IV
DGGGGLV A monsieur Dargaud
Monceau, 21 septembre 1849.
Mon cher ami,
Je pressens vos angoisses et je partage vos agonies du cœur. C'est un bien, du moins, d'être préparc au mal suprême de ces cruelles séparations.
Mes affaires sont au plus bas. Je ne fais plus payer depuis huit jours, je n'ai rien; je suis en vente partout. Je tâche de garder des reliques et des rognures. Dieu sait si je réussirai.
Ma santé aussi est mauvaise, le rhumatisme ne me quitte pas l'estomac. Mais je suis résigné à tout et très serein dans la tempête. Ce n'est pas la peine de se fâcher contre une destinée qui a pour dénouement la mort.
Offrez mes sentiments de condoléance autour de vous et mes bénédictions à l'angélique figure de votre mère. Je l'ai vue un jour, je ne l'oublie jamais. Mes prières s'unissent aux vôtres.
DGCCCLVI A monsieur Emile de Girardin
Maçon, Saône-et-Loire.
Mon cher Girardin, Voilà le milieu de novembre, et je n'ai rien pu commencer encore de mon volume, tant je suis accablé par la maladie, les affaires privées, les discussions et les déplacements indispensables pour la vente de quinze ou
seize cent mille francs de terres et de vignes dans un mauvais temps, et pressé par des créanciers. Ne pouvezvous pas, sans vous nuire, m'accorder six semaines ou deux mois, passé le 1er janvier, pour mon volume, ou bien le changer contre un volume de politique tout fait? Répondez-moi d'un geste.
Je ne puis être à Paris avant le 25 novembre au plus tôt.
Je ne me rétablis pas, et ma vie politique est finie. Le pays n'a nul besoin de moi, et il en a répulsion. Je ne veux pas lui faire violence. Je ne conteste rien, et je songea l'Asie. 11 paraît qu'au lieu d'une tente que j'y désirerais pour vieillir et philosopher, la Porte m'y offre une magnifique vallée. J'irai voir cela dans un an pendant trois mois si je puis trouver quelques cent mille francs de capitaux pour m'y asseoir.
Adieu et attachement et respect tendre chez vous.
DCCGCLV1I A monsieur Emile de Girardin
Mâcon, 16 novembre 1849-
Mon cher Girardin,
J'ai reçu votre réponse. Merci, je reconnais votre ma^ gnanimité en affaires. Je n'en abuserai pas. Je travaille tous les matins une heure pour vous. Je serai prêt à peu près au terme convenu.
J'ai une grâce à vous demander.
Mon édition par moi-même (1), ma seule fortune, a paru enfin. Voudriez-vous l'annoncer par un feuilleton
(1) L'édition dite des souscripteurs, en 14 vol. in-8.
que voici et qui ne contient que trois petites poésies précédées de quelques lignes qui les expliquent.
Le voici tout arrangé par mon secrétaire dans la forme et dans l'ordre qui peuvent un peu attirer les lecteurs.
Je n'ai plus que ce moyen de conjurer la fortune. Si cela manque, il faut m 'exiler.
Adieu. Amitié à vous et respectueux attachement chez vous.
DGCGGLVIII
A monsieur Rolland
Ancien représentant et maire do Màcon, à Màcon.
Paris, 8 mars 1850.
Mon cher Rolland,
Je vous réponds encore de mon lit. J'en suis désespéré parce que je voulais faire un discours contre la loi d'enseignement. Dieu est Dieu, et nous ne sommes pas en ce moment ses prophètes.
J'ai le rhumatisme dans l'estomac et dans la tête. Je ne puis ni me tenir debout ni voir mon papier en vous écrivant.
Je ne comprends rien d'ici à votre réunion avec Lacroix et les Champs-Elysées, camp des semi-rouges et même des rouges au Conseil général. On m'a écrit que je trahissais Chamborre. J'ai vite écrit au journal de Mâcon que je me croirais impardonnable si cela était vrai. C'est moi qui l'ai provoqué et qui ai agi partout pour lui. Quel rôle j'aurais joué ! plutôt mourir !
Ne vous inquiétez pas de la Bourgogne (1). Cela ne sert à rien. Allons à Smyrne et plantons des mûriers, cela vaut mieux que leurs articles. Je cherche ici nos 60,000 francs.
(1) Journal imprime h Mâcon.
Dès que je les ai, je pars. Merci des nouvelles de la bonne réception.
J'ai eu un hasard heureux et grandiose contre M. Thiers dans cette séance où je venais d'entrer, ne me doutant de rien (1).
La réaction ici passe toutes les bornes. Mais il ne faut pas qu'elle nous fasse nous démentir nous-mêmes en nous rejetant dans le rouge. Non, sachons laisser passer les deux vagues sur nous en nous couvrant d'écume, et soyons le rocher qui remontre sa tête après l'orage et qui sépare les flux et reflux. C'est notre rôle ingrat mais grand dans l'avenir historique. Je dis cela pour moi, car vous, vous avez un avenir du temps.
Mes amitiés à Boussin. Engagez-le à ne pas faiblir en abandonnant Chamborre ; un ou deux noms éclectiques bien choisis après. Voilà. Ici tous les hommes sensés font de même.
DGGGCLIX
A monsieur Boussin A Cormatin.
Paris, 17 mars 1850.
Mon cher Boussin,
Merci de l'éloquente protestation contre le titre purement facétieux de Montagnard, dit en riant à Lacretelle.
Merci surtout du cœur qui transpire par tous les pores de votre lettre.
Je ne réponds qu'un mot, car je n'ai qu'une seconde. Je suis en ce moment submergé, le flot me revient beau-
(1) Réponse à M. Thiers sur un incident soulevé dans la discussion du projet de loi relatif h renseignement. Séance du 23 février 1850. V. La France parlementaire, t. VI, p. 129.
coup sous la quille. La justice est boiteuse comme la peine, pede claudo ; mais elle marche. Dans cinq ou six ans elle verra clair dans ce que j'ai fait.
Louis-Philippe vient d'écrire une brochure atroce d'invectives et de mensonges contre moi. J'y vais répondre dix pages.
Je cherche toujours mes moyens de départ pour Smyrne. J'approche. Il me faut encore 25,000 francs.
Dans un mois, je serai pour huit jours à Monceau, de là à. Marseille et à Smyrne.
Adieu. A revoir.
Mes amitiés à Labor que j'aime tendrement et à votre oncle et surtout respect à votre charmante femme.
DGGGGLX
A monsieur Rolland
Ancien représentant, h Mâcon.
Paris, 4 avril 1850.
Je pense comme vous sur nos élections. Mais j'ai voté par conscience contre la politique, car six mille quatre cent quatre-vingt-quatre violations patentes de la loi ne font pas un député.
Le préfet sort d'ici. Il paraît vous aimer beaucoup. Mais il dit que le temps n'est pas encore assez revenu sur ses pas pour nous reprendre. Je le crois.
Mes affaires orientales commencent à se dessiner. J'ai reçu cent vingt mille francs de promesses effectives de sous-concessions pour Burghas-ova. Je n'ai plus besoin que de vingt-cinq mille francs, et je pars. Aidez-moi à les trouver. Je donnerai cent hectares gratuits en prime à celui qui me les prêtera pour cinq ans.
Je partirai, je crois, par le Danube. Le grand Seigneur me veut à Gonstantinople avant.
Ici rien de nouveau. La réaction devient frénésie, fureur hystérique, panique de femme, démence de suicide, le reste est sage en comparaison. Je passe, moi que vous connaissez, pour rouge et socialiste ! C'est le 1815 de la bourgeoisie effrayée et rassurée. Si cela ne se calme pas, elle se perdra. On revient beaucoup à moi dans le peuple honnête, et je crains bien dans un an ou deux un second 24 février qui viendrait me reprendre par force et ne me retrouverait plus.
Adieu. Écrivez-moi. Amitiés à Boussin. Ne soyez ni blancs ni rouges, mais bleus pâles.
DGGGGLXI A monsieur Aubel
Paris, 14 avril 1 850.
Un bonheur ou un malheur qui se rapporte à nous a toujours un contre-coup dans votre cœur. C'est réciproque.
Merci du mot. J'y réponds par un demi-mot, car les minutes me rongent. Vous avez raison de ne pas regarder Toussaint comme un drame pour l'esprit, c'est une dramaturgie pour les yeux du peuple. Elle avait été écrite pour cette lin. Elle réussit grâce au talent de l'acteur et malgré moi. Mais j'en écris une autre qui me paraît le chef-d'œuvre de l'intérêt et de l'honneur mêlé à la tendresse.
Je ne fais pas de spéculations, je les ai en horreur, mais je plante ma tente en Asie puisque je suis forcé de vendre
à rien peut-être mon foyer en pierre en Europe. Voilà tout. Maintenant il y a vingt lieues de sol et de soleil et d'eau autour de la tente. Voulez-vous que je les laisse stériles? Non. Ce n'est pas moi qui porterai de l'argent en Asie, c'est l'Asie qui m'en rapporte.
Je pars dans six semaines. Je vous verrai avant en passant à Pymont.
Adieu. Aimez-moi toujours. Je reviens le 6 août.
L'opinion me revient très vivement ici. Je ne m'en réjouis pas.
Adieu.
DGCGGLXII
A monsieur Rolland
Ancien maire de Màcon, h Màcon.
Paris, 18 avril 1850.
Excusez-moi et écrivez-moi, je succombe. Je suis submergé de lettres et d'affaires. Un seul mot donc.
Quand je ne vous écris pas, je pense à vous. L'Orient va bien. Il me reste à trouver vingt-cinq mille francs, et je pars. Je cherche en vain ici. Les banquiers sont coalisés contre nous. La Belgique m'a fourni à peu près. Gela ira.
Je serai à Màcon dans six semaines, deux mois et demi là-bas.
J'ai eu sur la tète la tuile de Toussaint; mais la Providence s'en est mêlée et m'en a fait une couronne.
Quant à mon discours sur le travail (1), ne vous en troublez pas. Tous les ouvriers de Paris sont à mes pieds
(1) Dans la discussion du chemin de fer de Paris à Avignon. Séance du 9 avril 18ô0. V. La France parlementaire, t. VI, p. 137.
pour ce qui paraît vous choquer. Ce n'est pas le temps de préférer des systèmes, c'est le temps d'agir et de travailler. L'opinion revient à moi par toutes les issues, comme une marée. Si je ne me sauvais pas deux ou trois mois, je serais pris de force par la faveur publique. Le peuple ne veut pas des flatteurs démocrates, il implore un homme d'État sévère contre ses folies. Il lève lesyeux sur moi.
Adieu, et écrivez.
DGGGGLXIII
A monsieur Rolland
Ancien représentant, à. Màcon.
Paris, H mai 1850.
Mon cher Rolland,
Gomment pouvez-vous croire que le on dans ma politique et mon cœur travestis s'appliquent jamais à vous et à Boussin ? Dieu et l'amitié m'en préservent! Du tout, cela s'appliquait aux personnes hostiles à moi, dont on me parlait comme m'accusant de cet abandon de Chamborre. J'aurais mérité en effet tous les reproches et surtout ceux de ma conscience et de mon honneur;, si moi. provocateur et instigateur de M. Chamborre, l'ayant swpplié, compromis, je l'avais déserté, fût-ce pour un empire!
Mais cette situation était la mienne et non la votre. Je parle de moi et pour moi, comprenez-le bien. Si jamais je vous dis comptez sio- moi, je ne vous quitterai que mort. Yoilà l'inspiration soudaine de ma lettre. Je ne m'en repens pas. Je ne voudrais pour rien au monde rougir devant les yeux de quelqu'un que j'aurais traité comme mon silence eût pu faire croire que je traite M. Chamborre.
ANNÉE 18:i0. 315
Peu m'importe, rouges, bleus, blaucs, qu'ils disent ce qui leur conviendra, mais que ma conscience ne me dise pas Racca !
Je m'occupe ici activement et uniquement de l'Orient. Je n'ai rien trouvé encore. J'espère, mais je suis aux abois. Le Conseiller paie peu et lentement.
La politique va tout platement. On a l'air d'avoir de confuses mauvaises pensées à l'Elysée. Si cela éclate, malheur à nous quelques mois après! Je suis la bête de l'Apocalypse pour la majorité. Je m'attends à tout et j'y ai le cœur préparé.
Viendrez-vous en Orient diriger mes affaires pour six mille francs de traitement, logé, nourri, servi, voyages payés, trois mois de congé par an ?Un mot là-dessus, non comme proposition mais comme document, car je crois la chose au-dessous de votre situation, mais enfin un mot en conséquence.
Adieu et attachement.
DCGGGLXIV A monsieur Rolland
Ancieu représentant, à Màcon.
Paris, 13 mai 1850.
Mon cher ami,
J'ai lu. Je ne me trouble pas. Les peureux en Orient grossissent tout. Tout se réduit à des volets brisés par le vent et brûlés par des tribus. Quant au firman il est obtenu à ce que me dit Aupick. En deux mois j'aurai réglé tout cela.
Mon voyage n'est remis que pendant la crise. Elle ne durera que quinze jours et n'ira pas loin. Ne pensez pas
à moi d'ici à deux ans au moins. Cependant les choses en ce moment sont si troublées et j'en sens si bien le remède que, si on m'appelait cette nuit, je prendrais hardiment le timon. Je ne l'aurais pas pris il y a quarantehuit heures.
Mon cabinet ne se désemplit pas d'hommes qui viennent se rallier et me consulter. Je recommande la paix ou la mort. Faites de même. Je suis sûr que si le peuple sage m'écoute, il y aura atout cela affermissement de la République. Je parlerai dans cet esprit de paix. Laissez crier les tapageurs du journalisme. Ils sont le vent, et nous sommes le timon. J'espère toujours vous voir dans un mois. Mes affaires ne vont ni bien ni mal. Mais l'Orient me sauvera. Il vient assez d'amateurs pour l'année prochaine.
Adieu, je n'ai que des minutes, mais mon cœur et mon esprit sont avec vous.
Rappelez-moi à madame Rolland et à tout ami qui me sera resté tel. Il m'en revient beaucoup ici dans les rangs inférieurs du petit commerce. Quant au peuple honnête, il est bien pour moi et voit et avoue qu'il a été injuste et fou délaisser son seul modérateur un peu éclairé. Il n'y a pas un demi-homme dans les rangs. Il le sait. Je n'irai pas à lui, mais il viendra à moi quand il sentira le néant du reste.
DGGGGLXV
A monsieur Rolland
Ancien députe, à Mâcon.
Paris, 1850.
Mon cher ami, Je pars mardi ou jeudi pour Monceau. La crise ici est
terminée, tout se calme et se calmera longtemps. C'est un grand reflux contre la République mais qui ne dépassera pas la digue tout à fait.
L'Assemblée aura un congé long et bientôt. En quittant en ce moment j'ai cinq mois devant moi. J'en passerai deux et demi là-bas et aux eaux.
J'ai fait mon devoir bien et avec un succès immense en restant ce mois dangereux. De plus ma situation est en ce moment culminante : tout revient au centre que rien ne me fera quitter. Un jour viendra, dans deux ou trois ans, où nous, centre inflexible et calomnié, nous aurons de la peine à repousser le pays qui se précipitera dans nos bras. Ne le quittez pas pour aucune humeur ou aucune tentation rouge. Je vous ai toujours dit que le rouge ne serait jamais la couleur de ce siècle.
Je serai à Mâcon (lisez Monceau) huit jours seulement, je m'embarque le 21 à Marseille par le bateau de l'État.
Voilà pour votre gouverne d'amitié. Venez à Monceau. Avertissez Boussin et Lacretelle.
Je pars presque sans le sou. Tout a été impossible ici pour trouver cinq francs. Mais, grâce aux trois concessionnaires belges, j'aurai de quoi aller, revenir, vivre et servir intérêts jusqu'au 1er janvier 1851. Au jour le jour! Je vais travailler ferme en route.
A revoir.
DGGGCLXV1 Au marquis Giuo Capponi
Marseille, 20 juin 1850.
Mon cher Capponi, Un souvenir, même triste de vous, m'est toujours cher. Je vous aime comme on aime les beaux souvenirs de sa
jeunesse, de son cœur et de sa pensée. Je vous aime de plus comme on aime par sympathie les illusions et les déceptions communes. Notre sort se ressemble beaucoup. Seulement je subis plus d'ingratitudes et d'injustices que vous. Car, en confidence, je puis bien vous jurer que sans moi l'Europe était en cendres, la France en ruines et la liberté raisonnable perdue pour un demi-siècle. Cette conscience me suffirait, mais comme vous j'en ai une autre meilleure encore. Je crois en Dieu. Je crois que nous sommes quelquefois ses ouvriers, souvent ses martyrs, ce sont encore les plus heureux. Si mon intervention recommence dans les événements de ce bas-monde, j'y aspirerai.
Je vais en Orient, mais pour trois mois : seulement voir, reconnaître et préparer un asile et du pain pour ma famille, car la République ne m'en a pas laissé d'assuré en France. J'y vais aussi pour un motif plus élevé que je ne dis qu'à Dieu et que vous connaîtrez plus tard. Priez le Dieu des vagues d'être clément pour nous. Quatre planches sur un abîme sont plus stables cependant que la France en ce temps d'ondulations.
Adieu. Remerciement et souvenir éternel.
Si vous voyez le grand-duc, parlez-lui de mes respectueux souhaits pour son bonheur. Je n'ai pas oublié, ministre, ce que je lui devais comme homme. Je le plains autant que nous.
P.-S. Je remettrai ce mot à ma nièce en passant devant Livourne. 0 Varamista !
ANNEE 18b0. 3)9
DCGGGLXVI1
A monsieur Dubois
Paris.
Marseille, 1850.
Mon cher ami.
Je m'embarque ce soir sur YOronte. Je vais déjà beaucoup mieux. J'ai retrouvé sur ma route, à Valence, à .Marseille surtout, la même cordialité d'accueil qu'avant mes crimes. Les rues sont groupées de bienveillance quand je passe, et les gestes et les physionomies sont ceux de l'affection. L'Assemblée nationale et Paris ne me faisaient pas augurer cette faveur du cœur. Ne croyez pas à cet égard rien de ce que vous débiteront les journaux, mes ennemis. Je ne puis suffire aux visites et aux députations. La vérité est que si je voulais du bruit j'en aurais, mais pour moi et non contre moi. Aux uns ma sagesse convient, à d'autres mon républicanisme conservateur. Bref je suis dans ces pays comme en 1847.
Montrez ceci à Dargaud et à Saint- Victor pour qu'ils sachent le vrai, mais qu'ils le gardent pour eux.
Mon vaisseau est beau, et j'en suis le dictateur. Cela vaut mieux que de l'être à Paris. Quatre planches sur un abîme sont plus stables que la France. Quelle démence a l'Assemblée de déchirer sa force d'union avec le président pour un plat de lentilles ! Je lui donnerais des suprêmes de volaille. Sans plaisanterie, si j'étais là, je parlerais pour les trois millions avec énergie et politique.
Soignez mes affaires. Inventez-moi de l'argent, car je pars en ruine. Le Maçonnais ne m'a rien laissé. Les nouvelles de Burghas-ova sont de plus en plus favorables. Les concessionnaires accourent jusqu'ici. Il y aura des capitaux au retour, si la sécurité y est. Plusieurs vont venir dans huit jours.
Adieu, je monte en bateau. Priez pour nous dans votre langue, comme moi dans la mienne! Celui qui a fait la langue et l'oreille les entend toutes, pourvu qu'elles soient l'expression de la conscience.
Amitié et reconnaissance.
DGGGGLXVIII
A monsieur Dargaud
Paris.
Plaine de Burghas-ova, 16 juillet 1850.
Mon cher ami,
Un mot seulement. Je descends de cheval, je fais dérouler mes tentes et souffler mes chameaux et mes chevaux arabes. Je reviens d'une tournée complète autour de mon royaume. 11 a juste vingt-huit à trente lieues de circonférence, y compris les montagnes qui l'encadrent et qui sont fertiles et belles comme les plaines. Je suis bien trompé, mais en mieux. C'est véritablement la Lïmagne d'Asie, il y a la fortune sous quarante ou cinquante formes, tout ce qu'on veut sans exception. J'ai sept villages déjà et une assez belle maison arabe que je complète en y adjoignant un beau harem à jamais vide ! qui était attenant au château.
Mais je vais bâtir ailleurs, sur un promontoire avancé où fut un temple, à trois lieues d'Epbèse. Là j'ai un air plus vif, une vue superbe, des sources saines et les vents perpétuels de la mer. Réellement le Sultan m'a donné plus que le duché de Lucques tout entier, et une fertilité qui n'est comparable à rien ; c'est la cendre de la lave du Vésuve. L'air est bon quoique j'aie des eaux, elles sont courantes, et je vais assainir, en les écoulant, une partie un peu trop humide : rien de plus aisé.
ANNÉE 18-ïO. 321
Ah ! si j'avais les moindres capitaux, quel royaume dans deux ans ! Mais, en attendant, je vais fonder de petits troupeaux d'Eumée. J'ai hardiment de quoi faire paître, sans aucun travail, cent mille têtes de bétail; il y en a déjà trente-cinq mille qui vaguent sur le sol sans maître.
J'ai vu le Sultan. Il a été admirable de bonté et d'accueil. Il m'a gardé huit heures avec lui, d'abord dans un kiosque solitaire au fond des bois, et puis à un examen, qu'il a fait devant moi en personne, de la jeunesse militaire. C'est un prince bon et édifiant.
Je repars, toute chose vue et réglée, après-demain, pour les environs de Smyrne, dans huit jours, pour la France. Le temps est ailé, je veux l'être comme lui. Ne m'annoncez pas si tôt, je veux tromper par la promptitude.
A revoir et adieu.
Je n'ai au retour à Paris aucun autre charme que de vous y trouver.
DGGGGLXIX A monsieur Dubois
Paris.
Burghas-ova, 17 juillet 1850.
Mon cher ami, J'arrive d'une course de trente heures au pas de route d'un bon cheval arabe autour de mes limites. Trente lieues de tour dont vingt sont autour de \&Limagne d'Asie. Yoilà la vérité. Je suis ébloui. Il y a la fortune de cent spéculateurs et de mille agriculteurs. Vous n'avez de votre vie vu un sol pareil. La cendre du Vésuve détrempée d'eaux surabondantes et le soleil d'Asie modéré par les vents de mer comme dans un port. Ceci est l'exacte réalité! Le IV. 21
Sultan a été aimable et touchant dans sa personne, vraiment magnifique dans son hospitalité.
Nous nous portons bien. J'ai déjà douze chevaux excellents, chameaux, moutons, vaches. Ah ! que ne pouvez-vous avoir une lunette d'approche pour voir mon royaume d'Alcinoûs, avec un jardin de trente lieues et un fleuve comme le Gaystre qui serpente au large cours tout à travers.
Adieu. J'ai vu, j'ai touché, j'ai compris. Maintenant je vais repartir; inutile de perdre ses heures ici. Il faut aller chercher des capitaux. Les troupeaux seuls rendent 50 p. 100, tous frais largement défalqués. Ah! si je vous avais !
Je serai demain à Smyrne. Je m'embarquerai dans huit ou dix jours. J'irai à Mâcon, puis à Londres. Cette vision de terre promise pour un laboureur ne me laissera pas dormir.
Donnez de mes nouvelles, et donnez bien en conscience ces détails. Ils sont au-dessous du vrai.
Mais n'annonces pas mon retour encore pour si prochain.
DGGGGLXX
A monsieur Dubois
Paris.
Marseille, lazaret, G août 1850.
Nous avons été frappés en mer par une perte douloureuse : M. de Ghampeaux est mort d'une fièvre inflammatoire dont il a été atteint au Pirée (Athènes), et qui s'est aggravée sous la chaleur du port de quarantaine à Malte. Ma femme a été vivement éprouvée aussi depuis Athènes.
Elle va mieux. Elle a avec elle un excellent médecin anglais qui s'enferme par amitié au lazaret pour mieux surveiller sa convalescence. J'ai supporté assez bien toutes ces tristesses, jusqu'ici sans maladie, mais je suis à bout de forces.
Nous sommes ici pour huit jours; après cela en route pour Mâcon ; bientôt après pour Paris et Londres.
Adieu et amitié. Donnez de nos nouvelles à nos amis.
P.-S. Adressez dorénavant à Mâcon, sauf la Presse ici jusqu'au 14 août.
Vous savez combien j'ai été satisfait de mes terres. Depuis que je vous ai écrit, le Sultan m'a envoyé un haut commissaire chargé d'y ajouter encore une chaîne de montagnes boisées et une forêt d'oliviers, etc. , etc. Smyrne nous a comblés d'accueil ; on m'y a adopté comme un concitoyen (1). Notre embarquement, accompagné du cortège des autorités turques et des corps nationaux, était magnifique et cordial.
Je vais à Londres pour tâcher de trouver des capitaux qui, appliqués en proportion très faible à ces terres, feraient à l'instant une fortune immense. Il n'y a ni problème, ni tâtonnement, ni irrigation ; il n'y a qu'à mettre des hommes du pays sur le sol et le fer dans le sillon.
Que fait et où est Dargaud ? et Saint-Victor?
(1) V. Réponse aux Français résidant à Smyrne. La France parlementaire, t. VI, p. 221.
DGGCCLXXI
A monsieur Rolland
Ancien représentant, à Màcon.
Marseille, lazaret, 7 août 1850.
Mon cher ami,
Votre lettre reçue à Smyrne au moment où je m'embarquais pour revenir m'a touché au cœur. Elle a l'accent de l'ami dans la fable de La Fontaine. Je vous aime comme vous m'aimez.
J'ai perdu en pleine mer M. de Champeaux. Atteint d'une maladie organique au cœur et d'une fièvre inflammatoire surajoutée au Pirée, son mal s'est aggravé à Malte sous l'influence du choléra qui décime l'île; nous avons été forcés d'y languir trois jours. Le surlendemain il est mort, entouré de deux médecins et des consolations d'un ecclésiastique du bord. Ma femme, fort éprouvée au retour par la mer, a été bien souffrante aussi en approchant de Marseille. La voilà remise et sur pied, grâce à Dieu et à la terre ferme.
Nous partirons dans quelques jours pour Mende où l'amitié des Ligonnès nous convie: de là pour Maçon au Conseil général ; puis Londres huit jours pour tenter un capital quelconque. Le Sultan complète ma propriété par une chaîne entière de collines et de montagnes boisées et par une forêt d'oliviers vers Baïnder. J'ai tout vu, tout compris, tout combiné : il y a cinq ou six fortunes à cumuler ou à choisir. C'est merveilleux de fécondité. Chamborant m'a beaucoup aidé à bien voir et à bien juger de sang-froid.
Je n'ai que la minute pour vous griffonner ceci avec
une plume de pestiféré. Nous causerons mieux à Monceau, s'il n'est pas encore vendu. Ce n'est que pour vous dire combien votre souvenir, reçu là-bas, est présent ici, m'occupe même au milieu du tumulte d'un retour.
Respect à madame Rolland. De mes nouvelles à ma sœur.
Il y a maintenant vingt-sept lieues de tour.
DGGCCLXXII
A monsieur Henri de Lacretelle Cormatin.
Lazaret de Marseille, 7 août 1850.
Mon cber Lacretelle, un mot, tant je suis pressé de répandre les sentiments dont votre lettre reçue à Smyrne en montant à bord m'a rempli.
Nous sommes arrivés. Un malheur nous a frappés à la On de ce beau voyage. Il veut sa part de tout. Nous avons I erdu M. de Gbampeaux, en pleine mer, d'une maladie organique du cœur, accompagnée d'une fièvre inflammatoire dont il a été atteint au Pirée. Ma femme en approchant d'ici a été fort souffrante. Le sol ferme l'a remise à l'instant. Elle va bien, moi toujours assez bien, quoique j'aie subi des routes à cheval, des nuits sous la tente et des chaleurs dans l'intérieur de l'Asie qui auraient tué dix paresseux. Chamborant seul m'a accompagné dans ces excursions. Mes domaines asiatiques dépassent tout ce que j'en croyais. Le Sultan y a ajouté encore une magnifique chaîne de montagnes et de collines, une forêt d'oliviers, etc., etc. Je n'ai guère moins de trente lieues de circonférence à présent. Il y a là dedans une plaine de douze lieues de tour, qui est, sans exagération, ce que
j'ai vu de plus riche en sol et en fertilité sur la terre. Avec un capital de cinq cent mille francs, on est certain de quatre à six cent mille livres de rente en trois ans, et sans peine ni problème. Voilà la stricte vérité. Maintenant voici ma marche :
Je sors d'ici dans quelques jours, je vais voir mon beaufrère Ligonnès, à Mende; de là à Monceau au Conseil général ; de là à Londres, huit jours, tâter des capitaux; de là à Monceau et Saint-Point deux mois, et à Gormatin une bonne soirée.
Donnez de mes nouvelles à Boussin et à Labor.
Aimez-moi toujours, et croyez à un retour paternel et fraternel.
Mille respects affectueux à vos dames.
A revoir dans douze jours.
Je vois que ma République, toujours prête à sombrer, se supporte d'une vague sur l'autre. Tout flotte ici-bas, et le globe aussi, et les hommes se plaignent du mal de mer !
DCCCCLXX1II
A monsieur Dubois
A Paris.
Lazaret de Marseille, 11 août 1850.
Mon cher ami, nous sortons demain. Nous allons bien. Nous repartons le 12 ou le 13 pour Mende.
Un mot à Mende, chez M. de Ligonnès (Lozère) ; et, au nom du ciel, ne me démoralisez pas trop, comme dans votre dernière lettre. Il faut soulever l'homme qui nage, non lui peser sur l'épaule. Je sais assez mes difficultés. Si je me livrais à leur contemplation, elles deviendraient des impossibilités. Vous qui m'aidez tant de la main et du
cœur, aidez-moi de la voix aussi! Dieu veut qu'on fasse son métier gaîment, le métier de vivre, triste et beau métier.
Avons-nous en sac quelques mille francs disponibles? J'ai laissé là-bas en troupeaux ce que j'avais. Cela fait vingt-quatre mille francs de rente pour commencer, mais le train les mange. Voyez Rothschild, tâtez tout le monde doré.
DGGGGLXXIV
A monsieur Dubois A Paris.
Marseille, 15 août 1850, hùtel des Empereurs.
Je reçois votre lettre pour Smyrne.
Pas de bruit à Londres sur mon nom, à aucun prix. J'y vais pour Smyrne, et je commence à croire, au bruit favorable qui se répand ici par les personnes revenant d'Orient sur la fertilité de mes possessions, qu'avant six mois j'aurai trouvé au moins deux cent mille francs.
Vous vous consternez trop sur la République. On a le mal de mer aussi dans un navire, on le maudit, mais il vous porte, et on ne se jette pas à l'eau ; une royauté à présent, c'est l'abîme liquide.
Je retarde mon départ d'ici de deux ou trois jours, pour indisposition de domestique. Je vais à Mende, le 26 à Mâcon.
Je suis très aimé et très accueilli en Orient et ici. On revient au juste. Je refuse les ovations.
DGGGGLXXV
A madame le Tissier
Paris.
Monde, Lozère, 18 août 1850.
Madame,
Je suis secrétaire de madame de Lamartine aujourd'hui, mais secrétaire partageant les sentiments qu'on lui dicte. Elle veut qu'à son retour en France une main amie vous dise son salut et son attachement.
Nous avons, après un très beau voyage, été frappés au retour par la perte bien inattendue et bien douloureuse de M. de Ghampeaux. Vous aurez vu dans les journaux les détails, mais vous n'aurez pas vu l'affliction de ma femme et la mienne. Les amitiés s'en vont et les regrets comblent les vides.
Madame de Lamartine a été elle-même bien souffrante en approchant de terre et à Marseille. La voilà mieux, mais faible. Je la repose quelques jours chez ma sœur, la comtesse de Ligonnès, ici. Nous repartons pour Màcon le 20, pour Paris le 10 septembre, pour Londres le 12 septembre. Nous revenons passer l'automne à Monceau, s'il n'est pas alors vendu.
J'ai trouvé de belles possessions en Asie-Mineure. 11 n'y manque que le plus faible capital pour le porter à des revenus dignes d'un émir d'Occident. Je vais essayer de le chercher à Londres, mais avec peu d'espoir.
Quant à la politique, je ne vous en parle pas, nous ne nous entendons que par le cœur. J'aime ce que vous aimez au delà du Rhin, mais je ne crois pas ce que vous croyez. La foi nous divise, l'amour nous unit.
Aimez-nous toujours quand même, et parlez de nous à M. de Lepinay et à cette hôte charmante que la Providence vous a confiée.
DGGGGLXXVI
A monsieur Dubois
Paris.
Mendc, 18 août 1850.
Mon cher ami, je pars après-demain. Rien de nouveau. Pas le sou, mais du travail et du courage.
Je vous quitte pour haranguer des sociétés et des académies. J'ai harangué les démocrates, comme il faut : je ne sors pas de mon ornière, ni pour eux ni pour les blancs. La nation y reviendra ou elle périra, il n'y a pas deux chemins pour ce siècle. Les publicains de la Bourse n'y peuvent rien. Ils se perdent, voilà tout. J'ai voulu les sauver, ils ne m'ont pas compris. Ils auront des Thiers, des Montalembert, plus qu'ils n'en voudront, qui les verseront non plus dans mes bras mais dans l'abîme des Marat modernes. Dites-leur cela.
— Pourquoi je vous ai prié de ne pas me démoraliser? C'est à propos d'une longue lettre écrasante que vous m'avez adressée à Smyrne. J'ai besoin de force, et l'espérance en fait partie.
Votre amitié, du reste, avant tout, optimiste ou pessimiste. Vive le cœur ! et vous en avez.
DCCCCLXXVII
A monsieur Dubois A Paris.
Monceau, 25 août 1850.
J'arrive malgré moi au milieu des cordiales et impatientes ovations de mes trois communes. De Beaucaire à Saint-Étienne, je n'ai pu ni traverser un hameau, ni descendre aune auberge, ni relayera une maison isolée de poste, sans rassemblement et sans marques touchantes d'affection. Ah ! que vous connaissez peu ce pays, quand vous m'écrivez : La République est bafouée partout. Je vous réponds par cent vingt lieues de pays où je me cachais tant que je pouvais et où certes je n'évoquais pas la République.
Souvenez-vous que, si elle est éclipsée, elle ressuscitera à trente millions de voix, le sixième mois ou la sixième année. Je ne croyais pas la France si enthousiaste de sa propre dtgnité civique.
Je suis ici au bruit des boîtes et sous des arcs de triomphe ruraux longs d'un kilomètre. J'en suis au désespoir, mais il faut subir l'amitié. Elle est réellement touchante, nullement politique, je lui enlève exprès ce mauvais caractère.
Jusqu'au 8 septembre envoyez-moi mes lettres, etc., ici, mais lisez d'avance et ôtez le fretin. A vous de cœur.
Si vous voulez partir et venir, venez ! Sinon, après mon passage.
DCGCCLXXVIII A monsieur le comte de Circourt
Monceau, 25 août 1850.
Mon cher Circourt, ma femme m'a lu vos bonnes et instructives lettres. Je vous en remercie du fond du cœur, quoique sous beaucoup de rapports je ne voie pas l'horizon comme vous. Je vis hors du milieu convenu et plus dans le milieu réel. Soyez convaincu que de petites rumeurs changeantes de salon ou de journal n'ont plus de portée sur l'immense et profond océan d'opinion souveraine dans lequel 1848 nous a immergés. La République honnête et modérée, comme je l'ai baptisée, tiendra entre quatre abîmes et précisément parce qu'elle est entre quatre abîmes ; je ne sais pas comment, mais elle tiendra, dût-elle vivre de malédictions. On maudit aussi le vaisseau où l'on est ballotté et où l'on a le mal de mer, mais on préfère le cahot des flots et l'inconvénient du mal de mer au danger de se précipiter dans le gouffre sans fond. C'est le sentiment national, n'en doutez pas. Je viens de parcourir en poste cent cinquante lieues de pays intérieur, Rhône, Gard, Lozère, Loire, Haute- Loire, etc., je n'ai pas pu relayer une seule fois dans un hameau ou dans une ville sans avoir un rassemblement autour de mes roues et sans partir aux cris unanimes de Vive Lamartine et la République honnête ! Le peuple souffre, mais il est fier de souffrir pour la possession des droits politiques auxquels il se reconnaît citoyen. On peut le dépouiller par force ou par ruse six mois, on ne le fera jamais abdiquer complètement. Voilà mon impression persistante; elle est désintéressée, car je suis neutre à présent et j'ai abdiqué tout avenir.
Je me fais laboureur et philosophe sur le soir de ma vie. C'est le secret de mon grand parti longtemps médité, dix-huit ans ! La Providence m'a accordé plus qu'un asile, une véritable principauté agricole. Laissez-les dire, les envieux et les méchants, c'est un trésor pour ma famille, si j'en trouve la clé à Londres dans le moindre capital.
Adieu. A revoir le 8 septembre à Paris. Je vais à Londres après le Conseil général.
Je vous écris en sortant de la plus belle fête populaire que vous ayez jamais vue. C'était la fête pour mon retour des huit ou dix villages environnants. Fête à l'homme et non au citoyen, fête du cœur avec des larmes au lieu de frénésie.
DCCCCLXXIX
A monsieur Dubois A Paris.
Monceau, 28 août 1850.
Mon cher Dubois,
Avez-vous reçu l'article pour le Conseiller ? Je l'ai mis moi-même à la poste à Mende, affranchi.
Nos vignes à tous sont pitoyables et à peu près perdues.
J'ai été nommé en arrivant président du Conseil général par quarante voix sur quarante bouches (1). Ce serait de même là-bas dans les départements que je viens de traverser. C'était un vrai délire sur tout mon passage, depuis Nîmes où j'ai été reconnu. Les moindres hameaux étaient sur les grands chemins. Partout respect et amour.
(1) V. Discours au Conseil général de Saône-et-Loire, le 27 août 1850. La France parlementaire, t. VI, p. 227.
et vive Lamartine ! au coin des bois et sur les rochers. J'en étais si embarrassé que je ne savais où me cacher pour arriver à Lyon par Saint- Etienne
Vous êtes dans une grande et tatale erreur sur la volonté républicaine des masses pensantes. Faites-y attention. La bourgeoisie, que j'ai tant défendue en 1848, a maintenant à son tour ses Ledru-Rollin et ses Polignac. J'ai peur.
DCCCCLXXX
A monsieur Valette
Professeur de philosophie.
Monceau, 30 août 1850.
Que répondre à une si douce et si touchante déclaration d'amitié? Qu'elle vaut à notre âge ce que valurent jadis des déclarations d'amour pour nous. Mais les unes troublaient, les autres rassérènent la vie. Je ne vous dirais pas bien aujourd'hui, au milieu du tumulte d'un conseil politique, ce que cette lettre a apporté de plaisir et laissé de reconnaissance à Monceau. Je vous le dirai mieux vers le 10 ou le 12 à Paris. J'y serai alors pour un moment. J'irai de là cinq ou six jours à Londres essayer de trouver quelques capitaux improbables pour féconder ma platonique richesse d'Asie-Mineure. Serez-vous alors à Paris ou encore dans vos bois?
Nous avons fait un beau et bon voyage jusqu'aux approches de la terre d'Europe où la maladie nous a enlevé en mer un ami éprouvé dans M. de Champeaux. La Providence, je l'espère, nous le rendra en vous. Elle seule peut vous avoir si tard inspiré cette affection élective pour nous et inspiré à nous le même sentiment à la même première vue.
Je pense que madame Valette est remise de ses souffrances de ce printemps et que cette triste analogie de rhumatismes ne sera plus une sympathie entre elle et moi. Dans ce moment je ne serais pas mal si j'avais un peu de ce repos d'esprit que ne laissent jamais les affaires si lourdes et si urgentes dont j'ai été chercher l'allégement en Asie. Je parle, j'écris, et je marche tout le jour. La mer m'a retrempé, et je songe à lui demander souvent désormais passage sur ses belles vagues. J'espère vous emmener une fois pour compagnon de ces traversées. Gela vaut une chasse dans la Brie, et cela ne coûte pas plus de temps.
Adieu et attachement comme s'il était de trente ans.
DGGCGLXXXI
A monsieur Rolland
Ancien maire et ancien représentant, à Màcon.
Paris, septembre 1850.
Confidentielle.
J'arrive, mais, hélas ! de Moscou ! Il n'y avait personneà Londres. Tout le monde est à la chasse au renard, sans exception. Banques et portes fermées. J'ai semé un peu l'idée, mais je n'espère pas beaucoup et pas vite, peut-être deux cent mille francs dans quatre ou cinq mois. Voilà le résultat, et même douteux. Cependant j'ai été reçu à merveille. La cité a voulu me recevoir en banquet à Govent-Garden. J'ai refusé ferme toute publicité. J'ai déclaré que le silence et l'obscurité étaient mon devoir. J'ai dîné seulement en maison privée avec cinquante amis de la paix, politiques modérés, philosophes, etc, J'ai parlé cinq fois, mais pour dire que je ne devais
ANNÉE 1850. 33o
pas parler. Les chemins de 1er et les paquebots et les hôtels sur la route n'ont pas voulu recevoir un shelling de moi, disant que j'étais l'hôte de l'Angleterre pacifique. J'ai joui d'une tendre et délicieuse famille, je n'ai rien dépensé que mon temps, mais me voilà revenu sans être guère plus avancé.
Ici, rien à faire. Le Conseiller diplomatise. Je reste pour essayer de vendre quelques volumes. Gela n'est pas aisé, mais je tiens une belle affaire à l'étranger comme librairie. Quant à payer quelqu'un en ce moment, impossible. Je désire qu'on me fasse vendre, je n'ai plus d'autre salut! à moins que demain, chose possible, on ne m'apporte trente mille francs de la caisse d'un libraire. Néanmoins ferme, point démoralisé, et travaillant. A revoir mardi ou mercredi, ruiné ou non, toujours ami.
DGCCCLXXXII
A monsieur Dubois
A Saint-Laurent, prés Cluny.
Paris, septembre 1850.
Mon cher ami,
J'arriverai dans quatre ou cinq jours, bien empressé de vous voir.
Je n'ai rien fait à Londres. Tout le monde aux champs. J'ai semé l'idée, elle germera jusqu'à deux cent mille francs, je crois, en automne, mais pas plus, et encore par amitié politique et personnelle plus que par affaire.
Quant à Paris, elle y fermente bien plus encore, et il est inévitable qu'elle germera d'ici six mois. Voilà le probable. En attendant, j'ai fermé le budget et tout arrêté là-bas; pour ne pas reculer, j'aime mieux attendre et faire seulement paître mes moutons.
Ici je viens de passer de rudes jours et de rudes nuits, écrasé de la fin d'année et n'ayant que des lignes noires sur du papier blanc à donner à tant de créanciers. Enfin j'ai conclu ce matin avec deux libraires. Les vendanges approchent, Dieu est au ciel, vous et mes amis sur .la terre. Avec un peu de semaines accordées ici et là, je toucherai 1851, et j'aurai à peu près de quoi toucher 1852. Vive le travail!
Le Conseiller continue tout 1851 et paiera ses deux mille cinq cents francs par mois, plus dix mille francs tout à l'heure. J'ai encore trois ouvrages en partie ou sur le métier, considérables, à vendre, et les affaires nouées se feront au commencement de 1851. L'argent manque plus que le cœur à la librairie.
Vous en savez à présent sur moi autant que moi. Je brûle de vous serrer une main si bonne et si affectueuse pour moi.
DGGCCLXXXIII
A monsieur Valette
Professeur de philosophie.
Monceau, 9 octobre 18Ô0.
Cher philosophe, je vois par votre lettre que les maux de l'humanité ne vous sont pas indifférents et que votre philosophie ne refroidit pas votre cœur. Je vous en remercie bien cordialement. Je suis en effet dans une des crises les plus pénibles de mon existence, et jamais l'affection de quelques âmes d'élite ne me fut plus douce. La Providence se plaît à m'éprouver presque au delà des forces humaines, depuis deux mois. J'espère toujours qu'elle se lassera, car moi-même je commence à me
lasser. Le travail me distrait sans me consoler. Mais les affaires m'arrachent même le travail.
Je vais bientôt à Paris. Je suis heureux de savoir que vous y êtes. Vous nous donnerez quelques heures de consolation. Je ne sais pas si je pourrai y rester.
Je remets ce mot à un ambassadeur d'un journal, qui était venu me proposer une collaboration utile, mais cela m'est impossible.
Ne parlons plus de ces misères de l'existence et de ces angoisses pour ceux qu'on aime. Vivez et pensez en paix dans la région sereine, pendant que nous luttons en bas !
Mille respectueux attachements à madame Valette et amitiés à vous.
DGGCGLXXXIV
A monsieur Rolland
Ancien représentant, à Mâcon.
Paris, 27 décembre 1850.
Mon cher ami,
Je travaille comme un galérien de plume. J'aimerais mieux la rame, sauf l'honneur.
Je suis déjà en pleine eau de V Histoire de la Restauration. Je soigne ce beau sujet, pendant des Girondins.
Les sociétés avortent ou se nouent mal. Rien ne se fera sans vous. Vous paraîtrez au dernier acte, et nous en ferons une petite.
Je songe aussi au Lamartine du peuple, à un franc par mois, affaires de quatre à six cent mille francs, mais il faut un compte courant de cent cinquante mille chez un capitaliste ou banquier pour commencer. Je le cherche. Cela se trouvera une fois, c'est mon dernier filet.
Tout va bien en politique. La République est née IV. 22
coiffée. Tout le monde s'en mêle. J'en suis ravi. J'aime à la voir dans les mains de ses ennemis, ils sont forcés de l'allaiter en la détestant. Rien de menaçant.
Venez quand vous pourrez, au premier signe. Je suis trop occupé pour rien négocier. Je pioche du papier, piochez la terre.
Bonne année!
DCCCCLXXXV
A monsieur Dubois A Paris.
Màcon.
Mon cher Dubois,
Dites aux conseillers du peuple que j'ai interrompu ce matin mon travail du volume Confidences pour leur écrire un bel article politique intitulé Défense de la République. S'ils le veulent, je leur préparerai, pour le numéro prochain, un ravissant épisode populaire, intitulé La Servante au presbytère.
Ont-ils compris la portée du Tour de France, journal d'un pauvre ouvrier? C'est vingt-cinq mille abonnés pour eux ou cent cinquante mille francs assurés. Je ne leur demande que vingt-cinq mille francs pour moi.
Adieu, et inexprimable amitié pour d'infatigables services. Quel ministre administrateur de l'intérieur vous êtes pour moi !
Je suis mourant, et dites-le bien et partout.
DGCGGLXXXVI
A monsieur Henri de Lacretelle
Au château de Cormatin, par Saint-Gengoux.
Saint-Point, G septembre 1851.
Je vous remercie, mon cher Lacretelle, de votre ail m!
rable écho. Puissé-je en avoir longtemps un aussi pur et aussi sonore que votre cœur !
La situation était et est encore difficile, mais au fond elle est belle parce qu'elle est vraie. Je défie qu'on sauve la France corps et âme autrement que par la République. C'est du corps dont il s'agit en ce moment, nous reviendrons à l'âme après. Soyez-en certain, ce n'est pas en vain que Dieu nous a fait ce miracle de 1848. Il en présage d'autres que, vous jeune d'années comme je suis jeune de cœur, vous verrez.
Souvenez-vous alors de moi, et dites : « Il n'a pas trop « présumé d'un temps et d'un pays qui compte des hom- « mes de mon intelligence et de mon dévouement. »
DGCGGLXXXVII
A monsieur le vicomte de La Guéronnière
A Paris.
Saint-Point, 11 septembre 1851.
Mon cher La Guéronnière,
J'ai relu votre article (1). Plus il est littérairement beau, plus il fausse avec éclat notre ligne. Il m'est impossible d'accepter le cri unanime qu'il va soulever contre le Pays dans tous les partis hors le parti bonapartiste. Si vous n'insérez pas demain ma réclamation personnelle (2), il riy a plus d'homme politique en moi. Je suis donc forcé de demander l'insertion.
Cette lettre vous fournit texte à rectification et à expli-
(1) Sur le portrait du Président de la République, par M. de La Guéronnière.
(2j A M. de La Guéronnière, rédacteur eu chef du Pays, sur son portrait du Président de la République, 16 septembre 1851. V. La France parlementaire, t. VI, p. 50'J.
cation. Je vous répondrai, et tout sera bien. Autrement le Pays et moi nous n'existons plus qu'à l'état de programme napoléonien. Ce n'est pas ce que vous voulez, mais c'est l'article.
Je suis affligé de vous affliger, mais, quelle que soit mon amitié, aucun homme ne doit son individualité politique, morale, et historique, à un autre homme.
A vous de cœur.
DCCCCLXXXVIII A monsieur le vicomte de La Guéronnière
Septembre 1851.
Mon cher La Guéronnière,
Je reçois cinq journaux pleins de ce qu'ils nomment ma défection à la République et du démenti à ma vie entière, toujours stable dans son opposition au préjugé populaire napoléonien sous Napoléon Ier ! J'en reçois d'élogieux, comme Saône-et-Loire, sur mon passage à l'Elysée.
Au nom du ciel, arrêtez tout cela par mon mot envoyé il y a huit jours (1). Huit jours suffisent à déteindre un homme.
Je remercie Girardin, mais Girardin a soutenu la candidature napoléonienne contre moi. Notre passé n'est pas le même. Ni lui ni vous, vous ne devez porter la responsabilité de la République devant la postérité. Je la porte moi.
Je vous laisse donc libres, mais moi je ne le suis pas. Laissez-moi parler dans ma liberté et dans ma nature.
Votre talent a été admirable. C'est un succès, mais un
(1) V. la lettre à M. de La Guéronnière, 16 septembre, et la déclaration de principes, 17 septembre 1851. La France parlementaire, t. VI, p. 516.
succès personnel à vous, mortel à notre ligne. La couleur a trahi le dessin chez vous.
Vite mon article. Faites après ce que vous voudrez. Pourvu qu'on sache que je ne partage pas votre éblouissement rétrospectif pour un napoléoniste que j'ai toujours répudié, je suis content.
P. S. Croyez-moi, le monde vous loue, mais d'une grande faute ! d'une faute qu'il vous faudra racheter trois ou quatre ans devant l'opinion. Vous avez été trop écrivain, pas politique.
DGGGGLXXXIX A monsieur Emile de Girardin
Septembre, 1851.
Je vous remercie de votre intervention entre La Guéronnière et moi, mais j'insiste. Il n'y a jamais rien à gagner à laisser dénaturer sa personnalité en matière si délicate et si grave.
Mon article que je viens de relire n'a rien d'offensant pour le président de la République. Y a-t-il un mot blessant, ôtez-le, mais rien de plus.
Si jamais je devais lui être nécessaire pour l'œuvre du rappel de la loi du 31 mai, rien dans les termes de cet article ne pourrait l'empêcher. Mais je désire passionnément n'être jamais nécessaire. Je me crois, même heureusement pour moi, impossible. J'ai tous les esprits et toutes les vengeances et toutes les espérances contre moi.
De plus aucune ambition que celle de l'éternel repos!.....
Mais je ne voudrais ni vivre ni mourir avec le soupçon d'avoir changé la République en bonapartisme, dans son berceau.
Adieu et amitié reconnaissante.
Quelle que soit l'idée sur le 31 mai, soyez certain que ce n'est pas à moi qu'on s'adressera.
DGGGGXG
A monsieur Rolland
Rédacteur au journal le Pays, à Paris.
Personnelle.
Monceau, 20 octobre 1851.
Mon cher ami,
J'ai reçu, lu et compris. Je n'approuve pas. Ma politique n'a pas changé. Si vous vous permettez entre vous de la mettre sous le boisseau, elle n'existe pas, c'est la vôtre qui règne, et j'ensuis responsable.
Cela n'est pas juste.
Cela ne sera pas.
Vous déviez, et voilà huit articles de moi mis dans la poche dans une circonstance où mon silence peut me déshonorer.
Il faut insérer à mes risques et périls, ou il faut que je me retire.
J'ai peine à comprendre le mécontentement de M. de La Guéronnière. Si je l'ai désavoué, il m'a bien compromis avant. Je n'ai pas le devoir de subir sans réclamation une attitude contraire à mes convictions et à ma dignité. Ainsi, à coup sûr, nous sommes au moins quittes.
Le mot d,isole?nent appliqué à M. Ducuing répondait à une lettre de La Guéronnière me disant précisément que je devais comprendre qu'il s'isolât un moment du journal. Aucune offense donc. Si je voulais écarter M. de La Guéronnière, je le lui dirais en face. Je n'ai pas de contours.
Bref, Y interceptât ion de huit articles de moi dans ce coup de feu, et tout ce que vous me dites et tout ce que me dit M. de La Guéronnière, et ce que j'ai compris de M. Mirés, me mécontente au dernier degré.
Je vous le dis aussi face à face et sans équivoque : Être ou n'être pas, comme dit Shakespeare. Le journal ainsi n'est pas. Je ne resterais pas pour des trésors dans une ambiguïté de situation pareille.
DGGCGXGI A monsieur le vicomte de La Guéronnière
Mon cher La Guéronnière,
N'en parlons plus. Tout est expliqué et réparé à mon honneur et au grand honneur de votre talent. Ne vous laissez incliner ni à gauche ni à droite. Avec un organe comme le vôtre, on finit par faire entendre la vérité à son pays. Restez impassible, croyez-moi ; je ne suis plus combattant, mais je vois juste et dans les lignes.
La nôtre seule est celle du salut et de l'honneur, ne l'inclinons pas.
DGGGGXG1I Au marquis de la Grange
Monceau, 13 décembre 1851.
Mon cher ami, Vous êtes ma première lettre de ma main après cinquante-quatre jours de supplice et de perclusion. Linquenda lellus! Je commence à entrer en convalescence.
Les événements m'ont affligé, non surpris. Vous savez combien je combattais les exécrables tactiques et les provocations des légitimistes, orléanistes et fusionnistes de l'Assemblée, hommes misérables et faibles, poussant leurs partis à des attaques sans avoir la force de leurs fanfaronnades.
Je déplore maintenant le coup d'Etat des bonapartistes, qu'un peu de patience aurait transformé en révision gouvernementale et légale de la Constitution. Le mal de France, c'est précisément qu'elle porte maintenant sur une baïonnette et que son pouls cesse de battre si celui d'un seul homme s'arrête. Le moindre des principes valait mieux que cela.
J'ai réussi par mes conseils, du fond de mon lit, à empêcher tous nos pays à prendre part à des agressions partielles et folles. Il n'y a eu que quelques centaines d'hommes des montagnes, à douze lieues d'ici, qui aient passé par-dessus la Grisière pour attaquer Mâcon. Ils n'ont entraîné personne d'aucun parti de nos villages. Je n'ai été ni brûlé, ni grillé, ni violenté, comme on le dit à Paris. Bien que Monceau soit en évidence sur le passage de ces colonnes, pas un homme n'y est venu me demander compte de rien ; mais tous les villages voisins m'ont envoyé offrir de venir me garder en masse. Le peuple est excellent. J'irai à Paris, si je suis en état d'être transporté, le 15 janvier, pour six semaines.
Je publierai mon refus consciencieux et modéré du vote, le 21, puis je m'occuperai de mes affaires et de me rouvrir des sources de travail littéraire. Voilà mon plan.
Votre lettre est un acte d'amitié que je n'oublierai jamais. C'est dans les revers qu'on connaît le cœur!
DCCGCXGIII A monsieur de Laprade
Monceau, 4 janvier 1852.
Mon cher Laprade,
Votre lettre, plus précieuse encore à mes yeux que votre discours parce qu'elle m'est plus personnelle, a été une goutte de consolation dans tant d'amertume. Elle vous sera rendue par celui qui rendait au bienfaiteur de Lazare. Ne nous attristons pas au delà des bornes. Dieu veut que les nations trop superbes soient humiliées comme les hommes trop vains, mais il ne veut pas que l'esprit humain périsse. La liberté est plus que l'esprit humain, c'est la conscience humaine. Cette chute profonde n'engloutira donc pas tout ce siècle. Quand des esprits comme le vôtre sont assis sur la pierre de son sépulcre pour s'affliger et s'indigner, c'est que le sépulcre se brisera bientôt.
Nous avons péché par excès de liberté (je dis nous et non moi) en 1848. La démagogie, qui se repent aujourd'hui, a amené cet inévitable châtiment, le despotisme. Ce despotisme lui-même, commencé par une grande immoralité, ne subsistera que le temps nécessaire pour laisser réfléchir la raison publique. Nous reviendrons à l'équilibre entre la liberté et l'autorité, qui constitue la gloire et la moralité des gouvernements.
Je vais bien mieux. Je songe à aller dans quelques jours
et pour quelques jours à Paris plier mes tentes; et je reviens ensuite faire comme vous dans ma solitude, penser, écrire, prier, espérer, et agir si jamais la Providence nous rappelle par nos noms à une action ferme, honnête et modérée. Je suis heureux de me retrouver en harmonie avec vos nobles pensées.
Venez vous entretenir à Saint-Point quand vous avez une heure de lassitude et un arrière-souvenir d'amitié. Vous y trouverez un ami.
DCGGCXCIV
A madame Duport
A Chivres, près Soissons.
Paris, 31 mars 1852.
Je ne vous croyais pas autre chose que ce que la nature vous a faite, très sensible, très bonne et très exorable ; mais je voulais vous rappeler à l'amitié par un mot aigu qui vous allât au cœur, voilà pourquoi j'ai dit inexorable.
Je suis bien touché de votre aimable réplique. Je serai bien heureux de vous revoir à mon retour. Je pars pour mon Chivres, mais moins paisible que le vôtre; de là peut-être pour une course à Smyrne, de six semaines, en septembre.
Je partirai avec le cœur plus léger en sachant que vous me gardez plus d'amitié que de rancune; rancune de quoi? Je ne devais rien qu'à Dieu et à mon pays; je n'avais pas servi, pas renversé, vos amis qui ne sont pas les miens.
Le jour de leur chute, il fallait qu'un homme résolu et dévoué se jetât à la tète d'un peuple qui allait tout
ANNEE 18o2. 349
engloutir et s'engloutir lui-même. Je l'ai fait et, quoi qu'on vous dise, sans penser une minute à moi mais à la société. Je l'ai préservée de guerre, de crimes, de sang, de spoliation, d'anarchie. J'ai remis le pays représentatif debout ; j'ai préparé les armées du 20 juin, et j'y ai combattu en brave soldat.
Le lendemain de la victoire, qui est toute à moi, bien qu'on l'ignore, je me suis retiré exprès pour subir le jugement de la justice ou de l'injustice de ceux que j'avais mécontentés mais sauvés.
Depuis j'ai accepté l'obscurité, la calomnie, les menaces, la prison, l'échafaud, enfin les galères du travail et de la ruine où je suis encore sans me plaindre. Je n'ai pas cédé une virgule aux passions ou aux utopies des démagogues. Que voulez-vous de plus? Je ne puis que cela. Je pouvais prendre dix fois la dictature, la présidence, mais c'était au prix du sang, de la trahison, de l'homicide. Je ne l'ai pas voulu. Accusez-moi, l'avenir me vengera. Mais, pourvu qu'en attendant votre cœur me juge, je suis content.
DCGGGXGV
A monsieur Rolland
Ancien maire de Mâcon, à Paris.
Saint-Point, 1er juillet 1852.
Merci du bon souvenir. J'y réponds d'une main mourante. Venez nous réconforter dès que vous le pourrez. Tout va ici à la suprême misère, gelée, grêle hier grosse comme des pommes, pluie tous les jours, huissiers toutes les semaines, et plus une action ou un abonnement. Frère, il faut payer! c'est-à-dire il faut mourir!
J'irai à Mâcon et je ferai ce qui vous plaît sans vous nommer et sans vous rendre responsable de mes visites. Jusqu'ici je n'y suis pas allé une heure, j'ai peur du pavé. Je suis poursuivi, menacé, accablé, et, qui pis est, on m'enlève mon crédit depuis qu'on sait que sérieusement je veux vendre. Je m'enterre comme un sanglier, mais sans défenses.
Ce matin j'ai commencé à travailler pour le Siècle. Jamais homme n'a repris la bêche plus malade : je n'ai ni nourriture ni sommeil, une maladie sérieuse à l'estomac et un rhumatisme universel ; mais le plus grand mal est dans ma bourse, le fond du sac ferait frémir si on le voyait. Je paie néanmoins mes vignerons et après eux je ne pourrai pas payer personne.
Le Crédit foncier a envoyé apprécier mes quatre immeubles ; il a été étonné et les a évalués, je crois, bien près de ma propre évaluation, d, 600,000. C'est une base pour des arrangements éventuels de fortune si lesPereire ne reprennent pas Monceau.
Néanmoins, malgré la récolte nulle et malgré tout, je ne périrai pas encore de dix-huit mois, si je pouvais trouver un capital de vingt-trois ou trente mille francs à déléguer sur les derniers termes des Médicis, contrat Mirés que vous savez. Mais, si je ne trouve pas cela, je suis en déconfiture. Ainsi cherchez-moi -cela à tout prix pour deux ans, vous me sauverez ; je n'ai d'espoir que là. C'est en septembre que cette somme m'est nécessaire comme le souffle aux poumons. Cassez-vous la tête sur ce sujet. Voilà mon service.
Un crédit de 30,000 fr. enlevé, un déficit de 80,000 fr. de récolte, font mon vide affreux. Ces 25,000 fr. me le comblent. Mais où les trouver?
Adieu. Assez de finances comme cela. Maintenant amitié. Pas de nouvelles de Turquie.
DCCCCXGV1 A monsieur Villemain
Mâco'n, 14 juillet 1852.
Mon cher et illustre collègue,
J'avais lu ces jours-ci avec une vive reconnaissance et avec une vieille admiration vos souvenirs colorés pour moi de tant d'amitié. Je n'osais pas vous interrompre pour vous le dire, me réservant à mon retour à Paris d'aller vous serrer la main. Mais M. de Marcellus, mon voisin, qui est en ce moment chez moi pour une heure, commet une indiscrétion si touchante en me révélant d'autres mots de vous dans une de vos lettres, que mon cœur éclate et que j'ai besoin de vous dire aussi : j'ai lu.
Quand on a lu de telles lignes d'un homme comme vous, si on n'était pas déjà son ami, on le deviendrait pour la vie.
Ne vous préoccupez pas au delà du vrai de mon sort un peu troublé par l'adversité. Tant que Dieu me laissera la force et la volonté du travail, j'espère suffire à tout et tout supporter. Votre intérêt et votre exemple sont des encouragements et des consolations.
Recevez, mon cher et illustre collègue, l'expression des sentiments qui n'ont jamais été altérés en moi.
DCCCCXCVII
A monsieur Dargaud
A Fours (Nièvre).
Saint-Point, 28 août 1852. Je suis bien affligé de votre fièvre, mais je me rassure
3o2 CORRESPONDANCE DE LAMARTINE.
en pensant en quelles mains aussi savantes qu'affectionnées la Providence vous a jeté à Fours. Donnez-moi vite des nouvelles du rétablissement.
Ici rien de nouveau dans ce courant du travail, journées commencées avant l'aube, finies avant le couvre-feu, toutes semblables à la précédente et diversifiées seulement par quelques tribulations ou par quelques courses à cbeval au coucher du soleil ; un volume de 420 pages terminé et envoyé en vingt-neuf jours, un autre commencé demain, du Civilisateur entre deux. Tâchez de lui faire des abonnés. Ils montent toujours, mais comme le thermomètre dans le tube, sans qu'on aperçoive son ascension.
Je pars demain pour Varennes en Bresse, terre de mon neveu, M. de Gessia. J'y prends un seul jour de congé. Au retour j'écris la vie de Gicéron, puis je finis le volume d'Orient. Gela me conduit au 1" septembre. Je reprends alors sans discontinuer le huitième volume de la Restauration, à livrer en entier le lo octobre. J'écris alors la vie de Socrate ou d'Alexandre, puis un volume de Y Assemblée constituante, pour le Siècle. Ainsi mon almanach est marqué par des œuvres et plus par des jours, tristes œuvres et plus tristes jours! Mais Dieu le veut.
Au milieu de ces soucis, hélas! de ces misères ineffables, il vient de m arriver du désert un charmant cheval arabe que je monte alternativement avec mon gros irlandais. Nos vignes font frémir, la maladie dévore le peu que la gelée nous promettait. Point de salut hors du Civilisateur.
Tout est triste, mais rien n'est désespéré tant qu'il reste un Dieu dans le ciel, des amis sur la terre, un cheval à l'écurie, un chien au foyer et une page blanche à faire noire sur la table, j'ajoute et surtout Dargaud à Fours, puis à Paray, puis à Saint-Point avec madame Dargaud.
Aucune vente possible de Monceau.
DGGGCXGVIII
A monsieur Valette
Professeur de philosophie.
Saint-Point par Màcon, 12 septembre 1852.
C'est toujours un bon augure que votre petite écriture nette et lisible comme un elzevir sur l'adresse d'une lettre. Gela veut dire lumière, sincérité, ordre dans les sentiments, tel quoddecet à un philosophe. Cela veut dire aussi constance, et, à tous ces titres, cela console de l'espèce humaine. C'est moi qui réponds aujourd'hui parce que madame de Lamartine est dans son lit ; une petite rechute interrompt seulement sa convalescence.
Quant à moi je n'ai pas le temps de savoir si je me porte bien ou mal, car le temps m'emporte avec la rapidité d'un tourbillon. Le travail et les affaires bien pires que le travail me consument. Je jette en courant ma cendre au vent, mais je n'y jette pas mon cœur, et je le garde tout entier pour ce petit nombre d'amis de l'une et de l'autre fortune, au nombre desquels je suis heureux de vous compter ainsi que madame Valette.
Des désastres de saison et des maladies des vignes accroissent cette année nos tribulations rurales. Nous sommes seuls, comme il convient à des disgraciés de la Providence, au fond d'une vallée paternelle dont nous faisons de vains efforts pour n'être pas chassés comme Virgile de ses dulcia arva. Nous écrivons cinq heures le matin, nous arpentons le soir les sentiers de nos montagnes, nous nous couchons peu après le soleil. Notre demeure est le monastère de la monotonie occupée, point ennuyée.