieusement jusqu'à la route et à mes peupliers.

Le prix est bas, mais l'affaire est bonne en masse. Elle commence bien ma liquidation qui dans quatre ans sera terminée. Tout me semble s'éclaircir pour cela. J'ai déjà 300,000 fr. assurés pour ce terme, plus les ouvrages, histoires et les éventualités.

Je travaille peu à la Chambre cette année. Je ne veux pas avoir l'air de me mêler aux petites oppositions qui visent au ministère et qui renouent les petites intrigues de 1840. Je vis seul, et je ne reprendrai de rôle que quand Thiers et Barrot auront consommé leur réunion. J'ai refusé d'y participer. On m'y faisait arbitre et maître, mais Y Octave de ce triumvirat ne me convient pas.

Je retournerai dans un mois. Si d'ici là rien n'est délimité, je vous demandera de m'aider un jour, et ce sera fait.

Je parle de vous souvent avec votre ami, M. Poisat, excellent et aimable homme mais bien sage à tout prix. Adieu, aimez-nous comme nous vous aimons.

DCGCXXXI

A monsieur de Champvans

Màcon.

Paris, 8 mai 1844.

Voici un discours (1), et un fameux, comme on dit a Milly. Jamais vous n'avez vu un effet de Chambre plus grand et plus inattendu pour moi. Ma femme et Surigny y étaient. La loi était perdue, je l'ai relevée pour quelques jours par la déportation, sans quoi la loi ne vaut rien.

Je vous prie d'imprimer au journal, et à 500, en feuilles, envoyé aux électeurs.

Les journaux ne donnent que des absurdités. C'était trop tard. Mais la Chambre a été plus impressionnée que je ne l'ai jamais vue, amis et ennemis. Je n'ai pas dormi, je n'en puis plus.

Le chemin de fer me submerge. Arriverons-nous cette année? J'en doute, on trahit de toutes parts.

Rien de nouveau en politique, sommeil profond. Adieu et à revoir dans un mois.

P.-S. Je vous préviens que ce n'est pas là mon discours sur les prisons, de grande discussion.

Je pense que je le ferai à l'article ±2, si cela se ranime.

(1) Sur les Prisons. Séance du 7 mai 1844. V. La France parlementaire, t. IV, p. 45.

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