IV
La saison est mauvaise aussi ici pour les vignes ; mais la quantité y est. Hier soir, à l'improviste, il m'est arrivé deux gros acquéreurs du pays, qui m'ont acheté sur pied et comptant ma récolte de vin de Monceau et Miïly. Ai-je bien ou mal fait ? Le ciel le sait, mais j'ai trouvé le hasard et je l'ai saisi à tout risque. Cela me fera vivre en 1846, et ensuite comme ensuite. Les œuvres me nourriront et me libéreront. Mes terres commencent à être reconnaissantes. Je les arrondis et les engraisse sans relâche. Saint- Point seul est ingrat et me paie en silence et en solitude.
Adieu. Je vous quitte pour aller m 'installer à Monceau où je vais recevoir le Conseil général. Je ne veux pas absolument le présider cette année pour continuer mes travaux personnels.
J'attends dans la semaine les Circourt, Champeaux, Pastoret, des Italiens, etc., etc. Où êtes -vous tous deux? mais toujours de plus en plus dans nos cœurs.
DCCCLXI A madame la comtesse de Circourt
Monceau, 29 octobre 1845.
Madame,
Ce mot est triste, mais il est de vous ; je l'accueille avec reconnaissance. Ah ! c'est nous qui sommes affligés et seuls de votre absence en cette belle saison de Saint- Point ! mais si vos cœurs y sont un peu, cela nous console et nous promet.
Pourquoi du moins Circourt ne monte-t-il pas dans un coupé, et ne vient-il pas raisonner du monde ?
Je raisonne seul en l'attendant, et puis j'écris après des pages de mélancolie sur mon adolescence, que vous
lirez cet hiver, et puis des pages cThistoire, que je vous offrirai dans trois ans, et puis des articles que vous lirez dans deux jours, et puis des philosophies que vous ne lirez jamais.
J'ai reçu la lettre de Michel Chevalier. Nous étions faits pour marcher ensemble, il y viendra. Nous sommes des hommes du même sang, de la race intellectuelle, de ceux à qui la politique des âmes devrait appartenir. Un le relègue, et on ne veut pas de moi. L'avenir nous plaindra. Mais peut-être devons-nous nous féliciter de n'avoir pas eu la main dans cette boue.
Tout va assez bien ici. Tout vous y aime jusqu'aux arbres qui s'effeuillent puisqu'ils n'ont pas d'ombre à vous donner cette année.
Nous irons à Paris de bonne heure ou tard, selon la Chambre.
Mille respectueux sentiments.
Dites à Michel Chevalier que je ne sais plus où il est, et que j'attends impatiemment l'heure de causer avec lui à Paris.
DCCCLXII Au comte Monnier de la Sizeranne
Novembre 1845.
Cher collègue,
J'ai lu avec admiration et reconnaissance vos beaux vers. La concorde, vous le savez^ est la tendance de mon caractère et de mon cœur ; mais je n'ai jamais pu appeler concorde l'union de deux politiques contraires, tant que l'une des deux ne désavoue pas ce qui la sépare de l'autre.
Personne n'a plus de goût, d'esprit et de cœur que moi
pour votre ami politique, M. Thiers. Je suis obligé de résister à un vif entraînement naturel pour combattre l'alliance de l'opposition avec lui. Mais la logique doit gouverner les instincts. M. Tbiers peut être un excellent ministre, il ne peut être un chef ni un membre d'opposition après quinze ans de triomphes sur tous les principes de l'opposition libérale. Vous verrez, hélas! cette pensée exprimée par moi hier encore dans un article du petit journal de Mâcon, que les journaux de Paris répéteront peut-être (1).
Quand il y aura un symbole commun, je le professerai avec bonheur du même cœur que vous. Mais les lois de septembre, l'Orient et les fortifications nous séparent par un abîme politique qu'aucune bonne volonté ne peut combler. Les uns ou les autres, nous tomberions au fond. Il faut être seul tant qu'une crise inattendue n'aura pas jeté un pont entre nous.
Je suis entièrement plongé dans l'étude de la Révolution que j'écris en ce moment; je n'ai qu'un clin d'œil de côté sur la politique du jour. Je ne fais plus de vers depuis dix ans. Si vous voulez, je répondrai en prose à votre belle et généreuse pensée si magnifiquement exprimée. Pour cela il faut vous démasquer et permettre que je vous nomme dans le Bien public. Ce serait pour moi une occasion de dire tout haut combien tout bas je vous honore, vous estime et vous aime. Heureux jour que celui où nous penserions ensemble comme ensemble nous sentons !
Je lis le cinquième volume de l'histoire de M. Thiers
avec une sérieuse admiration. Dites-le-lui, si vous le voyez.
Il se trompe s'il me croit ennemi, je ne suis qu'adversaire,
et souvent à regret.
Adieu, cher collègue et ami, et encore une fois merci.
(1) Un principe et point de partis (19 novembre 184»). V. La France parlementaire, t. IV, p. 259.
DGGCLXIII A madame la comtesse d'Agoult
Monceau, 29 novembre 1845.
Madame la comtesse,
Il y a une providence pour les esprits, car au moment où on m'apportait votre lettre je lisais votre article. C'est le seul que j'aie lu depuis longtemps, mais le nom de Daniel Stern m'avait attiré l'œil, comme une luciole sur des feuilles sèches. J'y avais retrouvé mes pensées, mes pressentiments, et, mieux que cela, les connaissances des lieux, des mœurs et des hommes, que je n'avais pas, en un mot l'histoire d'une idée, car les idées ont aussi des histoires. On ne les comprend qu'en les suivant de leur berceau à leur âge mûr. Hélas ! nous ne sommes encore qu'à l'adolescence, ou plutôt le temps ressemble à ces hommes d'un âge vert quoique mûr, comme moi par exemple, qui ont déjà les frissons de l'hiver et ses premières neiges sur la tête et qui ont encore le soleil du printemps dans le cœur.
Mais je ne veux pas discourir avec vous sur quatre doigts de papier cle matières si sublimes. J'attendrai quelques soirées pluvieuses et métaphysiques de Paris. Je ne veux que vous remercier aujourd'hui du charme intérieur que j'ai éprouvé à vous lire, et je vous jure que ce billet n'est pas une réponse, car j'allais vous écrire spontanément à l'instant où vous m'avez prévenu. Y a-t-il aussi une providence pour les cœurs?
Mille respectueux sentiments.
DCCCLXrV
A monsieur Guichard de Bienassis
Juge tle paix à Grémieu.
Monceau, 4 décembre 1845.
Mon cher ami,
Je t'ai attendu, espéré, aspiré tout l'été. Est-ce que le devoir est un clou doré qui enchaîne le juge à son siège? est-ce que le délit est en permanence à Grémieu ? est-ce que tu ne viendras pas une semaine à Paris nous rappeler nos anciens jours ? Tu sais combien nous cheminons ensemble de cœur. Reprends-toi donc ou à Paris ou ici au printemps prochain.
Mes affaires de fortune vont bien. Je me soutiens dans l'économie et la retraite, et je vis du travail de ma plume et de la sueur de mon esprit. Dans trois ans j'aurai, je pense, payé bonne part de mes dettes. J'ai vendu déjà pour 300,000 fr. d'ouvrages. Il m'en reste à vendre autant, et, dans dix ans, ce sera à recommencer pour moi et mes héritiers. Je n'ai donc plus d'inquiétude si le travail littéraire garde son prix.
Quant à la politique, tu sais que j'en fais affaire d'idée et non d'ambition ni de finances. Elle va tant bien que mal.
Adieu. Aime-nous et dis-le-nous plus souvent.
DGGGLXV
A monsieur Dargaud
A Paray-Ie-Monial,
13 décembre 18i5.
Nous partons le 21 pour Paris. J'ai fini Jemmapes qui est beau, je crois ; mais le 31 mai tout entier reste à écrire cet hiver à Paris. Je ne pourrai voir la Chambre que quinze jours.
J'ai eu cent cinquante-deux journaux qui ont répété mes trois articles il) : belle campagne ! On ne me croit plus si vent qu'on disait. On est en admiration et en fureur contre moi. Nous aurons avecBarrotquelque escarmouche de tribune et quelque bataille rangée avec Thiers. Gela fait, aux Girondins/
Rien de nouveau ici que des insultes de trois mois du Journal de Saône-et-Loire, que j'ai confondues par ma douceur politiquement évangélique et qui sont retournées ainsi contre mes ennemis. Gela m'a repopularisé unanimement, et le rédacteur a finalement été obligé de se donner à lui-même les soufflets que je n'ai pas voulu lui donner dans le Bien public. Vive la patience !
Je ne me porte pas agréablement, ni bien mal, mais je suis à vous de cœur.
D'Eckstein et Ghampeaux sont ici. Nous avons contremandé les autres.
(1) 1° Un principe et point de partis (19 novembre 1845); 2° Sur la Réforme électorale (4 décembre 1845); 3° Du mouvement réformiste et de la possibilité d'une réforme (14 décembre 1845). V. La France parlementaire, t. IV, p. 259 et suiv.
Nous partons parce que mes articles rendraient mon absence peu digne à l'Adresse, mais je ne parlerai que sommé par mon nom.
Adieu et respectueux compliments à madame Dargaud et aux bonnes bùtesses.
DCCCXLVI
A monsieur Ronot
Juge de paix à Màcon.
Paris, 11 février 1846.
J'ai reçu votre lettre d'avis, mon cher ami. Vous aurez vu X errata le lendemain. C'était une de ces erreurs d'urne qui se renouvellent vingt fois par scrutin dans le nouveau mode.
Mais quel pays que celui où un homme comme moi, qui mange des pierres depuis dix ans en face du banquet du pouvoir où on n'a cessé de le convier, peut être soupçonné de corruption et de faiblesse par ceux qui le voient agir de plus près ! Je parle de Mâcon, car ici je serais comme la femme de César. J'ai envie de quitter la députation de Mâcon pour cause d'offense grave, si ce qu'on me mande est sérieux. Comment, je ne pourrai maintenir la religion de toute mon âme et de toute ma vie contre un amendement de M. Thiers, qui livre les noirs à la merci des marchands de chair humaine (1), sans que [Mâcon s'indigne et me souille de ses soupçons! Qu'ils ! cherchent des consciences abjectes pour les servir, s'ils veulent, des laquais parlementaires, et non des citoyens iintrépides ! Je ne suis pas de cette race, et nous ne nous convenons pas. Je ne tiens pas à leurs votes, ils peuvent
| (1) 3 février 1846. V. La France parlementaire, t. IV, p. 291.
les porter sur qui ils voudront, mais je tiens à Dieu, à ma conscience, à mon honneur et aux causes de l'humanité pour lesquelles seules je suis député.
Ici je serais nommé dans six arrondissements de Paris de quelque façon que je vote pour les noirs ou contre les bourreaux américains. Jamais l'opinion publique estimable ne m'a favorisé d'une pareille popularité. Je suis seul, et j'ai dix journaux ; je suis seul, et la Chambre se range en silence chaque fois que je me lève pour parler, plus que pour un ministre et un chef de parti; je suis seul, et j'ai avec moi la moitié de Paris. Si Mâcon n'a pas confiance, comme disait Danton, je ne veux plus de Mâcon, qu'il cherche un complaisant au lieu d'un député!
Adieu. Je suis indigné.
DGGGLXVII
A monsieur Rolland
Mâcon.
Paris, 11 lévrier 1840.
Monsieur et ami, Je vous remercie de votre lettre d'avis. Qu'est-ce qu'un pays où un homme connu depuis quinze ans pour une fermeté de conscience qui affronte tout, même la destruction de sa fortune, peut être suspecté de quoi que ce soit pour tel ou tel vote dans telle ou telle situation du Parlement? Vous aurez vu le lendemain par ma rectification qu'il n'y avait rien qu'une de ces distractions de main et de ces confusions d'urnes, qui nous arrivent tous les jours. Cependant je vous remercie de la préoccupation que vous avez bien voulu en concevoir. Soyez tranquille sur ma marche, et tranquillisez nos amis, dites-leur d'avoir un peu plus de foi.
J'ai dit un mot hier sur les vins (1). Insérez-le, et envoyez le journal ce jour-là aux doux arrondissements électoraux. J'écris à M. Jard, comme vous le désirez. Favorisez vous-même par un bel article le comice agricole du canton de la Chapelle. Ne voyez pas même le motif secret de son institution, et faites-vous là des amis en en parlant bien.
Quant à l'énergie de mon opposition, n'y pensez pas. Je ferai mon discours et notre programme en très grand à la lin de la session, près des élections. Cela redressera les esprits qui ne comprendront pas les votes contraires à leurs préjugés dans les affaires spéciales et surtout affaires étrangères où ils n'entendent rien. Le dernier mot sera à nous. Je suis bien plus content de la Chambre et de l'opinion envers moi que je ne le pensais. L'alliance Thiers-Barrot boite. Tous les partis me font les plus tendres avances. J'ai eu le bonheur de rester intact et pur d'intrigues. On me le paie, non encore en adhésion active mais en attachement secret et en respects publics. Toutes les fois que je parle à la Chambre, c'est an applaudissement intime et un bon effet prolongé. J'ai l'espoir d'avoir sauvé la Syrie (2). J'ai écrit ce matin au grand seigneur Abdul- Medjid, à Gonstantinople, pour le décider à ce que je demande là-bas. Nous voilà citoyens romains: nous sauvons des provinces. Adieu. Aimez-moi comme je vous aime.
(1) Sur la proposition tendant à réprimer la falsification fies vins. Séance du 10 lévrier 1846. V. La France parlementaire, t. IV, p. 309.
(2) Discours sur la Syrie. Séance du 5 février 18i0. V. La France parlement.aire, t. IV, p. 291.
DCCCLXVJII
A monsieur Rolland
Maire de Mâcon.
Paris, 1846.
Monsieur et cher ami,
Bravo ! J'avais peur que votre affaire avec B... ne blessât l'opinion. Vous voilà lancé. La mer est grosse, allez !
Vous voyez les choses comme elles sont. Cette monarchie s'est perdue par l'ambition du népotisme. Tout le monde ici dit maintenant tout bas ce que nous avons dit tout haut il y a trois mois. Dans dix ans où en seronsnous?
Dieu ! que la France est sotte !
Je vis dans ma coquille. Il n'y a pas de Chambre. Je n'ai ni pu ni dû parler. Je ne dirai rien, les événements parlent. Je corrige les Girondins; j'envoie à l'instant le sixième volume à l'impression. On aime les morceaux qu'on a lus. Quant à moi je trouve tout pitoyable, mais n'importe si on achète. On me propose 240,000 fr. pour six autres volumes. J'accepterai, je pense, dans deux mois, si le public est bon pour les premiers; cela me mettra au large.
J'ai en main une lettre de M. Passy à moi-même, imprimée et signée, m'annonçant les 2,000 fr. au bureau. Soyez tranquille, c'est parfaitement fait et authentique.
Tout à vous de cœur.
P. -S. Champvans me dit que mon article serait hors de temps aujourd'hui. Je le comprends, brûlez-le; mais, au nom du ciel, dirigez le Bien public. Il ne sait où il va, mais toujours à contre-sens de nous.
Nous sommes, et c'est notre valeur, contre le mariage espagnol, forts, fermes, persistants. Ceux-là seuls sauveront un débris de la France, qui se posent avec cette vérité : elle va tout gouverner.
DCGGLIX
A monsieur Ronot
Juge de paix à Màcon.
Paris-, avril 1840.
Mon cher ami,
Merci, mais il n'est plus question de la marine et de l'Angleterre. On ne parle que de l'impôt du sel écroulé eniîn à ma voix (1), murs de Jéricho du fisc moderne ! Plaisanterie à part, on n'a pas vu, depuis la nuit du 4 août 1790, un mouvement de la Chambre pareil sacrifiant i6 millions d'impôts sur un discours d'un orateur. Paris est pour moi d'une bonté inoïue, cette année. Je ne suffis pas aux enthousiasmes, hélas ! si peu mérités mais réels. Quant à Màcon, on me travaille, dit-on, dans tous les sens. Nul ne prophétise là, ce sera éternellement vrai.
Adieu et amitié.
Voyez M. Buy pour lui recommander l'envoi clans les communes de mon discours sur le sel, douze exemplaires à chaque instituteur. Soignez cet envoi.
M. Gizorme ne répond même pas à mes lettres, depuis deux mois, et me brouille avec les deux journaux et les amis des deux journaux. La veille des élections, c'est bien habile ou bien intentionné!
J'arrive ; l'assassinat du roi (2) m'empêche de faire un
(1) Discours sur la réduction de l'impôt du sel. Séance du 22 avril 1846. V. La France parlementaire , t. IV, p. 378.
(2) Attentat de Lecomte, 16 avril 1840.
discours politique sur l'ensemble du règne. L'ensemble du règne, c'est le roi ; on dirait que je l'assassine deux fois. Je serai bientôt là-bas.
DGGCLXX
A. monsieur Rolland
Mâcon.
Paris, 10 juin 184G.
J'ai parlé bier au ministre du commerce et de l'agriculture des doutes qui restaient à Mâcon, malgré son engagement écrit et parlé. Il s'est mis à rire, et m'a dit : « Mais c'est impossible, car les seuls changements au règlement seront faits ici par moi et non par le préfet. » Voyez si vous craignez encore. Quant à moi, je crois bien à des lenteurs pour sauver l'honneur, mais pas à une supercherie.
Ghampvans m'a parlé de l'idée de Saint-Sorlin. Je ne l'adopte pas. Ce n'est pas le moment. Il ne faut pas troubler l'eau au moment où on va la boire. Je ne veux rien faire, rien dire, rien agiter, c'est le bon sens.
Je parlerai peut-être ce matin sur l'Algérie (1) à la tribune. Triste jour, car j'ai à parler contre la Chambre que je contriste en me dépopularisant, tant elle m'aime en ce moment; mais cela me paraît un devoir. Ce mot seul reste après une vie politique.
Après demain, si je n'ai pas la lièvre, je prendrai part à une discussion sur l'Orient* et je forai un discours de forte opposition.
Adieu et amitié.
(l) Ce discours fut en effet prononcé le 10 juin 1846. V. La Fra7ice parlementaire, t. IV, p. 402.
DCGGLXXI
A monsieur Henri de Lacretelle
Au château de Cormatin, par Saint-Gengoux.
Paris, 14 juin 1846.
Je ne puis vous dire combien cette voix du siècle futur, parlant par votre bouche au siècle militant, me réjouit, me fortifie, me console. Dans une quinzaine j'irai vous le dire au fond des eaux fraîches de Cormatin. Aujourd'hui je n'ai qu'une minute à travers les audiences du dimanche matin.
J'ai parlé hier deux heures trois quarts d'une seule haleine contre les prétoriens qu'on nous exerce en Algérie (1), comme César allait former en Espagne les soldats qui devaient asservir Rome. J'ai dompté la Chambre à force de résolution et de ténacité. Je vous enverrai mon discours, très imparfait mais trop compris par la presse pour être caressé par elle. La Chambre aujourd'hui ne m'en veut pas, et au contraire elle m'est plus affectionnée qu'avant : — Vous déplaire pour vous servir.
Demain je parlerai sur la Syrie (2), dernière petite lutte de l'opposition avant de nous séparer. Je serai court, et je tâcherai d'être vigoureux. Là tout est tort.
Je suis malade depuis quarante-cinq jours. J'aspire à Monceau. J'ai mon pain quotidien à gagner pendant huit mois de solitude sans interruption. Venez souvent charmer les heures du soir qui sont à l'amitié, il y en a un trésor dans mon cœur pour vous.
(1) Discours sur l'Algérie.
(2) Ce discours fut prononcé le 16 juin 1846. V. La France parlementaire, t. IV, p. 439.
Je sais qu'on me sape souterrainement à Mâcon de toute manière. On croit faire son chemin sous terre ; j'aime mieux le soleil. Peu m'importe, je ne tiens pas à la députation. C'est un martyre quelquefois beau, plus souvent triste. Je remettrai sans regret le fardeau à qui voudra.
Mille respects chez vous.
DGCGLXXII
A monsieur Dargaud A Paris.
Chalon-sur-Saône, 24 juin 184G.
En passant à Ghâlon, j'ai été arrêté par une réunion de citoyens qui m'ont donné une magnifique sérénade sous les fenêtres de l'hôtel où j'étaislogé. Une cinquantaine des principaux sont venus me complimenter au nom de l'opinion publique. L'un d'eux a pris la parole et m'a fait une admirable harangue (sans exagération). J'ai répondu misérablement (sans modestie) (I). J'ai couché ici, et je repars tout à l'heure.
Vous lirez cela dans les journaux. Je vous enverrai le Patriote, et vous prierez Lesseps de l'insérer en partie. L'opinion est fanatique au delà de ce que vous pouvez penser.
( 1 ) Réponse h une députation de Chàlonnais au passage de M. de Lamartine à Chalon-sur-Saône. V. La France parlementaire, t. IV, p. 45G.
DGCCLXXIII
A monsieur Dubois
Paris.
Saint-Point, 4 août 1846.
Mon cher ami,
Un mot en courant contre votre belle et longue lettre. Les événements vous ont répondu. Poisat est nommé. Champvans est, dit-il, très content. (Lisez le Bien public.) A Mâcon j'ai été nommé (1) avec une unanimité calme, réfléchie et bienveillante, qui est un miracle de la sagesse du parti conservateur progressif, abandonné par moi en 1842, croyait-il. 11 pouvait m'abandonner, il s'est rallié à ses adversaires pour me choisir d'accord avec eux. Il n'y a plus qu'un seul esprit de concorde dans l'arrondissement. Moi qui suis peu tendre en politique, j'en suis attendri jusqu'à la moelle du cœur.
Je suis en famille à Saint-Point. Plus de rhumatismes, à cheval souvent. Je vois de loin Saint-Laurent portant le deuil de son maître. Revenez donc le voir. Il vous garde ses feuilles.
J'ai été grêlé à Milly aux trois quarts, mais, si les nuages passent sans éclater, j'aurai encore en tout douze cents pièces de vin à vendre. Il est hors de prix : 70 fr. la pièce.
Adieu, et revenez vers vos amis.
(1) 1er août 1846.
DGGCLXXIV
Au marquis de la Grange
Député de la Gironde.
Saint-Point, 4 août 1846.
Mon cher ami, je suis nommé hier à Mâcon par 321 voix sur 330 (le reste voix perdues). Dites-moi seulement que vous l'êtes de même à Blaye.
Les conservateurs, pour la première fois, se sont embrassés avec les républicains. Ma main a fait serrer toutes les mains. Lisez mon discours (1) que je vous envoie. Tout le monde est heureux.
Nous avons suivi votre procès comme nôtre. Je parie triple maintenant pour vous; c'est évident! Ma succession sera, selon la vente des terres, de cinq ou six cent mille francs pour moi, tous legs payés. Je paie en ce moment même deux cent mille francs. Je serai à mon aise avant peu d'années, et je ne penserai plus aux chiffres.
Nous sommes à Saint-Point en solitude de famille. Je n'ai paru à Mâcon que deux heures. Je vais travailler. Je n'irai pas à la petite session ; je n'irai qu'en février.
11 me faut les libraires joints à l'héritage pour me libérer convenablement.
Adieu. Nouvelles! nouvelles! nouvelles! Attachement bien tendre à tous deux.
(i) Discours prononcé après l'élection de Mâcon ("2 août 184G). V. La Franc: parlementaire, t. IV, p. 478.
ANNÉE 184li. 227
DGGCLXXV
Au marquis de la Grange
Député de la Gironde.
Saint-Point, 15 août 1846.
Mon cher ami, les conclusions seront le jugement même, je n'en doute plus depuis que j'ai lu les plaidoiries. Ne vous tourmentez plus, c'est écrit !
Quant à la session, ce sera une ombre. Je n'y vais pas; je travaille. Ecrivez-nous souvent, nos esprits et nos cœurs sont avec votre fortune. Que madame de la Grange se repose sur la Providence quia fait le bon sens ! Le bon sens sera à son tour votre providence : vous serez tranquilles, riches et heureux, comme vous le méritez l'un et l'autre.
Informez-moi un peu du murmure sourd de la Chambre, je ne sais rien que de la Convention.
Adieu. Aimons-nous à travers tous les ministères; vous savez si je tiens à l'un plus qu'à l'autre, certes ce n'est pas à Thiers et à ses barons impériaux du Constitutionnel; ce sont les calicots véritables de ce temps. S'il fallait choisir, je n'hésiterais pas, j'aimerais mieux mille doctrinaires : au moins ils n'ont point l'insolence et la corruption du Directoire.
Adieu encore. Mes tendres respects de cœur à madame de la Grange. Je ne suis pas suspect en lui prédisant victoire complète, car, avant l'affaire entendue, je doutais, je tremblais,' je m'affligeais ; mais, si elle veut, je suis de moite dans le procès.
DCCCLXXVI
Au marquis de la Grange
Député.
Saint-Point, 23 août 1846.
Mon cher ami,
Vous n'avez pas été étonnés et plus consternés que nous ce matin en recevant la funeste nouvelle. Il ne faut pas rabâcher sur un fait accompli. Il faut plier sous la volonté suprême, si on ne peut pas redresser celle des hommes. Votre admirable résignation est le plus beau et le plus difficile des courages. Ma femme voulait partir ce matin pour consoler de son amitié madame de la (irange. Sa pleine maison de femmes et l'arrivée après-demain de madame d'Esgrigny et de madame de Girardin la clouent malgré elle à Saint -Point. Vous devriez venir passer un mois ici, seuls avec nous, nous nous serrerions comme on doit faire dans le malheur.
Je ne vous demande pas ce que vous ferez ; je pense que vous l'ignorez encore, et que cela dépendra des hommes de loi et des propositions qu'on vous fera peut-être pour éviter un appel ; mais nous délibérerions cela ici. Se déplacer en pareil cas, c'est voir plus clair, cela change le point de vue.
Je suis plongé dans le travail historique, et je ne puis l'interrompre avant février* Je suis aussi en train de liquider ma terre à vendre. Je vendrai après à mon aise. Mes affairés sont encore lourdes mais plus du tout écrasantes. La santé va passablement, les vignes aussi. Venez donc, c'est un bon conseil. Trente-six heures du trot des chevaux de poste vous jetteront dans la cour de Saint-
Point. Là vous avez de vrais amis qui vous sentent et qui vous tiennent par toutes les fibres du cœur. Adieu, tendresses et respects à madame de la Grange.
DCGGLXXVII
A madame de Girardin
A Paris.
Saint-Point, août 1846.
Maudite soit la voiture qui vous manque, mais bénie la malle-poste qui vous amènera ! — Madame de Lamartine veut la robe bleue.
Vous nous trouverez seuls, tristes , malades, mais heureux de vous posséder dans la chaumière de Saint- Point. Nous sommes fixés à Saint-Point pour être bien seuls.
Écrivez-moi de façon à ce que je sache votre arrivée à Mâcon où madame de Lamartine ira vous prendre, le matin à votre réveil, à l'hôtel de l'Europe ; car la malleposte arrive à minuit, et on couche là.
Vous viendrez ensemble déjeuner à Monceau (trois quarts d'heure de la ville) et dîner à Saint-Point.
Je travaille aux Girondins depuis que je peux tenir une plume. Dites à Girardin de nvattaquer de questions sur mon discours aux électeurs ; je lui répliquerai. Son langage, en effet, est un peu vert ; mais j'aime l'âpreté dans les idées. Sa position est bonne. Son talent augmente sensiblement, il le transformera en parole quand il voudra, rien de si aisé. Mais l'avenir est à mes idées, car je suis aux idées de Dieu. Quand, dans un siècle ou deux, mon Sosie sera à la tête du gouvernement populaire, il s'intitulera le serviteur du peuple. J'ai plus de foi que
vous ne croyez, et une bien ardente, mais je ne la dis pas. J'ai ma lanterne sourde tournée du côté de mon cœur ; je ne laisse voir encore que le côté obscur et la fumée aux hommes du siècle : avant de mourir je la tournerai du côté flamboyant ; mais à présent on l'éteindrait. Et on dira alors : 11 a bien fait de consentir à passer pour ténébreux ; il aurait ébloui, offusqué et repoussé.
Mais adieu. Ne venez pas si vous ne savez pas vous ennuyer et vous coucher avec les poules. Apportez Cléopâtre. Ne l'oubliez pas. Mille tendres respects.
DCCCLXXVIII
A madame de Girardin
A Paris.
Saint-Point, 4 octobre 1846.
Je n'ai pas une minute chez moi depuis vous. Conseil général, académies, courses dans les terres, comptes de l'année, festins. J'arrive d'hier et je reprends mon esprit et mon cœur. C'est pour vous remercier de la charmante lettre écrite à ma femme et de la bonhomie ravissante dont vous avez été toute rustique avec nous à Saint- Point. Il y a un vers latin qui dit merveilleusement (vous savez le latin) :
Omuis Aristippum decuit color.
En français : Tous les habits seyaient à Aristippe. Tout va de même à votre nature souple et forte, le cothurne et le sabot. Revenez donc à Saint-Point. Mes chevaux se perfectionnent en vous attendant. J'en monte deux par jour maintenant.
Je vous ai fait envoyer deux articles de moi, un hier
sur les blés (1), un ce matin, torrible contre le mariage espagnol (2), mais poli. Le roi n'est pas indiqué. Il a tort de me haïr. Nul n'a jamais si bien parlé de lui en attaquant sa politique quelquefois. Mais ici je me fâche, comme dit M. de Lacretelle, en pérorant. Dites à M. de Girardin d'insérer ou non, selon son cœur, et de combattre sans pitié. Je répondrai peut-être. Mais cependant il faut écrire les Girondins.
Mes vendanges sont faites et pauvres. Il faut vivre, et pour vivre, écrire.
Adieu. Aimez-nous, car on vous aime fort et vrai ici. Mille tendres respects.
DGGCLXXIX Au marquis Gino Capponi
Mâcou t^Saône-ct-Loire), 27 novembre 1840.
Mon cher et ancien ami,
Une lettre de vous a été un vrai bonheur pour moi. Vous êtes de ces mémoires qui vivent en nous autant que le cœur lui-même. Les hommes rares se conservent comme les pierres rares dans des écrins à l'abri de la poussière du temps. Nicolini et vous, vous êtes pour moi de ce nombre. Je suis heureux de vous le redire quelquefois, plus heureux que mon nom retentisse entre vous deux dans les entretiens de l'amitié, et sur les bords de ce fleuve, et dans ces jardins où Dante et Machiavel sont aussi de nos vieilles amitiés d'esprit.
Vos malheurs m'occupent souvent. C'est le sort des
(1) De la crise des subsistances (1er octobre 1846). V. La France parlementaire, t. V, p. 1.
(2) Vouluns-nous être nation ? Vouto?is-?ious être dynastie? (4 octobre 1846 . V. ibUL, p. 11.
plus grandes âmes d'être éprouvées par les plus grandes infortunes. Leur consolation est dans cette volonté suprême qu'ils voient et qu'ils adorent de plus près que le commun des mortels. L'âme a ses yeux qui deviennent plus clairvoyants dans ces ténèbres de nos destinées.
Je ne suis pas heureux non plus. J'ai perdu non pas mes racines mais mes fruits et mes rameaux. Je suis méconnu dans ma patrie et relégué au rang des poètes par des hommes pour qui tout idéal est une chimère. Cependant j'ai nourri depuis trente ans mon âme de la moelle de l'antiquité politique, et je me sens au moins au niveau de mon temps. Ne voulant pas prostituer mon caractère aux choses médiocres, je me consacre sans aucun espoir personnel au triomphe lent et progressif des idées à qui appartient l'avenir. Je passe dans l'étude et à la campagne les mois de loisir que les travaux politiques me laissent. J'écris quelques pages de l'histoire des dernières années de mon pays. Je n'écris plus de poésie depuis dix ans. C'est une fleur de jeunesse qu'il faut abriter pendant le midi de la vie. Si j'ai un soir, je la découvrirai peut-être encore, et je la ferai, comme l'encens, monter en haut.
Voilà notre existence, mon cher ami, vous aux bords de l'Arno, moi aux bords de la Saône. J'apprends avec chagrin que vous avez été si près de moi sans nous voir. Une autre fois songez que vous avez un Varamista partout où j'ai un toit et un jardin, et un ami partout où je vis. Ecrivez-moi et parlez de moi avec Y antique Nicolini.
P. S. Je n'ai point vu l'illustre professeur chargé de votre lettre. J'étais parti de Paris.
L'action vitale qui se réveille non révolutionnairement mais organiquement en Italie me fait espérer une belle renaissance pour votre adorable patrie. Le ciel, la nature et les hommes y sont. Il n'y manque que l'air. Puisse-t-il y souffler des Alpes !
Si vous voyez le grand duc, rappelez-lui mes respects. Le pape nouveau me paraît une révélation italienne. Nous la saluons ici de tous nos applaudissements.
Et l'ami Rosini ? — Parlez-lui ou écrivez-lui di me.
DCCCLXXX
A monsieur Dubois
A Saint-Laurent, près Cluny.
Monceau, 24 décembre 184G.
Merci pour tous de la bonne nouvelle. Le bonheur vous est dû et à votre tribu. Nous en jouissons avec vous. Dites-le à vos dames.
En politique vous savez ma pensée. Le jour où le roi a signé le mariage espagnol il a signé, pour moi, l'abdication éventuelle et presque certaine de sa dynastie. Je vous le démontrerais en dix manières, mais je n'ai que le temps de vous l'affirmer. Nous marcherons à la guerre sur une pente inévitable. Ce n'est pas un motif pour y pousser. Je ne le ferai pas. Il y a des batteurs de mains sur la terre, mais il y a un juge là-haut. 11 ne faut pas lui porter des mains teintes de sang ; il coulera trop sans nous.
Adieu et attachement. Je finis les Girondins cette semaine. J'irai à Paris le 15 ou le 20 janvier. Je n'ai rien à faire qu'à attendre. Le roi est fou ; M. Guizot est une vanité enflée ; M. Thiers, une girouette ; l'opposition, une fdle publique ; la nation, un Géronte. Le mot de la comédie sera tragique pour beaucoup.
DGGGLXXXI
A monsieur *** (1)
A Mania (Pas-de-Calais).
Février 1847.
Monsieur,
Votre lettre m'a vivement touché. Je n'ai jamais reçu de témoignage d'estime qui ait donné plus de prix à mes faibles ouvrages. Nourrir et consoler une famille pauvre, isolée et honnête, être en communication intime avec les pensées qui s'élèvent de la chaumière à Dieu, avoir son nom dans les souvenirs et dans les bénédictions de l'homme de bien qui ne nous connaît pas mais qui nous aime, c'est là, selon moi, la véritable gloire, et vous m'en avez donné le sentiment.
Je m'empresse de venir vous remercier de ma propre main, pensant que cela vous sera plus agréable que par une main étrangère, et je vous fais adresser, par les messageries, les volumes de Jocelyn. J'y joins mon Voyage en Ornent, ouvrage en prose qui intéressera peutêtre votre famille dans les soirées d'hiver.
Continuez à vous délasser de vos travaux de mains par ces lectures, et ne vous affligez pas de votre condition d'ouvrier de campagne. Le travail est la loi générale : les
(1) Qui avait lu en famille le premier volume de Jocelyn et qui avait écrit à M. de Lamartine pour demander le second qu'il ne pouvait acheter.
nôtres ne sont peut-être pas moins pénibles que les vôtres. L'esprit a ses sueurs comme le corps. Dieu les bénit également et nous donnera un jour le même salaire, sans considérer si nous avons fait des poèmes ou des sillons.
Je vous souhaite une longue vie, une honnête famille et le pain quotidien.
DGGCLXXXII
A monsieur Ronot
Paris, 15 mars 1847.
}lon cher ami,
Je suis muet cette année parce que ma plume a trop parlé et que la Chambre n'existe que sur le papier.
C'est l'année du silence, mais pas avec ses amis. Nous parlons de vous tous les jours, et j'espère vous revoir bientôt. Il n'y a rien à faire ici. La Chambre a donné sa démission. Les plus beaux discours mourraient sans échos.
Les Girondins paraissent après demain, mais ils ont en réalité paru depuis deux jours en dix-huit journaux par fragments. Le succès est heureusement immense. L'effet est plus grand sur l'opinion que je n'en ai vu produit par aucune apparition de livre. Je l'ai vu hier à la Chambre. La bataille est gagnée en vingt-quatre heures. Maintenant à mes éditeurs d'utiliser la victoire : ils ont, s'ils le veulent, deux millions de bénéfice dans la main en dix ans. Ils comptent être couverts en deux mois de leurs cinq cent mille francs de frais. Les uns sont acharnés pour, les autres contre mes opinions, mais l'estime de la forme est générale et passionnée. J'aurais de touchantes anecdotes à vous raconter à ce sujet. Dans six semaines
tout aura paru. Faites-moi l'article à Mâcon et à Louhans et Tournus pour engager les libraires et compatriotes à envoyer des souscriptions à M. Fume, oo, rue Saint- André-des-Arts.
Je vous enverrai l'œuvre en masse. Je ne veux pas que vous la lisiez en détail.
Adieu et attachement.
DGGGLXXXIH A monsieur Dargaud
(Pressée.)
Mars 1847,
Je rentre à deux heures du matin. J'ai vu des prodiges de passion pour les Girondins. Je vous les raconterai.
Je trouve en rentrant cette lettre de l'éditeur.
Des femmes les plus élégantes ont passé la nuit pour attendre leur exemplaire.
C'est un incendie ! ! !
DCCCLXXXIV
A monsieur Ronot
Mâcon.
Paris, 20 mars 1817.
Mon cher ami, Nos pensées se sont croisées comme deux flèches. Merci des nouvelles de Mâcon. Faites en sorte que lés libraires demandent à Furne.
J'ai joué ma fortune, ma renommée littéraire et mon
avenir politique sur une carte, cette nuit. Je l'ai gagnée ! Les éditeurs m'ont écrit à minuit que jamais en librairie un succès pareil n'avait été vu ;
Que le livre faisait une révolution, qu'il dépasserait en quelques mois la publicité des vingt ans de M. Thiers ;
Que les maisons de librairie de Paris leur envoyaient prendre au lieu de dix exemplaires cinq cents exemplaires par magasin.
Le public des salons et mon large public des ateliers est plus passionné encore. C'est surtout le peuple qui m'aime et qui m'achète.
Ils m'écrivent en outre que leurs quatre cents ouvriers ne peuvent suffire à imprimer, préparer, brocher les éditions populaires.
Mais ne parlez pas encore à 31àcon des éditions populaires pour laisser écouler celles de 20 francs d'abord.
On dit partout que cela sème le feu dur des grandes révolutions, et que cela améliore le peuple pour les révolutions à venir. Dieu veuille !
Lisez ces mots rapides sur le champ de bataille à nos amis Rolland, Garnier, etc.
J'ai gagné mon petit Austerlitz.
Vous avez votre exemplaire, mais ne le dites pas. Laissez et faites acheter en masse.
P. S. On me rapporte cent mille mots. Hier, à un grand dîner, Odilon-Barrot s'extasiait d'admiration. Sa femme s'écria : « Lui seul a le courage de ses idées. Si vous aviez son courage, vous sauveriez la France ! »
On dit aussi : « M. de L. ne parle pas à la Chambre, celte année, mais il a prononcé un livre en huit volumes. »
DGGCLXXXV
A monsieur Ronot A Mâcon.
Paris, dimanche, 21 mars 1847.
Mon cher ami,
Si vous voulez témoigner faveur aux Girondins, je vous envoie un article que je viens de lire dans la Revue de Paris, et qui me paraît dans les teintes du Journal de Saône-et-Lowe. Voyez si vous pouvez lui en faire insérer tout ou partie.
J'allais partir demain quand la maladie mortelle de mon pauvre et excellent ami Aimé Martin me retient, hélas ! pour de tristes fonctions (I).
Adieu, tendresse et tendresse.
P. S. J'ai conclu, il y a six jours, avec des capitalistes et un éditeur un traité pour six volumes, complément des Girondins, les Constituants et les Thermidoriens. Cela va au moins à quatre ou cinq cent mille francs, peut-être plus. Je paierai mes dettes par le travail. En voilà d'abord cette année quatre cent mille déjà de remboursées, et, dans trois ans, tout sera payé de même.
Travaillons, prenons de la peine !
Ce n'est pas un secret, faites au contraire insérer ceci dans le Journal de Saône-et-Loire : « Le succès du livre des Girondins a décidé M. de Lamartine à compléter l'histoire de la Révolution française. Un traité nouveau, dont les
(1) M. Aimé Martin mourut en juin 1847, et, le 27, M. de Lamartine prononça un discours sur sa tombe. V. La France parlementaire, t. V, p. 24.
conditions s'élèvent, dit-on, à la somme de quatre cent mille francs, a été conclu la semaine dernière entre le député de Mâcon et des éditeurs capitalistes pour cette publication. »
DGGGLXXXVI A monsieur Boulay-Paty
Paris, 24 mars 1847.
Mille remercîments de la communication que vous me faites de cette lettre de femme (1). Je la préfère à vingt articles.
Une confidence ne ment jamais ; les suffrages indirects sont les seuls sincères. Je voudrais que la France eût l'âme sensible et élevée de votre correspondante. Si vous liii avouez l'indiscrétion, avouez-lui ma reconnaissance. Elle aime ce livre parce que, tout ébauché qu'il est, il a un cœur. L'amour même fait partie de l'histoire, parce qu'il fait partie de l'homme. L'en bannir, comme on le fait jusqu'ici, c'est mutiler la nature humaine.
Elle dit que, si les femmes faisaient la gloire, Y Histoire des Girondins en aurait. Gela me fait espérer, car elle doit savoir que le pressentiment de la postérité est dans l'âme des femmes, et que tous les livres qui ont dû vivre ont commencé par être couvés dans leur Cœur.
.Mille attachements.
(1) Lettre de Mme Lamber sur les Girondins»
DGGGLXXXVII
A madame de Girardin
Paris.
Paris, 6 avril 184".
Jamais je n'ai lu un si admirable article. Jamais je n'ai reçu une si courageuse et si éloquente marque d'attachement. Je me lève en sursaut pour vous le dire. Cela est entré jusqu'à la dernière fibre de mon cœur. Je suis le grand criminel du moment, pour qui votre ombre a été un asile. Je m'en souviendrai, non pas tant que j'aurai un orgueil, mais tant que j'aurai une âme. Il y en a tant dans l'acte et tant dans le morceau !
Madame de Lamartine en a pleuré. Beaucoup d'autres en seront longtemps émus. Soyez-en heureuse dans vos heures tristes ! C'est de l'héroïsme dans le talent, dans l'éloquence, dans la grâce, dans l'amitié.
Je ne connais pas de mot qui réponde dans la langue aux sentiments ainsi exprimés ; mais je le demanderai à mon cœur jusqu'à ce que je l'aie trouvé.
Je serai importun aujourd'hui vers quatre heures, ainsi que madame de Lamartine.
DCCCLXXXVIII A mademoiselle Rachel
Paris, avril 1847.
Mademoiselle, Nous sommes allés, madame de Lamartine et moi, vous exprimer notre admiration toute chaude encore de iv. 16
-242 CORKESl'ONDANCE DE LAMARTINE.
la soirée de la veille et vous remercier de cette occasion de plus que vous avez bien voulu nous procurer d'applaudir au génie de la poésie, sous la plus sublime et la plus touchante incarnation.
Je retourne encore ce matin à votre' porte, mais, dans la crainte de n'être pas reçu, je prends la liberté de vous y laisser un billet de visite en huit énormes volumes. C'est la tragédie moderne qui se présente humblement en mauvaise prose à la tragédie antique. Elle deviendra drame et poème à son tour, et, à ce titre, elle vous appartient de droit, car le drame est l'histoire populaire des nations, et le théâtre est la tribune du cœur.
Recevez, mademoiselle, avec bonté ce faible hommage de l'enthousiasme que vous semez et que vous recueillez partout, et permettez-moi d'y joindre l'expression de mes respectueux sentiments.
DGCCLXXXIX
A monsieur Ronot
Paris, avril 1847.
Mon cher ami,
Hâtez-vous de voir M. Ordinaire et de lui dire combien je suis touché, mais que je le supplie de ne pas donner suite à l'idée d'un buste. La mort seule consacre: élever une statue pendant qu'on vit, c'est amasser la boue qui doit la salir tût ou tard ou préparer le marteau qui doit la briser.
Que si l'amitié de mes concitoyens pense à un banquet d'affection, c'est autre chose ; certes je ne refuserais pas. Ce serait refuser quelque chose de mieux que la gloire, la cordialité de son pays natal. Mais en ce cas, bien loin
d'écarter le peuple, laissez venir, c'est avec lui qu'il faut s'entendre et s'incorporer, car c'est pour lui que nous devons travailler, et il doit, en s'élevant, en se moralisant, en s'instruisant, travailler pour lui-même avec nous. Donc laissez recruter là le plus de bienveillance possible. Adieu et amitié. J'attends les suc?'es et je pars.
DCCCXG
A monsieur Rolland
Maire de Màcon.
Paris, 18 avril 1847.
.Monsieur et ami,
Si l'idée d'un banquet historique, littéraire, social, et non politique, vous parait utile, j'y consens avec empressement et zèle dans l'intérêt de nos idées qu'il faut faire entrer dans la tète des jeunes générations en les martelant. Faites donc ce que vous jugerez le plus utile; le oui et le non me sont personnellement indifférents, sauf la reconnaissance pour la seule pensée de m'y convier.
S'il n'est pas nombreux, composé d'éléments neutres appartenant à toutes les classes de la population et à toutes les nuances acceptables et honorables d'opinions, sauf les blessés, n'acceptons pas.
Si autrement, oui. Je vous connais et je m'en rapporte.
M. Ordinaire m'écrit une lettre très aimable à ce sujet. J'ai répondu oui avec ces conditions : Si, en un mot, ce doit être une tendance à l'unité des esprits, allons!
Si scandale et division, arrêtons!
Voilà l'esprit.
Quant aux formes, toutes bonnes quand vous es aurez décidées. Seulement, comme je dis à M. Ordinaire: Point
d'éclat, de souscriptions, d'articles, avant qu'il y ait au moins trois ou quatre cents noms à enregistrer.
Un programme bien fait, délibéré entre plusieurs opinions neutres et larges, en tête de l'ouverture des listes.
Enrôlons, n'excluons pas! Voilà la forme. Cela doit vous aller.
J'ai devancé vos vues. J'ai envoyé le troisième volume au bureau. J'enverrai, bien entendu, tous les autres.
Gela va au delà de mes rêves, il est vrai qu'ils étaient modestes : le feu est aux esprits ; je suis accablé de colères, d'outrages et d'enthousiasme. Ainsi naviguent les pauvres vérités sur l'océan des préjugés. Elles arrivent mouillées, brûlées, en débris, mais elles arrivent. La vie n'est bonne qu'à la sacrifier ainsi.
On dit maintenant et unanimement merveille devons : sagesse, fermeté, administration ; tout ira bien.
Parlez de moi à nos amis.
DGGGXGI
A. monsieur Rolland
Maire de Màcon.
Paris, 9 juin 1847.
Monsieur et ami,
Vous n'écrivez pas souvent, mais voici une lettre qui en vaut dix. Je comprends vos occupations par les miennes. Heureux les désœuvrés !
Je vais au ministère faire ce que vous désirez pour le Collège. Mais je vous ai écrit déjà que c'était fait et juré.
Tout est, en effet, en décadence ici, et voilà pourquoi je me retire dans le silence. Le silence des hommes de véritable opposition est aussi une leçon pour le pays.
ANNÉE 1847. 24o
Je désire que les Girondins aient aussi leur enseignement. Leur action dépasse bien mon espérance. Je suis assiégé, depuis qu'ils sont publiés, d'offres d'éditeurs pour compléter l'œuvre. J'y suis résolu, et je pense signer un de ces jours un nouveau traité. Ce sera encore seize mois de travail à Monceau.
Je comprends votre préoccupation. Quant à votre attitude envers la presse locale ; silence, réserve, haute impartialité, me paraissent votre loi. Nous verrons ensemble ce qu'il y aura à résoudre en septembre.
Adieu, monsieur et excellent ami. J'espère vous rejoindre avant la fin du mois.
DGGGXC1I
A monsieur Chamborre
A la Grange Saint-Pierre.
Paris, 10 juin 1847.
Monsieur et cher confrère, Je vous remercie de votre franche et amicale explication. Je comprends votre scrupule d'opinion et votre réserve de manifestation. Je vous regretterai beaucoup comme un des hommes dont la signification politique est la plus conforme à ce que j'entends par civisme et démocratie supérieure de l'avenir. Je ne veux pas essayer de vous ramener. Mais je puis vous affirmer cependant que je ne donnerai aucune signification hostile à la plus conservatrice de vos pensées dans mes paroles. Quand on m'a parlé de ce banquet, j'ai dit tout de suite : « S'il doit « désunir, non; s'il doit unir et confondre, oui; en con- « séquence tenons-le dans les limites où la littérature et « la philosophie s'unissent ou plutôt confinent à la poli-
« tique, mais sans toucher aux opinions présentes. » J'espère qu'il gardera ce caractère, sinon dans les personnes au moins dans les paroles.
Quant aux Girondins, vous les comprenez comme moi, sauf le mot sur Robespierre, qui est du récit et non une sanction de ma part, Dieu préserve ! Voyez partout. Le livre est une protestation contre la prétendue nécessité du meurtre.
Je vais vous revoir bientôt. Présent ou non, ce sera toujours un ami que je verrai en vous.
DGCGXCIII A monsieur Rolland
Maire de Màcon, à Néris-les-Bains.
Monceau, 7 juillet 1847.
Mon cher et excellent confrère et ami, Votre lettre m'a bien touché. Vous êtes admirable de fermeté et d'amitié. J'ai vu les commissaires et je les reverrai. Tout ira sagement et modérément, comme il importe. Je les ai harangués en ce sens une heure l'autre jour. Si vous revenez, revenez vers le 15, cela suffira. Pour le discours, vous les faites divinement. Un mot sur le livre qui motive la réunion et qui en est le commentaire en action.
En deux minutes nous aurons convenu de nos faits entre vous et moi. Le mien est plus difficile. Je vais m'en occuper. J'ai dicté à Champvans deux ou trois phrases qui feraient bien dans le vôtre, je vous les ferai remettre s'il les a conservées.
Rien autre ici. J'aimerais bien mieux les tables dans la prairie que sur la place, mais on dit que c'est fait et trop avancé. Je ne sais.
Je ne pense pas que cela passe cinq ou six cents convives, bien qu'il y ait quatorze cents inscrits, mais il manque toujours bien des hôtes à l'hospitalité du ciel ouvert.
Adieu et sérieuse amitié, hommage respectueux à madame Rolland.
DCGGXCIV A monsieur Emile de Girardin
18 juillet 1847.
Mon cher ami,
Voici un discours (1) prononcé avec un succès fou à mon banquet de treize cents couverts et devant cinq mille auditeurs. Vous verrez qu'on peut leur parler raison. Tâchez de l'admettre, Bruys vous le porte, sauf à bien le critiquer.
Adieu. Je suis seul, heureux, bien portant. Plus de discours d'un an, mais quatre chevaux et les montagnes.
J'offre mes tendres respects à Judith qui a promis de prendre Saint-Point pour Béthulie.
DCCCXGV
A monsieur Dargaud
4, rue Las Cases, Paris.
20 juillet 1847.
Voilà. Voyez si vous pouvez avoir de la publicité à dose raisonnable à la Presse, au Siècle, au Courrier, à
(1) Banquet offert à l'auteur des Girondins, le 18 juillet 1847. V. La France parlementaire, t. V, p. 27.
la liêforme. Quant aux autres, n'y comptons pas ; le National, j'en suis certain, appartient à mon adversaire en histoire. Toute la politique de ce journal est grimace.
Le banquet a été à la fois sublime et déplorable.
Sublime par le nombre, deux mille cinq cents couverts remplis et beaucoup de refusés ; on peut dire avec vérité trois mille convives, quinze cents femmes admirablement groupées, parées, enthousiastes, et deux ou trois mille spectateurs. Un spectacle comme jamais on n'en vit. Un Golisée vivant de Rome, à Mâcon, un dôme en toile de quatre arpents !
Mais à la fin du dîner : un orage, foudre, éclairs, vent, langues de feu. Le dôme emporté en mille lambeaux sur les têtes, les piliers, ondoyant comme des mâts de vaisseau, près de tomber sur la foule ! — Pas un mouvement de terreur, et les cris de vive Lamartine ! répondant seuls, même des voix de femmes, aux coups du vent et du tonnerre. Suspension d'une heure à sa place sous la pluie diluvienne !
Admirable patience !
Enfin essai de discours que voici, exact mais tronqué, manqué, emporté par le vent, étouffé par le bruit des écroulements, acclamé par des milliers de voix.
Puis, retraite en ordre, et pas un bruit, pas un accident, pas une Marseillaise dans les rues.
Voilà. Hier on est venu à Monceau.
DGGCXGVI A madame la comtesse d'Agoult
Madame, J'ai quitté Paris si malade que je n'ai pu vous revoir et
vous remercier d'une bonté que j'apprécie tant et dont j'espère retrouver le souvenir cet automne. Je ne veux pas que vous pensiez que je l'ai quitté sans regret et sans mémoire. Voici quelques paroles (1) dont l'inspiration ne vous est pas tout à fait étrangère. Nous en causâmes un jour au coin de votre feu. Soyez assez bonne pour les lire et voir si ce n'est pas là, sauf les expressions si vulgaires, le sens à peu près de l'unité à fonder dans la démocratie. Si elle se divise, elle est perdue ; si elle s'unit et s'ouvre chrétiennement à tout le monde, elle triomphera.
Mille respectueux hommages et, j'oserais dire, affectueux.
DCGCXGV1I A madame la comtesse (TAgoult
Madame,
Oui certainement, j'accepte avec bien de la joie un commentaire de mes faibles idées écrit d'une main si délicate et si ferme. L'Allemagne et la France doivent s'entendre par leurs organes les plus spirituels et les plus élevés. Soyez notre ambassadrice à ce congrès des pensées du siècle. La scène du dix-neuvième siècle est en Allemagne et en France. L'Angleterre joue son drame dans le grand Orient, l'Espagne n'a jamais rien été et ne sera jamais rien, l'Italie n'est plus, à nous donc!
J'ai été bien heureux de votre approbation à mes paroles de dessert. Soyez assez bonne pour dire à M. Petétin, dont j'ai oublié l'adresse, combien je suis touché de l'insertion de ce discours dans la Revue et des lignes admi-
(1) Le discours au banquet offert à l'auteur des Girondins.
2o0 CORRESPONDANCE DE LAMARTINE.
rables dans lesquelles il m'a encadré. Priez-le de soutenir que je ne suis pas radical, et il dira vrai. Le radicalisme est le désespoir des idées. Je n'en serai jamais là. Mon défaut serait plutôt le trop de penchant pour être gouverné à tout prix. Le radicalisme est la calomnie du moment contre moi. Il y a des hommes qui ne veulent jamais combattre qu'au fleuret et avec un plastron sur la poitrine ; ces hommes-là sont les complaisants des gouvernements et jouent à l'opposition avec tous les pouvoirs. Ils servent à faire une peur modérée aux conservateurs et à faire applaudir les ministres des beaux coups qu'on leur porte et qu'ils parent. C'est la comédie que nous voyons. Quant à moi, je ne suis pas un acteur mais un homme bien faible, mais enfin un homme qui a une volonté patiente dans la poitrine. Je suis bien content de la Revue de M. Petétin ; elle se montre de plus en plus capable de gouvernement.
Mais je vous parle politique, et j'aimerais mieux vous parler de vous seule et de philosophie et de poésie, et de M. Ponsard que j'ai aimé chez vous et que j'aimerai chez moi où nous parlerons de vous. Il ne me reste plus la place des cérémonies, mais celle du respectueux attachement.
DCGGXCVIII
A monsieur Chamborre
A. la Grande Saint-Pierre.
Saint-Point 1847.
Monsieur et cher confrère, J'ai lu avec reconnaissance la lettre si bien sentie, si bien raisonnée de votre point de vue, que vous venez de
m'adresser. Je dis reconnaissance, car on en doit aux conseils qui prouvent la confiance et l'amitié.
Je suis bien loin d'aspirer à une révolution. La révolution en France n'a qu'un levier : c'est la guerre. Rendezmoi la justice de reconnaître que, dans les rangs et hors des rangs, je l'ai toujours brisé entre ses mains. Si j'avais voulu une révolution en 1838 et en 1840, je me serais joint à la coalition et j'aurais poussé à la combustion qu'une étincelle pouvait allumer. Qui est-ce qui chantait la Marseillaise alors sur le balcon de Neuilly ? C'était le roi. Qui est-ce qui se dévouait à l'impopularité pour arracher la guerre des mains tremblantes mais faibles de M. Thiers? C'est moi. Souvenez-vous de cela.
Je confesse encore avec vous que le progrès matériel est plus assuré par le parti conservateur que par un parti wkig en France ; mais il y a un progrès moral immense, obligé, nécessaire à obtenir d'ici à cinquante ans, sans quoi l'esprit humain reculera. Or, celui-là, le trùne et les conservateurs d'aujourd'hui sont inhabiles à l'opérer. C'est pour celui-là que je crois désirable un mouvement plus énergique dans les organes du gouvernement en France et que j'affronte résolument non des révolutions mais des réformes dans le jeu organique de l'opinion. Quand nous nous verrons à loisir au pied d'un arbre à Saint- Point ou à Charnay, je vous dirai quels sont ces progrès moraux et politiques auxquels un pays comme la France peut et doit se dévouer prudemment, mais résolument, quand le moment sera propice. Or c'est pour que ce moment propice arrive que je crois devoir entretenir de mon faible souffle le feu sacré de 1789, dont les derniers charbons s'éteindront trop sans quelques hommes comme moi pour les ranimer. Ne craignez pas l'excès d'énergie de la France à présent. Son danger n'est pas là. Craignez son sommeil trop profond, et ne vous inquiétez pas des
hommes de bonne intention qui lui disent quelquefois le sursum corda !
Mille affectueux compliments et attachement sincère.
Si vous être libre un jour, je suis ici tous les jours, libre de cinq heures du soir à dix heures. Venez dîner sans façon.
DCGCXGIX
A monsieur Dargaud
Paray-le-Monial (Saône-et-Loire).
2 août 184".
Nous nous décidons, madame de Lamartine et moi, à partir jeudi o, pour Marseille, bains de mer, eaux minérales douces, peut-être Naples, Ischia, Palerme. Dans le cas où cela vous irait et vous arriverait à temps et vous sourirait, venez nous joindre à Marseille où nous serons à coup sûr au moins jusqu'au 10 et peut-être toujours. Vous achèveriez votre cure en faisant du bien à la nôtre. Je vous prêterais le peu nécessaire à ces excursions sans m'en apercevoir que par le plaisir de vous voir.
Écrit en courant à Saint-Point.
DCGGC
A monsieur Dargaud A Paris.
Marseille, 17 août 1847.
C'est plus sage de rester, puisque la mer vous a été contraire. Ici cependant c'est plus que la mer, c'est le ciel qui guérit. La saison, le firmament, le paysage, le
site, l'air, sont de Naples. J'ai planté ma tente au bord d'une plage écumante, à cent pas de la vague bleue, parmi les figuiers et les oliviers. Je me crois à Ischia. Je hume la vie, et je commence à écrire la Constituante quand je puis cesser de rêver. Je n'irai pas plus loin cette année, trop pressé que je suis par les vendanges et les affaires; mais, l'année prochaine, rien ne m'arrêtera si je vis et si j'ai de l'or ou du crédit. J'espère que vous en serez, car, si j'en ai, j'en aurai pour deux. Je rajeunis ici de vingt-cinq ans ; je me sens trop ardent pour mes années. Si l'on n'avait pas inventé les chiffres, je me croirais adolescent. La nature est l'éternelle source de la jeunesse, comme elle est celle de la vie.
Je trouve les conseils de vos médecins très sages : repos, rafraîchissement, air natal; mais j'y ajouterais des eaux minérales en octobre, à Aix en Savoie ou à Vichy, pour agir sur le foie qui doit, chez vous comme chez moi, avoir quelques engorgements bons à dissiper. Je connais cela par expérience. Des eaux de Sedlitz prises une fois la semaine, et peu de quinquina, très peu, point même : voilà mon ordonnance, puis des changements d'air modérés, sans fatigue, comme Saint-Point et Monceau.
Je vois que ce que vous me mandez de l'effet produit par les Girondins et par mon attitude résolue, sur les masses et sur la minorité puissante de l'Europe, est réel et universel. On m'a offert ici banquets, etc. Les ouvriers, en masse de cinq ou six mille, au seul bruit de mon arrivée, sont accourus à mon insu la nuit sous mon hôtel et m'ont offert l'hommage d'une présence silencieuse, la plus imposante que vous ayez jamais vue. La philosophie désertée et la raison humaine répudiée reconnaissent évidemment leurs amis. Nous commençons une grande bataille, la bataille de Dieu. On me l'écrit de toutes parts et dans toutes les langues. Je suis l'horreur des uns, l'amour des autres. Peu importe ! Il faut servir notre
maître et nous préparer un viatique pour notre tombeau. Dieu voudrait-il enfin s'aider lui-même à purifier son image parmi les hommes et à faire triompher sa raison sur nos sottises? Espérons, pas trop, croyons un peu, mais agissons beaucoup. Quant à moi, je ne recule pas. Je me dévoue à Dieu et aux hommes pour Dieu. Il faut que quelqu'un se brûle la main; je serai ce Mucius Scœvola de la raison humaine, s'il le faut. Je vérifierai la prédiction de Cousin. Ma femme commence à être ébranlée, étonnée et animée de notre foi.
J'ai écrit dans ce sens ce matin les premiers paragraphes des Constituants. Que n'êtes-vous là pour les entendre et les amender!
Mes affectueux compliments à madame Dargaud et tristes condoléances à madame votre mère.
Mes vœux à Marie Stuart et à vous.
Adressez à M. de L. chez M. Rostand, armateur, rue Mazade, n° 1-4, Marseille.
DGGGCI A monsieur Emile de Girardin [Personnelle.)
Marseille, 30 août 1 SiT-
Mon cher ami, je vous adresse ci-joint une improvisation réelle, mais très heureuse ici, sur la liberté du commerce (1). Voyez si vous pouvez lui donner les ailes de la publicité. Marseille en a été et en est encore retentissante.
Je suis encore ici pour quinze ou vingt jours.
Tout à vous de cœur.
(1) Sur le libre échange (24 août 1847). V. La France parlementa ire, t. V, p. 47.
ANNÉE 1817. 25o
Je sais que madame de Girardin est, comme ma femme, au sein de la mer.
DCCGGII
A monsieur Dargaud A Paray-le-Monial.
Marseille, 31 août 1847.
Je vous remercie de ces nouvelles meilleures. Soignezvous avant tout, même avant la gloire. Vous savez que nous avons perdu notre ami Ronot. Gela me fait un vrai vide au cœur, comme dans le pays.
J'étais venu ici pour être tranquille. Je n'ai guère de repos : banquets sur banquets. J'ai été forcé de faire sept discours la semaine dernière. Voici le plus grand, il a fait ici un fabuleux effet. G'est la ville de la liberté. L'auditoire était de douze cents personnes. On m'a escorté de rues en rues, en foule immense, au bruit des battements de mains. La semaine prochaine, j'ai à parler aux ouvriers. Je ne travaille plus, et je souffre le martyre depuis le froid. Je repartirai du lo au 20. A revoir alors ! Mille tendresses en attendant.
Voyez ce que c'est que de constituer une aristocratie viagère et des privilèges de jugement pour une partie d'un peuple ! Nous revenons au XIIIe siècle en religion et en préjugés de tout genre. Les choses se brouillent en Italie; le mariage espagnol nous y mettra l'Angleterre contre nous. Ce mariage a tout perdu. Quel rôle aurait la France, sans danger en Italie, moins cette Espagne!
0 hommes de peu de vue! Adieu. Je vous quitte pour écrire une page ou deux d'histoire.
DGCCCIII
A monsieur Durand
Tailleur ù, Marseille.
Marseille, 9 septembre 1847.
Monsieur,
Je me hâte de vous répondre. Non je ne suis pas communiste, car j'ai la conviction raisonnée que le communisme détruirait à la fois la propriété, la famille, le travail, le capital, le salaire, l'État et la population même. Soyez convaincu, monsieur, que ce n'est pas là la vie mais le suicide du peuple.
Dieu a fondé la société sur un double instinct, l'amour de soi personnifié et perpétué dans la famille, et l'amour des autres. Toute doctrine qui croit pouvoir faire autrement que Dieu, c'est-à-dire se passer d'un de ces instincts, est une société qui ne pense pas mais qui rêve. Si elle oublie l'individu qui a pour condition la propriété et la famille, elle méconnaît la première loi de l'humanité, l'amour de soi. Si elle oublie le genre humain et le dévouement de l'individu à la masse, elle tombe dans le brutal égoïsme dont vous déplorez avec raison l'empire. C'est donc dans l'association de ces deux forces naturelles qu'est la vérité sociale.
Il serait bien à déplorer que des hommes honnêtes et bien intentionnés, comme vous et vos frères, fussent fascinés par cette passion de l'impossible qu'on appelle aujourd'hui le communisme. Elle vous conduirait à contre-sens de vos pensées et des vues de Dieu. Le vrai communisme c'est une société bien organisée ayant la propriété pour richesse individuelle et pour base la fa-
mille, et l'impôt bien proportionné et bien réparti pour trésor commun de la communauté.
Je vous ai dit mon avis avec la même franchise qui vous a inspiré en me le demandant. Puisse-t-il vous convaincre que je suis une conscience amie et non un adulateur du peuple !
DCGCGIV
A monsieur Dargaud
A Paray-le-Monial.
Monceau, 15 septembre 184 7.
Je suis de retour et fort souffrant. Le bien de l'air de la mer n'a pas duré huit jours. Dites-moi que vous êtes mieux, et venez quand vous vous en sentirez la force, le bien-être et le loisir. Nous sommes seuls et à Monceau.
Je suis dans la douleur de la perte de mon vieil ami Honot. Il y a des affections qui paraissent des plaisanteries parce qu'elles badinent toujours, et qui sont au fond de sérieuses tendresses quand l'objet en est évanoui. Tels étaient pour moi Circaud et Ronot, ils m'ont fait autant gémir après leur perte que sourire pendant leur vie. Màcon en est triste. Quant à moi, je suis vraiment morose, je ne puis pas travailler. Je vais l'essayer mais sans succès, je crois.
Ayez plus de verve, et donnez-nous une Clytemnestre catholique en demi-teinte et au clair-obscur.
Adieu et tout à vous. Mes affectueux compliments à mesdames Dargaud.