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En tout cela trouve une heure à me prêter, toi le plus libre des deux. Tu sois combien je suis heureux d'un seul bon moment avec toi, je n'en ai plus qu'ainsi.
Adieu. Respects à madame de Virieu, amitié à toi.
DCCXXVIII
A monsieur le marquis de la Grange
Député.
Mâcon, 3 juin 1840.
Je n'ai pas douté de votre succès sur cette affaire que vous saviez si bien (1), et que vous développiez à merveille. Elle nous appartenait. Un mot encore, et un mot court et énergique sur la généralité de la question des Enfants trouvés. Moquez-vous de la Chambre, je vous réponds des applaudissements de la France. C'est ainsi qu'on fait violence au Palais-Bourbon : allez et du courage ! Vous avez volonté, style et talent, le reste viendra à coup sur. J'ai trouvé mon pays retourné par le thiérisme, le bonapartisme, etc. Je suis ultra-populaire jusque dans les cabarets des villages, qui cette fois s'avisent d'avoir le sens commun et d'être indignés des jongleries napoléoniennes. Décidément le niveau des sentiments s'élève.
Je pars ce matin pour les champs. Adieu. Ecrivez-moi, et soyez sûr qu'aucune écriture ne me fait plus plaisir sur une adresse.
Mille amitiés bien respectueuses mais bien senties et bien rendues à madame de la Grange.
Pourquoi le sort vous a-t-il enracinés en Normandie et moi en Maçonnais!
Adieu et merci. Je vous lirai demain au Moniteur.
(1) La question des subsides demandes pour Bueuos-Ayres.
DGGXXIX
A monsieur Guichard de Bienassis A Crémieu (Isère).
Saint-Point, 11 juin 1840.
Je partage bien vivement et bien sincèrement ta douleur, mon pauvre ami. On perd ainsi la moitié de soimême, tout son passé. Et qu'est-ce que l'avenir? Que Dieu te garde du moins l'excellente et aimable consolation qu'il t'a donnée dans ta femme ! Tant que cela reste, tout est supportable et consolé.
Je te remercie de ta sollicitude pour mon père ; il vieillit, mais robuste encore. Le bruit de sa maladie était sans fondement.
Je suis venu passer quelques jours près de lui, et je pars dans buit jours pour les Pyrénées et l'Espagne. J'y serai trois mois. Ne viendras-tu pas après ?
Recois mes félicitations sur la justice de paix. J'y ai peu contribué cette fois, M. Marion a tout fait avec mi zèle el une amitié persévérante. Pais-lui mes compliments, je l'ai beaucoup goûté.
Adieu, adieu. Je t'écris du milieu du tumulte, mais au repos. Mon souvenir est bien habituellement à Bienassis. Il y sera plus encore depuis qu'on y est moins heureux.
DGGXXX
A monsieur le comte de Virieu A Fontaines.
Monceau, 20 juin 1840.
Je vais, comme toi, fort mal de l'estomac et de la tête, névralgie partout. Je pars précisément pour Ussat et les Pyrénées, drôle de conformité et triste ! Je serai là trois mois et un peu en Espagne, Valence, Grenade, Barcelone, Séville. Je ne te verrai à Lyon que si tu peux venir dîner avttc moi à l'hôtel de Provence, le jour que je t'indiquerai.
Ta lettre, qu'on me renvoie de Paris, me fait un extrême plaisir : tu me nommes au rang de l'homme qui est mon idéal depuis vingt ans, le grand Ghatam ; c'est l'orateur moderne par excellence. Arriver là pour moi un jour, en ce genre, c'est le pic du mont Blanc. Je m'en sens aisément la force, mais l'occasion et le temps, Dieu sait seul !
(Juant à mon opinion sur Bonaparte, je ne suis pas si sage que tu crois. Je n'ai pas d'opinion sur cet homme qui incarna le matérialisme dans un chiffre armé : je n'ai que haine, horreur, et, le dirai-je? mépris ! oui mépris, et mépris pour ceux qui l'admirent ! Ainsi ne raisonnons pas, nous sommes d'accord.
Je voulais bien être plus sévère et plus véhément (1), mais, arrivé à la tribune contre les conseils et les supplications de mon parti même qui courbait la tête et me disait : Vous allez vous perdre, j'ai fléchi, et, voyant la
1) Discours sur la translation des restes mortels de Napoléon.
gauche sur laquelle je comptais m'abandonner au début et paraissant s'entendre avec Thiers pour m'écraser, j'ai l'ait de la diplomatie à la tribune au lieu d'éloquence et de raison, et j'ai changé instantanément ce que je voulais dire en douceurs pour la mémoire du grand homme. J'ai ainsi coupé le terrain à la coalition napoléonienne, et cela m'a réussi, car jamais tu n'as vu changement en vingt-quatre heures pareil à celui que j'ai opéré à Paris et dans la Chambre. Mais voilà pourquoi j'ai été doux. Ah Dieu ! quel discours je ferais, quelle appréciation j'écrirais de cet homme, si j'avais l'auditoire libre !
N'importe, je suis content, et, en tout, ces deux dernières années, j'ai acquis, entre nous, plus que qui que ce soit jamais faveur et passion dans la Chambre. Je pourrais me jeter à mon choix aux trois partis qui me supplient de les guider. Ce n'est pas mal. Qu'en résultera-t-il au jour des liquidations ? Dieu le sait. Rien peut-être.
Mais adieu. Je t'écrirai la veille du départ, et ensuite des Pyrénées.
DCCXXX1
A madame de Girardin
Paris.
Hyères, 10 août 1840.
Je suis depuis longtemps si souffrant que je n'ose écrire à quelqu'un qui se porte bien. Voilà l'excuse de mon silence. Or vous vous portez divinement, j'en juge par votre dernier courrier qui est un chef-d'œuvre de bon sens, de haute politique et de grâce sévère de l'esprit. Nous l'avons lu, relu et fait lire à tout le pays. On von- v adore.
Merci du mot sur moi. Il est bien aimable, mais il me fera des ennemis de tous les bossus et de toutes les mauvaises tournures ou physionomies de France. Ce n'est pas politique. La démocratie là comme ailleurs! Respecta elle !
Nous voici donc à la guerre. Si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain, peu importe. Ne vous ai-je pas dit : La révolution est faite le 1er mars? M. Thiers, c'est la guerre: M-. Thiers, c'est latin du monde; il faut qu'il tombe ou que nous y restions tous, pas de milieu.
Votre mari combat à merveille depuis huit jours. Bon terrain, bonnes armes, bons coups. Il a grandi de toute l'importance de la cause. Nous sommes ravis. Les Débats ont fait le plongeon le plus bourbeux. Où diable ressnrtiront-ils? Je suis indigné.
Je pars demain, je vais à Saint-Point. J'écrirai de là deux jours après, dans le Journal de Saone-rt-Loire pour prétexte, deux ou trois articles tels que la France en tremblera, j'espère. Ceci entre nous, et avertissez Girardin que je les lui enverrai le jour même où ils s'imprimeront à Mâcon. S'il peut les insérer en un ou deux jours, ou trois jours de suite, nous sauverons le pays, comme cela se fait si souvent. J'ai griffonné cela hier ici. Je le recopierai à Mâcon, en l'abrégeant. Je crois que c'est mon chef-d'œuvre politique didactique. C'est évident d'un bout à l'autre. N'en dites rien avant qu'à Girardin.
Point de vers cette année. Névralgie persévérante et affreuse. J'ai vu les Pyrénées et les mers en vain.
A propos, on m'a reçu partout, comme député et comme poète, avec un enthousiasme de politesse et de bon augure inouï. L'autre jour, à Arles, à peine étais-je arrivé, le peuple se presse sur la place et m'appelle au balcon pour me faire discours et sérénades. En arrivant à Hyères, à l'improviste, même accueil deux heures après. Que serait-ce donc si vous voyagiez, vous poète, plus belle que la poésie même !
Mais adieu. Ceci passe mes forces, c'est la seule lettre écrite en deux mois. Mille regrets et affections à vous et autour.
DGGXXX1I
A monsieur Emile de Girardin
Paris.
Le 19 août 18i0.
Je ferai comme vous me dites pour l'envoi de l'article. Vous l'aurez vingt-quatre heures avant tout le monde. Vous mettrez toujours un mot indiquant qu'il vient du Journal de Saône-et- Loire et qu'on me l'attribue d'autan! plus légitimement que je me désigne de mille manières. Je pense comme vous sur la guerre. C'est l'ennemi de la liberté et de la démocratie, comme de l'humanité. Quel peuple de dupes volontaires que celte grande nation!.... Dites à madame de Girardin que j'ai perdu en route, mais très réellement perdu, deux actes de ma tragédie. Il y a un mois que je les cherche en vain. Je n'ai plus d'espoir. Je suis désolé, car j'avais reçu le prix, et j'ai à le rendre. Pour la gloriole ou les sifflets, peu importe, tout est bien. Qu'elle n'en parle pas dans le journal.
DGXXXIII
A monsieur le marquis de la Grange
Député.
Saint-Point, 20 août 1840.
Mon cher la Grange, Il y a un siècle que je veux vous écrire, mais, depuis
deux mois que je voyage sans avoir été deux jours sous le même toit, je n'aurais pu indiquer d'adresse pour avoir une réponse. Or, en fait de correspondance, le monologue est une bêtise ; donc je me suis tu. Maintenant je vous dis deux mots par la main de madame de Lamartine, car je suis plus souffrant de mon rhumatisme nerveux que je ne l'étais avant mon voyage, je ne puis ni lire, ni écrire," je n'ai plus de facultés, je n'ai que des passions : vous savez que mon amitié pour vous deux en est une, et que ma haine contre ce ministère de démolition en est une autre. Je suis donc de plus en plus votre ami et de plus en plus son ennemi. Vous le verrez après-demain dans deux articles très sérieux et très irrités que je viens de dicter au Journal de Saône-et- Loire (1) pour passer de là avec un passeport départemental à la presse de Paris, et, j'espère, dans celle de l'Europe. Je désire que vous en soyez content et que ce cri d'alarme, que je ne crains pas de pousser tout haut, trouve un écho secret dans la conscience et dans la terreur publiques. J'ai été obligé d'être réservé, poli, parce que je suis député, mais la draperie laisse percer les muscles, et l'on doit voir clairement que je regarde ce ministère comme l'étourderie du crime.
Me voici chez moi à la campagne, seul et triste pour moi-même, encore plus triste pour mon pays. Je ne suis pas dans le cas d'assister à mon Conseil général, je n'y paraîtrai qu'un jour ou deux. Je présume que nous serons convoqués incessamment. Aurons-nous alors assez d'énergie pour secouer ce ministère sinistre et remettre l'Europe d'aplomb ? Fléchirions-nous sous un Danton ? Nous avilirons-nous sous un Walpole ? Dieu le sait ! Quant à moi, je crois beaucoup à la sagesse et beaucoup à la fai-
(1) La Question d'Orient, la Guerre, le Ministère, quatre articles qui ont paru successivement dans le Journal de Saône-et-Loire, 28 août 1840 et jours suivants. V. La France •parlementaire, t. II, pages 357 et suiv.
blesse de mon pays ; je n'ose donc à cet égard rien prophétiser. Cependant les colossales étourderies de M. Thiers et le fabuleux ébranlement que trois mois de son gouvernement ont donné aux intérêts et aux esprits l'engloutiront, je l'espère, dans la tempête même qu'il a si malheureusement soulevée.
Ecrivez-moi, tenez-moi au courant de vos propres pensées. J'aimerais à les voir semblables aux miennes, cela m'y confirmerait. Ces six mois-ci nous avancent de douze ans. L'heure des grandes crises, et par conséquent des hommes courageux, s'approche.
Adieu. Tachez donc de venir nous voir, et dites donc à madame de la Grange, qui est si puissante sur la Providence, de faire quelque bonne prière, aumône, pèlerinage, je ne sais quoi, pour obtenir du bon Dieu, dont j'aimerais tant être un bon soldat et même un martyr, qu'il me guérisse deux ou trois fibres de la tête et de l'estomac, qui paralysent toute ma vaillance, et qui me rendent, l'année du combat, incapable d'autre chose que de gémissements et de résignation. Si jamais je guéris de cette névralgie, je le lui rendrai quand elle aura la sienne. Maintenant je vous dis adieu, et je remercie madame de la Grange de m'avoir fait causer cinq minutes avec ce que j'aime le mieux dans la Chambre et dans le salon.
A revoir.
P.-S. J'ai eu le malheur de perdre en route deux aeles de ma tragédie que j'avais portée pour la finir. Je suis désolé, car je n'ai point de brouillon, selon mon habitude, et obligé do rendre au Théâtre-Français ce que j'en avais reçu. Je ne sais comment je vivrai honorablement l'année prochaine.
DCGXXXIV
A monsieur de Champvans
Mâcon .
Màcon, août 1840.
Yoici les journaux, rendez-les-moi ce soir ou demain.
J'ai une vingtaine de lettres de très haut, toutes à l'enthousiasme et à la terreur. Nous ne glissons plus, nous roulons au précipice.
Voici un article de Y Univers si platement ministériel il y a huit jours et qui tourne à nous. Citez-en un morceau.
Voici le National, quolibets usés ; — le Constitutionnel, id. ; — le Courriel', décent; — le Siècle, embarrassé ; — la Presse, hostile sourdement. M. Mole se repent de son transport.
Mon père est bien mal encore et moi bien tourmenté. J'y suis pour vous tout le jour.
DGGXXXV A monsieur Villemain
Mâcon, 28 août 1840.
Merci de votre mot. Je vois tout comme vous, mais plus en noir. Dieu seul peut nous sauver. Le roi n'est plus qu'un point d'appui.
Le maréchal devrait revenir. Chaque jour peut être une date. Il faut la coalition des hommes de cœur et d'ordre, et encore si on n'a pas soixante mille hommes au moins près de Paris, comment soutenir le mouvement
que ces hommes-là vont faire au moment où il faudra làcher la France mise en feu par eux ?
Dehors tout est à réparer, dedans tout est à craindre. Cependant les provinces se désenchantent et s'alarment. Mon appel les remue au delà de ce que j'attendais. Je suis assiégé de lettres, même du peuple. 33 journaux m'ont déjà vulgarisé dans les départements voisins.
Adieu. Tous devez ou jamais montrer ce que vous êtes, avant peu. C'est l'heure des hommes libéraux contre les Dantonistes et les Impérialistes du jour.
DCCXXXVI A monsieur Emile Deschamps
Mâcon, 28 août 1840.
Mon cher Emile,
Je vous réponds du chevet de mon père mourant. Ah ! oui, certes, j'accepte. Vous ne savez donc pas assez que je vous regarde comme le génie aimable du bon sens en France. Très sérieusement vous êtes le sel et le levain de ce triste temps.
Unissez donc de plus en plus nos deux noms : vous me rendrez fier dans l'avenir, heureux dans le présent.
J'allais mieux, la maladie de mon père me rend la mienne. Il a quatre-vingt-huit ans et son esprit plus que moi. Dernier lien qui va se rompre! Où les renoueronsnous tous ? Là-haut!
Écrivez-moi.
DCCXXXVII A monsieur Emile de Girardin
Mon cher ami,
J'ai perdu mon digne père. Je ne puis vous en dire plus, c'est pour moi moitié de la vie perdue.
Je dicte confidentiellement quelques lignes au Journal de Saône-et-Loire sur cet événement: ce sont les seules que je désire voir reproduites (I). On vous les enverra demain.
Tout à vous.
(1) Les Éditeurs croient devoir reproduire ici cette notice nécrdlo' Bique qui ne se trouve pas dans les œuvres de M. de Lamartine :
« Une famille honorable vient de perdre son chef, notre ville un juste, ît la vie humaine un de ces exemples rares de ces vieillesses saines et sugustes qui s'élèvent çà et là au-dessus du niveau ordinaire des générations, avec toute leur sève et toute leur majesté, comme pour nous consoler de la nécessite de vieillir et pour nous adoucir la nécessité de la fin. Cette vie comble de jours, de bonheur et de paix, ne s'est retirée qu'à près de quatre-vingt-dix. ans. Ce ne fut pas un homme de bruit, u'en faisons pas sur sa tombe. Que l'expression de nos regrets soit juste et modeste comme il le fut lui-même.
■( M. de Lamartine naquit à Màcon, au milieu du dix-huitième siècle. Sixième enfant d'une famille dont quelques membres étaient toujours roués aux armes, il entra au service, à seize ans, comme officier de cavalerie. Il servit avec distinction jusqu'en 1790. Il épousa à cette époque Marie-Alix des Roys, chanoinesse du chapitre noble de Salles, Bile de M. des Roys, intendant des finances de S. A. R. Mgr le duc d'Orléans, et de MAe des Roys, sous-gouvernante des enfants de ce prince. C'est cette femme comblée de toutes les grâces de la beauté, de l'esprit et de l'âme, que nous avons longtemps connue, chez laquelle les années avaient mûri tous ces dons sans en flétrir un seul, et dont la mémoire a laissé ici, après dix ans de disparition, un parfum d'amour et de vénération qui semble immortel. De ce mariage naquirent huit enfants ; l'aîné de cette nombreuse famille fut M. Alphonse de Lamartine.
« La Révolution française commençait; M. de Lamartine ne voulut pus émigrer. Au 10 août 1792, il alla volontairement défendre, avec la