MERCY A JOSEPH II
Paris, le lo mars l'jSa. — Les très gracieux ordres deV. M. I. en date du 18 de février m'ont été remis le 1" de ce mois par le garde-noble mensuel, et j'ai été sur-le-champ présenter à la Reine la lettre qui lui était adressée. Cette auguste princesse avait été fort inquiétée par des bruits répandus sur le dérangement de la santé de V. M.; mais une lettre apportée par le prince de Ligne'^' tranquillisa la Reine, et Elle me fit venir à Versailles pour me communiquer des nouvelles aussi satisfaisantes. Je ne dois rien omettre de ces particularités, parce qu'elles prouvent le vrai et tendre attachement de la Reine pour V. M.
Dans les derniers jours du carnaval, les dissipations que ce temps
''' Charles-Joseph, prince de Ligne, né brillant, et un littérateur agréable. Dans
le 12 mai 1785, mort le i3 décembre ses nombreux écrits, ie prince do Ligne
181/1. Marie- Antoinette admettait dans a toujours fait preuve du plus grand
son intimité ce prince, sujet autrichien, dévouement et du plus profond res-
qui n'était pas seulement un courtisan pect pour la Reine qui l'honora de son
aimable, mais un homme d'esprit vif et amilié.
occasionne n'ont point empêché la Reine de penser de son propre mouvement à une circonstance au sujet de laquelle elle daigna m'écrire lebillet'^' très humblement ci-joint et qui parait mériter d'être mis sous les yeux de V. M. La substance de ma réponse à ce billet se trouve consignée dans ma dépêche d'ollice'-'; j'espère qu'au moyen des précautions prises vis-à-vis du nouveau ministre de France à Berlin il s'y comportera avec plus de circonspection et de sagesse que n'en ont communément ses collègues dans les différentes cours d'Allemagne.
Depuis mon très humble rapport du k février, il n'est rien survenu de remarquable dans la position de la Reine; ses moyens d'influence et de crédit sont toujours les mêmes. S. M. paraît quelquefois décidée à en faire un usage utile et solide; ses alentours sont assez exactement tenus à l'écart de toute affaire sérieuse, ils tardent de s'en dédommager sur les objets d'intérêt; mais dans quelques occasions récentes j'ai vu la Reine un peu fatiguée de leur avidité. Elle a daigné m'en parler plusieurs fois et je n'ai pas manqué de saisir ces bons moments pour exciter l'attention de la Reine sur les conséquences de l'abus manifeste que l'on fait de ses bontés.
J'ai rendu un compte bien exact et détaillé à la Reine des observations essentielles que V. M. daigne me faire dans sa très gracieuse lettre sur les manœuvres du roi de Prusse et sur le but où elles tendent. J'ai eu occasion de déduire cette même matière au comte de Vergennes
(') Ce billet et la réponse qu'y fit le comte de Mercy se trouvent aux pages ii8 et i !uj du tome I du Recueil de M. Feuillet de Conciles, mais sous celle date fausse : premiers mois de i 788.
'-) Dans cette dépêche, M. de Mercy disait : Au milieu des fêles du carnaval, la Reine apprit que le ministre de France à Berlin allait être changé. Tout de suite Elle envoya un courrier à M. de Mercy pour lui annoncer qu'on avait l'intenlion d'envoyer le comte d'Esterno à Berlin pour remplacer le comte de Pons, et lui demander de Lui donner confidenlioUement son avis sur ce sujet ou sur tout autre qui pourrait être agréable à la Cour de Vienne. M. de Mercy répondit que personnellement il ne connaissait pas ^f. d'Es-
terno, qui avait la réputation d'un homme tranquille, mais qu'il n'avait pas l'expérience des affaires et devrait donner à Berlin les premières preuves de ses capacités. Quant aux minisires de France dans les autres cours d'Allemagne, leui' façon de penser sur l'alliance était pUis ou moins douteuse, et aucun d'eux ne pouvait sans danger être chargé des affaires de France à Berlin. 11 fallait surtout que celui qui serait choisi sût qu'il devait son poste à l'approbation formelle de la Reine. Marie-Anloinette suivit cet avis à la lettre ; la première fois qu'Elle vit M""' d'Esterno, Elle lui fit le meilleur accueil et Elle lui dit qu'Elle avait approuvé la nomination de son mari à Berlin. [Mercy à Kaunitz, dépêche d'office du 10 mars 1782.)
ijO JOSEPH II A MERCY.
nui parait sincèrement persuadé de l'absurdité des assertions du cabinet de Berlin. Ce ministre me parle toujours avec un grand mépris du baron de Goltz. dont très certainement il voit les dépêches. Celles que je joins très humblement ici sont révoltantes par le nombre et la platitude des mensonges c[u'elles contiennent. Ce que le baron de Goltz annonce dans sa lettre du 3 janvier, est de toute fausseté, soit relativement aux prétendus pamphlets dont il parle, soit sur la confiance de la Reine dans le duc de Choiseul '^*, de même que sur le crédit de Madame Adélaïde et de sa dame d'honneur''^'.
Le baron de Goltz dans sa dépêche du 1 1 janvier, choque la notoriété publique et toute vraisemblance en estimant à trente millions les dommages c{ue l'escadre du comte de Guichen a essuyés, et l'anecdote que ledit Goltz cite dans sa lettre du 27 d'un prétendu désir de la Reine d'avoir un grand cortège lors de sa venue à Paris, ainsi que la demande de retourner à la Muette avec le Roi , n'a pas l'ombre de sens ni de vérité.
Vienne, a 6 mars 1^82. — Mon cher comte Mercy, j'ai reçu votre lettre avec bien du plaisir, d'autant plus qu'elle contenait une marque non équivoque de l'amitié vraie et solide de la Reine. Je vous en renvoie la lettre et vous prie de lui bien faire connaître combien j'y ai été sensible. Ma fluxion aux yeux que je traîne depuis les camps, m'oblige de ne pas écrire à la Reine de main propre; en même temps j'écris une petite lettre de compliments, qui m'a paru convenable, à Madame Adélaïde.
Les nouvelles politiques dans ce moment-ci sont stériles. Cette campagne doit décider des événements de la guerre. Le ministère anglais paraît, en se soutenant, avoir amené lui-même la résolution au sujet
^'' Le baron de Goltz se conlenlail sans exemple dans la Correspondance Métra et
doute d'envoyer à son maître, pen dilTi- dans la Correspondance secrète publiée par
cile en cette matière, les bruits qui cou- M. de Lescure.
raient dans les salons et dans les cafés de ^^) M"" la comtesse de Narbonne.
Paris; car ces mêmes cancans se retrouvent Voir sur cette dame la publication de
dans les nouvelles à In main expédiées à MM. d'Arnelh et GefTroy (t. I, p. 56 et
cette époque par les gazetiers de Paris, par passim).
des Américains pour sauver l'honneur du Roi, se justifier auprès de la nation et se soutenir^'. S'il avait fait cela il y a trois ans, la chance aurait pu être difïérente, mais actuellement, c'est moutarde après dîner, et l'Angleterre ne peut plus échapper à faire une pai\ très désavantageuse.
Les mensonges du roi de Prusse en tout genre, et surtout au sujet d'une agression de la Porte, continuent toujours et sont crus, de même que mille autres contes, comme l'achat que je ferai du marquisat de Berg-op-Zoom de l'Electeur palatin, qui n'ont pas le sens commun.
Je jouis actuellement de la présence du Saint-Père. Jusqu'à présent il ne m'a pas fait connaître encore les motifs de son voyage, et peu à peu il me paraît qu'il voit qu'on a beaucoup exagéré les dangers de l'Eglise, et, s'il n'était pas venu, je crois qu'il ne le ferait plus. Au reste, je suis fort content de lui jusqu'à présent; il cherche beaucoup à ])araître en public, et toutes les occasions voyantes lui sont chères. Il reçoit chez lui tout le monde qui vient lui faire sa cour. Vous me ferez plaisir, mon cher Comte, de me mander ce qu'on pense à Paris de cette visite et de la façon avec laquelle elle se passe '-^
Vous avez répondu parfaitement à la Reine au sujet du nouveau ministre envoyé à Berlin. Je crois qu'un commençant comme M. d'Esterno vaudra beaucouj) mieux que quelque faiseur d'une cour d'empire. Les Hollandais défdent tout doucement de leurs barrières, et dans peu je crois que même Namur sera vidée et que nous serons débarrassés de ces hôtes incommodes'^'. Les Français doivent avoir vu par cette démarche la confiance que je mettais dans la solidité et la stabilité de mes liens avec eux, sinon faites-la-leur valoir, je vous prie.
^'' L'Empereur fait allusion à la singu- '•-^ Sur cette visite déterminée par le
lière résolution que venait de prendre le désir du Pape de juger par lui-même la
cabinet présidé par lord North. Le 97 fé- situation faite à l'Église catholique en
vrier 1782,1a Chambre des comiirunes Autriche par les réformes de l'Empereur,
avait adopté une adresse au Roi pour le voir les lettres écrites par Joseph H à
prier de faire cesser les opérations mili- son frère Léopold, dans leur Correspoti'
taires en Amérique; mais le Roi fit une dance publiée par M. d'Arneth, t. I, p. 77
réponse équivoque. Alors les Communes à 107.
déclai èrent qu'elles considéreraient comme '•" A la suite de son voyage dans les
ennemis du Roi et de la Nation tous ceux Pays-Bas en 1781, Joseph H avait résolu
qui essaieraient de poursuivre la guerre de faire évacuer par les Hollandais les
sur le continent de l'Amérique. Les mi- places fortes qu'ils occupaient depuis le
nistres se soumirent et présentèrent eux- traité d'Dtreclit pour leur servir de bar-
mémes un bill en ce sens. rière contre la France.
MERCY À JOSEPH II
MERCY A JOSEPH II
Paris, le 13 avril lySa. — Le garde-noble mensuel m'ayant apporté le () de ce mois les très gracieux ordres de V. M. I., datés du 9 G de mars, je ne tardai pas à aller présenter à la Reine la lettre qui lui était adressée et qui ne la tranquillisa pas tout à fait sur la fluxion aux yeux dont V. M. est attaquée depuis si longtemps.
L'apparition d'un émissaire anglais a fourni à la Reine une nouvelle occasion de donner preuve de son attention aux objets qui intéressent le service de V. M. et je n'ai que peu de chose à ajouter à ce que contient sur cette matière ma dépêche d'otfice d'aujourd'hui ^^\ J'aurais couru risque de compromettre la Reine, si, dans les premiers moments, j'avais dépêché un exprès ou rendu compte par la poste de la circonstance en question avant que le comte de Vergennes m'en eût parlé. D'ailleurs, cette circonstance ne pouvait être urgente par la
(') Après le vote de la résolution do la Chambre des communes interdisant de continuer la guerre en Amérique, lord Norlh avait chargé un émissaire, nommé Fortli, d'aller à Paris sonder les intentions du cabinet de Versailles sur le rétablissement de la paix. Arrivé à Paris le 8 mars 1782, M. Forfh eut le 1^ une longue conférence avec M. de Vergennes, auquel il fit connaître le vif désir q\i'avait le roi de la Grande-Bretagne de metire fin à une guerre désastreuse pour le monde entier. M. de Vergennes se borna à déclarer à M. Forth que le Roi son maître ne pouvait entrer en négociations sans ses alliés, et le 18 mars il lui fit remettre une réponse écrite, conçue dans le même sens. Elle est imprimée dans Flassan ( Histoire de la Diplomatie française, t. VII, p. 826).
Louis XVI confia à Marie-Antoinette tous les détails de la conférence de son ministre avec l'émissaire anglais. Aussi lorsque M. de Vergennes vint l'entretenir d'une autre affaire et s'apprêtait à se retirer sans rien dire des pourparlers de paix, la Reine rarrèta par ces mots : «Parlez-moi donc un
peu de Forth. w M. de Vergennes obéit, mais de mauvaise grâce, en passant sous silence les points les plus importants.
Alors la Reine, poussée à bout, dit au ministre tout ce qu'elle savait; M. de Vergennes, tout penaud, dut avouer qu'il voyait bien que le Roi n'avait rien caché à S. M. , et il se résigna à lui exposer toute l'affaire avec les plus grands détails.
La Reine fit connaître tout de suite à M. de Mercy, par une personne de confiance, tout ce qu'elle venait d'apprendre; mais, pour ne pas la compromettre, l'ambassadeur ne voulut pas envoyer immédiatement un courrier à Vienne. Le mardi 9 avril, jour de la conférence hebdomadaire, lorsque M. de Mercy entra dans son cabinet, M. de Vergennes lui dit qu'il l'attendait avec la plus vive impatience pour lui apprendre des nouvelles importantes, et il lui fit connaître les détails de sa conférence avec M. Forth. En quittant le ministre, M. de IMercy se rendit chez la Reine et lui raconta sa conversation avec AI. de Vergennes. Elle lui déclara que ce ministre ne lui avait caché qu'un seul fait important. M. Forth aurait laissé entendre
manière dont elle s'annonçait, mais j'ai cru, moins pour le présent que pour l'avenir, devoir faire bien observer à la Reine qu'il est fort douteux que l'émissaire anglais se soit expliqué si décidément sur la répugnance de sa cour à faire la paix par l'entremise des médiateurs, qu'au contraire il se pourrait qu'en cela le comte de Vergennes eût un peu altéré le texte, et que d'une simple proposition de paix directe, il en ait conclu et affirmé au Roi et à la Reine l'énoncé de cette prétendue répugnance de la traiter sous les auspices des deux cours impériales'^l Au reste, le cas n'est peut-être pas encore si prochain; la nouvelle scène qui vient de s'ouvrir à Londres, laissera des doutes sur les suites jusqu'à ce que le ministère anglais ait manifesté ses principes et sa marche dans la manière de les mettre en action '-l
Les différentes manières dont on envisage ici le vovage du Saint- Père à Vienne, se réunissent toutes quant au fond et ne diffèrent que dans leurs formes. Le comte de Vergennes, les ministres et les gens de la Cour n'ont jamais cessé d'applaudir aux principes de V. M. sur
que le roi d'Aiiglelerre avait le plus vif désir de conclure la paix sans Tinlervontion des médialeurs. Marie-Antoinelle dit à M. de Mercy que là-dessus Elle s'était emportée; Elle avait vivement représenté au Roi et à M. de Vergennes que les diffîcultés à arranger entre les puissances belligérantes étaient trop compliquées pour qu'on pût se passer de l'intervention bienveillante des médiateurs; d'ailleurs qu'on ne devait pas s'imaginer que l'Empereur tenait si fort à cette médiation , qu'il n'avait eu en la proposant qu'un désir: empècber une plus grande effusion de sang et donner à la cour de France des preuves de sa véritable et sincère amitié , mais qu'on pouvait être certain qu'il lui était bien égal qu'on utilisât ou non sa bonne volonté. M. de Mercy fit observer à la Reine que s'il était vrai que l'Empereur n'avait pas besoin de la médiation pour augmenter sa glorieuse réputation, cependant cette affaire devait tellement augmenter son crédit qu'on ne pouvait pas y renoncer à la légère; qu'en outre, cette médiation avait été formellement acceptée, et que la France
ne pourrait pas conclure la paix eu dehors des deux cours impériales sans manquer aux égards qu'elle leur devait. Marie-Antoinette promit de faire à l'occasion bon usage de ces arguments. ^I. de Mercy d'ailleurs était persuadé que la France était au moins aussi opposée à la médiation que l'Angleterre. Et il n'avait pas tort; car dans une dépêche du i6 mars 1782 à M. de Monlmorin, ambassadeur à Madrid, ^I. de Vergennes disait :
«J'ai cru devoir jeter ce propos, afin que, si la médiation peut être déclinée, ce qui serait très heureux , on ne puisse nous reprocher qu'elle ait été éconduite par notre fait.»
(') Ces soupçons paraissent bien fondés; car, dans sa dépêche à M. de Montmorin citée plus haut, M. de Vergennes ne dit rien des prétendues répugnances de l'Angleterre.
(■^) A la suite de la démission donnée par lord North le ao mars, Georges III avait été obligé de former un nouveau ministère dont lord Rockingham était le chef et M. Fox le membre le plus influent.
<j/i MERCY À JOSEPH II.
l'étendue des droits et sur l'exercice de l'autorité souveraine en matière de police ecclésiastique. Les gens de lettres et tous ceux qui s'occupent à disserter sur les affaires, ont saisi avec avidité une si bonne occasion d'exercer leur plume pour fronder les prétentions de la cour de Rome, et la partie du public français qui tourne tout en plaisanterie, s'est donné carrière en vers et en prose, critiquant les vues du Saint-Père dans l'entreprise d'un voyage qui généralement est considéré comme aussi déplacé qu'extraordinaire, tandis que l'on rend hommage à la dignité , à la grandeur et à tout ce que l'on sait des détails de l'accueil que V. M. a fait au Souverain Pontife. Dans le grand nombre des pièces qui ont paru sur cette matière, je crois devoir me bornera joindre ici très humblement en chaque genre l'échantillon qui m'a paru le mieux rédigé.
La correspondance prussienne ne me donne matière pour cette fois qu'à deux observations : la première et la plus essentielle est que depuis quelque temps le comte de Vergennes se porte de lui-même à me parler souvent des fables que le baron de Goltz cherche à lui débiter, et que lui, Vergennes, ne manque jamais de tourner au ridicule. La seconde remarque porte sur une maladresse qui, indépendamment de mille autres preuves , suffirait seule pour rendre palpable la fausseté des rapports du baron de Goltz. Il rend compte dans sa dépêche du i5 février d'une conversation amicale qu'il a eue avec un personnage de la cour qui approche de très près le Roi, qui est dans la confidence des ministres, par conséquent bien instruit, et qui lui dévoile des mystères politiques aussi visibles qu'absurdes. Cependant après cette conversation ledit Goltz ne sait pas le 1 5 février que le marquis d'Esterno a été nommé ministre à Berlin du 6 au 8 de ce même mois, ainsi que je l'ai mandé dans le temps, mais au contraire il porte ses conjectures sur trois autres sujets qu'il cite comme favoris du ministre et finit par supposer que le choix tombera sur le marquis de Vibray qui précisément est celui de tous les employés dans les missions étrangères que le comte de Vergennes a pris dans un tel guignon qu'il ne s'en cache pas et que cela n'est ignoré par personne que par le baron de Goltz. Relativement à cette nomination du marquis d'Esterno, je n'ai pas manqué de faire bien connaître à la Reine combien V. M. avait été sensible aux marques de la vraie amitié que cette auguste princesse lui avait données dans l'occasion susdite. La Reine a été fort indignée
i'2 AVRIL 1782. 95
des dernières extravagances du marquis de Bombelles. et Elle a déclaré à sa femme qu'EUe ne consentirait jamais à ce que ledit marquis obtint l'ambassade de Constantinople qu'il convoite depuis longtemps (''.
La démolition des places, ci-devant barrières des Pays-Bas, a été regardée ici sous l'aspect que V. M. daigne m'ordonner de la faire apercevoir, et j'avais eu ci-devant plusieurs occasions de citer au comte de Vergennes cette circonstance comme une nouvelle preuve de la confiance que V. M. met dans la solidité de ses liens avec la France,
La réception à faire à LL. AA. 11. le grand- duc et la grandeduchesse de Russie qui sont attendues ici vers la fin de mai, est pour le présent une des principales occupations de la Reine. Elle daigne me dire souvent qu'EUe veut que les intentions de V. M. soient exactement remplies, et Elle consulte à cet effet la noie qui les indique et que j'ai eu ordre de lui présenter. Je suis bien sur que toute la bonne grâce qui sera mise à cette réception viendra de la Reine, et je me propose de tacher de faire en sorte que les augustes voyageurs s'aperçoivent que c'est aux soins de V. M. qu'ils devront le brillant accueil qu'on leur prépare ici.
Tandis que j'écrivais mon très humble rapport, la Reine est venue voir l'ouverture de la nouvelle salle de la Comédie Française et l'humidité de ce bâtiment neuf '-^ a causé à S. M. une courbature qui ne lui permet d'écrire que quelques lignes ^^\ Je joins ici très humblement le bulletin qu'Elle annonce à V. M. Après le départ du garde-noble, j irai à Versailles et j'espère que je pourrai mander par la poste de lundi le rétablissement de la Reine.
''^ Le marquis de Bombelles était d'un Toccasion de la naissance du Dauphin. Et
caractère vif et emporté, et il ne se gênait en eflet la Reine tint parole; le marquis
pas pour manifester son antipathie contre de Bombelles dut se contenter de Tam-
l'alliance autrichienne; il avait eu souvent bassade de Lisbonne qu'il reçut en 1788. maille à partir avec les ministres de l'Empe- -' C'est aujourd'hui et depuis 1797
reur, et cette fois il s'agissait de graves dif- le théâtre de l'Odéon ; construit sur l'em-
ficultés qui étaient survenues entre le mar- placement de l'ancien hôtel des princes
qnis et le principal commissaire impérial à de Condé, ce théâtre fut en effet ouvert
Ratisbonne, le prince de Taxis, lors des en 1782. fêtes données par le ministre de France à '^' Cette lettre manque.
Paris, le la avril lySa. — Le garde-noble mensuel m'a remis la lettre dont V. A. m'honore du 2 G de mars ''l A mon dernier voyage à Versailles, j'ai eu occasion à rappeler à la Reine les sentiments que vous lui avez voués, Monseigneur, et cette princesse m'a très expressément chargé de vous répéter de sa part les assurances de son entière confiance et de son estime. V. A. daignera voir dans ma dépêche d'office la manière dont la Reine s'est comportée lors de l'apparition de l'émissaire anglais, le sieur Forth, ainsi que les remarques que j'ai exposées à S. M. sur des petites inexactitudes dans sa façon de parler du point essentiel de la médiation future. J'ai peine à croire que l'émissaire anglais se soit expliqué si décidément sur la répugnance de sa cour à faire la paix par l'entremise des médiateurs; il se pourrait qu'en cela M. de Vergennes eût un peu aidé au texte, et que d'une simple proposition de paix directe, il en ait conclu et affirmé au Roi et à la Reine l'énoncé de cette répugnance de la traiter sous les auspices des deux cours impériales. Au reste, le cas n'est peut-être pas encore si prochain. La nouvelle scène qui vient de s'ouvrir à Londres ne permet guère déjuger des suites qu'elle aura, jusqu'à ce que le ministère anglais ait manifesté ses principes et sa marche dans les moyens de les suivre.
Entre temps, on ne peut disconvenir que des hasards heureux, bien plus que de bonnes mesures ont rendu les aspects de cette guerre aussi favorables pour la France et l'Espagne, qu'ils paraissent dangereux pour l'Angleterre.
On se tient assuré ici que cette dernière puissance échouera dans son projet d'une paix séparée avec les colonies américaines; on présume, sans en craindre trop l'effet, que le ministère anglais réunissant toutes les forces britanniques contre les deux cours de Rourbon, fera une dernière tentative avant de capituler; mais on se persuade que ce même ministère y sera forcé, dans le cas d'une heureuse réussite dans l'entreprise contre la Jamaïque, ainsi que par les succès dont on se lient presque assuré aux Indes orientales. Les efforts de la France de
'"' Celle lettre manque.
ce côté-là seront un objet de cent millions de dépense; c'est un des projets auquel M. de Castries s'est particulièrement attaché.
La démarche que vient de faire le nouveau ministère anglais vis-àvis de la Hollande cause à M. de Vergennes d'autant plus d'humeur qu'il ne s'attendait pas à l'incertitude que lui annonce M. de la Vauguyon sur le parti que pourront prendre les États généraux dans une occurrence aussi délicate.
Vienne, ce i5 avril ijSa. — Mon cher Comte, je ne vous écris qu'un mot par ce courrier, n'ayant pas grandes nouvelles à vous donner. Mes yeux commencent à devenir plus raisonnables et j'espère que la bonne saison les remettra entièrement; ils m'ont empêché d'assister le jour de Pâques aux fonctions du Pape. Actuellement que je ne fais plus rien, après avoir employé tous les remèdes, tant internes qu'externes, cela va beaucoup mieux, et je commence à sortir et à me promener. Heureusement que la vue n'a jamais été dérangée en rien, et que ma santé, malgré la vie sédentaire que j'ai menée pendant des mois, s'est conservée, et que mon estomac, malgré toutes les drogues que j'ai avalées, s'est soutenu.
J'ai été très content de l'amitié que le Roi m'a témoignée , en me faisant donner part et en permettant que la Reine m'écrive les détails de l'arrivée de l'émissaire anglais avec les propositions pacifiques. Il faudra voir à quoi le nouveau ministère anglais se décidera; mais il est inconcevable comment ces Messieurs ont pu se charger de la besogne dans ce moment-ci.
Le Pape va voir ici dans le plus petit détail tout ce qui s'y trouve de plus remarquable, et cela s'étend jusqu'à nos écuries et les chenils de mes chiens de chasse. Au reste, quoique je passe jour par jour des trois heures avec lui en conversation, où l'on parle plus de choses inditîérentes que sur les différends entre le Sacerdoce et l'Empire, et par conséquent si jamais le proverbe a été juste, d'une montagne qui enfante une souris, il le pourra bien être à l'occasion de ce voyage pora-
hlPRlUERIi: XATIO!ÏALE,
peux et singulier du Saint-Père. Son départ m'est encore entièrement inconnu.
Je vous joins ici en copie les points par écrit qu'il m'a donnés, et en maj'ge la façon que j'y ai répondu. Je vous prie même, si la Reine sait assez l'italien, de les lui faire voir ou de lui en dire le sens, désirant qu'elle ait connaissance des objets qui s'y traitent, et par là vous serez à même d'en parler à M. de Vergennes , en faisant valoir que je n'ai communiqué ceci à âme qui vive; mais que, vu l'amitié du Roi, je ne voulais rien avoir de caché pour lui, même des plus petits détails de mes affaires internes et particulières. Ceci fera, je crois, un bon effet, et vous pourrez même faire valoir la chose comme provenant de moi-même et non des bureaux qui n'y ont rien eu à faire; mais en même temps vous prierez la Reine et M. de Vergennes que cela reste secret et ne soit point ébruité.
J'espère que les faussetés du roi de Prusse au sujet de mes projets de conquête contre la Porte se seront évanouies, de même que mon traité de partage avec la Russie à ce sujet. Cet homme ne cesse de calomnier et de mentir, et il trouve pourtant encore des dupes qui le croient, tout comme est entre autres le projet de l'achat du marquisat de Berg-op-Zoom , qui n'a pas le sens commun.
Vienne, ce aj avril ijSq. — Mon cher comte de Mercy, comme vous avez actuellement deux courriers à Paris et que ce n'est qu'après le départ du dernier que j'ai reçu votre lettre, je vous écris par la poste pour vous en accuser la bonne réception. L'incommodité de la Reine m'a vraiment fait de la peine, et elle m'aurait inquiété davantage si elle-même n'eût eu l'amitié de m'écrire deux mots et que vous n'eussiez eu l'attention de m'envoyer le rapport original du médecin. Je me flatte que tout sera passé, et que ma sœur ne s'en portera que mieux. Vous me ferez plaisir dans des occasions pareilles qui regardent la santé de la Reine à laquelle je suis si tendrement attaché, de ne point m'en laisser ignorer les moindres détails.
Je vous joins ici, mon cher Comte, la fin de mes négociations papales;
vous ferez de ces points le même usage que des premiers. Il n'était pas facile de remplir à cette occasion plusieurs objets presque en contradiction entre eux, savoir de faire quant à l'essentiel retourner le Pape comme il était venu, d'éviter pourtant toute rupture ou éclat désagréable, de lui procurer le moyen d'avoir l'air d'avoir fait quelque cbose, de persuader le public de notre bonne union et amitié, et d'engager le Pape à donner un témoignage public de bouche et par écrit de l'état intact et pur dans lequel il a trouvé la religion dans mes Etats. Pour combiner tout cela, il n'a pas peu fallu de flegme, de patience et de constance allemande contre tous les petits et grands moyens employés par un Italien de Rome qui venait tout préparé et qui de chaque mot tirait des conséquences et qui avait grand soin de mettre ses propos à la torture; mais enfin cela est allé et a fini mieux que j'en ai même osé l'espérer. Je vous envoie de même quelques exemplaires des discours qu'il a tenus en public; quoique ce ne soit qu'un compliment, il ne laisse pas de remplir l'objet que je m'étais proposé.
C'est avec bien de la satisfaction que j'ai vu par votre rapport la bonne situation dans laquelle se trouvent dans toutes les parties du monde les intérêts, les flottes et les armées de mon allié. Il faut rendre justice au comte de Vergennes qu'il ne dément point par la conduite politique que la France a tenue pendant toute cette guerre, la haute opinion que ses ambassades de Suède et de Constantinople lui avaient acquise dans mon esprit. Le nouveau ministère d'Angleterre sera dupe de ses négociations avec les Américains et les Hollandais. M. de Vergennes a pris ces précautions de loin; par là les Anglais perdront le temps où ils devront agir avec plus d'énergie et se défendre dans cette campagne qui, selon toute apparence et ce qui est bien analogue à mes vœux, doit être décisif pour la bonne cause tant aux Indes qu'en Amérique et à Gibraltar.
Adieu, mon cher Comte, portez-vous bien et ne doutez pas de l'estime et de l'amitié que vous vous êtes acquise chez moi pour la vie.
Voici une lettre pour la Reine que je vous prie de Lui remettre. Mes yeux, quoique mieux, exigent pourtant beaucoup de ménagements et je ne puis par conséquent Lui écrire de main propre.
100 MERGY A JOSEPH II