IV
DCCCCV
A madame de Girardin
Paris.
Mâcon, 22 septembre 1847.
Me voilà de retour, et vous aussi, dit-on : vous, des flots verts, et moi, des flots bleus de la mer. En êtes-vous revenue mieux portante? J'en reviens, moi, plus souffrant de rhumatismes nerveux que jamais, et madame de Lamartine encore plus que moi. 0 années de gloriole et de gémissements comme toutes nos années!
Me voici à Monceau pour trois mois. Venez-y donc. Nous causerons. C'est une consolation de l'oisiveté où la fortune (un des noms de la Providence) nous garrotte.
Voici un discours (1) que j'ai improvisé hier en arrivant à une réunion agricole qui avait groupé à Mâcon un millier de fanatiques des fleurs et des fruits. Tout le monde a pleuré, et je pleure presque moi-même en le lisant ce matin à froid dans ce journal. Voyez si cela peut faire lignes dans une page vide de la Presse; mais sans que j'y tienne du tout. J'en ai envoyé un plus sérieux à Mi de Girardin sur le commerce de Marseille. J'ai été reçu là-bas et partout comme un être amphibie, entre les dieux d'autrefois et l'homme, un personnage mythologique. La foule s'attache de plus en plus à mes pas, mais je ne fais pas de miracles. Je m'ennuie et la France aussi. Ce pays-ci veut des idoles et ne veut pas d'hommes d'État.
(1) Improvisation à la séance générale de la Société d'horticulture de Saône-ct-Loirc (20 septembre 1847). V. La France parlementaire, t. V, i>. Gl.
Voilà encore pour vous ces deux ou trois discours de .Marseille (1).
Adieu. Je vous quitte pour me jeter au bain et essuyer la poussière des assemblées publiques. Ensuite à cheval dans mes vignes! Je nage dans le vin. J'en ai vendu hier pour 40,000 francs, un tiers seulement à peu près de ma récolte probable.
Dites à M. de Girardin que je suis honnête homme, que je tiendrai, s'il l'exige, parole, comme je le dois, pour les Confidences, mais que, s'il les veut à cette heure, je suis décidé à me retirer de la Chambre ; car, si je parais comme homme de lettres et homme sensible, je suis perdu sans ressources comme homme politique. Ainsi est faite notre aimable et jalouse patrie. Il faut la prendre comme elle est. Ceci est sérieux. Qu'il combine, qu'il arrange, qu'il modifie, j'indemniserai en argent d'abord le journal, en autres natures de publications dans la Presse, en tragédies inédites, en je ne sais quoi. Je viens de rompre mon traité pour l'Assemblée constituante (histoire) et de rentrer dans ma liberté à cet égard. Dites-lui de m'écrire dès qu'il pourra ou de venir avec vous nous voir. Nous sommes tout seuls et tous malades. Adieu encore et mille tendresses invétérées.
DCCCCVI A Béranger
24 septembre 1847.
Cher et illustre ami, je viens de lire et de relire vos beaux chants prophé-
(1) Le discours sur le libre échange, l'allocution au Président de l'Académie de Marseille, le 26 août 1847. V. La France parlementaire, t. V, p. 57.
tiques. Soyez bon prophète aussi bien que vous êtes grand et original poète !
J'arrive du Midi. Je me souviens en arrivant que vous m'avez non promis, mais laissé espérer que vous pourriez, au beau soleil de septembre, prendre votre volée par une lourde diligence et arriver en trente-six heures dans la solitude d'un des hommes qui vous comprennent et qui vous aiment le mieux. Je vous rappelle, au nom de madame de Lamartine, au mien et au nom de tout ce pays où vous êtes chéri et chanté, cette velléité qui serait un sérieux bonheur pour mon toit. Voyez.
Je vous adresse aussi une petite improvisation (1) de moi, avant-hier, à mon arrivée, à une réunion d'agriculteurs et de jardiniers. Le jardinier de Passy comprendra celui de Milly.
Adieu, je ne veux pas abuser de vos moments et de vos yeux. Je vous quitte pour aller suivre mes vendanges et pour feuilleter mes documents sur l'Assemblée constituante.
Attachement égal à l'admiration.
DGGGGVII
A monsieur Guichard de Bienassis
A Bienassis.
Monceau, 5 octobre 184*
Mon cher ami, J'adresse aujourd'hui la cassette contenant les Girondins qui t'étaient destinés, tout simplement par la diligence, à Grémieu. Tu la feras retirer du bureau. Le port
(1) Improvisation à la Société d'horticulture de Saône et-Loire.
est franc. Elle est enregistrée et ne pont s'égarer ainsi. Je ne connais personne à Lyon.
Nous sommes désolés des obstacles qui te retiennent. Les miens céderont peut-être à la fin du mois à l'extrême désir de revoir les habitants et les pavillons de Bienassis restés debout et amis pendant que tout croule ou passe sur les bords de notre existence.
Je tâche pour cela de me dispenser d'une foule de requêtes pressantes et passionnées pour aller présider des banquets aux quatre extrémités de l'empire. Le rôle de courrier national ne me convient pas. Je voudrais m'en tenir à Màcon où je ne puis rien refuser et aux villes où je réside par hasard. Encore ai-je refusé Marseille et Bordeaux obstinément. Mais je crains d'être obligé d'assister à Ghâlon et Autun, villes du département, qui m'envoient des députations ad hoc. Si j'y échappe, tu me verras inopinément arriver.
Lisez les Girondins avec indulgence, c'est fait vite, et c'est franc. Tu m'en diras à loisir ton avis sincère. Le public, tout en me maudissant un peu, me dit le sien en en achetant vingt-cinq mille exemplaires. Mes libraires m'écrivent pour m'en demander d'autres en m'offrant juste le double de ce qu'ils m'ont donné par volume. Mais je n'ai ni force, ni loisir, ni santé en ce moment, mes rhumatismes me consument.
Adieu. Aimons-nous et écrivons-nous.
DCCCCVIII Au marquis Gino Capponi
Màcon, 29 octobre 1847.
Mon cher et illustre ami, Un de mes amis, M. le comte d'Esgrigny, homme de
l'esprit le plus remarquable et le plus remarqué à Paris de toute notre jeunesse, va à Florence avec sa femme et sa mère. Il veut voir et connaître surtout les hommes éminents d'Italie. A ce titre recevez-le en mémoire de moi et favorisez son voyage. Présentez-le à Nicolini, au grand-duc, etc.
Vous voilà en mouvement. Les heures arrivent enfin. Votre infirmité ne vous empêche pas d'être la lumière de l'Italie. Eclairez et enflammez. Le vent qui souffle de Rome est bon cette fois. Je vois dans les journaux que vous êtes modéré. C'est l'attitude de la force.
Voici un mot de moi sur vos affaires. Voyez s'il peint bien mon amitié, et s'il peut être utilement reproduit à Florence.
Je vis, je travaille, je monte à la tribune. Je tâche aussi d'éclairer, d'animer et de modérer. Je suis de plus en plus l'ami reconnu et aimé du peuple intelligent. La popularité est comme la liberté. Libertas quœ sera tamen. Elle arrive tard et dure peu. Je n'y compte pas, mais je ne parle pas pour elle.
Adieu, éternel attachement.
Amitié à Nicolini et à ceux qui se souviennent de moi.
DCCGGIX A monsieur de Girardin
Monceau, 9 novembre 1847.
Je vous remercie de cœur de l'insertion des articles. J'en fais encore, mais je ne les adresse plus. C'est pour la localité et pour soutenir le Bien public quelques jours.
Je fais des prières pour le succès de Cléopâtre, demain. C'est plus que des vœux, dites-le à madame de Girardin.
Je parlerai, je pense, souvent cet hiver, si je ne suis pas trop malade et le pays trop sourd.
Je travaille aux Confidences, presque finies dans huit jours. On me dit que rien de moi ne vaut cela, surtout ce que j'en écris en ce moment. J'aime à le croire.
Il y aura, je crois, au delà de ce que je vous ai promis, de quoi faire en tout deux petits rares volumes de poche. Il faudra nous entendre pour cela, pour le nombre de pages et le prix, si vous les prenez pour quelque chose. Si vous ne les prenez pas pour que je fasse coïncider mon volume avec le votre, nous avons le temps d'y penser. J'écris toujours.
Adieu, souhaits et amitié.
DGGGGX
A madame de Girardiu
Paris.
Monceau, 18 novembre 1847.
Nous attendions, comme dans la coulisse, le succès de Cléopâtre. Vous savez que je n'en doutais plus depuis Saint-Point. Il dépasse tout ce qui s'est vu. La France, même jalouse, paraît unanime. Un cœur se mêle à toutes ces voix, c'est le mien, ou plutôt c'est le nôtre, car tout Mâcon est enthousiasmé. On sait que cet enthousiasme a son écho à Saint -Point. Soyez sinon heureuse au moins glorieuse. Jamais aucune femme n'avait eu ce triomphe tout viril depuis Yittoria Colonna à qui vous ressemblez de traits, de génie, et, je crois aussi, d'héroïsme.
Nous avons eu hier ici trente personnes à dîner et à coucher, d'Italie, d'Angleterre, d<' Paris, de partout : les
Marcellus, Ronchaud, Granet, Ponsard, etc. Ce n'était qu'un cri.
Adieu. Reposez-vous et jouissez pendant que nous battons des mains.
Moi, j'écris dans la nuit un petit livre intitulé Raphaël, ou pages d'amour. Je vous le lirai.
Toute la famille est à vous.
DCGCCXI A monsieur de Girardin
Monceau, 5 décembre 1847.
Mon cher ami,
J'ai les quatre cents et tant de pages presque copiées pour le premier volume de la Presse.
Ce que j'écris à présent ne paraîtrait pas convenablement sous le titre de Confidences, qui avouerait une page de ma propre vie ; cela s'appelle Raphaël, pages de la vingtième année. Je finis le tout demain ou après demain.
Je suis loin de rien reprocher en généreux procédé à la Presse. Je lui en témoignerai en vous ma reconnaissance toute ma vie. Je trouve le prix offert plus que suffisant, mais ce volume tout intime et passionné jusqu'à la moelle ne saurait paraître au trop grand jour du feuilleton. Je l'imprimerai à mes frais, je pense, à petit nombre d'exemplaires, et puis je verrai.
Encore quinze jours de travail littéraire pour vivre, et' puis je n'aurai plus l'esprit qu'à la politique. Les banquets m'obsèdent. J'en ai juste quarante sur ma table ce matin. Ne trouvez-vous pas qu'un isolé auquel tous les départements de son pays s'adressent pour les présider n'est pas si isolé qu'on le proclame ? Nul ne sait de coin-
bien de milliers d'âmes se multiplierait cet isolement si je voulais dire le mot du ralliement.
Nous avons lu Clécpâtre. Nous sommes ravis. J'ai écrit à madame de Girardin. J'ai affranchi. N'a-t-elle rien reçu? Au reste j'ai triomphé quelquefois, et je connais les lendemains de gloire. Qu'elle n'écrive donc pas, mais qu'elle sache qu'on applaudit à Monceau comme à Paris.
DGGGGXII
A monsieur Emile de Girardin
Paris,
Monceau, décembre 1847.
Mon cher ami,
J'ai fini ce matin mon volume intitulé Raphaël. Je vous pose une question dans votre intérêt.
Voulez-vous que je le fasse paraître avant que la Presse n'imprime les Confidences?
Voici pourquoi : c'est un roman ou une page plutôt de sentiment plus passionné qu'un premier volume de choses d'enfance et de fleur de jeunesse. Gela exciterait, selon moi, un vif désir de connaître les commencements de cette même nature. Les Confidences, un peu juvéniles, y gagneraient par le reflet.
Je ne ferai au reste que ce que vous aurez jugé le mieux, et je ne mettrai pas un autre intérêt en travers du vôtre avant que la Presse soit bien en cours de feuilletons. Mais je vous répète que je croirais peut-être la publication de Raphaël une bonne préface utile à tous deux.
Réfléchissez et prononcez. Imprimez à mes frais cette page.
A vous de cœur.
DCCCGXIÏI * A monsieur de Girardin
Décembre 1847.
Mon cher ami,
Je ne serai guère à Paris que les premiers jours de janvier. Je finis les Confidences qui vous sont destinées. Je relis, je déchire, j'ajoute. Il me faut huit ou dix jours. Si nous étions à Paris, nous aurions pu commencer la publication des feuilletons, mais d'ici, impossible. Nous nous entendrons en arrivant sur le moment.
Raphaël a trois cents et tant de pages. Il est fini et copié.
Je vous obéis, bien que je ne trouve pas l'opinion de Huber-Saladin et de Cabarrus très fondée.
Le vrai était, selon moi : le plus intéressant le premier pour allécher au moins intéressant. Je crois que la Presse y aurait gagné. Du reste ici il y a désabonnement en masse aux autres journaux pour s'abonner ou se disposer à s'abonner à la Presse. Je l'ai appris hier de sept ou huit côtés.
Je n'ai rien qui me presse beaucoup pour la publication de Raphaël.
Je crois qu'en le gardant je ferai cent cinquante mille francs en six ans pour payer une grosse dette qui me pèse et qui me gêne. Peut-être me trompé-je, mais un billet à la loterie vaut plus pour le joueur que le chiffre du numéro.
Que devient la politique ? Depuis le mariage espagnol, sur lequel nous sommes malheureusement en dissentiment, il n'y a plus de diplomatie possible que la guerre
sans fruit ou la honte. Nous irons de mal en pis dehors, soyez-en sûr. Je vous le prouverai mathématiquement. Lisez un petit article de moi de ce matin dans le Bien public, intitulé le Banquet de Châlon. Je ne demande pas la reproduction, c'est trop vert contre l'opposition Barrot- Thiers.
DGCGGXIV Au marquis de la Grange
Saint-Point, 12 décembre 1847.
Un seul mot. Je ne savais plus où vous prendre. Enfin vous voilà tranquille, riche et sûr d'un bel avenir dans vos champs. Dieu soit loué ! Quant à la gêne présente, il ne faut pas plaindre les fers d'un cheval que Dieu nous a donné.
Que diriez-vous donc si vous étiez comme moi occupé à payer, en travaillant, le poids énorme de sept cent mille francs? J'en paie deux cent mille ces trois mois-ci. Aussi je me lève avant le jour, etje travaille.
Je viens d'écrire un volume dont madame de la Grange pleurera, je crois.
Je publierai cela en mars. Cela s'appelle : Raphaël, pages de la vingtième année; c'est du Werther.
Je ne sais quand je pourrai démarrer. J'ai tant d'affaires! Je ne trouve pas à vendre tous mes vins, et j'en ai promis le prix. Je crois pour le 8 janvier être auprès de vous.
Nous causerons alors. La politique est à mille lieues de moi en ce moment. Utinaru! c'est-à-dire j'aimerais bien à être libre pour en faire. Mais il faut payer d'abord, parler après. M. Guizot persévère à n'y voir que du bleu
en Suisse et partout. L'orgueil perdra cet homme. Vogue la galère ! peu m'importe qui viendra après !
Ma femme a la grippe, moi un peu de fièvre. La fatigue me mine, mais il faut aller. Heureux paresseux, que je vous envie ! Adieu. Amitiés, respects tendres autour de vous.
DGGGGXV
A monsieur Rolland
Maire de Mâcon.
Paris, janvier 1848.
Mon cher ami,
Je n'ai qu'un moment pour vous remercier de vos deux lettres, de vos excellents articles et de vos tribulations pour le journal. Faites-en seul la politique en peu de lignes jusqu'à ce que l'excellent M. Guyard soit au courant des lieux et des choses ; Champvans fera le reste.
Ma femme va vous envoyer, pour l'œuvre de madame Rolland, un buste en marbre de moi.
Je vous envoie ci-joint mille francs pour mon quatrième paiement du Bien public. Renvoyez-moi bien la quittance, il faut être en règle avec ce désordre.
Surveillez nos finances. Les miennes, comme celles de Paris, sont au plus bas ; on ne trouve pas d'argent.
L'adresse se traîne. Je pense que je parlerai dans les affaires étrangères et dans les banquets (1). Mais je ne répondrai pas du tout à Montalembert, comme on le croit, ce serait déplacé. 11 s'agit d'idées et non de moi et de mon livre.
Les Girondins font de plus en plus rage. J'en ai reçu
(1) M. de Lamartine parla sur les affaires d'Italie, le 29 janvier, et sur les banquets réformistes, le 11 février 1848. V. La France parlementaire, t. V, p. 120 et suiv.
trois traductions cette semaine de tous pays. Ils se vendent plus que l'année dernière encore.
Adieu, écrivez souvent.
DCCGGXVI
A monsieur Henri de Lacretelle
Au château de Cormatin par Saint-Gengoux (Saône-ct-Loire).
Paris, 20 février 1848.
Je vous crie merci et courage, du milieu des flots déchaînés et la main tremblante d'une improvisation (1) que je viens de faire à la réunion générale de l'opposition démoralisée par un discours de Berryer et autres.
J'ai tout raffermi en dix minutes. Tout le monde me crie que jamais je n'ai parlé ainsi.
Adieu, écrivez-moi souvent. J'ai besoin de votre cœur. Cela ne fait qu'un, mais cela vaut mille.
DCCCCXVÎi
A monsieur Rolland
Maire de Mâcon.
Paris, 21 février 1848.
Mori cher ami,
Voici d'abord deux lettres. J'écris aux deux mêmes personnes aujourd'hui. Ces lettres ne seront qu'un second passeport.
De plus le prince de Syracuse, frère du roi, et le gé-
(1) Sur le di-oit de réunion ^20 février 1848). V. La France parlementaire, t. V, p. 103.
néral Pepe avec qui je suis en confidence ici, partiront bientôt, et je vous remettrai une introduction pour eux à Naples.
Nous sommes à la bouche du canon.
Hier il y a eu une dernière réunion des oppositions. Entre nous, Thiers a disparu ainsi que Rémusat et Malleville, etc. (et Ghapuys aussi, dit-on, mais il se repentira peut-être). La démoralisation était au camp; Berryer venait de l'achever avec les légitimistes en parlant bien et en concluant à se retirer. On m'a conjuré de lui répondre. Je l'ai fait dans une improvisation de vingt minutes, telle que tout s'est raffermi comme au feu. Jamais encore ma faible parole n'avait produit un tel effet. Tout ce que vous avez lu de moi est du sucre et du miel auprès de cette poudre. Les acclamations ont été unanimes. On n'a parlé que de cette scène tout le jour à la Chambre.
Après-demain nous serons peut-être au feu. J'ai dit: « Vous nous parlez de baïonnettes ? Sachez que c'est le moyen de nous enlever notre sang-froid et de nous tenter par le péril. Quant à moi, je le dis tout haut, s'il y a des balles dans les fusils, il faudra que les balles brisent ma poitrine pour en arracher le droit de mon pays. »
Adieu et amitié.
Je suis heureux du rétablissement de M. Garnier. Diteslui tout cela ainsi qu'à nos amis. Vous pouvez citer ma phrase.
DCCGGXVIIl A monsieur Rolland
Maire do Mâcon.
Paris, février 1848i Mon cher Rolland, • Ge matin on croyait tout fini. A dix heures tout a repris.
La garde nationale, enfin convoquée, a tourné contre le ministère et fraternisé avec les troupes. Les gardes nationaux ont marché pour nous présenter des pétitions. Je me préparais à les soutenir, quand M. Guizot est monté confus à la tribune et a annoncé que le roi dissolvait son cabinet et que M. Mole était chargé de recomposer. Un bravo unanime des tribunes et de la Chambre a accueilli cette capitulation. Les gardes nationaux crient Vive la réforme ! partout. Les combattants du centre de Paris continuent le feu ; ils sont trois cents au plus. Mais tout s'apaisera-t-il par la chute du ministère? On ne le sait pas, bien qu'on le présume. La garde nationale s'en contentera, les combattants peut-être non. Dans ce cas les troupes, démoralisées par la défection de la garde nationale, voudront-elles se battre ? ou bien la garde nationale seule suffira-t-elle ? voilà la question.
En tout cas c'es*t un 20 juin. C'est un roi de Naples, à Paris, rendant les armes à son peuple. L'avenir va se dérouler ; on espère un calme momentané au moins.
Tout le monde maintenant me félicite d'avoir tenu bon pour la grande manifestation désarmée et nationale du banquet. Le ministère serait tombé, mais le sang n'eût pas coulé, et la monarchie n'eût pas eu la honte et la faiblesse de rendre l'épée, au plus fort d'un combat suscité odieusement par elle.
Voilà tout pour ce soir. Mettez cette lettre en prose, et insérez-Ja vite comme d'une autre main.
Communiquez-la ce soir chez madame de Cessia pour calmer les inquiétudes. Nous avons fait par notre fermeté, je dis nous dix-huit, de grands pas dans l'estime des masses à Paris. Je suis noyé de lettres.
DGGGCXIX
A monsieur de Champvans
Mâcon.
Paris, 28 février 1848.
.Mon cher Champvans, que devenez-vous donc ? Nous voilà à bord, nous triomphons partout. Vous avez bien combattu, venez donc !
DGGCGXX
A monsieur Rolland
Maire de Mâcon.
Paris, février 1848.
Mon cher Rolland,
Ma femme me montre votre belle exclamation. Mon cœur y répond. Quel siècle en quatre ou cinq jours! quelles nuits ! quel peuple! quelles scènes !
Aujourd'hui, à l'exception d'une petite fraction sectaire et ambitieuse qui remue sourdement les communistes et qui pourra faire heurter quelques colonnes contre la masse entière de toutes les classes de Paris, tout est gagné. La République nouvelle, pure, sainte, immortelle, populaire et transcendante, pacifique et grande, est fondée.
On dit que votre conduite est admirable, cela ne m'étonne pas. Venez vite à l'Assemblée nationale, à moins que vous n'aimiez mieux autre chose ici, en ce cas parlez.
Adieu et amitié. Je ne dors plus. Je ne mange plus. Je IV 18
n'ai plus une minute. Je vous écris en conseil entre deux questions.
Adieu. Aimez-nous et priez pour nous !
DGGGGXXI A monsieur Rocher
Paris, 5 mars 1848.
C'est un accent de rossignol au milieu d'une nuit d'orage que votre mot d'amitié dans ce tourbillon.
Nous avons à traverser maintenant une crise linancière de six semaines, après laquelle tout ira bien.
La France est sublime de haut en bas ! Je ne suis rien qu'un Curtius qui veut lui fermer l'abîme. Aimez-moi, et priez pour moi.
Excepté le trésor, pour six semaines, tout va merveilleusement. Dieu s'en môle. Les affaires étrangères n'étaient pas plus assurées après Austerlitz. Nous aurons un système français au lieu de l'isolement.
Adieu et cœur.
DCCCCXXII A monsieur Emile de Girardin
11 mars 1848.
Mon cher ami, Vous venez de faire un beau trait de plus dans votre vie, en remettant par un tact désintéressé et tout patriotique l'impression des Confidences que je tenais prèles quand même, comme je le devais. Vous ne pouvez douter
de la nature du sentiment qu'un pareil procédé me fait éprouver. Je saisis une minute pour vous le dire.
Faites-moi savoir quel est votre notaire, chez lequel j'enverrai déposer le manuscrit, si vous ne le voulez pas chez vous-même. Tout est prêt.
La ligne politique que nous suivons se rapproche et se confond de nouveau heureusement depuis quelques jours. Ne tirez pas trop par l'habit un gouvernement qui est encore en face de grandes difficultés et de grands périls. Il n'a qu'une force prêtée et toute morale, et il ne l'emploie en majorité qu'à remettre dans quelques semaines le pays à lui-même dans des conditions d'ordre, de paix, et surtout d'indépendance assurée et matérielle à l'Assemblée nationale.
Tout va mieux du reste depuis deux jours. Mais vous saurez nos rudes heures plus tard.
Adieu. Amitié et reconnaissance.
DGGGGXXIII A monsieur Eugène Pelletan
Paris, 21 mars 1848.
Mon cher Pelletan, Vous ne pouvez douter de mon vif désir de vous voir appelé à l'Assemblée nationale. N'est-ce pas vous dont je disais il y a deux mois : J'aime Pelletan de l'amour que j'ai pour l'avenir? — Cet avenir c'était la République. Il était plus près que je ne l'espérais. Venez la fortifier et la diriger dans le sens de Dieu et du peuple, c'est un même mot pour nous ; et sachez d'avance que vous y retrouverez en moi non un ministre mais un ami.
DCCCCXXTV A monsieur de Champvans
Paris, 22 mars 1848.
Pour vous seul.
Mon cher Champvans.
Gela va divinement où vous êtes. J'ai In vos actes et vos paroles : c'est la ligne.
Ici nous avons le monde pour nous. Vous voyez comme ma politique de paix a entraîné le monde à nous.
Au dedans le même principe aurait les mêmes effets. Entre nous : nous sommes ici sur le volcan, pas sûrs d'une heure seulement.
La masse est admirable. Le venin est dans quelques têtes; mais il n'y a plus de force publique pendant vingtcinq jours.
Rien que nos poitrines ! Jamais on n'a rien vu de pareil.
Quelques clubs agitent et rassemblent sans dire le vrai mot. Ils ont délibéré de décimer le gouvernement provisoire. Ils me remettent à la tête encore. Mais, si cela avait lieu, je ne pourrais pas, le gouvernement est indivisible.
Au reste tout va bien, à part cela.
Pressez, pressez l'Assemblée nationale !
11 n'y a de salut et de force que là. Elle sera immense et inviolable. Deux cent mille hommes de garde nationale seront habillés et armés alors. En ce moment la garde nationale est évanouie.
DCCCCXXV
A monsieur Rolland
Maire de Màcoa.
Paris, mars 1848.
Mon cher Rolland,
Soyez assez bon pour dire de ma part ou même pour faire inscrire dans les journaux de Mâcon ceci :
« M. de Lamartine écrit qu'il souscrira pour cinq mille francs au comptoir d'escompte de commerce de Mâcon, si on fonde, comme il le désire, un établissement de ce genre à Mâcon.
« M. de Lamartine nous envoie en outre deux mille francs qu'il nous charge d'offrir de sa part au bureau de bienfaisance, pour donner du travail pendant la crise actuelle aux ouvriers de Mâcon. »
Gi-joint les deux mille francs.
Tout paraît s'améliorer ici. Nous commençons à avoir un noyau de force executive et défensive dans la garde mobile que j'ai fait créer le 24, avec le pressentiment que .ce serait le germe de notre ordre public pendant les premiers jours difficiles. Nous en avons dix mille armés déjà et bons.
Dans huit jours la garde nationale sera ressuscitée et unifiée, je l'espère, et alors je serai plus en repos de jour et de nuit.
L'affection qu'on me montre ici et par toute la France est immense et croissante. Nos succès de dehors n'y nuisent pas. Dieu m'aide aux affaires étrangères, mais les hommes voudraient bien me les gâter. Je n'y consentirai pas, pas plus qu'à la dictature démagogique qu'on vou-
lait prendre, il y a vingt jours, à Paris. La République doit être nationale.
Adieu. Donnez de mes nouvelles âmes nièces.
DGCCGXXVI
Ministère des affaires étrangères (Cabinet). A monsieur Henri de Lacretelle
1" avril 18 48.
Mon cher ami.
On dit que vous ne serez pas nommé à l'Assemblée, est-ce vrai? Si c'est ainsi, je vous donnerais de mes doubles nominations. Autrement, voudriez-vous entrer dans la diplomatie ? J'aurais des choses charmantes à vous offrir.
Votre réponse !
Nous sommes sur un volcan. Dieu seul et notre dévouement nous sauvent. Passerons-nous ces quatorze jours sans autre force que nos poitrines?
Le peuple en masse est sublime d'affection pour nous. Chaque soir je refuse des milliers de volontaires des quartiers éloignés et des faubourgs pour me garder.
Tous voyez comme vont nos affaires étrangères, et vous ne voyez pas tout. Je reste pour empêcher qu'on ne nous les altère par une politique insensée au dehors.
Priez pour nous, comme nous pensons sans cesse à vous et à nos amis de là-bas!
DGCCCXXVII A madame la comtesse d'Agoult
Paris, avril 1848.
Madame,
Je suis bien fier d'un pareil aide de camp dans la campagne que nous faisons pour la liberté et pour l'esprit humain.
Je connais les faits de l'armée, et je les combats de toutes mes forces. Quant à Lyon, j'y envoie. Dans deux jours je serai libre d'aller dîner avec notre prophète (1) que je vénère autant que je l'aime et que l'événement relève à sa hauteur divine.
DCGCGXXVIIÎ
A monsieur Rolland
Maire de Mâcon.
Paris, 1848.
Je reçois votre complainte, mon cher ami. Tout cela est fondé, excepté les 45 centimes. Mais tout cela disparaîtra comme l'écume après le calme. Le calme et la force sont enfin créés dans leurs éléments. Paris est organisé contre ses désorganisateurs. Nous sommes encore faibles, mais l'Assemblée nationale aura trente millions de fois notre force. Son indépendance est assurée. Elle aura les troupes, vingt mille, ma garde mobile, vingt mille, et deux
(1) Lamennais.
cent mille gardes nationaux, peuple et riches ne faisant qu'un. Un peu de patience ! J'ai passé de mauvais jours, j'en ai encore à passer ; mais vous, c'est-à-dire la France, vous êtes sauvés.
Amitiés à tous.
dgcccxxix
A madame de Girardin
Mai 1848.
J'ai été bien affligé de ce que vous ayez si mal compris et si mal accueilli la démarche toute de tendre intérêt de madame de Lamartine. Vous ne vous doutez, ni vous ni votre mari, de la réalité des choses et des efforts surhumains faits par quelques hommes pour sauver tout et vous-même. Vous êtes injuste, et vous le saurez plus tard.
M. de Girardin ne comprend pas le moment. L'opposition qu'il fait en termes cruels n'est pas à son heure. Le pays est susceptible parce qu'il est sans force encore, excepté de celle quelques poitrines en avant. Conseillez-lui de se contenir. Dès que ie pouvoir de la République sera créé et soutenu régulièrement, l'opposition ne s'effarouchera plus. Mais à présent, au dedans comme au dehors, la colère ne vaut rien. Je vous le dis, non en gouvernant mais en ami quand même. Bonne volonté de tous pendant dix-sept jours encore, et tout sera sauvé. Mais s'il n'aide pas à passer ces dix-sept jours, tant pis pour tout le monde !
Ne croyez pas, du reste, que j'implore une cessation de feu pour le gouvernement. Ce n'est pas ma pensée. Mais je vous parle au nom de la société en péril et de circonstances qui vous sont inconnues, mais qui sont graves. N'y voyez que de l'amitié et point de faiblesse.
DCCCCXXX
A monsieur de Champvans A Bourg.
Paris, 28 mai 18i8.
Mon cher ami,
Restez sans hésiter. Petétin est excellent et ne vous troublera en rien. Il mêle dit.
Tout va ici sur la pointe d'une aiguille pendant dix-huit jours encore. Mais après, si nous atteignons ce terme, sachez que tout ira bien. L'Europe sera à nous. Nos frontières élargies, l'argent reparaîtra. Mais il est bien plus difficile de vivre dix-huit jours qu'un siècle.
Tous les rapports sur vous et vos actes sont parfaits. Mes compliments.
Vive la République !
DCCCCXXXI Au marquis Gino Capponi
Paris, 30 juillet 1848.
Mon cher Capponi, Une de mes nièces, charmante personne, mariée à M. de Jussieu de Senevier, consul de France à Livourne, se rend en Toscane. Je la recommande ainsi que son mari à votre amitié. Faites-lui faire connaissance avec ce qu'il y a de bon et d'aimable en femmes clans votre beau pays. Elle en est digne par tradition de son oncle et de sa tante. Elle adore d'avance Florence et les Florentins.
Votre pays se régénère et le nôtre se raffermit. Je suis en ce moment au bas de la roue de la fortune politique. Mais je l'ai voulu pour asseoir la République sur la concorde. Je crois qu'elle est fondée. Encore quelques oscillations de quelques mois ou de quelques années, et tout ira bien.
Adieu et amitié.
DCCCCXXXll A madame la comtesse d'Agoult
Madame,
Je lis la très belle lettre du Courrier. J'ai été bien fier de l'adresse et de la signature. L'amitié ne peut jamais rester anonyme, car il ne faut pas que la reconnaissance le soit.
Je vous ai répondu hier à la tribune en pensant à vous que j'avais vue parmi les spectateurs. Je n'ai pas combattu sans hésitation votre pensée, mais il faut avoir la logique héroïque : affronter en face les périls, c'est les vaincre à moitié. J'irai, quand vous voudrez, en causer avec vous et le grand prophète Lamennais que je révère et que j'aime malgré son égarement d'illusion.
Dccccxxxm
A monsieur Henri de Lacretelle
Au château de Cormatin.
Paris, G août 1848.
J'ai reçu la lettre, mais pas l'article. Envoyez-le-moi donc. Rien ne m'étonne de votre amitié, elle est ma consolation dans toutes mes peines. Vous seriez mon saint Jean, si j'étais une incarnation; je ne suis que l'incarnation d'un cœur qui vous aime, vous et tout le château de Cormatin et toute la chaumière littéraire de Belair.
Je n'ai pas peur des discussions. Je ne les redoute que pour la paix publique. On me revient trop. Comprenez le mot: je ne veux pas du trop en fait de république de six mois.
Tout va bien, sauf l'enquête, machine infernale de 1848. Je tâcherai d'étouffer la mèche un de ces jours. Je veux la paix! Je voudrai la paix, je mettrai la paix dans la République, ou j'y périrai. La concorde est nécessaire à la Constitution.
J'irai vous revoir bientôt. Finissez le Bien public. Je vous aiderai de quelques mille francs dès que j'en aurai. J'en cherche partout. Les éditeurs commencent à se hasarder dans la rue. Hier j'ai étrenné de quatre mille francs pour une lettre que vous lirez bientôt. Elle me fait vivre un mois, et Champvans par dessus.
Adieu. Je baise l'ombre des cheveux cendrés d'une tête qui vous est chère. Dites-le-lui, et consolez-moi en m'écrivant.
284 CORKESPONDANCIS DE LAMARTINE.
DGGGCXXXIV A madame de Girardin
3 septembre 1848.
J'ai lu, comme tout le monde, le Courrier, mais j'y ai reconnu, plus que tout le monde, un signe de plume qui veut dire tendre et ancienne amitié. La mienne y répond d'un signe aussi d'attachement et de reconnaissance bien arriérés. Il m'en coûte beaucoup de ne pas aller vous répondre de vive voix. Mais la République est si jalouse qu'elle croirait que je la trahis pour une femme auprès de laquelle on a trop récemment médit non de la République mais des républicains. A d'autres jours donc! et j'espère qu'ils se lèveront bientôt. La République une fois tranquille, j*espère qu'elle ne mettra plus sa main entre les cœurs.
En attendant, mille tendresses jamais une minute altérées.
DGGGGXXXV
A monsieur Henri de Lacretelie
Au château de Cormatin.
Paris, 11 septembre 1848.
Un mot de vous me remonte le cœur. Hélas ! il est si bas en ce moment. Je vous remercie de m'avoir lu (1). Ge n'était pas écrit pour vous, mais pour le vulgus qu'Horace méprisait parce qu'il n'était que poète, et que je sers
(1) Lettre aux dix départements, etc. (25 août 1848). V. La France parlementaire, t. V, p. 354.
en le jugeant parce que je suis homme d'Élat républicain.
Vous aurez lu sans doute, depuis, mon improvisation (1) contre les matérialistes, à propos de la Constitution sans âme qu'ils voulaient nous donner. Elle a eu un effet que je puis vous décrire et que vous ne pourrez comprendre en la lisant à froid.
Je suis dans la solitude. Les esprits me reviennent un à un, comme les oiseaux sur l'arbre qui a été frappé de la foudre. Je ne les rappelle pas. Je ne les désire pas, Dieu m'en préserve ! On ne franchit pas deux fois, sans tomber au milieu de l'abîme, des trois mois de février au 11 mai. Que Dieu en charge quelque autre !
J'écris un peu, pour vivre en 1849. Viendrez-vous cet hiver? Je ne sais si j'irai à Mâcon. Cela dépend des événements. Tout va bien du reste et reprend à la vie commerciale.
Ne me faites pas d'ovation, si je rentre. Cela n'irait pas aux jours et à l'homme. Oubliez-moi et excusez-moi, comme disent les finals espagnols. Que je vous voie, vous et quelques amis, venir à travers le brouillard dans l'avenue de Monceau, ce sera assez.
Mille respects à côté de vous ; à vous amitié éternelle.
L'élection est un bon augure. Il faudra la monter pas à pas. Je voudrais en redescendre.
(1) Sur le projet de Constitution (25 septembre 1848). V. La France parlementaire, t. V, p. 392.
DGGCGXXXVI
A monsieur le comte de Circourt A Berlin.
Paris.
Mon cher Circourt, j'ai lu attentivement votre lettre. J'honore le sentiment d'amicale sévérité qui l'a dictée, mais je n'acquiesce à aucune des considérations qu'elle contient. C'est le catalogue de tous les reproches injustes et de toutes les accusations aveugles ou habiles que le parti de juillet déconcerté porte contre moi. On me revient déjà de tous les côtés en France, et, si je voulais, je serais dans huit jours beaucoup plus populaire que le 25 février. Il y a du remords dans le sentiment qui ramène le peuple vers moi, et le remords est passionné, mais je ne veux pas de cette dangereuse faveur. Je prie Dieu de ne pas me charger de faire franchir une seconde fois l'abîme d'un interrègne à un peuple: je tomberais au milieu, au lieu de ne tomber que sur l'autre bord et après avoir tout sauvé.
Ma politique, en apparence téméraire en Italie, était une extrême prudence. La paix et Milan seraient déjà conquis; la dignité souffrante de la République n'aurait pas réagi contre le gouvernement ; la République aurait eu son geste. Vous lui donnez le geste de M. Guizot, c'est un contre-sens.
Tout va assez bien du reste ici. Je soutiens le gouvernement, sans rancune. J'aime le général Cavaignac, homme du moment, licteur nécessaire de la République. Je lui donnerai ma voix et beaucoup d'autres pour la présidence contre moi-même. Je n'ai pas un atome d'ambi-
lion. Je recommence à parler à l'Assemblée avec un immense applaudissement. Quelquefois on ne me connaît pas bien, on me craint un peu, on me méprise un peu comme homme d'État, mais on n'est pas bien sûr de son mépris, et au fond l'amour revient sur le cœur. Les départements sont à cet égard plus avancés que Paris. Si l'on nommait le président par le pays, et seulement dans deux mois, je serais nommé, soyez-en certain. Mais on a la fausse idée de le nommer par la Chambre. Je'combattrai cette faiblesse.
Adieu. Comptez sur la paix, ne craignez rien pour la propriété, et jugez-moi mieux que mes ennemis. Je n'ai pas de rapport avec Bastide, à cause de vous.
J'ai 6,000 francs à votre disposition pour le mois perdu. Vous serez réemployé en grand à votre heure. Il n'y a pas de mal à votre absence.
DCCCCX XXVII A monsieur le comte de Circourt
Mon cher Circourl,
Jamais mes opinions ne descendent dans mon cœur. Je suppose qu'il en est de même chez vous. Ne croyez donc pas que j'attache à notre dissentiment présent aucune importance pour nos sentiments mutuels.
Vous ne répondez pas de la République à l'avenir. J'en réponds moi, je dois donc voir plus clairement ce qui l'agite ou la menace. La coalition perverse et stupide des Thiers et des Cavaignac la perd. Voyez les journaux anglais. Laissez-moi donc protester et gémir. Je ne vous en suis pas moins attaché.
Vous aimez l'ordre social, il n'a plus d'autre rempart que la République modérée et constituée. Ce rempart
renversé, vous allez aux partis extrêmes, une dictature ou une Convention. Voilà l'alternative posée par vos amis et par les miens.
J'aime mieux mourir seul que de triompher en pareille compagnie.
DCCGCXXXVIII
A monsieur Charles Alexandre
A Morlaix.
21 septembre 1848.
Monsieur et ami,
Votre lettre est un hymne de l'amitié et non de la justice. Gomme la coupe penche vers l'injustice, vous la faites déborder de bienveillance en la redressant. Je vous aime trop pour vous remercier, je veux vous dire seulement : J'ai lu. j'ai senti, j'ai joui de me savoir dans déjeunes âmes un miroir magique de sympathie et de dévouement. Quand jo dis dévouement, je n'en usurpe rien pour moi, j'entends la consécration au bien que nous recherchons tous.
Notre ami Dargaud est en Ecosse. Je l'attends bientôt pour lui parler de vous et lui communiquer ces belles pages.
La République ost dans les vagissements de l'enfance la plus périlleuse. Serait-elle née avant terme? 11 dépend de nous de la fortifier et de la léguer à nos enfants. Mais le peuple de Paris, si admirable sous ma main pendant quatre mois, est devenu bien fou et bien tumultueux depuis qu'il a un souverain légitime dans la représentation nationale. Je ne crois plus, pour le sauver de ses folies, qu'à la Providence, cette politique infaillible qui corrige nos faiblesses, répare nos fautes et nous pousse au salut souvent par la rude main des difficultés extrêmes.
J'ai vu M. votre père. J'ai été touché et convaincu par une de ses conversations.
DGGCGXXXIX A monsieur Henri de Lacretelle
Au château de Cormatin.
Neuilly, 14 octobre 1848.
Le soleil n'est plus sur votre vallon. Mais vous l'avez au coin de votre feu. Il réchauffe vos pieds, et un autre joli soleil vivant, votre cœur.
Je pars lundi, au moins je l'espère. Venez à Monceau. Je vous parlerai à fond. Je ne désire pas le poste suprême. J'en ai horreur. Mais je l'accepterais, comme j'ai accepté l'Hôtel de ville et sa roche Tarpéienne.
Je ne sais pourtant si la crise ministérielle ne me forcera pas à rester. J'espère que non. Je serai avec vous plus d'un mois.
Je ne veux, à aucun prix, aucun bruit ni ovation. Ce serait mauvais et bête. Répandez-le beaucoup. La tranquillité, l'obscurité, le silence, et quelques amis tous les jours, et vous jour et nuit.
Adieu et véritable tendresse d'esprit, de cœur et d'âme.
DGGGCXL A monsieur de Champvans
Paris.
Monceau, 27 octobre 1848.
Mon cher ami, Un mot. Les départements sont excellents et s'amé- IV. 19
liorent encore. Ils manquent seulement d'inspirations. L'Assemblée les dominerait par sa présence, elle fait une faute, elle manque du génie de la circonstance en ne venant pas les saisir et les diriger en ce moment. Qu'importe une émeute? S'il y en avait une en notre absence, nous reviendrions avec cinq cent mille hommes sur Paris. Ce serait le sacre populaire de l'Assemblée.
Mâcon et les environs sont presque parfaits. Il n'y a que le journal de mauvais, un club et deux de nos amis qui s'égarent, Ordinaire et Pascal, en tout trois ou quatre cents sur six cent mille.
Je suis submergé de démonstrations honnêtes. Quelques cris seulement très rares de vive Napoléon ! un ou deux pour cent. Il n'aura pas ici plus du huitième des voix. Le reste au général Cavaignac, à Ledru-Rollin, à moi. Moi en majorité non douteuse dans les campagnes.
Je vois deux mille hommes par jour. J'entends battre le cœur du pays. Vive la bonne République ! elle est sauvée.
Demain je passe la revue de Mâcon et lieux circonvoisins. Le club que je blâme et le banquet que je réprouve me crieront peut-être quelques haros. Je m'en moque. L'injure ricoche et revient en estime.
Je vends mes vins. J'en ai vendu déjà trois mille pièces. Mais je suis bien pauvre malgré tout cela. Que n'ai-je volé honnêtement les trois cent mille francs de fonds secrets à M. Gréton !
Je suis malade aussi. Je ne puis pas repartir avant quinze ou vingt jours.
Adieu. Écrivez-moi beaucoup pour me consoler et m'éclairer.
Dites à Rolland que je ne lui ai pas écrit parce qu'il m'a dit dans chacune de ses lettres : Je pars le 28.
Amitiés à vous, respectueux hommages à madame de Ghampvans.
Ah! qu'il fait beau sur Nancelles!
DGGGCXLI
A monsieur Dargaud A Paray.
Monceau, 4 novembre 1818.
Mon cher Dargaud,
J'ai vos deux lettres. J'ai fait vos commissions à Pelletan. Il est reparti hier. Le journal va tomber, après m'avoir soutiré vingt-huit mille francs. C'est le côté faible. L'administration n'est ni habile ni régulière.
Je suis dans les processions, les dîners chez moi, les toasts, les discours, le déluge de lettres, de visites, de députations, les querelles de journalistes, les délices de famille, les transes voluptueuses du coin du feu avant l'aube, les premiers frissons de l'hiver, les courses solitaires sur mon cheval dans les sentiers paternels des montagnes et des vignes. Je jouis et je souffre de tout cela. J'évoque les ombres comme Ossian, j'aime les nuages comme Fingal. J'écris l'histoire pendant quelques battements de pendule le matin. Je pense cependant à m'en aller dans quinze jours, du 15 au 20, hélas! Que ne suis-je ici pour mon reste d'années !
Quant à la présidence de la République, la réflexion en accroît chez moi l'horreur. Je n'ai pas d'autre mot pour exprimer mon ambition négative. Je reste impassible, je ne veux ni enlever dans mon nom une carte au jeu de la France ni corrompre la destinée par un seul mouvement. Si par impossible ce fardeau me tombait sur les épaules, je l'accepterais, comme on accepte le calvaire et la croix. Mais j'en suis de moins en moins menacé; tout va à Bonaparte ou à Cavaignac. Je ne crois
pas à Bonaparte, malgré tout ce bruit. Il faudrait un autre Molière pour écrire un autre gigantesque Misanthrope, si la bêtise humaine allait jusque-là. Je crois à Gavaignac, et j'approuve sincèrement ce choix, quoique je sache par quel tort de fortune il est là. Mais il est là, c'est assez pour moi. Je le crois républicain. J'aurai quelques voix philosophiques ici et là, peu en tout, excepté dans le département et à Paris. On m'offre les voix démocratiques et sociales, je refuse. 11 ne faut tromper personne, même pour l'empire. J'en aurai néanmoins quelques-unes des ouvriers honnêtes ; on tout pas cinq cent mille.
Si vous venez, venez tout de suite, autrement vous trouveriez le nid désert.
J'espère être affranchi au printemps de toute politique, si la République roule sur une voie un peu aplanie.
L'esprit des départements est admirable. Je ne le soupçonnais pas. La France sera certainement sauvée.
A revoir. Mes respects à madame Dargaud et mes compliments affectueux à M. Bertuca.
DGGGGXL1I
A monsieur Dubois
A Saint-Laurent, près Cluny.
Monceau, 9 novembre 1848.
Mon cher et excellent ami, Merci des bonnes dispositions matérielles pour ma visite de reconnaissance à Cluny. Mais je ne voudrais à aucun prix mettre cet apparat à mon humble et modeste démarche. Ge serait solliciter une ovation, agiter la rue, la République m'en préserve !
J'irai, un de ces jours, prendre un guide chez M. Bressoud el mettre mes caries. Mais je suis retenu au lit par le rhumatisme annuel et la fièvre qui le suit et le guérit.
Tout est remis. Venez me voir quand vous aurez satisfait au cœur et à la famille.
Adieu et attachement.
Tout va bien à Paris et dans les départements. La République n'a heureusement aucun besoin de moi. On peut la sevrer. Tout le monde s'y rallie par raison, c'est là ce qui fait les gouvernements solides. J'espère sortir dans un an de toutes les affaires et me remettre aux pensées graves de l'âge qui avance. Je suis de la nature du framboisier qui porte ses fruits à l'ombre.
DCCCCXLIII
A monsieur de Champvans
Paris.
Monceau, 10 novembre 1848.
J'ai votre mot excellent. Ecrivez, écrivez toujours. Faites savoir à nos amis de la Chambre que je ne pourrais à aucun prix accepter la présidence de l'Assemblée, dont j'entends parler pour moi (incapacité physique). Remercîments, mais refus absolu.
Mettez, si cela est nécessaire, ceïa dans les journaux. Si ce n'est pas nécessaire, non. Bornez-vous à faire courir dans la Chambre et à faire savoir à l'oreille des journalistes ce refus de moi, pour qu'ils en disent un mot d'eux-mêmes.
Quant à la présidence de la République, tâchez de faire démentir mille et mille fois mon refus à peu près en ces termes :
294 CORRESPONDANCE DE LAMAKTI .
« Il est faux que M. de Lamartine refuse les suffrages qui lui seraient spontanément offerts pour la présidence de la République. Ce qui est vrai, c'est ce qu'il a écrit à cet égard aux Débats : « Je ne brigue pas, je ne désire « pas la présidence. Je n'ai pas l'insolence de me croire « nécessaire, je n'ai pas la confiance de me croire utile à « ce poste. Je préfère y voir appelé tout autre citoyen « intelligent, courageux, modéré. Mais, si la voix du pays « m'y appelait, j'accepterais sans bésiter, comme j'ai « accepté au cri du peuple en février. »
Je fais du reste peu attention à ce qui se dit ou se fait en ce moment. Le vent soufflera d'où il voudra, le 9 décembre au soir. Puisse-t-il souffler contre moi ! Les hommes font pitié en masse ; heureusement qu'on les aime en détail.
Ici tout va bien. Le club décrédité se bat tous les soirs en mon nom. Tout tombe de ce côté en faiblesse et en scandale. La France vomit le rouge. Sauvons maintenant la République, de M. Thiers et de ses amis qui deviennent bien insolents.
Hélas! que je les ai vus bas il y a sept mois ! Je les couvrais, ils me bénissaient, et ils m'outragent.
Adieu. Ecrivez.
J'ai vendu trois mille pièces de vin, et je n'ai pas un sol. Je laisse ici presque tout ce que j'ai obtenu comptant. Je suis démoralisé du gousset. Gela me retarde, et un rhumatisme aussi avec fièvre.
Je pense, dans quinze jours, vous revoir.
Nulle nécessité ici pour moi à votre voyage comme nul inconvénient.
Vous montez, et je vous fais échelle. Justement parlant, c'est justice.
Essentiel. Post-scriptum.
Tenez pour non avenu dans la lettre précédente tout
ce qui concerne la présidence de l'Assemblée. Rien dans les journaux à cet égard. Mais faites bien entendre à l'Assemblée que je n'accepterai jamais la présidence de l'Assemblée.
Ne laissez pas confondre ce refus avec celui qu on m'attribue de la présidence de la République.
Insérez le morceau que je vous écris sur la présidence de la République tel quel. Il exprime net ma pensée. Je préfère Gavaignac à Bonaparte, mais si on se porte sur moi, j'accepte.
DCCCGXLIY
A monsieur de Champvans
Paris.
Monceau, 12 novembre 1848.
Voici deux réponses essentielles que je vous prie de remettre vite à deux représentants, M. Gréton et M. Crémieux.
Les vagues de l'élection me bercent sans m'étourdir. Je crois ce que vous croyez.
Vous êtes un excellent ambassadeur.
J'espère toujours Cavaignac. Il vaut mieux que moi à l'heure qu'il est. Néanmoins dites hardiment : Si on nomme M. de Lamartine, il acceptera. Un programme me semble bien bêle à faire. L'homme est le programme quand il est l'homme de février.
Les clubs tombent ici devant mon ombre en décomposition et en batailles. Je ne m'en mêle point, mais je refuse net les banquets, etjedis ce que je crois. Il faut choisir entre les clubs et la République. C'est l'avis général.
Adieu.
DGGGGXLV
A monsieur de Champvans
Paris.
Monceau, 17 novembre 1848.
Mon cher ami.
Mes vins n'ont pas produit de quoi payer la solde de fin d'année. Je vais vivre sur Perrotin mois à mois. J'envoie à Lyon et partout chercher du viatique.
Quant à la Présidence, que Dieu l'écarté de moi ! Cependant toujours prêt à l'accepter si on me l'impose, mais je ne la subirai qu'imposée, c'est mon sentiment, ce doit être ma conduite.
Je viens d'écrire un discours-sentence, à la façon de Salomon, pour la fête de demain (1). Je vous l'enverrai. Tâchez qu'il soit dans mille journaux. C'est, je crois, mon chef-d'œuvre allocutoire.
Je n'ai pas approuvé la démarche de saisie des fonds de cautionnement par ces messieurs. Je n'y suis pour rien. Seulement je ne suis pas content de ce qu'ici le nombre des journaux (numéros), au lieu de quatre cents convenus avec moi, est en réalité de trente-trois. C'est nul comme effet ici. Ce devait être notre appui.
Le club est tombé. Les masses sont venues m'offrir un banquet expiatoire du banquet socialiste et dantoniste. J'ai fait un discours (2), en refusant, qui consolide la paix dans Mâcon.
(1) Discours au peuple, prononcé à la cérémonie de l'inauguration delà Constitution, le 19 novembre 1848. V. La France parlementaire, t. VI, p. 31.
(2) 13 novembre 1848. V. La France parle7nentaire, t. VI, p. 18.
Adieu et amitiés.
Écrivez. Ici j'aurai immensément de voix.
DGCCGXLVI
[A monsieur de Champvans
Paris.
Monceau, 18 novembre 1848.
Mon cher ami, voici un mot à M. de Prébois. Avez-vous lu son morceau sur moi dans le Courrier? C'est admirable. Lisez, cachetez et remettez.
Je pars à l'instant pour inaugurer la Constitution à
J'ai écrit le plus fort de mes discours pour cette occasion hier. Je vous l'enverrai demain. Ce sont des axiomes seulement pour le marbre. Tachez que cela soit dans le plus de journaux et revues et recueils possibles. Cela ue fait rien à ma candidature, mais c'est, pour la postérité, le commentaire honnête et platonique de la République ; si elle vit, son code ; si elle périt, sa mémoire.
DCCCCXLVII A madame la comtesse d'Agoult
Oui certainement, je voudrais un journal sous la main de notre grand écrivain et dans le sens qu'il a si admirablement suivi des premiers ; mais ce pays devient lunatique. Une république se dénouant par une parade de Franconi ! Un chapeau sans tête pour symbole ! J'aime
mieux celui de Guillaume Tell. Il faut mourir noblement ou aller cacher à jamais le nom de Français sur son front dans l'exil.
Mais il n'y a pas un sou en ma puissance. Je cherche partout cinq mille francs pour moi-même sans pouvoir les trouver.
Nous causerons, quand vous voudrez, du journal.
Respectueux attachement.
DCCCCXLVIII
A monsieur Henri de Lacretelle
Au château de Cormatin.
Paris, 5 mars 1849.
Mon cher Henri, Rolland me dit vos pensées. Pouvezvous douter que le suprême intérêt de moi ne vous précède, ne vous accompagne et ne vous suive dans toute candidature? Qui donc sauvera et régularisera énergiquement la République si ce n'est la jeunesse intelligente et pure par qui et pour qui elle fut faite ?
Comptez sur moi en tout et pour tout, et vous n'aurez jamais un mécompte. Seulement sondez du pied le terrain avant de vous prononcer.
Adieu et mille amitiés. Je pars à l'instant pour Bourges où je vais tristement passer un mois. Mais je travaillerai. C'est ma vie.
Mille respectueux attachements aussi à l'Egérie de Cormatin.
DCGGCXLIX
A monsieur Guichard de Bienassis
A Bienassis.
Paris, 30 mai 1849.
Mon cher camarade et ami,
Je remercie le ciel de cette apparente injustice (1) qui me vaut tant de marques de résipiscence réelle et cordiale de la France et de l'Europe. Non, le monde n'est pas ingrat, il n'est qu'ignorant. Dès qu'on sait la vérité, on est juste.
Je te remercie, toi surtout, de cette bonne et admirable lettre. Mes affaires me retiennent ici tont l'été, mais j'espère te voir à Monceau en automne, si j'ai encore un Monceau alors.
On parle de me renommer dans plusieurs départements et à Paris. Je ne le désire pas en ce moment. Je n'ai pas de situation et de terrain sous les pieds pendant un certain temps. J'aimerais mieux le passer dehors, mais je serai toujours à la brèche en bon soldat à l'appel des honnêtes gens du pays.
Adieu. Conserve-moi ton amitié, comme tu as la mienne.
(1) « M. de Lamartine, qui avait été nommé par dix départements à la Constituante, n'eut pas une élection à la Législative, le 18 mai 1849-
« Cependant une députation de la ville d'Orléans vint lui offrir de réparer cet abandon en le nommant. Le département du Loiret le nomma, en effet, à une immense majorité (la juillet 184!)). Bientôt après, Màcon le renomma aussi. » V. La Frmice 'parlementaire, t. VI, p. 111.
ANNÉE 181-9. Ml
DGGCGL
A monsieur de Champvans
Nancelles.
Paris, 27 juillet 1849.
Mon cher ami,
Je suis depuis vingt jours à jeter des cris de détresse dans mon lit. J'ai reçu tout, je n'ai pu vous remercier de tout, je l'ai senti; je le fais en un mot. Vous comprenez à demi-parole.
Mes deux engagements avec le Loiret, non par moi mais par d'autres, me commandent d'opter pour Orléans. Je n'oserai rentrer a Mâcon, mais il faut être homme d'honneur avant tout.
Qui nommera-t-on ? Dariot ou Carnot ? Je crois que Carnot y songe, mais je lui ai dit que je croyais à Dariot.
Tout va très bien ici et partout sauf Rome. Le Conseille?' du peuple passe trente mille abonnés. Il en aura cinquante mille avant novembre. C'est une flamme; vous n'avez rien vu de pareil. J'en ai écrit deux numéros ce matin. Gela convertit les plus endurcis des ouvriers. Il me donnera 80,000 francs nouveaux vers février prochain, à ce qu'on m'assure. En attendant je suis dans la plus absolue détresse : mes vingt-cinq francs pour vivre ; les souscriptions mortes depuis un mois. Au nom de ma misère, portez les 429 francs à mon tonnelier à Mâcon. Je dois, et il est dans le besoin.
Je ne vois personne que quelques amis dans mon bois. Si j'avais cent louis, j'irais à Saint-Point ; mais je ne puis démarrer.
Adieu et amitiés.
Confidentielle.
Je poursuis mon projet d'expatriation après liquidation de mes biens. J'ai obtenu ce que je pouvais espérer en Asie. J'irai y végéter et y mourir.
DCCCCLI
A monsieur Rolland
Ancien maire de Màcon, à Màcou.
Madrid (Bois de Boulogne), 27 juillet 1849.
Mon cher ami, j'ai reçu vos deux lettres. Je suis si affairé et si malade qu'il faut m'excuser sept fois pour une.
Tout va extrêmement bien ici. La tète calmée, les membres se calmeront. La République se consolide. J'ai confiance de plus en plus. Dieu est pour Dieu, et la République est sa cause, du moins comme je l'entends.
Je n'ai aucune répugnance personnelle pour Chapuys, au contraire ; c'est un brave garçon, mais il a combattu trop franchement contre nous avec la rue de Poitiers pour que nous puissions manger à la gamelle sans laver un peu l'écuelle. Il faut quelque chose qui renouvelle la situation entre lui, son journal et nous. Je suis prêt à m'y prêter et bien au delà des 200 francs. L'insertion de ce qui nous conviendra me suffit, dites-le à ces messieurs. Je crois l'idée pratique, et il y a longtemps que j'y pense, mais Chapuys est une enseigne à retoucher.
Priez MM. Lenormand et Dejussieu d'insérer en entier le quatrième Conseil au peuple, c'est mon capo d'opéra de raison, de vigueur et de feu. On l'a tiré ici à 150.000 exemplaires à un sou. Le Conseiller prend des racines larges de plus en plus. Il y a 22,000 abonnés effectifs déjà et 30,000, dit-on, dans trois mois. Ainsi, si vous voulez
place et 6 ou 8,000 fr., c'est probable : pensez-y. Je vous donnerais le second Paris, — affaires, économies, institutions, paupérisme, étranger, etc., etc.
Gela me rendra cette année 70,000 francs. J'en ai touché déjà 50,000 effectifs.
Quant aux élections, je me refuse partout résolument à opter d'avance. Elles défilent ainsi toutes comme les grains d'un chapelet dont je casse le fil. Dites à Mâcon que j'accepte si on me porte, mais sans rien aventurer quant à l'option. Je verrai après. Je refuse de même à Paris. .
Adieu et confiance. L'affaire de l'Asie va à ravir. En voulez-vous aussi?
Mille respectueux regrets à madame Rolland.
DGGGGLII
A monsieur Valette
Professeur de philosophie, à Paris.
Monceau, 1849.
Monsieur et ami, car ce titre vous est bien dû par la spontanéité si ce n'est par l'antiquité du sentiment que vous m'exprimez, j'ai reçu votre lettre de ce matin. Me voilà de retour auprès de Mâcon, j'ai plus de liberté de répondre. Je commence par vous rassurer. Je ne suis ni plus ni moins malade qu'à l'époque où vous m'avez vu en convalescence à Neuilly. Je suis seulement harcelé et tiraillé d'affaires telles que ma présence est indispensable pour les débrouiller et pour faire face de plusieurs côtés à la fois. Je ne serai libre de retourner à Paris que vers le 20 ou 25 novembre. Je cherche activement à vendre mes terres pour désintéresser mes créanciers. J'ai encore
un peu d'espoir, mais il pourrait se faire que la saison trop avancée remît mes ventes au printemps prochain, car on ne vend guère ses prés sous la neige.
Quant à ma tête, elle est très saine, et les socialistes seuls m'accusent de démence pour n'avoir pas pu délirer avec eux.
Quant à mon expropriation, elle n'est pas prochaine, si jamais elle doit avoir lieu. Il paraît vrai que la Porte me fait une belle concession de territoire sur les bords de l'Asie Mineure vers Smyrne. J'en saurai plus long dans un mois, mais tout se bornerait pour moi à un voyage de trois mois, dans un an, pour aller installer une colonisation agricole.
Je vois les affaires comme vous. La République aura à écarter les ressentiments téméraires de la droite après avoir écrasé les velléités criminelles des démagogues. Elle triomphera, mais la droite est folle de provoquer une lutte qui ne satisfera qu'un jour sa vanité et qui engloutira son terrain de droit commun et d'influence natuturelle. La masse du pays comprend cela et gravite vers l'ordre dans la République. Je suis inutile et même nuisible en ce moment à l'Assemblée, et cette conscience me fait plus résigné à mon éloignement forcé. Un de mes vrais bonheurs sera de vous revoir dans quelques semaines.
DCGGGLIII
A monsieur Valette
Professeur de philosophie.
Monceau, 1er septembre 1849.
Monsieur et ami, J'ai lu hier avec attention dans un coin de pré, en silence, le charmant et solide dialogue que vous avez
bien voulu écrire pour mon libelle philosophique de tous les mois. C'est parfait. J'attends l'arrivée ici des maîtres de la feuille pour le leur donner. J'en retouche seulement une phrase qui me concerne et qui sent trop l'amitié personnelle pour le public ombrageux et froid.
Je suis dans les vrais champs, hélas ! occupé à les dépecer et à les vendre si je puis. Je suis distrait seulement par le Conseil général. L'esprit du pays s'améliore à vue d'œil, et tout tend à la bonne et religieuse République telle que vous la définissez et telle que je l'ai ébauchée.
Recevez mes remerciements, mes amitiés et mes vœux pour une longue et bonne chasse.
DCCCCLIV
A monsieur Dargaud
A Paray.
Màcon, 3 septembre 18-49.
Je reçois avec une profonde douleur cette affligeante nouvelle. Rien ne remplace une mère, et une telle mère, encore plus ! Je vois par le ton de votre lettre plus que par les mots que l'espoir vous manque. Résignation et amitié, il n'y a que ces deux mots.
J'en ai besoin aussi moi-même. Mes affaires deviennent désespérées. Plus un abonnement depuis mon départ. La France est sourde. Je mets tout en vente à Monceau et à Milly. Je me sens un hôte chez moi-même.
Tout va bien autour de moi. On s'y entretient de vous avec tendresse. Parlez de nous à madame Dargaud et un souvenir à votre mère que je n'oublierai jamais.
Je vous écris du Conseil qui va bien. Mille amitiés et des nouvelles.