IV. îj
Ob' CORRESPONDANCE DE LAMARTINE.
DCGXXXVIII
A monsieur Ronot
Avoué à Mâcon.
Màcou, 31 août 1840.
Ce mot me pénètre ; il n'y a que cela à dire. Oui, quand les affections nous échappent, il faut serrer les rangs et s'aimer davantage.
garde constitutionnelle de Louis XVI, ce qui restait de la royauté et de la Constitution, un roi, une reine et des enfants assaillis dans leur palais qui n'était déjà depuis longtemps que leur prison. Blessé dans le Jardin des Tuileries et poursuivi par les Marseillais, il traversa la Seine dans une barque et fut arrêté à Vaugirard. Il allait subir le soit de toutes les victimes de cette journée de massacres quand il fut reconnu, réclamé et sauvé par un officier municipal de la commune de Vaugirard, jardinier do M. Henrion de Pansey, le célèbre jurisconsulte et oncle de madame de Lamartine. Il dut la vie à ce hasard. Revenu dans sa famille, il ne tarda pas à être emprisonné de nouveau. Il sortit de prison au 9 thermidor et se retira à la campagne. Élever sa nombreuse famille, soigner une fortune médiocre mais toujours large pour l'hospitalité ou la bienfaisance, cultiver son esprit, aimer, servir, assister les pauvres habitants de la terre où il vivait, ce fut toute sou existence. Il représenta pendant vingt ans son canton au Conseil général du département; son ambition ne s'éleva jamais au-dessus des dévouements obscurs et gratuits. Très capable des grandes choses par la facilité, la justesse et l'étendue de sou esprit, sa modestie le renferma volontairement dans les plus humbles. Ses sentiments politiques participaient essentiellement de la justesse, de l'équité et de la modération de son caractère. Cette politique n'avait qu'un seul mot : l'honnête. Elle était le résumé de son âme. N'est-elle pas aussi, la plus infaillible des théories? N'y a-t-il pas, après tout, quelque chose de plus sur que les opinions, et qui leur survit à toutes, la conscience?
« Il vieillit ainsi, .si L'on peut appeler vieillesse une vie si pleine, si chaleureuse, si renouvelée, et qu'on ne reconnaissait en lui qu'à la date de ses souvenirs, à la dignité imposante de son attitude et à la majesté de ses cheveux blancs. Peut-on, en effet, appeler vieillesse cette maturité saine qui se perfectionne sans cesse sans se corrompre d'aucun côté ? Rien ne s'était usé dans cetto forte nature, ni le corps, ni l'esprit, ni le cœur. Il semblait au contraire que les libres de ce cœur s'atten-
Ma femme me dit que vous n'avez pas été averti.
Vous êtes le premier nom de Màcon que j'aie désigné et écrit moi-même, et elle-même a adressé. Ainsi il y a eu erreur.
Si je tenais à une larme à côté des miennes, c'était à la vôtre.
DCGXXXIX A monsieur Emile de Girardin
Saint-Point, 6 septembre 1840.
.Mon cher ami, J"ai perdu mon père auquel j'étais attaché comme à un père et comme à un iils. Je suis retiré et recueilli à Saint- Point . Je me suis remis ce matin au travail pour me distraire. Je vous ai fait un deuxième article plus court de douze pages et plus nerveux et plus écrasant que le premier (1). Voulez-vous l'insérer? Je vous l'enverrai pour la lin de la semaine prochaine, samedi ou dimanche. J'aimerais qu'il parût le dimanche : on lit plus et mieux ce jourlà.
drissaient sans s'amollir avec les années. Nous nous souviendrons de lui toutes les fois que nous voudrons honorer la vieillesse. C'est le plus beau et le plus mâle vieillard que nous ayons connu. C'était une de ces tigures patriarcales que la Providence l'ait apparaître quelquefois comme un souvenir des temps bibliques ; un de ces chefs de tribu qui laissent beaucoup d'enfants sous beaucoup de tentes, et qui s'en vont tard se reposer, dans le sein d'Abraham, du long et droit chemin qu'ils ont suivi sur la terre. Puissions-nous le suivre dans la même route, du même pas et au même but !
« Il est mort en homme de raison et en homme de foi, ne disputant pas avec la nature et plein de certitude dans l'éternité. On disait de lui lutour de son lit, en le voyant prier et mourir, qu'il avait manifesté lans toute sa vie la vertu humaine sous ses trois plus belles formes : ians sa jeunesse, l'honneur ; dans son âge mùr, la probité ; dans sa rieillesse, la religion. »
[l) La Question d'Orient, la Guerre, le Ministère.
Merci de l'article d'hier. Il est superbe et va bien à un but précis. Votre grand article, sauf l'Egypte, était excellentissime.
Faites toutes mes amitiés à madame de Girardin. Pourquoi Saint-Point est-il si loin de la rue Lafiïtte? Je vais bien mieux par le seul effet du temps.
Je me pose presque en entier sur le statu quo, terrain qui convient mieux à vos amis.
DGCXL
A monsieur Martin Doisy
Saint-Point, septembre 1 S in.
Cher et excellent ami, Je viens de vous lire, c'est vous dire que je suis au moins aussi ému et aussi ravi que le jour où je lus ce beau morceau sur Jocelyn, qui servit d'initiative à l'opinion. Tous fûtes deux fois le parrain de mes deux œuvres: vous baptisâtes l'une au berceau, vous baptisez l'autre déjà adulte, mais vous leur porterez bonheur à toutes deux. Le Dante eut des commentateurs cinquante ans après sa mort, vous faites mon commentaire moi vivant : mais vous faites plus, vous refaites mon œuvre et vous créez en expliquant. Kéellement l'article est un chefd'œuvre de tact politique et poétique. Je voudrais bien qu'il fût reproduit dans la Presse, dans l'Artiste et dans la Gazette. 11 faudrait pour cela le leur envoyer en retranchant toutes les citations et tout le récit.
Vous savez ma perte et mon deuil profond, un père de quatre-vingt-dix ans avec la télé et le cœurjle vingt-cinq ans, cela ne se console plus.
La politique d'étourdis conspirateurs que vous voyez
me donne le cauchemar. Je sais bien que cela finira par des platitudes, mais les platitudes avilissent pins une nation que les accès de démence. Je suis pour la politique héroïque ; j'aime mieux l'échafaud pour un peuple que les simonies des fonds secrets. J'ai envoyé, il y a trois jours, un article sur l'Orient.
Je suis hors d'état d'écrire tant j'ai encore de névralgie, mais cependant je commence à me sentir moins mal au fond.
Adieu.
Madame de Lamartine est enchantée et dit : J'ai bien placé mon amitié. Elle fait de vous autant de cas que frioi, c'est beaucoup dire. Pauci quos œquum amavit,
DGCXLI
A monsieur le comte de Virieu
Fontaines.
Saint-Point, !) septembre 18i0.
Tu as vu la mort de mon père, il y a quinze jours, dans les journaux; cela t'explique mon silence. Il est expliqué surtout par mon impuissance d'écrire; bien quo j'aille névralgïquement mieux, elle redouble, le chagrin no la diminue pas. Mon père était devenu mon fils et un saint, bon, doux, admirable ; une tête et un cœur de vingt-cinq ans. Je suis déraciné, tronqué par les rameaux et par le pied. Enfin Dieu est par-dessus tout et vit toujours, revivons en lui !
Je vais demain dans ton voisinage, chez M. de Fleurieu, pour affaires, mais pour une heure. Sans cela je pousserais jusqu*à Fontaines; mais je ne puis laisser ma femme en ce moment, elle est aussi triste que moi. Nous sommos ù Saint-Point.
Je ne sais si j'ai répondu à deux lettres admirables de toi en politique. En tout cas je les ai lues. Sur la première d'accord, sur la deuxième à demi. Tu t'en prends à la révolution de juillet, mais ni toi ni moi nous ne l'avons faite. Il s'agit de faire vivre un pays malade, voilù tout. Tu veux qu'on le laisse mourir, et moi non. Il meurt, ei lu vas avoir raison. Ce ministère d'étourdis le jette à croix ou pile, et, comme à l'ordinaire, le pays se laisse faire. Quel pays ! J'ai écrit hier un nouvel article nerveux ei court pour mes collègues, je te le fais envoyer. Gela sème du doute et a beaucoup d'écho. Je suis accablé de lettres d'adhésion et d'injures et de menaces anonymes. Je m'attends à un 10 août avant peu de mois. Quisera vainqueur? Dieu le sait. Mais si je m'appelais le maréchal Soult, je dirais: C'est moi.
On me fait beaucoup de propositions d'entrer aux affaires. Je crois que l'heure approche, mais -pas encore.. La voix de Dieu n'est en ce genre que celle de la nécessité. Nous verrons si elle se fera entendre nette ou si je resterai seul et impuissant à gémir sur mon pays.
Adieu. Écris-moi, et viens me voir en octobre si tu as un jour. Je t'aime de plus en plus à mesure que le vide se fait autour du cœur. Mille respectueuses affections à ta femme el amitiés aux enfants.
DCCXL1I
A monsieur de Champvans Mâcon.
Mâcon, 10 septembre 1840.
Yoici l'épreuve. Je tremble d'avoir fait quelque erreur en envoyant celle à Girardin, c'était la nuit.
VN.NKK 1810. 7 1
Les lettres de Paris de ce matin font trembler sur ce pays. J'en ai de plusieurs députés qui tournent à nous de plus en plus.
0 coalition ! 0 Egypte! Avec cette folie dedans et cette folie dehors, où n'irons-nous pas?
M. de Lacretelle m'écrit pour se plaindre de ce que je ne lui réponds pas. Je le renvoie amicalement au troisième chapitre.
Tout à vous.
J'ai écrit ma préface.
DGGXLHI
A monsieur Emile de Girardin
Septembre 1840.
Mon cher Girardin,
Faites attention que, par erreur, on vous a envoyé deux fois la même pape commençant par arme dans le fourreau.
J'ai votre lettre d'aujourd'hui. Je crois bien qu'on donnerait mille ambassades à la P?*esse, c'est le dernier écho qui reste à la vérité. Gardez-le lui. Vous devenez très important. Les temps se pressent, les mauvaises heures menacent. Je connais M. Thiers, c'est l'audace dans le calme, mais le trouble dans le trouble. Je tremble pour ce malheureux pays qui a remis son sort au plus spirituel mais au plus étourdi des hommes. Je plains même Thiers ; je suis convaincu qu'il voudrait être à cent lieues d'où il est. 11 n'a plus qu'un salut, c'est de perdre tout son pays avec lui.
Adieu. Je ne puis écrire tant je suis encore souffrant.
DGCXLIV
Au marquis de la Grange Députe.
12 septembre 1840.
Votre lettre me touche et me console autant qu'on peut être consolé : il est si doux de voir que quelques bonnes affections solides survivent dans ce vide fait par la mort autour du cœur. Celle que j'ai pour vous el celle que vous me témoignez est au premier rang, gardez-lamoi, mon cœur en est inépuisable et insatiable.
Je vous croyais partis pour vos cantons électoraux. C'est un mauvais moment pour les aborder, ils ne savent où ils en sont. Thiers fait les ténèbres avec les quatorze journaux; à peine peut-on leur jeter un doute. Cependant j'observe que les doutes croissent et qu'on a de ce petit homme étourdi plus de peur que d'admiration. Où en sommes-nous? En 92, ou à une veille de 10 août? On a des platitudes el des reculades qui feraient hante à M. d'Aiguillon. Je n'ai pas assez de colère et do pitié pour ce pays politique. Vous voudriez n'y plus être ! Je crois bien, et moi aussi. Mais notre rôle est d'y être jusqu'à ce qu'on nous en chasse, cela ne tardera pas. Il faut combattre jusqu'au bout. Si nous étions dix comme vous et moi, je garantirais la victoire. A la garde de Dieu! Vous lirez, dimanche 16, dans la Presse, un second article de moi plus résumé et plus nerveux pour les masses. J'en ai écrit un troisième large et philosophique ce matin : il servira de préface à ma brochure composée de tous mes articles, discours et opinions sur ce sujet, publiés par flosselin.
Je ne fais rien du reste, j'en suis incapable. Je vais bien mieux, mais non pour lire et écrire. 0 névralgie ! J'en enrage au dedans, bien plus que je n'en souffre à la peau. Si je ne l'avais pas, je serais à Paris, et je ferais feu sur le pavé soir et matin. Je lis à peine un journal, il faut qu'on me lise, comment écrire? Je dicte un peu, je m'y reprends à trois fois pour écrire ce billet, et j'ai eu hier vingt-huit lettres. Plusieurs députés légitimistes m'écrivent et paraissent se jeter à nous dans le péril.
J'ai aussi beaucoup d'injures anonymes ou non.
Je m'attends aux grandes catastrophes, d'ici à quatre ou six mois. Le jour où les lâches nous ont abandonnés ni ont donné le pouvoir à Thiers pour éviter une misérable émeute de deux heures, ils ont rendu un 10 août inévitable. Qui sera vainqueur? Gela dépendra du maréchal Soult, du duc d'Orléans, et surtout du bon Dieu. Notre salut n'est plus que là. Adieu donc, et aimons-nous.
Mille affectueux respects à M. le duc de la Force. Que pense-t-il? et que pensent ses amis?
DCGXLV
A. monsieur le comte de Virieu A Fontaines.
Octobre 1840.
1° Je suis désolé de te savoir si malade et si ennuyé. Moi souffrant, mais ennuyé non, pas le temps.
Je pense un peu comme toi sur le lumignon qui fume et peut un jour se rallumer. Je vois avec bonheur qu'il est bien brillant et bien pur. Il y a longtemps que je l'ai appelé étoile dans la nuit. Il est possible, et rien de plus; c'est assez en un temps qui tourne si vite. J'en ai
1k CORRESPONDANCE DE LAMARTINE.
des rapports Tort bons et fort instruits. Il ne méjuge pas comme ces imbéciles qui en perdraient un cent comme lui. Si je t'avais vu, nous en aurions causé.
Lis mon troisième article. — Philippique, Corinthienne, etc.. Ces! vrai et plus populaire. C'est l'avantage des lignes droites de couper quelquefois les autres. On est populaire en diable ces jours-là. Les cafés et les estaminets me feraienl un buste aujourd'hui, m'auraient lapidé hier.
Quant aux chiens, admirable ! c'est ma pensée en action. Ne fais venir personne, mais envoie-moi l'homme à Paris, au printemps 1841, un jour où on ne fait rien : donne-lui un mot en mon nom. Ton nom vaut le mien près de moi et mieux. En attendant qu'il écrive, je le patronnerai, tant qu'il voudra, en l'honneur de la nature et de son auteur qui a mis son souffle partout où il a mis son doigt.
Adieu.
DCCXLYI
A madame de Cessia A Mâcon.
Paris 23 ortobro 1840.
Ma chère Cécile,
Le ministère s'est retiré hier. Depuis ce moment je suis accablé de messages, et on me fait toutes les offres possibles, même le ministère des affaires étrangères, de la part des uns et des autres. J'ai passé la matinée chez le maréchal Soult, et je vais à un autre rendez-vous chez .M. Mole". Hien ne sera décidé avant le retour de Londres de M. Guizot à qui on a expédié' un courrier. Je ne crois pas que je me décide à entrer dans un cabinet où la coa-
lition s'apercevra encore. Cependant je ne décide rien avant le retour de M. Guizot,qui me fait lui-même l'offre des affaires étrangères. J'aimerais mieux, pour mon goût et ma considération, rester en dehors et soutenir gratuitement le gouvernement nouveau.
L'arrivée de Ligonnès au moment de notre départ nous désole, nous aurions été si heureux de le voir. Dis-lui de pousser jusqu'à Paris.
Arrangez tout sans moi pour la succession comme vous voudrez, je serai content de tout.
Paris est tranquille, le renvoi du cabinet, que j'aurais voulu plus tardif et devant la Chambre seule, fait un bon effet dans le commerce et dans les esprits sensés. Cependant la masse révolutionnaire surenivrée pourra bien tenter quelque chose, mais on est prêt.
Dis tout cela à M. Guigues, qu'il parle en ce sens, mais sans parler des combinaisons que l'on m'offre personnellement.
Adieu, et mille tendresses à tous.
DCCXLVII A monsieur le comte de Virieu
Paris, octobre 1840,
.Mon cher ami, merci de ta fatigue pour moi, cela me tranquillise.
J'ai commencé la lecture des chiens, mais cela ne me semble pas neuf. J'en sais plus que cela, et je ne publie pas de miracles. Dis que je suis content, mais que je n'ai pas le cœur de m'en occuper.
Je vois la gravité de la crise comme toi. Je suis au plus épais. J'ai refusé tous les cabinets secondaires comme
compromettants et me diminuant sans profit pour personne. J'accepterais l'intérieur ou l'extérieur après mûre délibération, pour le moment de cette crise, si on m'y poussait par nécessité. J'en ai peur encore ce soir où la balle me revient. Je serais désespéré, mais je marcherais en avant. Il n'y a plus rien entre l'abîme et nous que le dévouement héroïque d'un bon citoyen. Prie Dieu que cela ne m'incombe pas !
Je vois le vieux maréchal à chaque instant : mon cabinet est devenu un centre. Piuizot me répugne et me repousse. J'espère encore rester dehors. J'ai bien de la force dans le pays, même à la Bourse, mais peu à la Chambre encore. Je n'ai pas vu le roi; je me tiens muet et immobile, mais résolu, s'il le faut.
Je suis content du parti légitimiste honnête qui sent le péril et qui ne l'aggrave pas.
On craint des mouvements à chaque minute. On a chargé la mine partout pendant huit mois, et la mèche esl encore aux mains des hommes de trouble.
Adieu.
DGGXLVII] A monsieur Ronot
Vvoué ;'i Mâcon.
Paris, octobre 18-'t0.
.Mon cher ami, Rien de nouveau ici que la plus déplorable crise où jamais Gatilina en frac ait jeté Rome. Il est beaucoup question de moi en effet. Je suis prêt à me dévouer, si la nécessilé m'appelle à un poste politique exposé el sérieux; je ne le désire pas, au contraire. J'ai répondu ainsi à toutes les propositions. On m'annonce, dans une heure, la visite
do M. Guizot pour m'offrir Yintérieur. Je répondrai de môme. Je rougirais de moi-même si, dans l'état où est ce débris de gouvernement qui va écraser le pays et l'Europe, je me refusais à mettre ma faible main entre la ruine et ceux qui sont dessous. Mais j'espère beaucoup encore que les déliances de ma capacité et de mon talent prévaudront, et que je resterai, ce que j'aime à être, un bon soldat sur mon banc.
Adieu. Priez du hautde la colline pour les combattants ! Le courage ne me manquera pas, mais la fortune est à Dieu seul.
Tout à vous.
Lisez ceci à Guigues, qui aime les nouvelles, et diteslui de ne pas partir pour Paris encore et avant un avis de moi. Ce matin les nouvelles sont à la décomposition, même de ce qui se formait. J'attends M. Guizot pour en savoir plus long.
DCGXLIX A monsieur de Champvans
Pélrils, 28 ottobre 1840.
Mon cher ami,
Voici les nouvelles et la direction, Thiers est mal tombé, c'est-à-dire bien pour lui. Cependant l'extrémité du péril rallie tout ce qui a perdu. C'est 1831 après le cabinet Laffitte.
On sue à recomposer un cabinet. Le personnel vieux et faible, sauf Guizot et Villemain trop connus, aura peine à frapper l'esprit public d'un caractère d'autorité et de prestige, qu'il aurait fallu en ce moment. Ce matin même, Villemain et deux autres de ses collègues sont venus me conjurer d'accepter un ministère, en m'affirmant que la situation entière était dans mes mains, et
que, moi refusant, rien ne pouvait se faire. J'ai répondu que j'étais dévoué à mon pays de toute mon individualité, mais non pas jusqu'à l'anéantissement de mon individualité; or que l'acceptation d'un petit cabinet, où je n'aurais ni situation politique ni direction politique à contrebalancer celle de M. Guizot, m'anéantirait aux yeux de mon parti et ne ferait plus de moi en quinze jours qu'une écorce d'homme d'État, sucée avant d'être mûre et bonne à rejeter à l'impopularité finale, que par conséquent non, que, si j'étais indispensable, j'étais prêt à prendre un ministère gravement important et politique, c'est-à-dire l'intérieur; qu'on pouvait, si on doutait, comme on en doute, de mon aptitude aux détails, niVnvelopper d'hommes forts et spéciaux, que j'accepterais tout le inonde parce que je ne craignais personne, mais qu'encore une fois je ne savais me dévouer que pour être utile. Ils se si ml en allés désespérés et répétant que tout était perdu: car l'intérieur est affecté et promis aux doctrinaires, et ni le roi ni eux ne veulent me le donner à aucun prix. Je consens cependant à le partager, mais je veux que mon rôle soit politique ou rien. Les journaux, les hommes de mon parti qui grandit ici d'heure en heure, expression de Genoude ce matin, sont fermes de cet avis.
M. Guizot sort d'ici à l'instant. Il m'a offert alors de m'engager à les soutenir en me désignant pour être {'ambassadeur extraordinaire à Londres ou à Vienne, au congrès. J'ai dit que je n'accepterais une mission de ce genre que momentanée, et pour une crise extérieure grave et évidente aux yeux de tous, mais pas une ambassade lixe qui me déparlementerai l et ruinerait mon influence politique à l'intérieur, en donnant pâture aux accusations d'ambition. J'offre mon concours gratuit et héroïque aux urgences du moment, mais je ne m'engage pas dans une voie que je ne dessine pas et que je n'inspecte pas tous les jours. 11 est parti. Un est réuni en ce
moment chez le maréchal à délibérer sur tout ceci. Je ne doute pas que Y intérieur ne me soit refusé et ne soit gardé aux individualités habituelles. Je voulais en faire un programme d'idées nouvelles et libérales qui auraient plu au pays.
Vous en savez autant que moi maintenant. Si j'entre, je vous appelle; si je n'entre pas, je vous cherche une place dans un cabinet et chez le maréchal surtout : elle est en vue, attendez. Mais si ce soir le cabinet ne s'accomplit pas, Thiers revient, le roi déchu abdique, et le chaos, mené par un insensé discrédité mémechez ses amis, roule où Dieu veut que nous roulions. Adieu. Lisez cela à Léon et à madame de Gessia, et brûlez devant eux.
De tout ceci dites seulement : Les journaux sont pleins des combinaisons ministérielles dans lesquelles on presse de toutes parts M. de Lamartine d'entrer. Nous ignorons sa résolution, mais nous sommes convaincus qu'il n'acceptera qu'un rôle sérieusement politique et déterminé par l'urgence et les périls de la France.
DCGL A monsieur de Champvans
Paris, -Î'J octobre 1840.
Mon cher ami, Consummatum est. Je n'ai rien voulu à aucun prix qu'un grand rôle politique, V intérieur ; j'ai été inflexible sur les autres ministères. Je ne comprends que les dévouements utiles, mais non les suicides au profit d'autrui et au détriment des idées. Je suis donc comme avant, sans liens et sans action. Mais je m'occupe de vous : j'ai écrit ce matin au maréchal pour une place clans son cabinet. Je ne lâcherai pas que vous ne soyez quelque part. Vous
pouvez donc partir quand vous voudrez, et, si vous n'avez pas vingt-cinq louis, je les ai à votre service pour attendre un appointement. Je vous ferai travailler pour moi si nous ne trouvons rien de mieux, mais nous trouverons sans doute. Gardez une position influente et un peu rétribuée au journal de Màcon.
Rien de nouveau. J'ai eu hier la visite de M. Guizot, avant la formation du Conseil, et ses offres. Je n'ai rien accepté. Une position équipondérante à la sienne et influente dans la lutte était la seule qui me déterminât. Je ne dirai pas la lâchelé, mais la vileté des 221, qui seuls se sont posés contre moi comme trop libéral, a ajourné cette position. Je ne la vois plus possible du tout dans les chances de l'avenir (et vous savez que je prophétise) ; en conséquence je rentre dans ma tente, et, comme je ne veux pas faire éternellement de la politique sans grande action, et, comme les hommes manquent décidément à l'âme qui voudrait les animer, je ne veux pas jouer le rôle d'une àme en peine, comme on dit à Saint-Point, et je pense sérieusement à donner ma démission de la Chambre. Je ne le ferai que quand le défilé actuel sera passé, l'ordre rétabli, la paix conservée, c'est-à-dire dans quelques mois. Je veux avant caser Pierreclos et vous. Je le ferai avant douze semaines.
Ainsi donc lisez à Pierreclos, et brûlez ceci, et partez.
P.-S. Je suis devenu presque populaire dans les boutiques, même de Paris, et le mot d'bier au soir ('tait : M. de1 L. accepte-t-il ? car il nous faut du nouveau. Voici ce qu'il y a à dire à Mùcon au journal ci-joint.
DCCLI
A monsieur le comte de Virieu
A Fontaines.
Paris, 4 novembre 1840.
Ma foi ! mon cher ami, jamais le magnétisme de l'intelligence ne fit un miracle plus complet. Pendant que lu pensais à cela à Fontaines, je le sentais et je le faisais exactement à Paris. Je me suis dit : Le moment est venu, la crise est suprême ; si j'ai une force et une vie politique à jouer, jouons-la pour Dieu et pour mon pays ! On m'a offert, j'ai dit oui sans hésiter ; mais seulement j'ai cru devoir, par conscience et non par vanité, me refuser à tout ministère secondaire où mon action subalternisée eût été une compromission sans résultat que de me compromettre, et un dévouement inutile, par conséquent mauvais. Or les 221, mes stupides amis, s'étant, dit-on, dans leur conciliabule opposés à ce qu'on me confiât le dedans ou le dehors, sous prétexte que je suis un homme inapte aux affaires et un libéral dangereux, l'affaire en est restée là. J'ai eu le mérite de l'acceptation, et je n'ai pas la charge, Dieu soit loué !
Seulement on est venu m'offrir l'ambassade de Vienne ou de Londres, pour représenter le cabinet au congrès pu à la conférence s'il y en a. Pour une mission temporaire et nationale d'ambassadeur extraordinaire à une conférence, j'ai dit : Probablement oui; pour une ambassade fixe et permanente, j'ai dit : Non; et bien m'en coûte, car c'est l'idéal, selon moi, d'une belle vie. Mais j'y perdrais la force de mon désintéressement dans le pays.