MERCY A JOSEPH II
Paris, ly ooilt ijSi. — Les dépêches que le comte Joseph de Kaunitz m'envoie sous cachet volant me paraissent assez intéressantes
(') Cette lettre manque.
'-^ Josepli II avait passé avec la reine toute la journée du 3i juillet à Trianon. Le lendemain, Marie-Antoinette donna à souper dans sa maison à son frère et à toute la famille royale, et après le repas, la troupe de l'Opéra représenta Vlphigénie en Tauride, de Gluck, devant une assemblée de deux cent soixante-lrois personnes. Enfin,
le spectacle fut suivi d'un concert dans les jardins, qui resplendissaient de feux. Les jours suivants, Joseph II revint plusieurs fois avec sa sœur à Trianon. (G. Desjardins, Le Petit Trianon, Versailles, i885, grand in- 8", p. ^10-2 19.) C'est sans doute comme souvenir des instants qu'il venait de passer dans cette maison avec une sœur chérie que Joseph II demandait ces plans.
58 MERCY À JOSEPH II
pour croire qu'il convient d'en liâter la remise à Vienne, et j'exp(klie à cet effet le garde-noble qui m'avait apporté le 1 1 de Montbéliard les très gracieux ordres de V. M. en date du 8 avec une lettre à la Reine qui fut présentée sur-le-champ et reçut par cette auguste princesse des marques de grande satisfaction. La Reine daigna me dire deux jours après que la lettre de V. M. au Roi^'^ avait produit le meilleur effet, et que ce prince s'était expliqué plusieurs fois sur sa sensibilité aux marques d'amitié que V. M. lui avait données avant, pendant et après son court séjour ici. Le langage des ministres répond à celui de leurs souverains, et mardi dernier M. de Vergennes dans un moment de confiance me dit cju'il fallait avouer que la présence de V. M. et le langage positif et très satisfaisant qu'Elle avait tenu suffiraient pour détruire toutes les insinuations prussiennes, si même elles avaient pu produire la moindre sensation; ce qui cependant selon lui, Vergennes, n'était jamais arrivé.
Quant au public de Paris, il s'explique avec une vraie admiration sur le grand et bon exemple que V. M. est venue donner à Versailles, et ce même public met dans ses commentaires et comparaisons une énergie qui devient un hommage très profond rendu à V. M.
Il a été impossible de prendre des mesures pour la levée du plan des jardins et du château du Petit Trianon, sans que la Reine en fut instruite, et dès ce moment Elle m'a signifié qu'Elle voulait Elle-même envoyer ces plans à V. M. J'ai cependant obtenu permission de veiller à ce que cet ouvrage s'exécute le plus promptement et avec le plus d'exactitude possible.
La célérité de l'expédition du garde-noble n'admet dans ce très humble rapport ni même dans ma dépêche d'office aucune remarque intéressante sur la circonstance du moment; la réponse--^ de cette courci ne m'a d'ailleurs pas encore été communiquée. La même raison de célérité m'empêche également de demander et d'attendre les ordres de la Reine qui, après une seconde saignée de précaution '^\ jouit de la plus parfaite santé. Cette auguste princesse répondra à V. M. par le garde-noble mensuel que j'attends d'un jour à l'autre et fjui me donnera lieu à des rapports plus étendus. Il ne me reste qu'à mettre aux
(" Ces lettres manquent. — (-' Au projet de médiation et aux articles préliminaires imaginés par le prince de Kaunitz. — (^^ En raison de sa grossesse.
pieds de V. M. mes profondes actions de grâces de la cl(5mence avec laquelle Elle daigne encore me parler des faibles marques de mon zèle qui dans les effets ne satisferont jamais mon désir d'être utile à l'auguste service du plus grand et du meilleur des souverains.
Paris, le ij août ij8i. — Monseigneur, les dépêches que M. l'ambassadeur comte de Kaunitz m'envoie sous cachet volant me paraissent trop intéressantes pour ne pas en hâter la remise à V. A., et je me sers à cet effet d'un garde-noble qui m'avait été envoyé de Montbéliard par S. M. l'Empereur. La célérité de l'expédition de ce garde m'oblige de remettre à une autre occasion toutes remarques sur la circonstance du moment, la réponse de cette cour-ci ne m'ayant d'ailleurs pas encore été communiquée. La même raison de célérité m'interdit également des détails sur le séjour qu'a fait ici notre auguste monarque , mais V. A. en saura déjà par S. M. les particularités les plus essentielles. Il est certain que l'Empereur s'est montré ici à tous égards de la manière la plus parfaite et la plus utile. Il a ranimé les sentiments de la Reine, en leur donnant une énergie, qui produira de bons effets en son temps. Il a su inspirer au Roi et à ses ministres toute la confiance dont ils sont capables, et de l'aveu même de M. de Vergennes il m'est au moins démontré que le langage de l'Empereur a intercepté pour longtemps les effels de toutes les vilaines manœuvres prussiennes. Le public de Paris s'exphque avec une vraie admiration sur le grand et bon exemple que S. M. I. est venue donner à Versailles, et ce même public se permet des commentaires et des comparaisons qui deviennent un hommage très profond rendu à notre monarque.
Je dois me borner aujourd'hui à ce peu de remarques générales, me réservant d'en exposer par la suite de plus particulières.
MERCY A KiUNITZ.
Paris, le 3o aoiU ij8i. — Monseigneur, quelque peu intéressante que soit ma dépêche d'aujourd'hui, il m'a paru que je ne pouvais me dispenser de faire parvenir à la connaissance de V. A. par une voie prompte et sûre les différentes tournures que prend M. de Vergennes sur l'objet de la pacification. On peut avoir ici des raisons bonnes ou mauvaises pour en éloigner le moment; mais il est étrange que l'on emploie à cet effet le moyen d'une réponse pareille à celle qui vient d'être donnée aux puissances médiatrices. M. de Vergennes est convenu en quelque façon vis-à-vis de moi que cette réponse était assez inconséquente. Avant de la remettre, il est probable que l'on n'ignorait pas la détermination des Etats-Unis d'Amérique de demander que leurs cinq députés fussent admis au congrès, et cela posé on a voulu user ici d'une finesse que V. A. daignera apprécier pour ce qu'elle peut valoir '•'.
M. de Breteuil se dispose à partir le mois prochain; plusieurs hasards ont concouru à lui procurer une fortune considérable, et il en paraît assez occupé. Je n'ai d'ailleurs rien à observer sur sa conduite en matière d'affaires; il semble que M. de Vergennes lui en a peu parlé. Je dois en juger ainsi par plusieurs propos que m'a tenus l'ambassadeur susdit et qui ne s'accordent pas avec le langage de son ministre. M. de Breteuil croit entre autres que le ministère anglais a pu suggérer aux Américains confédérés de nommer des commissaires pour le l"utur congrès, et il en conclut que cette démarche pourrait
(') Aussitôt après avoir reçu la réponse de i'Espa[»ne à ia proposition de médiation (les deux cours impériales, M. de Vergennes l'avait expédiée, avec celle du Roi Très Giirétien, à M. Barthélémy, chargé d'affaires de France à Vienne en l'ahsence de l'ambassadeur, M. de Breteuil. Quelques jours plus lard seulement, M. de Vergeimes avait communiqué ces deux réponses à M. de Mercy, qui les avait trouvées insuffisantes cl même équivoques. En effet la France et l'Espagne ne refusaient pas
formellement de participer au congrès proposé par les médiateurs; mais elles semblaient exiger que les députés des Etats-Unis d'Amérique fussent appelés à ce congrès, ce qui aurait été, en quelque sorte , une reconnaissance de l'indépendance des colonies rebelles. Or le a3 août M. de Mercy avait amené M. de Vergennes à lui avouer qu'il savait fort bien que l'Angleterre ne consentirailjamais à laisser entrer les députés américains au congrès. [Mercy à Kaunilz, dépèche d'olfice du 3o août 1781.)
cacher un piège dangereux. M. de Vergennes ne m'a rien dit qui ait trait à une pareille idée.
Une forte courbature qui me retient au lit depuis trois jours m'obliVe à terminer cette lettre. J'en joins une ici qui est la réponse de la Reine à la dernière lettre de l'Empereur ^^l N'ayant reçu aucun ordre direct de S. M., je n'ai pas cru devoir lui adresser aujourd'hui un très humble rapport particulier, que le défaut de matières aurait d'ailleurs rendu fort stérile.
Vierme, ce Si août ijSi. — Mon cher comte de Mercy, je vous suis très obligé de la lettre que vous venez de m'écrire par le courrier, et tout ce que vous me dites du Roi et de la Reine me fait grand plaisir, étant tendrement attaché à ma sœur.
Le paquet ci-joint contient nos règlements militaires que le Roi m'a demandés et que je lui envoie en le priant d'avoir soin qu'ils ne s'ébruitent point; de même, j'envoie à la Reine un échantillon et le secret de rendre les toiles de décoration ininflammables.
La perte du pauvre prince de Lichtenstein >'-^ vous aura sans doute fait de la peine; la princesse est arrivée ici pénétrée de la plus vive douleur qu'elle ressent d'un événement si cruel et qui change toute sa position.
Je n'ai qu'un moment en revenant du camp de Hongrie pour vous écrire, car je pars ce soir pour mes autres camps .....
Vienne , le 8 septembre ij8i. — L'Empereur ne m'a pas mis en état de vous dépêcher un courrier avant celui-ci, et vous avez été moyen-
'"' Celte lettre manque. d'une rare intelligence et d'un esprit (*' Le prince François-Joseph de Licli- extraordinaire, qui occupait la première teustein, né le 2 g novembre 1796, était place dans la société de \ienne. En anmort le 18 août 1781, à Metz en revenant nonçant cette nouvelle à son frère Léopold, des eaux de Spaa. Il avait épousé la com- TEmpereur ajoutait : « C'est une perte tesse Léopoldine Sternberg, qui lui sur- réelle pour Vienne et affreuse pour son vécut jusqu'en 1809. C'était une femme épouse.»
liant cela, mon cher Comte, bien longtemps sans en avoir de ma part.
Vous verrez par la copie ci-jointe ce que je propose aux médiateurs de répondre aux trois cours belligérantes f^l Je voudrais bien qu'ils puissent s'emparer une fois de la médiation, de façon qu'elle ne pût plus leur échapper par quelque négociation directe entre les parties intéressées, que des événements peuvent rendre possible et qui serait désagréable pour eux. C'est là l'anecdote secrète de la tournure que j'ai donnée à ce projet de réponse, que je vous confie pour votre unique direction, attendu que naturellement il ne peut pas être question d'en faire aucun usage avant que les réponses de Pétersbourg, que nous devons attendre, ne nous soient parvenues. Vraisemblablement j'aurais réussi, si je l'avais voulu , à engager notre bon prince Galitzin '-^ à la faire passer tout de suite avec moi aux cours respectives; mais j'ai jugé n'en devoir rien faire, soit pour donner une marque de déférence à l'Impératrice dans cette occasion où rien ne presse, soit pour ne pas compromettre le pauvre honnête homme Galitzin, qu'aussi le roi de Prusse voudrait faire croire que je mène par le nez.
Je suis très persuadé que les cours belligérantes ne feront pas la paix et ne peuvent pas même la faire tant et aussi longtemps qu'elles seront en état de pouvoir continuer la guerre. Mais peu m'importera le temps qu'elle pourra durer, dès que par l'ouverture du congrès je n'aurai plus à craindre qu'on puisse faire la paix sans nous. Ce doit être là notre but; c'est tout ce qui doit et peut nous intéresser. Mais pour réussir, il faut se conduire de façon à ce qu'ils ne puissent pas même s'en douter, et toujours me paraît-il incontestable que, pour le bien
<') Les deux cours impériales ont été très peinées de l'exposé des raisons qui ont paru à S. M. Très Chrétienne s'opposer à l'acceptation des Articles préliminaires. H leur paraît convenable dans l'état actuel des choses de renvoyer à d'autres temps et à d'autres circonstances les observations dont
elles seraient susceptibhss Elles n'ont
dû se permettre ni aucune de ces propositions qui auraient pu blesser la dignité ou la déhcntesse de l'une ou de l'autre dos parties , ni aucune de celles qui auraient entraîné des décisions qui ne peuvent être que le résultat des consentements obtenus par la voie des négociations. Elles ont dû
se borner, par conséquent, à chercher et à trouver quelque moyen propre à mettre les puissances beUigérantes dans le cas de pouvoir rassembler leurs plénipotentiaires respectifs dans le lieu du congrès pour y travailler, sous la médiation des deux cours inqjérialos , à l'arrangement amiable de tous les différends qui sont les causes de la guerre actuelle et pour une lois rassemblés ot nnniis d'instructions pour tous les événements possibles, y être continuellement à portée de pouvoir saisir l'un ou l'autre de ces heureux moments qu'amènent quebjnei'ois les circonstances.
^-' Ambassadeui' de Russie à Vienne,
qui peut résulter de la réunion des plénipotentiaires rassemblés une fois au lieu du congrès, les trois puissances devraient d'autant plusse prêter à en accélérerl'ouverture, qu'ils n'en seront pas pour cela obligés de faire la paix plus tôt qu'ils ne voudront, pendant qu'en échange cela pourrait leur fournir aux uns ou aux autres le moyen d'en saisir et d'en accélérer le moment si, par quelque événement possible, quelqu'un se trouvait dans le cas d'en avoir besoin ou envie.
Il faudra voir à présent que deviendra cette grande expédition sur Minorque ^^\ Si messieurs les don Quichottes conjointement avec les Français peuvent prendre le fort Saint-Philippe, ces succès mettront sans doute quelque grain dans la balance en leur faveur, mais je vous avoue que je ne peux presque pas me permettre de m'en flatter, et dans le cas contraire, M. de Grasse '"^^ venant de faire si peu d'usage de sa supériorité dans les Antilles, ce sera encore une campagne complètement manquée, et rien ou bien peu de chose à espérer pour l'avenir, attendu que ce qui aurait pu et dû arriver même aux Anglais en Amérique pendant cette campagne les engagera sans doute à ne plus se mettre dans le cas d'y avoir des forces inférieures à celles que les Français et les Espagnols pourraient vouloir y transporter dans les campagnes à venir; et vous voyez bien qu'en ce cas leurs ennemis ne continueraient plus la guerre qu'à pure perte, et que moyennant cela la leçon, que la France et l'Espagne ont donnée dans cette campagne ou plutôt ont manqué de leur donner, ne peut plus guère leur faire espérer par la suite ce qu'il était facile non seulement dans cette campagne, mais même dès la première de cette guerre eu Amérique.
Permettez-moi de vous rappeler la prière que je vous ai faite il y a quelque temps de ne pas m'oublier si jamais il se présentait l'occasion d'acquérir pour moi, ou comme présent du Roi ou de la Reine ou autrement, un ou deux chevaux barbes, bons et beaux, comme peut-être
il) Le ai août 1781, une flotte fran- ses troupes, tint jusqu'au 5 février
co-espagnole avait débarqué dans l'île 1782.
de Minorque un petit corps d'armée , coin- ^^'^ François de Grasse, né en 1738,
mandé par le marquis de Grillon, qui mort le 1 1 janvier 1788, fut un des ami-
s'empara de l'île presque tout entière raux qui commandèrent les flottes françaises
sans coup férir, et fit aussitôt le siège dans la guerre d'Amérique. D'abord beu-
du fort Pbilippe, où le gouverneur an- reux, on eut ensuite trop d'occasions de
glais, qui s'y était réfugié avec toutes l'accuser d'impéritie.
cela [)Ourrait arriver, s'il est vrai qu'il doit venir en France un nouvel ambassadeur de Maroc ou de quelque autre canton barbaresque.
Vienne, lâ octobre ij8i. — Mon cher Comte, ce courrier vous apportera deux lettres, l'une pour Monsieur, l'autre pour le comte d'Artois, par lesquelles je les prie de vouloir remplir ma place et tenir sur les fonts de baptême l'enfant dont la Reine va accoucher. Vous laisserez au bon plaisir de la Reine laquelle de ces deux lettres Elle voudra que vous remettiez. Je vous laisse juger, mon cher Comte, avec quelle inquiétude et avec quel empressement j'attends la nouvelle de son heureuse délivrance. Mon attachement pour la Reine vous est connu, et tout ce qui s'est passé l'autre fois'^' ne me rend l'arrivée de cette nouvelle que plus intéressante. Je vous prie, mon cher Comte, de me tenir exactement et journellement même au fait, soit par estafette ou par l'ordinaire, de tout ce qui pourra y arriver, et de ne me laisser rien ignorer des détails de sa santé, laquelle m'est si chère et précieuse. Je ne cède en cela rien à feu mon auguste mère, et vous prie en conséquence d'y mettre le même soin et la même recherche.
La campagne sur mer vient de se terminer comme les autres, savoir en disant qu'on fera mieux l'année [)rochaine; reste à voir ce (|ue M. de Grillon fera à Minorque. J'attends mes hôtes ^-^ pour le 1 2 de novembre, et je me flatte bien que jusqu'alors j'aurai des nouvelles de l'heureuse couche de la Reine. Si c'est un dauphin et que la mère et l'enfant se portent bien, je ne me posséderai pas de joie.
^'' Lors de ses pi-eniières couches, la ReliK! avait été prise d'un mouvement convnlsil'qui aurait pu mettre ses jours en danger sans la présence d'esprit de l'accoucheur Vermond, frère de l'abbé de ce nom.
12) Le grand-duc héritier de Russie et la grande-duchesse sa femme, qui entreprenaient un tour d'Europe sous le nom de comie et comtesse du I\ord.