MERGY A JOSEPH II
Pans, ù février lySa. — J'ai reçu le 26 du mois dernier les très gracieux ordres de V. M. I. du i5 janvier, et j'ai dépêché sur-le-champ un exprès pour porter à la Reine la lettre qui lui était adressée, une indisposition m'ayant empêché ce jour-là d'aller la présenter moimême à Versailles. Le surlendemain je fus en état de m'y rendre; j'y fis usage des notes rédigées par V. M. au sujet du voyage du grandduc et de la grande-duchesse de Russie, et, après une lecture de cet écrit, je suppliai la Reine de me le laisser pour le remettre sous ses veux en temps et lieu et à mesure qu'il s'agira d'en remplir les différents articles. A la manière dont la Reine en a d'abord saisi le sens et l'objet, je suis bien sûr qu'Elle se conformera parfaitement aux intentions de V. M., et que, comme Elle a daigné me le dire Elle-même, Elle y trouvera le double plaisir de faire chose qui soit agréable à V. M. et qui soit propre en même temps à remuer la jalousie du roi de Prusse.
11 n'y a encore ici aucune apparence de nouvelle forme à donner au ministère. Ceux qui le composent se trouvent dans la même position que l'indique mon très humble et dernier rapport; cependant les personnes les plus clairvoyantes présument que cette indépendance respective dans les départements, jointe au peu d'accord qui règne entre eux, nécessitera le choix d'un personnage principal pour les contenir et former un point de réunion qui n'existe pas. La Reine commence à le prévoir; il serait à souhaiter que S. M. prît en conséquence les mesures nécessaires; mais mon zèle pour le meilleur service de V. M. et pour la gloire de la Reine ne me permet pas de dissimuler
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que cette auguste princesse ne met ni assez de soins ni assez triinportance à s'assurer linfluence majeure et solide qu'il dépendra d'Eiie de se procurer quand Elle en aura la volonté ferme et suivie. Son grand crédit n'est employé qu'à faire dispenser des grâces, et Elle laisse d'ailleurs le Roi dans une sorte de persuasion que la Reine s'ennuie des affaires d'Etat, qu'Elle ne veut point les connaître ni se mettre à même d'en alléger le poids à son époux. Le goût des amusements déjoue les idées et la suite que la Reine devrait employer aux choses sérieuses; Elle n'en est pas persuadée, parce que dans certains moments d'affaires Elle y met de la vivacité, quelquefois même de la force. On lui représente très humblement non comme un tort réel, mais comme une crainte que l'on a, que les grandes affaires ont besoin d'être préparées, sans quoi l'activité qui ne se déploie qu'au moment de la crise ne sert souvent qu'à compromettre. On ajoute qu'indépendamment du coup d'œil et de l'attention constante sur les affaires il faudrait un peu d'habileté et de prudence dans la conduite, pour que le Roi ne crût pas la Reine uniquement livrée à l'amusement et ne cherchât pas à deviner dans chaque occasion qui peuvent être ceux qui ont suggéré telle ou telle idée à son auguste épouse.
Cet état des choses rendrait bien utile un principal ministre, éclairé, honnête et entièrement dévoué à la Reine. Son attention a été réveillée par l'article de la lettre où V. M. lui parle de l'archevêque de Toulouse, et si dans des circonstances données ce prélat est mis en place, il est presque démontré que ce serait de tous les choix possibles celui qui réunirait le plus de convenances pour la Reine. L'idée générale est uniforme et constante sur les talents de l'archevêque, mais cette idée est cause de l'opposition d'un grand nombre de personnes, et particulièrement de celles qui forment la société de la Reine, parce qu'elles sentent que le prélat en question ne serait pas assez complaisant et qu'il n'aurait besoin que de ses talents pour se soutenir ainsi que pour écarter les ministres médiocres qui tenteraient de lutter contre lui.
Je dois convenir cependant que la société favorite est un peu plus contenue que par le passé dans ses projets d'influer sur les objets majeurs. La Reine tient assez au parti de ne pas permettre que ses alentours lui parlent de matières semblables ; il y a quelquefois de petites exceptions envers la duchesse de Polignac ; les vrais serviteurs de la
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Reine tâchent, autant que possible, d'en éloigner les occasions et d'en diminuer les conséquences toujours nuisibles.
Je ne cesse de réitérer les représentations les plus instantes de veiller à ce qu'il ne s'établisse pas auprès du Roi des crédits obscurs et subalternes. J'ai démontré à la Reine qu'il en existait des traces, et Elle en a été si convaincue qu'EUe en a parlé à son auguste époux de manière à prévenir les progrès de ce grand inconvénient auquel le monarque ne se livrera pas aussi longtemps qu'il aura lieu de croire que ces crédits ne sont point ignorés.
Depuis un certain temps, le Roi montre quelque envie d'être le maître; il marque un peu de jalousie de son autorité et beaucoup de crainte qu'on ne le croie gouverné. Cette situation d'esprit serait assez délicate à manier, mais d'après ce que V. M. a été à portée de voir Elle-même, il est indubitable qu'avec quelque ménagement la Reine fera de son époux tout ce qu'Elle voudra, et que les qualités qui établissent son ascendant doivent l'emporter sur tous les petits obstacles qui seraient à surmonter.
Je dois m'en remettre très humblement au contenu de mes dépêches d'office sur les objets de la guerre présente, sur les moyens que l'on a ici de la continuer, et sur les probabilités de son issue. Les choses à cet égard ont changé de face depuis l'accident 'i' qui a forcé l'escadre française de rentrer à Rrest, et toutes les apparences favorables redeviennent tellement problématiques que s'il y avait plus d'ensemble dans le conseil de Versailles, il est probable qu'il se porterait plus décidément à adopter les vues de V. M. sur un acheminement à la paix, en se mettant en position de la conclure promptement au besoin.
En remettant ici très humblement les pièces de la correspondance prussienne, je ne dois pas omettre que la Reine est résolue à faire bon usage vis-à-vis du Roi de ce que V. M. lui mande sur les assertions tracassières du roi de Prusse. Ma dépêche d'office expose ce que m'en a dit de son propre mouvement le comte de Vergennes et le juge-
'•' Une tempête épouvantable, comme fallut rentrer au port pour les réparer,
on en avait rarement vu sur les côtes fran- ce qui fit perdre toute l'avance qu'on avait
çaises de l'Océan, avait ruiné la flotte qui sur les Anglais et força de renoncer à des
venait de sortir de Brest; la plupart des projets importants, dont on espérait tirer
vaisseaux furent tellement abîmés qu'il de grands avantages.
KAIINITZ À MERGY.
ment qu'il en porte '■^l J'ai lieu de croire que ce ministre m'a parlé de bonne foi; d'ailleurs je veillerai de si près sur les démarches du baron de Goltz, qu'il ne me dérobera pas le fil de ses petites intrigues trop démasquées pour qu'elles puissent avoir le moindre effet de quelque conséquence.
Vienne, le 18 février lySs. — Rien de mieux, de plus sensé et de plus raisonnable, mon cher Comte, que tout ce que vous me mandez d'office, ainsi que familièrement par votre dernier courrier^'-'. Il n'est pas vraisemblable d'ailleurs, que les puissances belligérantes puissent se déterminer à des résolutions pacifiques que par les événements de la campagne prochaine. Toute instance ultérieure pour mettre le congrès en activité serait par conséquent superflue et compromettrait la dignité des deux cours impériales. En continuant donc à témoigner que leur bonne volonté n'est pas refroidie, il convient de faire sentir en même temps que s'ils croient pouvoir attendre, elles le peuvent de leur côté bien davantage assurément.
Pour ce qui est de la Reine, il serait sans doute bien désirable que vos sages avis pussent La rendre aussi réfléchie que de besoin, et
('' Le 3o janvier, dans sa conférence avec M. de Vergennes, M. de Mercy mit à dessein la conversation sur le séjour des Altesses russes à Vienne, pour lâcher de savoir quelle sensation cet événement avait causée à Versailles et quelles conséquences le roi de Prusse en avait tirées. De luimême M. de Verjjennes dit à M. de Mercy «que la liaison de l'Empereur avec la Russie avait donné les plus vives inquiétudes au roi do Prusse, comme on en pouvait juger par les inventions qu'il faisait répandre partoul sans réfléchir au mauvais elfcl que leur invraisemblance devait produire. Entre autres choses, te baron de Goltz était venu lui annoncer d'un air affairé que l'Empereur et la Russie avaient conclu un traité par lequel ils convenaient
d'attaquer la Porte et de partager ses possessions, et que cette guerre allait certainement éclater en raison des outrages dont venait d'être victime l'internonce impérial à Gonstanlinople qui, pour sauver sa vie, avait dû se réfugiera l'ambassade de France. M. de A'ergennes aurait fait remarquer au baron de Goltz que tout cela était bien invraisemblable, car les dernières nouvelles arrivées de Constantinople n'en disaient rien. En racontant cette conversation à M. de Mercy, M. de Vergennes dit : «Au fond, le roi de Prusse est très excusable. 11 n'avait qu'une maîtresse, l'Empereur la lui enlève; il est en règle qu'il soit fâché. '1 {Mercy h Kaunitz, k février i78y.)
^^' Cette lettre familière manque.
qu'Elle voulut les suivre de tous points. Mais outre que c'est une tête bien jeune, il faut convenir que sa conduite à tenir vis-à-vis du Roi n'est pas aisée, attendu que rien n'est plus difficile à {jouverner que les sots , toujours plus soupçonneux et plus déraisonnables que le reste des hommes. Je pense d'ailleurs avec vous, d'après mes notions, que dans ce moment-ci réellement le choix raisonnable d'un principal ministre ne pourrait guère tomber que sur M. l'archevêque de Toulouse, et, vu cette disette, il est très malin assurément, que l'on ait trouvé le moyen de le rendre suspect au Roi , dévot en matière de doctrine et de mœurs. De temps à autre présentez mes hommages à la Reine, pour m'entretenir dans son souvenir, et afin que j'en puisse profiter au besoin dans quelque occasion décisive que vous pourriez m'indiquer.
Vienne, le i8 février ijSa. — Mon cher comte Mercy, j'ai reçu par le courrier votre lettre et vous suis très obligé de son contenu. Plusieurs faits et petites anecdotes qu'on a appris ici, ne m'ont que trop fait craindre que la Reine n'avait pas profité des circonstances, et que son esprit trop léger, trop frivole et entouré avec cela des personnes trop intéressées à l'y conserver, n'avait pas pris l'assiette et la suite que la solidité de son bonheur et sa considération personnelle exigeraient.
Cette malheureuse crainte de s'ennuyer et le besoin de dissipation sont un mal très réel, et d'autant moins susceptible de remède, que l'habitude de ne s'occuper de rien de sérieux a paré cette prise, que c'est le ton du pays, la mode et l'intérêt de tous les alentours.
Les mensonges prussiens ne cessent point, et actuellement il veut faire accroire que c'est le renversement de l'Empire ottoman que j'ai en vue avec la Russie, pendant qu'il n'en existe pas la moindre idée et qu'il me conviendrait infiniment davantage de m'entendre avec l'impératrice de Russie afin d'abaisser auparavant la puissance prussienne, avant que de penser à des projets aussi chimériques; mais pour lui il trouve son compte à débiter de pareilles choses tant en France qu'à Constantinople et même autre part, puisque quand on voit par le
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fait que ses annonces n'ont pas lieu, il se donne alors les violons que c'est lui seul qui les a su empêcher. Il espère outre cela de pouvoir engager l'une ou l'autre puissance à quelque fausse démarche qui, ou refroidirait les liaisons de la France avec moi, ou qu'il pourrait engager la Porte même à quelque mauvais procédé qui lui attirerait ensuite la guerre qu'il désire au fond plus que tout autre, puisqu'il est sûr qu'étant encore en force comme il l'est, il en tirerait seul le bon lot, et qu'il faudrait que la Russie et moi achetassent, pour ainsi dire, sa connivence et sa permission pour faire la guerre à la Porte tranquillement, de quelque morceau de pays qui lui conviendrait, savoir ou du Mecklembourg ou de la Lusace, ou enfin d'un autre morceau de la Pologne avec Dantzig. Voilà les vraies raisons de ses intrigues, et vous pourrez hardiment faire usage de ce raisonnement qui est sûr et vrai.
J'attends les nouvelles d'Amérique avec impatience; cette campagne devrait être bien décisive et Mahon doit tomber dans peu.