IV
Tu en sais maintenant autant que moi, et je suis bien heureux que tu aies pensé juste comme et avec moimême.
Quant aux choses en elles-mêmes, elles sont extrêmes; le dehors a été par ces misérables enchevêtré de telle fa çon qu'à moins d'un homme de génie et d'une Chambre idem il n'y a qu'à choisir entre la guerre impossible et la paix honteuse.
En dedans la grosse et hideuse révolution dirigée à peine par un arlequin en habit d'empereur ou de Danton, la rue menaçante, la Chambre hébétée, la cour inhabile, la presse conjurée, tout contre nous, excepté Dieu qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants. Prie-le donc avec tes enfants et ta femme ! c'est la seule politique en ce moment.
Adieu. J'ai peu de minutes et la névralgie m'en ôte encore la moitié, mais ma pensée est avec toi. Amitiés et regrets à Montchalin.
P.-S. M. Mounier est dans mon cabinet et veut que je te serre fortement la main en son nom.
DCGLI1
A monsieur Ronot
Avoué ù, Màcon.
Paris, 11 novembre 1840.
Mon cher ami, j'avais prévenu vos vœux ; cinquante mille lianes sont alloués pour Màcon d'urgence par le ministre (1). J'ai souscrit moi-même pour mille entre les mains du maire. Je redoublerai encore. Le roi vienl de
(1) A l'occasion des ravages causés par l'inondation de la Saônn, du 2 au fi novembre
donner deux cent mille. La Chambre va voter six millions. J'ai engagé hier le ministre à demander de nouveau beaucoup plus et à vous donner les fortifications imbéciles de Paris, dont je travaille à dégoûter mes amis de la Chambre.
Faites savoir toutes ces consolations aux malheureuses victimes parmi les indigents ou pauvres commerçants de Màcon. Les autres sont à plaindre, mais pas autant à soulager. Il ne faut porter le fardeau que de ceux qui ne peuvent pas le porter eux-mêmes.
J'ai obtenu le collège, le lendemain même de la création du cabinet. Le maire me mande que le Conseil n'en veut pas dans ce moment. Mais voyez donc les membres du Conseil, et dites-leur que le collège est considéré par le ministre et par moi comme une immense indemnité, un bienfait permanent de cent mille francs consommés et de quarante mille francs donnés à la ville par an. Engagez-les à voter tout ce que l'on demande pour la forme à cet égard.
Adieu et amitié.
DCCLIII A monsieur le comte de Virieu
Paris, 14 novembre 1840.
Mon cher ami,
J'ai ta lettre. Nous voyons de même. J'attends ton ami et parent. Je le ferai avancer en Grèce par l'ambassadeur, qui est de mes amis, et le roi qui est de mes clients, comme dit Cicéron. Je suis très lié avec son frère, le roi futur de Bavière.
Je n'ai pas une minute à moi. Mon salon et mon cabiet sont des enfers d'idées. Je me sauve à cheval, deux
heures le matin, au bois do Boulogne, pour causer avec le soleil ou lèvent. Si tu étais ici, nous y aurions rendezvous. Je souffre de nouveau immensément de ma névralgie de la tête et de l'estomac. 0 vie ! Ce soir est mon samedi : au lieu de me reposer, il me faut recevoir jusqu'à minuit. J'aurai, dit-on, tous les ministres qui proclament mon patronage.
La Chambre est pacitique; les choses se raffermiront si l'Europe est raisonnable et concessionniste. Si non, nous boiterons six mois et nous tomberons au bout.
Je t'envie ta paix, même au milieu des désastreux spectacles de l'inondation. Tu trouveras là matière à un grand développement de charité. Je m'occupe de mon côté de Mâcon, et j'ai déjà fait soixante mille francs.
On est en général fort juste maintenant et fort bienveillant pour ma politique, dans le monde, et le parti légitimiste lui-même, hors de la Chambre, est tout pour moi. Dans la Chambre, c'est autre chose, ils viennent de nouveau de voter pour Thiers et la guerre. Rien ne peut les corriger; c'est par faiblesse et non par perversité. Ils en sont honteux isolément. Oh ! quel caractère que le caractère civil des Français !
Ne viendras-tu point? Pour moi, une fois le coup de feu des grosses affaires passé, je m'en irai, car je suis trop ' malade.
Adieu. Mille respects à ta femme et affection à toi.
DCCLIV
Au marquis de la Grange Député.
Novembre 1840.
Mon cher ami,
Forcez les portes, et venez dîner demain, nous causerons à fond.
La note Palmerston est un soufflet posthume qui est parti pour l'un et reçu par l'autre. Je ne doute pas que, si le ton et la discussion de l'adresse sont modérés en France, il ne vienne des propositions de partout.
Adieu. Bien des regrets pour ce soir.
DGGLV
A monsieur le comte Léon de Pierreclos A Màcon.
Paiis, 3 décembre 1840.
Je vous envoie, ou plutôt à M. Dejussieu, dans deux ou trois jours, mille exemplaires de mon discours d'avanthier (1), imprimé ici à la demande de tant de gens que trois mille exemplaires n'ont pas suffi.
Jamais une émotion pareille n'a frappé l'opinion. Je vous enverrai les détails plus tard. Dites à M. Dejussieu de le donner d'abord dans le journal sur celui de la Presse d'aujourd'hui que vous recevez, et ensuite d'envoyer aux électeurs des deux arrondissements et aux cafés et cabinets et cercles de Mâcon.
Je suis à la lettre submergé de billets. Il y avait hier à ma porte plus de queue de voitures que chez tous les ministres, on était un quart d'heure à entrer à la file.
Ce discours m'a immensément grandi dehors et même, comme talent, dans la Chambre aussi; et cependant ce Iti'est pas du tout mon discours, qui devait durer deux heures et que je n'ai pas commencé.
Nous sommes dans la mêlée. Le ministère a une situation fausse et l'aggrave. Il tremble entre M. Thierset moi
(1) Sur la Question d'Orient. Séance du Ie' décembre 18*0. V. Lu France parlementaire, t. 111, p. I.
et n'ose faire un mouvement. S'il va à M. Thiers, il est déconsidéré ; s*il se tait, il est humilié. Cependant il faut qu'il se taise. Mais le roi le pousse, et la peur le prend. C'est pitoyable. M. Guizot baisse de cent coudées dans mon esprit. Je ne le dis pas pour ne pas l'affaiblir. 0 conservateurs! ils perdraient cent mille gouvernements.
M. de Lacretelle est converti. Il me disait hier, ainsi que MM. Royer-Collard et Pasquier, témoins tons trois, et j'en suis bien raffermi, que jamais, même à l'Assemblée constituante, il n'avait entendu ni lu rien d'égal. — Dites cela à ma tante et à Cécile, et brûlez ensuite, pour qu'on ne m'accuse pas d'orgueil après ma mort. Cela n'est pas, certes, mais cela me donne du courage. C'est de même dans tous les salons et même dans les rues.
DCCLVI
A monsieur le comte de Virieu A Pupctières.
Paris, G décembre l£iO.
Je m'empresse, mon cher ami, de l'annoncer que j'ai réussi dans ton affaire. Le ministre est venu me le dire hier. Ainsi fini.
Huant au cousin de madame de Virieu, je l'ai vu et conseillé. Je vais maintenant le servir ; niais en France c'esl mpossible, et illégal en Grèce.
Nous sommes vainqueurs dans la Chambre et dans l'opinion, et j'y suis pour pins des trois quarts. Je suis par-] venu à reprendre lil par lil une majorité décousue, et, aidé par le danger et par la peur, je lui ai donné de l'aplomb. La voilà debout.
Maintenant nous aurons peut-être une journée d<j
combat dans la place publique. Je le crains, mais pas pour le gouvernement, pour les malheurs et le sang qui en seraient l'horrible suite. M. Thiers et son parti révolutionnaire sont en déroute complète dans les esprits.
J'ai eu dans la Chambre un épisode de combat auquel j'aurais bien voulu que tu fusses présent. Jamais il ne me fallut un tel courage. M. Berryer avait été sublime de véhémence, de popularisme, et la Chambre et les tribunes étaient pulvérisées; personne n'osait affronter une telle situation des esprits et des sens. Je suis monté à la tribune sur le refus de tous les autres et des ministres, et j'ai ressaisi violemment et passionnément l'Assemblée dans une réplique plus longue que son discours et entièrement improvisée (1). Je te l'ai envoyée; lis-la sans penser au style, mais à la difficulté. N'en crois pas les journaux vendus tous à nos ennemis : l'effet a été immense et il s'accroît. M. de Chateaubriand qui y était et M. Royer- Collard disent que j'ai été au delà de leur pensée. Mais je suis l'homme en ce moment le plus impopulaire et le plus bafoué de France.
Adieu et amitié. Va bene.
P. -S. Je rouvre ma lettre en recevant ta délicieuse idylle de Pupetières. Oh! que n'y suis-je! Non, elle ne m'ennuie pas. C'est dimanche, et j'ai deux heures à me reposer des deux cents personnes restées hier au soir jusqu'à minuit dans mon salon; le samedi est mon jour de revue et de misère.
J'ai du loisir quelques jours. Je vais aller en Bretagne passer huit jours, si le temps est doux, avec un ami collègue, au bord des flots.
Chauffe- toi et fais de la philosophie de sentiment au bruit du vent dans ta tourelle, il n'y a que celle-là de bonne; cependant l'action ferme et chaude est bonne aussi.
(1) Sur la question d'Orient (1« décembre 1840).
On a encore besoin de moi pour les fonds secrets, pour défendre la situation ; après cela j'attaquerai à mort les fortifications de Paris, mesio'e barbare. Envoie-moi vite tes idées en ce sens, et de l'histoire, vite, vite, et bon, des armes ! Adieu. Je suis bien souffrant aussi, cependant moins mal peut-être que cet été.
DGGLY11
A monsieur le comte Léon de Pierreclos
Mâcon.
Paris, décembre 1840.
Mon cher Léon,
Merci de ce mot et de ce renseignement. J'avais peur qu'on ne fût trompé à Mâcon par les journaux sur l'esprit et l'effet de ce discours. L'écho a menti hors la Chambre ; dedans l'effet a été prodigieux et le combat rétabli par une réplique directe qui a duré un quart d'heure de plus que Berryer. La France ne s'en doute pas, mais la Chambre, les tribunes et les diplomates étrangers en ont été émus et m'accablent de félicitations. Répandez le discours tant et plus dans les deux arrondissements.
Je vais à onze heures ce matin pour vous chez Passy et Duchâtel. Duchâlel était, samedi, avant-hier, chez moi. Nous en avons parlé : une sous-préfecture quelque part, ce serait fait à l'instant. Mais dans le Midi, où je la voudrais, e'esl plus long. Cependant nous verrons, et, si le Midi lardait, nous prendrions ailleurs. Mais je liens encore au Midi. Il est bien de travailler chez M. Delmas en attendant.
Je vous en dirai plus long dans la semaine. M. Ronot i est nommé. Il n'y manque que la signature royale — formalité. J'en suis bien heureux.
Dites confidentiellement à M. Delmas que le marquis de Dalmatie m'a averti hier qu'il était attaqué sur ses rapports avec la gauche. Je vais ce matin le défendre au ministère, mais qu'il soit bien prudent et bien réservé.
Adieu, toujours un peu souffrant et très éreinté de vingt discours rentrés. Nous voilà maîtres pour longtemps. De toutes parts on vient à moi, même les 50 du parti Thiers entièrement démoli, pour rn'offrir concours en écartant M. Guizot. Je refuse énergiquement, et j'empêcherai de toute mon influence (immense à présent) qu'on m'ébrèche cette majorité miraculeusement retrouvée le jour de la ruine.
Rien ne peut vous donner une idée de la démonétisation de M. Thiers comme homme d'Etat. Nous l'avons ménagé, ses affaires étaient inouïes.
Mille tendresses à tous. Où est ma tante du Villars?
Guigues prospère.
DGGLVIII
A monsieur Dubois
A Saint-Laurent près Cluuy.
Paris, lô décembre 1840.
Mon cher ami et voisin,
Ah! je sais bien que j'ai un ami intellectuel en vous, et je vous compte le premier au premier rang des hommes qu'un grand dévouement tenterait et trouverait égal au danger.
Merci de ce mut qui m'arrive au milieu du combat, et. j'ose espérer, de la victoire. Je la crois remportée. Il s'agira de l'affermir. J'ai été sur le point d'accepter un rôle difficile, par unique sentiment de la gravité des choses.
Dieu m'en a préservé, et je lui en rends grâces. Les
90 GOHKESPONUANCE DE LAMARTINE.
dangers reviendront-ils? Je ne le pense pas, avant longtemps. Nous aurons donc loisir à Saint-Point, les clairs de lune philosophiques; c'est mon plus grand bonheur à présent.
Remerciez vos amis et les miens de Gluny de ce que leur confiance si honorable en moi résiste aux dénigrements acharnés de la presse presque entière. Ici on juge par soi-même, et on m'est plus favorable. Mais où vous êtes il faut de l'amitié pour être juste.
Adieu, adieu, vous êtes le trente-deuxième griffonnage d'aujourd'hui; mais ce mot à vous me console de bien des ennuis.
DGGLIX
Au marquis de la Grange
l(j décembre 1840.
Mon cher ami, vos pensées sont les miennes; seulement je sens plus que vous la nécessité de s'appuyer sur un groupe de forces sans s'arrêter à en éplucher les éléments. De quoi était faite la massue d'Hercule ? D'une racine de vieux bois pourri en terre.
A mardi malin donc. Venez dîner. Je vous verrai dîner sans assister, car je suis étrangement malade.
Tout à vous.
DCGLX
A monsieur le comte Léon de Pierreclos
Ma cou.
Paris, 17 déco-mbie IMiO.
-Merci i\i'± bonnes nouvelles de tout le monde, mon
ANNEE 1840. «Jl
cher Léon. Les nôtres sont telles quelles. Celles de la politique me semblent de nature à rasséréner un peu les esprits et à raffermir les choses au moins pour quelques années. Je me félicite bien d'avoir été un des auteurs les plus énergiques de ce revirement de bord sur recueil, et en général ici on m'en sait très bon gré, même dans les partis que j'ai combattus. On distingue parfaitement mon patriotisme pacifique de la lâcheté qu'on attribue à tort au cabinet. Les lâches sont les signataires du 8 octobre.
On me tourmente de nouveau pour une des deux grandes ambassades. Je persiste à refuser, à mon grand regret. C'est certainement le plus grand sacrifice que j'aurai à faire à la propagation de mes idées et de ma petite influence dans la nation.
Quant à vous, je crois, sur les avis de Duchâtel et de Passy, qu'il vaut mieux attendre quelques semaines ou quelques mois une situation dans le Midi que de saisir la première venue au Nord. Votre santé et votre agrément s'en trouveront mieux : tout est beau au soleil, tout est affreux à l'ombre. J'attendrai donc, je n'y vois aucun péril. Supposez la chute impossible prochainement de Duchâtel et Guizot, qui les remplacerait ? Ou M. Mole, ou MM. Passy et Dufaure. Si c'était M. Mole, vous auriez encore un patron; si c'est M. Passy, c'est lui qui vous nomme même aujourd'hui.
Ainsi pas de sollicitudes à cet égard. Les nuances du parti conservateur ont le pouvoir pour longtemps, au moins jusqu'à la fin de la législature, et vous serez nommé avant la fin de la session. J'ai fait nommer un certain nombre d'amis, je ne serai pas assez mal avisé pour vous oublier.
Dites à ma tante et à madame de Cessia toutes ces conjectures, lisez-leur ma lettre et qu'elle serve pour toutes. J'ai aujourd'hui des députés à dîner, et après dîner je vais chez le maréchal où j'étais engagé à un festin
92 CUKKKSPOiNDANCE DE LAMAKTLNE.
napoléonien avec les princes, ministres et équipage de Sainte-Hélène. Adieu, je vais m'habiller.
P.-S. Assurez M. Delmas, dont je reçois un mot, que sa situation est complètement faite, qu'il n'a plus à penser à rien, que je suis tout à lui, et qu'il est au mieux au ministère. Nous n'en parlerons plus. Mes félicitations à Ronot.
Le journal est admirablement fait. Dites à Dejussieu de ne pas y toucher avant mon retour; nous lui ferons un lit de roses.
DCGLX1 A monsieur le comte de Virieu
Paris, 30 décembre 1840.
Mon cher ami, avant tout, bonne année à toi, mon seul ami au fond, à ta femme modèle et à tes enfants !
Je viens de recevoir ta lettre de douze pages et de la lire haut devant des hommes d'esprit qui se trouvaient là : elle a eu le plus grand succès. Ton idée des forts détachés à l'envers est une découverte de génie. Je n'y avais pas songé, ni personne, mais c'est évident. Certes je le dirai si j'ose, et si par là je n'assure pas le succès de cette démence dont le dernier mot est révolutionnaire. Je la définirai ainsi : La fortification 'le la guillotine et de la Convention assiégée. Cela n'est inventé et soutenu que pour cela.
Je serai seul contre tous, les uns par perversité, les autres par obséquiosité pour le roi, les autres en plus grand nombre par lâcheté. Tou1 <lii amen l Ego non.
Je viens de passer quinze jours à étudier à fond la question militaire, historique cl stratégique, avec les généraux '■i les hommes d'art. Écoute-moi bien cette fois. Je veux
faire deux ou trois discours des plus complets et des plus Torts que comportent ma nature et ma fureur.
Je ne sais pas non plus comment il se fait, que depuis deux ans nous nous rapprochons au point d'être presque ensemble sur toutes les questions. J'en suis bien heureux, et cela me fortifie bien : un seul écho intelligent m'a toujours semblé au-dessus de mille échos matériels. Au reste, je n'en manque pas, comme tu dis. Je suis réellement le ministre sans portefeuille d'une immense opinion en Europe où lesstupides conservateurs, mes amis d'occasion, ne comptent que pour un vingtième. Je te plaindrais d'être mon secrétaire : sais-tu ce que c'est que cinquante lettres par matinée ? chiffre vrai!
Je suis excédé, malade, évanoui de névralgie la moitié du jour, triste le reste. 0 vie !
Rien de neuf ici, tout se traîne. Tu as raison surGuizot. Il m'accable de caresses. Il m'a de nouveau tourmenté, ces jours-ci, pour accepter l'ambassade de Vienne. J'ai refusé net; seulement, s'il y a un congrès pour organiser la Syrie selon mes idées, j'ai dit que j 'accepterais /jew^re l'ambassade extraordinaire pour le congrès seulement. Qu'en penses-tu ? Cela est probable.
On nous accable d'ouvertures d'alliance du dehors. Madame de Nesselrode et plusieurs Russes sont souvent chez moi pour cela.
Adieu. J'ai pris un moment pour finir l'année et la commencer avec toi. Prie Dieu pour moi et aimons-nous comme toujours !
DGGLXII
A monsieur Ronot
Avoué à Màcon.
Paris, 27 janvier 1841.
Mon cher ami, merci de l'encouragement (1). Heureusement il n'est pas isolé cette fois, et vous ne vous faites nulle idée de l'écho et même du délire de l'approbation ici et dehors.
Je vais recombattre un peu ce matin et demain, mais l'escarmouche après le feu.
Je suis fort fatigué. J'ai cinquante lettres par jour. Je n'écris plus qu'à vous, les secrétaires font le reste.
Tenez-moi donc compte de ces deux mots, et aimezmoi comme si je vous le disais en mille.
DCGLIII
A monsieur le comte de Virieu
A Lyon.
Paris, 6 février 1841.
Je ne t'ai pas écrit ces temps-ci, étant sur-occupé. Tu ne sais pas ce que c'est d'être à la fois aux commissions
(1) A propos du premier discours sur les fortifications de Paris. Séance du 21 janvier 1841, V. La France parlementaire^ U III, p. 22.
de la Chambre, parlant trois fois par jour dos heures, comme ce matin, et le point de mire de tout ce qui rêve, en France ou en Europe, une idée, une chimère ou un noble sentiment. Le but est bientôt en pièces, c'est ce qui m'arrive. J'ai plus d'affaires qu'un ministre spécial, parce que je suis ministre d'une opinion, et que n'ayant pas une spécialité, tout me vient ou veut m'aborder. Je me défends unguibus, et, malgré cela, je suis vaincu el souffrant. Je quitterais si je l'osais.
Je t'envoie mon second discours, non préparé, sur les fortifications (1), improvisation complète et décousue comme tout ce qui n"est pas pensé; le troisième est resté dans ma tête, c'était le plus fort en faits et en chiffres. Au moment où je demandais la parole, la Chambre votait l'article et ne voulait plus rien. Trahis par le roi, livrés parle ministère, nous avons succombé, et la France aussi. C'est un crime du cabinet. Cette dynastie le paiera trop un jour. Ici l'opinion tourne déjà à nous. Paris prend peur, on voit la révolution maîtresse de ces murs et les honnêtes gens foudroyés par les canons qu'ils ont chargés. N'en parlons plus, kabent sua fata. J'ai été encore plus content de ta dernière lettre que des autres. Réellement à présent nous pouvons causer, nous n'avons plus qu'un fossé entre nous: mais nous suivons la même route, cela me console et me réjouit même dans mes dégoûts.
Ma situation politique est de premier ordre à présent, ma situation au parlement très importante aussi, ma situation d'orateur presque unique, ma situation de poète ce que tu sais, ma situation d'honnête homme avérée, et, au milieu de tous ces rayonnements de gloriole et de force imaginaire, je suis le point noir et triste où tout s'éteint en convergeant, tristis est anima mea. La vie est courte, vide, n'a pas de- lendemain, peu d'intérêt; on
1 Séance du 'ÎS janvier 1841. V. La France parlementait p. t. III. p. 4C.
voudrait ce qu'on n'a pas, on sent le poids de ce qu'on a ramassé par terre. Je ne me console qu'en priant Dieu souvent et toujours, mais la langue directe me manque : je le prie dans la langue mystérieuse et indirecte qui s'adresse partout et à tout, mais qui ne regarde aucun point comme un aveugle qui parle à quelqu'un qu'il ne voit pas.
Tiens, à propos, je trouve vingt vers que je viens de faire pour la belle princesse Michel Galitzin qui, me sachant souffrant, m'écrivait qu'elle allait prier pour moi.
Adieu, lis et donne cela à ta femme en la priant d'en faire autant.
DGGLXIV A mademoiselle de Virieu
Paris, 14 avril 184 I,
Hélas ! je savais notre perte affreuse (1) depuis deux jours. Que puis-je vous dire que vous n'ayez présumé de moi en le sentant par vous-même ! N'était-il pas aussi mon frère, et plus que bien des frères ! Je perds en lui autant que vous-même, tout le passé, tout ce qui me restait d'affection, de jeunesse dans ma vie. Je n'ai plus d'ami que dans mes souvenirs et dans le ciel.
Ce que M. de Miramon et vous me dites de ses derniers moments est consolant pour ceux qui croient fermement comme nous à la réunion dans l'éternité. Mourir avec Icette pensée rendue sensible et présente dans la prière et |dans une foi ce n'est presque pas mourir, ce n'est que Jpartir le premier. Il l'a eue, et j'en suis heureux comme vous. C'est aussi cette pensée qui nous soutiendra dans jnotre reste de chemin bien morne et bien solitaire.
(1) La mort de M. le comte de Virieu.