IV
faires. Je n'ai pas eu, depuis trois semaines, moins de dix heures par jour de réunions, paroles et actions.
Je voudrais causer avec toi, impossible ; je t'envoie seulement les choses de tribune, c'est la moindre de mes peines.
Voici de plus quelques vers improvisés hier.
Nous allons mal, et, selon moi, au plus mal. Le coup d'État de la révolution ou de l'ultra-révolution de juillet est fait dans la personne de M. Thiers. Il n'y a plus ni Chambre des Pairs, ni royauté, ni même Chambre des députés, opprimée à droite et à gauche par une minorité de tribuns de la presse, qui l'intimident et la subjuguent. Je ne crois pas que nous soyons bien loin du sauve qui peut, et je crains que tout ne finisse par le démembrement. C'est la pensée de Mounier et de tous les hommes dont la tête dépasse la foule et voit plus loin que le jour. L'avilissement seul peut retarder cela, et n'est-ce pas encore la plus vile des fins de l'homme ?
Je viens d'être fanatiquement réadopté pour chef par toutes les parties honnêtes et saines de l'opinion.
Ma faveur publique ici est plus immense en ce moment que tu ne peux te la figurer de loin. Cela grandira encore quelques années, puis j'aurai à faire usage de cette force que Dieu donne, pour essayer d'une réaction vers le salut public.
Adieu. Je suis bien triste, bien ennuyé, bien souffrant, bien seul de cœur. Mais je t'aime bien. Écris et consolemoi.
DGGXXIV
A monsieur de Champvans
Mâcon .
Paris, 1840.
Je vous envoie un Siècle de ce matin, où il y a un mot sur vous et sur moi, sur vous mauvais, sur moi tel que j'aurais pu le dicter. Je n'y connais personne, et la faveur soutenue de ce côté de l'opinion tient à une manœuvre que j'entrevois et qui nous rallierait un jour la gauche honnête. Ne lui dites pas d'injure, au contraire caressez ce côté, dites qu'il se formera une jeune gauche, qu'elle commence à poindre, qu'elle a encore la moitié inférieure du corps dans l'ombre des préjugés révolutionnaires qui s'en vont, mais qu'elle a déjà la tête dans la lumière de l'avenir; c'est là que nous l'attendons. Quelque chose comme cela.
J'ai parlé hier, avec plus de succès que je n'en ai jamais eu dans les bureaux, sur les chemins de fer. Gela a fait une impression telle que tous mes ennemis qui disaient que j'étais trop élevé pour les affaires sont venus me faire amende honorable et me dire que jamais question épineuse de cinq lois à la fois n'avait été mieux débrouillée Nous ne vous nommons pas, m'ont-ils dit, parce que vous entraîneriez la commission.
Ma situation dans la Chambre et dans Paris devient importante. Je n'ai plus qu'à attendre les grands événements, en maintenant ma situation.
Donnez ma lettre au Courrier, elle me rallie immensément d'esprits jeunes. Avec toutes les forces que nous créons, un jour nous ferons la guerre.
Je suis fort souffrant, surtout quand je parle, el j'ai parlé hier quatre heures. Voilà pourquoi je n'écris plus.
On est unanimement frappé de votre article et de votre rédaction. Continuez, lisez du bon, écrivez beaucoup, vous finirez avec votre faculté par aller très bien et très haut. Point d'impatience; le temps ne laisse en chemin que ce qui ne vaut pas la peine d'être ramassé, mais rien de ce qui a de la valeur.
Allez, je vous prie, lire cette lettre à mon père, pour lui donner de mes nouvelles. Elles sont bonnes au fond. je n'ai que les nerfs fatigués.
Mes amitiés à Dejussieu. Il ne se doute pas combien son journal a d'importance ici, tout le monde m'en parle.
DGGXXV
A monsieur de Champvans
Mâcon.
Paris. 24 avril 1840.
On m'apporte, à l'honneur de votre journal, le morceau suivant ; je vous l'envoie pour votre satisfaction.
<( Le journal trimestriel anglais Quart erly Review contient sur le journalisme français un article où on lit le passage suivant, nous le citons avec un juste orgueil, non pour nous, mais pour notre pays :
« Il n'y a pas longtemps encore que, dans le journal de « sa province (Mâcon), M. de Lamartine a produit par la « voie du journalisme départemental une grande sensa- « tion par toute la France et en Europe. L'élévation des « sentiments, la nature éminemment pratique quoique en- « thousiaste de sa philosophie, les bases solides de logi- « que et la droiture des intentions, ont donné à cet écri-
« vain et à ses opinions un poids immense, bien que, « n'aspirant pas au pouvoir, il ait contre lui l'esprit de « parti de toute couleur. »
DGCXXV1
A monsieur le comte Léon de Pierreclos Pau.
Paris, 12 mai 1840.
Mon cher Léon,
Nous espérons toujours aller à Pau vers le milieu ou la lin juin, mais il ne faut pas vous déranger des Eaux- Bonnes. Nous n'irons à Pau que pour vous voir, et nous vous verrons aussi bien aux Eaux-Bonnes, et ensuite en courant les montagnes. Nous vous écrirons d'avance. Envoyez-moi un itinéraire de Mâcon à Pau, avec le nom des villes et des auberges pour coucher toutes les nuits.
Rien de nouveau ici que la dictature révolutionnaire de M Thiers et de ses scorpions, qui fait baisser la tête à tout le monde, excepté à Villemain, à moi et à bien peu d'autres. Il est impossible que cela ne finisse pas par une catastrophe. Thiers lui-même est entre les mains des passions dont il s'est fait l'allumeur et le serviteur. Gela mènera très loin.
Les cendres de Napoléon ne sont pas éteintes, et il en souffle les étincelles.
Que Dieu nous sauve ! car il n'y a plus de roi et point de peuple.
Adieu, à revoir.
oi CORRESPONDANCE DE LAMARTINE.
DCGXXVII
A monsieur le comte de Virieu
à Fontaines.
M4con, '2 juin 1 840.
.Mon cher ami, je ne t'ai pas écrit depuis longtemps parce que ma névralgie me tient toujours un peu, el que je me borne à parler beaucoup, mais ne puis pas écrire sans extrême difficulté.
Mais me voici seul à Monceau et Saint-Point pour quinze jours. Ma femme est restée à Paris pour des œuvres de son état charitable. Si donc tu es libre et à Fontaines, du courage ! demande tes chevaux et arrive. Nous causerons, nous récupérerons en huit jours un an de silence.
Rien de nouveau que ce que tu vois ou ne vois pas dans les journaux. La France boite et le soleil marche. Les vérités s'entre-croisent, la tienne s'entre-choque avec la mienne qui en heurte beaucoup de milliers d'autres, et, comme disent les excellents musulmans, Dieu sait le meilleur !
Je t'avertis pour ta gouverne, ou du moins pour que ta pensée se dirige à moi comme la mienne à toi, que je reste ici occupé d'affaires rurales un mois, qu'au l'r juillet je pars pour les Pyrénées, que là je nie promène, de la nier aux montagnes et de France en Espagne, environ trois mois, qu'ensuite je reviens ici faire mes vendan-