MERCI A JOSEPH II
Paris, i6 octobre ij8i. — Ayant été un mois dans l'attente qu'un garde-noble vînt relever ici celui qui m'avait apporté les très gracieux ordres de V. M. datés du 3i août et du 8 septembre, je n'ai pas eu plus tôt l'occasion de mettre à ses pieds ce présent et très humble rapport, et j'ai été d'autant plus en peine de ce retard que la réponse ci-jointe du Roi Très Chrétien à V. M. m'avait été envoyée par la Reine dès le 3o septembre, mais avec l'injonction expresse de la garder jusqu'au départ du garde-noble de ce mois et jusqu'à ce que la Reine eût pris le temps d'écrire la réponse qu'Elle devait Elle-même à V. M. (^'.
D'après ce que la Reine a daigné me dire, son auguste époux a bien senti tout le prix de la confiance que V. M. lui a marquée en lui envoyant ses règlements militaires. Ce qu'ils contiennent de grand et d'utile est hors de la portée du ministre qui dirige ici ce département^'^', et on ne peut s'étonner assez qu'il ait été remis en des mains aussi ineptes. Le marquis de Castries n'a pas un plus grand succès dans la place qu'il occupe; toute la marine se plaint de son administration, et l'indiscipline de ce corps y occasionne tant de confusion et de querelles que les marins français sont beaucoup plus occupés à se faire la guerre entre eux qu'à la faire aux ennemis de l'Etat. La partie des finances n'est pas en meilleur prédicament; les anciens abus y renaissent en foule; le contrôleur général actuel'^' ne jouit d'aucun crédit, d'aucune considération, ni, à ce que croit le public, d'aucune capacité. Le comte de Maurepas, plus affaissé que jamais par l'âge et par ses infirmités, n'est ni en état, ni par caractère en volonté de remédier à lant d'inconvénients, et, toutes les branches du gouvernement restant en souffrance, il n'y a que des hasards extraordinairement heureux qui puissent tirer avec utihté et honneur cette monarchie de la situation critique où la tient la guerre présente. Il est assez étonnant que le comte de Vergennes, qui est peut-être un peu plus en état que ses collègues d'apprécier une pareille position, marque si peu d'empresse-
'•' Ces lettres manquent. succéda à M. Acckor et fut contrôleur gé-
'-> M. de Ségiir. néral des finances de mai 1781 à mars
'^' Jean-François Joly de Fleury, qui 1788.
GO
MERCY À JOSEPH II
ment à saisir les moyens d'en sortir et répugne à l'ouverture la plus prompte du congrès. Ma dépêche d'office qui sera mise sous les yeux de V. M. expose ce que j'ai tâclié d'insinuer à cet égard, ainsi que les objections qui m'y ont été faites '^l
La Reine jouit de la plus parfaite santé et du plus grand crédit; il dépendrait de S. M. de le rendre décisif dans les objets majeurs si Elle était disposée à s'en occuper avec suite. Elle se prête aux instances que je Lui ai faites de s'entretenir quelquefois avec le Roi de matières politiques. J'ai particulièrement suggéré trois points essentiels : celui de l'utilité d'ouvrir le congrès de paix le plus tôt possible, celui de parer aux machinations de la cour de Berlin, et finalement d'être attentive à diminuer l'impression de jalousie que causent ici les liaisons de V. M. avec la Russie. Ma dépêche rend compte de ce que la Reine a tenté sur le premier de ces objets f^^; Elle ne néglige pas les deux autres dans les occasions, et Elle marque un vrai zèle et attachement à tout ce qui intéresse et concerne V. M. et l'utilité de son auguste service.
Il y a eu et il existe encore dans l'intérieur de la famille royale des dissensions occasionnées par le caractère sournois et malveillant de Madame ^'^' ; Elle s'est fait prendre en aversion par le Roi ainsi qu'Elle
'■' M. de Vergennes ne voiilail pas entendre parler de la réunion d'un congrès à ce moment de l'année, car il était convaincu qu'il n'aurait d'autre résultat que de permettre aux Anglais d'en profiter pour relever leur crédit par l'annonce de l'ouverture des négociations en vue de la conclusion de la paix et pour se procurer à meilleur compte les fonds nécessaires à la prochaine campagne. (Mercy à Kaunitz, dépêche d'office du 16 octobre 1781.)
'^) Rebuté par le ministre des affaires étrangères, M. de Mercy employa l'influence de la Reine pour l'aire hâter l'ouverture du congrès. Maric-Antoinelte se prêta à tout ce que M. de Mercy lui demanda. Le 9 octobre , Elle lui dit qu'Elle avait mis ses conseils à prolit et qu'Elle s'était entretenue avec le Roi des moyens de terminer bientôt la guerre. Elle s'était appliquée à prouver
combien il était nécessaire de commencer les négociations, ce qui était d'autant plus facile que la médiation des deux cours impériales était acceptée et le lieu du congrès désigné. Aussi ne voyait -Elle pas quel danger il pouvait y avoir à mettre les plénipotentiaires en état d'ent^mier une besogne aussi utile. Le Roi s'était borné à répondre qu'il avait des raisons de croiie que l'Angleterre n'y prêterait pas les mains, mais que, quant à lui, il n'y trouvait pas le plus petit inconvénient. (Mercy à Kaunitz, dépèche d'office du 16 octobre
^^'' Louise de Savoie , femme de Monsieur Louis-Stanislas-Xavier, comte de Provence, frère du Roi. Voir sur celte princesse la correspondance de Mercy avec Marie Thérèse, piU)liée par MM. d'Arneth et Geoffroy (t. I, p. XIV, 178, 963 , 387, et t. III, p./i57, 46G, 487).
l'était déjà par le public de la cour et de la ville. On la croit grosse et l'on se permet à cet égard des propos assez étranges. La Reine, avec sa bonté ordinaire et son éloignemcnt de toute tracasserie, cherche à pacifier les choses et à éloigner les éclats. Elle est plus en peine de la position de M. le comte d'Artois qu'EUe affectionne. Il vient de se manifester que ce jeune prince est endetté de 2 i millions à la suite de beaucoup de dépenses sourdes et de beaucoup de friponneries de la part de ses gens d'affaires. Son surintendant des finances, Sainte- Foix, ci-devant secrétaire d'ambassade à Vienne, est traduit et décrété au parlement. Le Roi est sollicité de payer cette dette énorme, mais le temps de guerre s'y oppose, et on ne sait comment remédier à cet embarras.
Je remets ici très humblement la suite de la correspondance prussienne; de la manière dont le baron de Goltz y déduit les circonstances du séjour de V. M. à Versailles, il en résulte une preuve frappante de l'infidélité avec laquelle l'envoyé prussien a induit son maître en erreur sur les faits les plus notoires. Depuis assez longtemps, je n'observe rien dans les démarches du baron de Goltz qui produise ici le moindre effet suspect ; la fausseté de ses propos y est connue ; le comte deVergennes semble les apprécier à leur valeur, et, quoique le comte de Maurepas les écoute avec plus de facilité, il ne peut pas se méprendre sur la tournure de l'homme qui les lui débite.
V. M. a daigné m'ordonner ci-devant de mettre sous ses yeux les écrits satiriques qui paraissent de temps en temps à Paris, et je viens de m'en procurer un de ce genre que je joins très humblement ici. Quoiqu'il n'ait rien de fort piquant, il cause un vif chagrin au ministre Amelot et au lieutenant de police qui se donnent les plus grands mouvements pour supprimer le peu d'exemplaires de cette brochure et pour en découvrir les auteurs.
La Reine étant au moment de ses couches, je vais m'établir à Versailles pour y attendre cet événement si intéressant, à la suite duquel je dépécherai sur-le-champ un garde-noble qui en portera la nouvelle à V. M.
68 MERGY À RAUNITZ.
!i1. — MERCY À KAUISITZ'^l
Versailles, le a 5 octobre lySi, au soir. — Monseigneur, la joie tumultueuse qui règne ici et la nécessité de me trouver à chaque instant à la cour ne me permettent que d'avoir l'honneur d'écrire quelques lignes à V. A. Il n'y a pas d'exemple de couches plus heureuses que ne l'ont été celles de la Reine <-); quoi qu'en dise le liulletin, Elle n'a eu que cinq quarts d'heure de travail, et le Roi était prêt de partir pour la chasse à midi.
La Reine me charge bien expressément de prier de sa part V. A. de vouloir bien faire tenir par un exprès et au nom de la Reine un des bulletins à S. A. R. Madame l'archiduchesse Marie-Anne, et la Reine désirerait aussi qu'un pareil bulletin également en son nom fût envoyé à la reine de Naples; il paraît tenir fort à cœur à la Reine que cette attention personnelle soit marquée de sa part à ses deux augustes sœurs.
Le Roi paraît être dans une joie inexprimable et le public semble la partager sincèrement. Cet événement va donner une grande consistance au crédit de la Reine; puisse-t-Elle se décider sérieusement à en faire un usage utile !
On vient d'apprendre par l'Angleterre qu'il y a eu à l'entrée de la baie de Chesapeake un combat naval, dans lequel les Anglais ont été fort mal traités (■^^; ils doivent avoir brûlé un de leurs vaisseaux de a/i nommé le Terrible; ils se sont retirés à New-York, tandis que M. de Grasse, resté maître de la baie de Chesapeake, y a débarqué trois à quatre mille hommes, lesquels, prêts à se joindre à MM. de Rochambeau et de Lafayette, peuvent facilement réduire le corps anglais commandé par lord Cornwallis. On fonde ici sur cette conjoncture de grandes espérances; on n'a d'autres nouvelles de Minorque, si ce n'est que le siège en règle du fort Saint-Philippe va commencer.
^'1 Veisailles, le aS octobre 1^81. — La '^'^ Lcaa octobre, Marie-Anloiaelte avait
Reine étant accouchée le 32, j'ai écrit le mis au monde io premier dauphin, Louis-
93 à S. M. de Versailles, et la célérité de JosepliXavier-François, qui monrutie ^i juin
l'expédition a empêché (pi'on gardât copie '78g.
de celte lettre. J'y rendais compte à S. M. ^*' C'est le combat naval livré le 5 sep-
de l'heureux événement, et je répondais à lembre 1781 par l'amiral du Grasse à l'a-
sa lettre du ih octobre. (Note de Mercy.) mirai anglais Hood.
La précipitation avec laquelle le courrier français a été expédié hier ne m'a pas permis de pouvoir écrire par cette voie, et M. de Vergennes n'a jamais voulu consentir que je dépêchasse le présent gardenoble avant ce soir.
Vienne, ce 2j octobre ijSi. — Mon cher comte do Mercy, je viens de recevoir le garde-noble avec votre lettre. Je vous suis bien obligé des nouvelles qu'elle contient. J'avais déjà entendu parler ici de la grossesse de Madame sans y croire, et la Reine fait très sagement de faire taire les propos qu'on pourrait tenir à cet égard, parce qu'il est bien essentiel de se tenir à cet axiome juridique : Palet' est qiiem nuptiœ (lemonstrant , si l'on veut qu'il reste encore une ombre d'ordre dans les familles et l'apparence des mœurs.
Je vous laisse à juger, mon cher Comte, avec quelle impatience j'attends les nouvelles de l'accouchement heureux de la Reine; je n'ose point me flatter d'un dauphin tant je sens que cela me fait plaisir et c[ue je crains que la nouvelle contraire me fera de la peine.
La somme des dettes du comte d'Artois est vraiment exorbitante, et j'avoue que je ne pourrais pas conseiller au Roi de se prêter à la payer jusqu'à ce que le besoin et l'inquiétude qui en naissent aient laissé des traces assez profondes dans le cœur et la volonté de son frère, pour qu'on soit sûr qu'il ne retombe plus dans le même dérangement.
Nos nouvelles politiques et la réponse commune avec la Russie que nous allons faire aux puissances belligérantes, vous les recevrez avec celle-ci par le chancelier de cour et d'Etat. Je sens bien que l'époque n'est point venue et qu'il faut encore l'issue des événements qu'on attend de l'Américpe et de Minorque pour pouvoir espérer rapprochement de la paix. En attendant, nous laissons courir cette réponse pour nous tenir toujours en droit de la médiation.
Voici le peu de nouvelles secrètes pour ce moment que j'ai en mains; vos soins, votre vigilance me sont connus, et je crois réellement avoir assez fait pour que l'on ne puisse plus douter de ma façon de penser au sujet de l'alliance, pendant que le roi de Prusse a beaucoup trop fait pour qu'on puisse le croire.
J'attends la jeune cour de Russie vers le 16 ou 1 5 novembre ici, ayant retardé son voyage; je compte aller à sa rencontre jusqu'à Troppau. A son df^part de Pétersbourg, il s'y est passé des choses incroyables et qui font bien montre de l'intrigue abominable de cette cour et en même temps de la faiblesse des individus. Hors l'Impératrice, je ne puis en vérité y compter sur rien; mais pour Elle il faut avouer qu'Elle est loyalement et fidèlement amie.
Adieu, mon cher Comte; je vous prie de ne me laisser ignorer rien de tout ce qui peut avoir rapport à la santé de la Reine, car ma tendresse pour Elle est au delà de toute expression.
hh. — KAUNITZ A MERGY.
Y'}mm, le a y octobre ij8i. — Le garde Siklosy m'a remis ce matin vos lettres du 1 6, mon cher Comte, et celui que je charge de la présente vous apporte les instructions qui vous sont nécessaires pour la remise de la réponse des deux cours impériales. Je ne me flatte pas plus que le Roi et M. de Vergennes que la cour de Londres consentira à l'ouverture effective du congrès; mais je ne le regarde pas cependant comme impossible en certains cas. Quoi qu'il arrive néanmoins, il me paraît toujours raisonnable de le Lui proposer, parce qu'il sera toujours à craindre réellement que la paix ne vienne par quelque lucarne, comme il est échappé à M. de Vergennes d'en faire l'observation, qu'il a voulu raccommoder par la suite, mais qu'au fond il a bien mal raccommodée, parce que s'il est vrai que des apparences de paix peuvent donner des facihtés pour la formation du budget anglais, je ne vois pas pourquoi elle ne pourrait pas rendre le même service à M. de Fleury. La vérité est que l'on se flatte dans ce moment-ci là où vous êtes; mais on pourrait fort bien se tromper, et je vous avoue que, comme vestigia terrent ^^\ je meurs de peur que cela n'arrive; car ce sont
('' Horace, vers 7/1 de Tép. 1 du liv. P'. de Kaiinitz veiil sans doute dire qu'il est
Par cette allusion aux craintes du Renard qui elTrayé de penser que jusqu'ici la lin des
voit bien les pas des animaux allant vers la campagnes niaritimes de la France n'a
caverne du Lion, mais ne trouve pas de pas justifié les espérances que leurs débuts
traces de ceux qui en sortent, le prince avaient lait naître.
d'étranges gens que vos marins français, qui n'ont pas su apprendre encore jusqu'à ce jour des Anglais la guerre stationnaire entre autres, et qui m'ont très fort la mine de ne l'apprendre jamais. Faites tout, je vous prie, dans le concert le plus amical avec M. Chotinsky^^', afin qu'il ait de quoi se louer de vous à sa cour, qui est telle que vous la connaissez, ombrageuse et susceptible à l'excès.
Vienne, ce a g octobre ijSi. — iMon cher comte de Mercy, je vous laisse juger, par l'attachement que vous me connaissez pour le Roi, la Reine et la bonne cause, du plaisir que j'ai ressenti en apprenant la nouvelle de la naissance d'un dauphin accompagnée des plus heureuses circonstances de santé de la Reine. C'est vraiment transporté de joie que je vous envoie tout de suite ce courrier et que j'y joins ces deux lettres pour le Roi et la Reine qui ne contiennent que les premiers mouvements de mon cœur et les compliments que je leur fais sur cet événement. Je ne me croyais plus susceptible d'une joie de jeune homme, mais cet événement si désiré et dont je n'osais point me flatter vient réellement me tourner la tête. Vous partagerez bien sincèrement ma joie, car je connais votre façon de penser et votre attachement pour moi et la Reine. Cette sœur, qui est la femme que j'aime le plus au monde, être dans ce moment la plus heureuse, est bien satisfaisant. Je tiendrai demain un grand jour de gala et ferai ouvrir tous les théâtres gratis au public. C'est avec la plus vive impatience que j'attends d'ultérieurs détails et surtout des nouvelles des premiers jours critiques des couches de ma sœur. Prêchez bien qu'Elle se ménage et surtout qu'Elle se garde des odeurs.
Adieu, mon cher Comte; que j'aurais désiré dans ce moment être à Versailles et assurer bien tout le monde que c'est en bien bon allié et presque en Français que je partage le bonheur qui résulte de cet événement pour tout l'Etat 1
'') Le chargé d'affaires de Russie à Paris.
72 MERGV A JOSEPH II.
^(6. — MERCY À JOSEPH IT
Paris, 11 novembre ij8i. — Un garde-noble dépêché à Madrid m'a remis, à son passage par ici le k de ce mois, les très gracieux ordres de V. M. en date du 27 octo])re avec une lettre adressée à la Reine. Les directions c{ueje recevais en même temps de la chancellerie de cour et d'État m'ayant obligé de faire copier les pièces à communiquer et de me concerter avec le chargé d'affaires de Russie pour la remise desdites pièces, je ne pus me rendre sur-le-champ auprès de la Reine. Le lendemain, ayant reçu par le garde-noble Torkos les ordres postérieurs de V. M. du 99 octobre avec des lettres au Roi et à la Reine (i\ je ne tardai pas d'aller à Versailles, mais le Roi se trouvant à Fontainebleau pour y chasser pendant trois jours, le comte de Vergennes ne voulut pas cju'il fût apporté le n)oindre retard à la remise de la lettre de V. M., et il l'envoya sur l'heure à son souverain par un courrier dépêché à cet effet.
M'élant rendu chez la Reine, je lui présentai les deux lettres à son adresse; Elle lut d'abord celle du 29 octobre, et je vis qu'Elle en était attendrie jusqu'aux larmes. S. M. daigna me dire : Lisez cette lettre; voyez comme elle est charmante. Elle ajouta ensuite : Je suis bien heureuse de voir combien mon frère m'aime tendrement. La Reine ne se lassait pas d'écouler les détails que je lui exposai de ce qui s'était passé à Vienne et de toutes les marques de joie que V. M. a données à l'occasion d'un événement si heureux et si désiré. Ces mêmes détails ont fait une très grande impression sur les ministres, sur le public de la cour, et tout le monde s'est empressé de me le témoigner.
Pendant les premiers temps des couches, quoiqu'il n'y eût que le service strictement nécessaire qui fût admis dans la chambre de la Reine, Elle a voulu que je passasse tous les jours quelques moments auprès d'Elle. Une de ses premières pensées a d'abord été d'écrire à V. M. quand cela deviendrait possible. Ensuite la Reine se plaisait à parler souvent de la sensation fâcheuse que ferait au roi de Prusse la naissance du Dauphin. Cette matière me donnant lieu à des commentaires intéressants, j'eus soin de les faire valoir, et autant que l'état
C' Ces lettres manquent.
lil NOVEMBRE 1781. 73
de la Reine pouvail le permettre alors, je Lui exposai les réflexions essentielles qui se présentaient sur le degré de solidité et d'augmentation qu'allait prendre son influence en toute affaire majeure et sur l'usage le plus utile à en faire pour le bonheur et la gloire do la Reine. 11 n'y aura réellement rien à désirer sur ce chapitre important si S. M. veut se prévaloir de sa position actuelle qui est sans exemple dans ses avantages, soit par un effet de l'extrême ascendant de la Reine sur l'esprit du Roi, par une suite des qualités morales de ce prince, par la tournure et le caractère des individus qui composent le ministère, enfin par l'opinion générale établie déjà depuis longtemps qu'il ne dépend que de la Reine de gouverner ce royaume. Je vois maintenants. M. plus sérieusement frappée de ces idées, plus disposée à les méditer, et j'espère que peu à peu elles se développeront avec efficacité. 11 peut à cet égard survenir promptement une conjoncture très intéressante, vu l'état où se trouve le comte de Maurepas. Une attaque de goutte qui se portait au cœur, l'a mis à deux doigts de sa fin; depuis l'humeur s'est fixée au bras et a rendu l'accès moins critique; mais le vieillard ne se rétablit point et reste dans un affaissement qui fait présumer aux médecins que, si ses jours sont prolongés encore quelque temps, il serait au moins possible qu'il devînt incapable de continuer son ministère. Il serait essentiel qu'il fût remplacé par un sujet choisi par la Reine et qui par ses qualités fût digne de sa confiance. J'ai fait réminiscence de l'archevêque de Toulouse^"; la Reine hésite à déterminer un parti, parce qu'Elle ne croit pas le moment encore assez urgent. Au reste si le comte de Maurepas vient à manquer, le service de V. M. ne s'en fera ici que plus facilement. Le comte de Vergennes avec ses inconvénients, ainsi que ses collègues avec les leurs, sont, dans le fond, persuadés de la bonté des principes du système actuel, et, en n'épargnant rien pour les confirmer dans cette juste opinion, j'ai soin de leur remémorer cette grande vérité que la France a pour le moins autant d'intérêt à cultiver l'alliance que V. M. a de dispositions et de désir de la maintenir. Tous les efforts du roi de Prusse contre l'union dont il s'agit sont plus que jamais en pure perte, et il semble en résulter de nouvelles preuves dans les pièces secrètes que je rejoins très humblement ici. On y voit que les petites
(') Loménie de Brieniio, que nous veiroiis devenir principal ministre en 1787 par la protection de la Reine.
74 MERCV À JOSEPH II.
machinations du baron de Goltz portent visiblement h faux, tandis que son maître paraît réduit à ne savoir plus lui suggérer que des expédients ridicules.
Ma dépêche d'office expose l'état de choses relativement à la proposition de l'ouverture du congrès. Quoique j'aie trouvé le comte de Vergennes un peu moins négatif. sur cet article, il restera toujours un grand obstacle à vaincre dans l'admission des députés américains au congrès. Les apparences assez fondées de quelques succès dans le continent de l'Amérique paraissent avoir inspiré ici de grandes résolutions, et les apprêts qui en résultent sont considérables, mais il est fort douteux que l'on mette assez d'ordre dans des opérations compliquées et assez de suite et de précision dans leur exécution pour s'en promettre avec raison des effets bien décisifs. On est toujours très mécontent de la coopération de l'Espagne. Le comte de Vergennes est peu d'accord avec le marquis de Castries; le contrôleur général ne gagne aucun crédit dans le public; on ne voit enfin ni plus d'ensemble que par le passé entre ceux qui commandent, ni plus de confiance parmi ceux qui ont à obéir.
Relativement à l'intérieur de la famille royale, tout y est en règle et tranquille. Peu de jours après les couches de la Reine, le Roi lui a fait un présent de cent mille écus en or, dont trente mille livres ont d'abord été destinées à des charités et bonnes œuvres, indépendamment de deux cent mille francs qui seront distribués pour les pauvres dans les paroisses de Paris au nom du Roi et de la Reine; cette dernière somme est fournie séparément par le trésor royal. Le peuple a donné de grandes marques d'affection pour la Reine, et depuis quelque temps S. M. a beaucoup gagné dans la vénération et l'amour du public. Les frères du Roi et les princesses leurs épouses ont eu une bonne contenance à la naissance du Dauphin; depuis cet événement ou ne parle plus de la grossesse réelle ou non de Madame; cette circonstance devient indifférente. On présume qu'au bout d'un certain temps Monsieur et Madame songeront à s'établir à Paris. Le Roi inclinerail fort à cette séparation, mais elle ne pourrait guère avoir lieu sans que M. le comte d'Artois ne prît le même parti, et l'affection que lui porte la Reine en retardera sans doute l'époque; rien n'est décidé encore pour le payement des dettes de ce prince.
La Reine est fortement occupée des moyens d'établir un bon plan
d'éducation pour le Dauphin. S. M. est convenue avec le Roi qu'il n'v aura point de gouverneur désigné avant cinqans, c'es(-à-direau moment où il s'agira de lui confier le jeune prince. Cette disposition donnera du temps pour former un bon clioix et qui ne soit pas l'effet des intrigues de cour. Ce grand objet sera aussi bien rempli que possible, si la Reine ne se décide que d'après son propre jugement et sans le concours des avis de ceux qu'Elle appelle sa société.
P. S. — Paris, le 1 1 novembre ijSi. — La Reine s'était proposé de mander à V. M. par un P. S. l'état momentané du comte de Maurepas; ce ministre était beaucoup mieux hier; on le disait même hors de tout danger. Je ne sais si on le croyait.
On a beaucoup parlé ici et à Versailles de l'entrée prochaine du duc de Nivernais-'' au conseil et de sa désignation à remplacer le vieux principal ministre. On ne peut répondre de rien en pareille occurrence, mais beaucoup de présomptions me portent à croire que le duc de Nivernais n'aura que la gloire des rumeurs publiques. Madame, fille du Roi^"-', est indisposée depuis deux jours; hier au soir on craignait la petite vérole: les médecins annonçaient que sous vingt-quatre heures on saurait à quoi s'en tenir.
Pnris^^\ 2 0 novembre ij8i. — La Reine m'a fait venir ici pour
('' Louis Mancini-Mazarini , duc de Nivernais, né à Paris le i6 décembre 1716, avait été admis à l'Académie française à l'âge de vingt-sept ans; il se piquait de littérature et affichait inie vive admiration poni' Frédéric II de Prusse qui par contre lui avait fait le meilleur accueil , lorsque le duc avait été envoyé en mission à Berlin en 1755. Le duc de Nivernais n'entra au Conseil qu'en 1787; il avait épousé la sœur du comte de ^laurepas.
(-' On distinguait Madame, fille du Roi, Madame Royale, comme on disait parfois.
de Madame, femme de Monsieur, frère du Roi, dont il a été parlé plus haut, p. 66. Il s'agit ici de la fille aînée de Louis XVI et de Marie-Antoinette, ^larie-Tliérèse-Charlotte, née à Versailles le i g novembre 1778 et mariée en 1799 à son cousin germain le duc d'Angoulème, fils aîné du comte d'Artois. Elle mourut le 19 octobre i85i. (^) Au lieu de Paris, que M. de Mercy a sans doute écrit par habitude , il faut lire Versailles, comme le prouve le commencement de la première phrase. D'ailleurs, dans sa dépèche d'office du même jour, le
m'enjoindre de dépécher le présent garde-noble, et S. M. est si pressée de son départ que j'ai à peine le temps d'écrire une dépêche d'office de quelques lignes qui sera suppléée par les deux relations détaillées insérées dans la lettre de la Reine à V. M."l
Dans un petit moment de conversation que j'ai eu avec le comte de Vergennes , je lui ai fait observer que le moment présent paraissait très favorable à mettre le congrès en activité. Le ministre n'a pas été de cet avis et croit que d'autres succès sont nécessaires à l'acheminement de la paix. 11 paraît certain que l'on se propose d'attaquer la Jamaïque et l'on se promet beaucoup de l'expédition projetée aux Indes sous la conduite du marquis de Bussy.
La Reine a pensé d'elle-même aux apparences favorables que ce moment-ci présente pour la paix, et S. M. se propose dans l'occasion de développer au Roi ses idées sur cette matière.
Le comte de Maurepas est dans un état désespéré '-', et on présume qu'il ne passera pas la semaine.
Le garde-noble est chargé des plans du Petit Trianon '^' que la Reine envoie à V. M. Celte auguste princesse se porte à merveille, ainsi que M. le Dauphin. Madame, fille du Roi, se rétablit de sa dernière indisposition.
Vienne, 3o novembre lySi. — Mon cher comte Mercy, j'ai reçu votre lettre et celle de la Reine par le courrier. Les bonnes nouvelles
comte de Mercy dit que la Reine éprouvait un tel désir de faire connaître sans délai à l'Empereur les bonnes nouvelles arrivées d'Amérique qu'Elle le fit appeler tout de suite à Versailles et le chargea de mander ces nouvelles à Vienne sans perdre de temps. La nouvelle avait été apportée d'Amérique par le duc de Lauzun qui était arrivé en France après vinjjt-deux jours de navigation et à Versailles le 19 novembre.
<') Cette lettre et ces relations manquent. Elles se rapportaient sans doute à la capitulation de Yorklown et de Glocester. Le lord Gornwallis, étroitement bloqué dans
ces deux places sur les bords de la rivière d'York depuis le combat naval du 5 septembre, mentionné plus haut, avait dû signer, le lij octobre, une capitulation qui livrait à MM. de Rochambeau et de la Fayette ces deux places importantes, 21/1 canons, une flottille considérable et 6,000 hommes de troupes. Ce brillant fait d'armes eut une grande influence sur l'issue de cette longue guerre.
(-' Il mourut le lendemain, ai novembre 1781.
C' Ces plans ne se trouvent pas aux archives devienne.
30 NOVEMBUE 1781. 77
qu'elles contiennent m'enchantent, et je ne doute point que l'on cherchera de profiter, comme il convient, de si heureux événements, car sans cela les fruits en seraient perdus. Si l'on pouvait balayer Chnton à New- York de même, tout serait dit pour l'objet principal, savoir l'indépendance de l'Amérique, et cet objet serait bien plus essentiel que toute attaque sur la Jamaïque. La Reine s'explique, on ne petit [)as mieux, sur cet heureux événement, et parle en même temps du désir de la paix. Pour moi je suis trop juste pour vouloir presser dans ce moment-ci mon allié à l'ouverture d'un congrès , lorsque de plus grands succès l'attendent encore. Ainsi vous verrez par les dépêches du prince de Kaunitz que je ne presse pas du tout une chose que je sens qu'elle ne pourrait point tourner à compte à la France de faire.
La nouvelle de la mort du comte de Maurepas que je compte de recevoir sous peu est une importante époque politique et encore plus personnellement pour la Reine. Le plus désirable sans doute serait que le Roi pût se dispenser de faire un premier ministre, et surtout M. de Nivernais, que M. de Gol(z désire si cordialement, ne paraîtrait pas l'homme dans lequel on pourrait avoir confiance, malgré toute la légèreté de son esprit, et même M'"° d'Écossais '^^ sa fille que j'estime infiniment.
Je suis bien charmé que la fille de la Reine se porte mieux; c'est un joli enfant dont la santé et la conservation m'intéressent beaucoup.
Vienne, le 3o novembre ijSi. — Nous avons reçu avant-hier, mon cher Comte, avec le plaisir sincère de bons et fidèles alhés la très grande et très importante nouvelle que vous nous avez donnée. J'imagine qu'on se portera de préférence sur New-York par envie de nettoyer l'Amérique. Ce ne sera pas chose aisée de faire subir à M. de Clinton le sort de M. Cornwallis. En tout cas, l'événement peut seul
(') Lisez M""' de Cossé; sur cette duchesse, dame d'atours de Marie-Antoinette de 1 771 à 1775, voyez la publication de MM.d'Arnelii et GetTroy (t. I, p. 222, elt.II, p. 3/i3 et 354).
78 MKKGY À JOSEPH II.
prouver si on a pris le meilleur des partis, et tout ce que je souhaite dans la position actuelle des choses, c'est que les flottes françaises ne se commettent pas vis-à-vis des anglaises. La France est du côté de l'avantage à présent; il ne faut pas, ce me semble, s'exposer à le perdre. D'ailleurs quelque raisonnable qu'il fût peut-être de saisir ce moment pour rassembler les plénipotentaires dans le lieu du congrès, comme il ne paraît pas par les propos de M. de Vergennes que ce soit son avis, il conviendra de ne plus lui en reparler, à moins qu'il n'en fournisse lui-même l'occasion, et alors seulement il pourrait être bon de lui faire comprendre que, quand même moyennant ce qui vient d'arriver, les Anglais se persuaderaient enfin que ce serait une chimère de se flatter encore de reconquérir l'Amérique, il ne s'ensuivrait pas qu'ils se détermineront à faire la paix, et encore moins à la faire au prix du sacrifice de l'indépendance des colonies, parce qu'ils pourraient fort bien se déterminer à continuer la guerre vis-à-vis de la maison de Bourbon, en laissant en suspens celle des colonies, et que comme il sera toujours vrai que dans cette guerre-ci cJn la durera, la vincera, si l'Angleterre est certaine, ou croit l'être, de pouvoir la continuer plus longtemps que la France et l'Espagne, elle la continuera, et que moyennant ces considérations il reste toujours vrai qu'on ferait bien de ne pas trop se flatter et de commencer toujours à bon compte de mettre le congrès en activité, pour pouvoir en profiter en cas de besoin, et cela d'autant plus que l'on ne risque rien, attendu qu'on est toujours le maître d'en ralentir la marche, supposé qu'on le jugeât plus convenable. Dites aussi à vos messieurs que nous n'avons point de réponse encore de l'Angleterre.