‹ Correspondance secréte avec l'Empereur Joseph II et le Prince de Kaunitz, publiée (volume 2)Chapitre 15 sur 65 · MERCY A JOSEPH IL · texte numérisé non relu

MERCY A JOSEPH IL

Paris, le 5 mai lySa. — Un garde-noble dépêché à Madrid, en passant ici le 92 avril, m'a remis les très gracieux ordres de V. M. I. datés du 1 5 du même mois. Je me rendis le lendemain 2-3 à Versailles, mais ce jour était l'époque critique de l'indisposition de la Reine'^\ et ce ne fut que dans la soirée qu'Elle se trouva en état de lire la lettre qui Lui était adressée *^^. Je dus remettre à un autre temps de rendre compte à cette auguste princesse des demandes du Saint-Père et des réponses marginales que V. M. y a faites, mais je ne tardai pas à communiquer cette pièce au comte de Vergennes, en lui observant que cette confidence qui n'avait été faite à personne, et à laquelle les bureaux n'avaient aucune part, était une marque d'amitié directe de V. M. envers le Roi Très Chrétien, et qu'elle en demandait le plus grand secret. Le comte de Vergennes le promit; il m'assura que son souverain serait très sensible à cette preuve de confiance de V. M. Raisonnant ensuite sur la matière, il admira les égards dans la forme, la justesse et la précision dans le fond des réponses aux propositions que le ministre parut apprécier à leur valeur. Si on en excepte une partie du clergé, généralement tout le public d'ici n'a point varié dans l'opinion désavantageuse qu'il avait conçue d'abord des démarches du Saint- Père et du peu de succès qu'il devait s'en promettre. Quelques jours après ma conférence avec le comte de Vergennes, la Reine m'ordonna de lui expliquer la pièce dont il est question. S. M. fit attention à tous les points, et fit sur chacun d'eux des commentaires peu favorables au Grand Pontife. La Reine continue à donner dans toutes les occasions des marques de sollicitude et de vrai zèle pour ce qui a trait au service de V. M. Elle témoigna du regret de ce que son indisposition l'avait

^'* Dans ses dépêches d'office envoyées le bon effet produit par une saignée que

par la poste, M. de Mercy donne des détails l'on venait de faire à la Reine, et le 2 mai

précis sur la santé de la Reine. Le 1 7 avril , il prévoyait sa prochaine giiérison. En effet,

il écrivait que S. M. était presque rétablie le 8 mai, Marie-Antoinette était en pleine

des suites de son indisposition; mais le ai convalescence, et, du 9 au 18 mai, elle

il annonçait qu'elle venait d'être frappée habita le Petit Trianon pour s'y rétablir

d'un accès d'érésipèlo. Gela ne futpas grave : complètement, le 2^1 avril, l'ambassadeiir pouvait signaler ^^^ Cette lettre manque.

empêchée de prendre des informations plus précises sur l'apparition du dernier émissaire anglais. Elle ajouta que ce même émissaire reviendrait sans doute, qu'alors Elle éclairerait sa marche d'autant plus quElle ne se persuadait pas tout à fait de la bonne foi du comte de Vergennes à se rapprocher de l'idée d'un congrès pour la paix future (1).

La réception à faire au grand -duc et à la grande -duchesse de Russie forme dans le moment présent l'objet dont la Reine est le plus occupée. Elle veut que les intentions de V. M. à cet égard soient parfaitement remplies, et, pour s'en assurer, la Reine décide par elle-même des arrangements relatifs à cette réception. S. M. a fait venir plusieurs fois à cet efïet le comte de Vergennes, mais Elle a cru voir ce ministre un peu opposé à certaines dispositions et bonnes grâces qu'il croit trop marquées dans la proportion du roi de France avec les princes du Nord '-'. J'ai observé à S. M. que cette réticence du ministre pourrait être moins l'effet de l'étiquette que d'un peu d'humeur que l'on a contre la cour de Russie; et pour prévenir tout inconvénient, dans la crainte que les augustes voyageurs n'arrivassent avant le parfait rétablissement de la Reine, Elle m'a chargé d'engager le ministre de Russie, prince Rariatinsky, de dépêcher un courrier à Lyon où LL. AA. IL doivent

'*' Le 3 1 avril, Marie-Antoinette avait fait savoir à M. de Mercy qu'un nouvel émissaire anglais venait d'arriver, qu'il avait vu le comte de Vergennes et qu'il lui avait dit entre autres choses que désormais l'Angleterre se tiendrait sur la défensive en Amérique. La Reine s'excusait sur son indisposition de n'avoir pas pu se procurerdes renseignements plus détaillés. Mais M. de Mercy était encore trop heureux de cet avertissement qui le mettait sur la voie. En effet, le aS avril, il s'en servit utilement pour amener M. de Vergennes à lui faire des confidences assez étendues sur l'entrevue qu'il avait eue le 17 avec cet émissaire : c'était un country gentleman, nommé Oswald, vieil ami personnel d'un des nouveaux ministres anglais, le lord Shelburne. Cependant , M. de Mercy soupçonnait M. de Vergennes de ne pas lui avoir tout dit; car il savait d'assez bonne source que ce ministre

avait vu M. Oswald à trois reprises différentes; mais il n'avait pas pu tirer cette affaire au clair, par suite de l'indisposition de la Reine, qui avait empêché S. M. de s'entretenir avec M. de Vergennes. (Dépêche d'olBce du comte de Mercy du 5 mai 1782.) Voir aussi la dépêche de M. de Vergennes à M. de Montmorin du 1 8 avril dans Flassan (op. cit., p. 828 et suiv.).

(-' Dans sa dépêche d'office de ce même jour, M. de Mercy rapporte que M. de Vergennes avait laissé voir à la Reine qu'il craignait qu'on ne compromît le prestige du Roi en faisant aux princes russes une réception trop solennelle. M. de Mercy avait rassuré la Reine en lui faisant remarquer que les craintes de M. de Vergennes avaient sans doute pour motif son ressentiment contre la Russie, qui cherchait à ménager une paix séparée entre l'Angleterre et la Hollande.

être rendues le li de ce mois, et de leur suggérer d'arranger leurs séjours et reste de voyage de manière à n'arriver ici que du 1 8 au 20. Cette insinuation sera faite sous la forme d'une très grande attention de la part de la Reine, laquelle par ce moyen veut s'assurer la possibilité de faire Elle-même le premier accueil que ces princes éprouveront à cette cour. Ils auront un appartement dans le château de Versailles pour le temps qu'ils voudront y rester; on leur donnera des concerts, des spectacles au Grand Théâtre et un bal paré dans cette même salle. Cette dernière fête n'est imaginée que pour le coup d'œil qui est en effet très magnifique.

Quoique les causes de l'indisposition de la Reine soient entièrement dissipées, cependant il faut encore dix à douze jours de régime pour faire disparaître un reste d'enflure au visage et aux yeux; je doute même que cette dernière cause permette aujourd'hui à la Reine d'écrire à V.M. de main propre. Cette auguste princesse a été souvent très affectée et inquiète de ce que des bruits forts exagérés répandaient sur le degré d'incommodité que V. M. souffrait aux yeux. La dernière lettre que la Reine vient de recevoir La tranquillise tout à fait, et j'ose mettre aux pieds de V. M. l'expression de ma joie avec mes très humbles actions de grâces de ce qu'Elle daigne me mander sur un objet si intéressant et précieux à tous ses fidèles sujets.

En remettant ici la suite de la correspondance prussienne, elle ne me donne lieu pour le moment à aucune remarque, et je n'ai rien à ajouter à ce qu'exposait mon très humble et dernier rapport du 1 2 avril sur le peu d'effet que produisent ici les menées du baron de Goltz et sur la manière plus franche avec laquelle le comte de Vergennes s'en explique souvent vis-à-vis de moi. Je me suis acquitté des ordres de V. M. envers les duchesses de Mailly et de Duras ; elles ont reçu cette marque de bonté avec des témoignages de la plus respectueuse reconnaissance. La duchesse de Cessé est absente; je lui dirai à son retour que V. M. a daigné se ressouvenir d'elle.

Paris, le 5 mai 1^82. — Monseigneur, le garde-noble dépêché à

Madrid en passant par ici le ai avril m'a remis la lettre dont V. A. m'honore du i4 du même mois '^\

Pendant l'indisposition de la Reine, il n'a pas été possible de lui parler de choses sérieuses, et cela m'a fait perdre les moyens d'apprendre avec plus de précision plusieurs particularités d'affaires, dont cette princesse est ordinairement informée par le Roi et les ministres, et qu'Elle a la bonté de me confier. Elle croit que M. de Vergennes ne m'a rien caché d'essentiel sur ce qui a rapport à l'apparition du dernier émissaire anglais, mais Elle présume que le secrétaire d'Etat ne paraît se prêter à l'ouverture du congrès que parce qu'il se persuade que la cour de Londres s'y refusera. Cette idée de la Reine pourrait n'être pas absolument fondée, et, d'après le langage que M. de Vergennes me tient depuis quelque temps, il est apparent que l'on commence à se persuader de l'extrême difficulté qu'il y aurait à terminer sans le secours de médiateurs des négociations aussi compliquées que le seront celles de la paix future. La Reine ne doute pas que le sieur Oswald ne revienne bientôt ici; Elle se propose alors d'éclairer sa marche de très près. Cette princesse m'a demandé, Monseigneur, votre sentiment sur le séjour que le Pape a fait à Vienne. J'ai dit à la Reine ce que V. A. me faisait l'honneur de me mander à ce sujet, et Elle y a beaucoup applaudi.

Je n'ai rien à ajouter aujourd'hui à ce que ma dépêche d'office expose sur les objets les plus intéressants du moment.

Vienne, ce ii mai ij8a. — Je vous suis fort obligé, mon cher comte de Mercy, des détails que vous avez bien voulu me donner de la santé de ma sœur. Cet érésipèle à la tête m'afflige vraiment, car je sais d'expérience combien cela est incommode ^^l Outre cela , on est sujet d'avoir facilement des rechutes et, pour une jolie femme surtout, c'est une maladie bien peu convenable, puisque cela laisse ordinaire-

^') Cette lettre manque. — (-) L'Empereur était fort sujet à cette maladie; il en eut une nouvelle attaque à la fin de cette année 1783; voir plus loin p. i36.

ment fort longtemps un dérangement dans le teint. Je vous serais très obligé si vous vouliez continuer de même à m'informer de tous les détails de la santé de ma sœur, à laquelle je suis sincèrement et tendrement attaché.

L'arrivée des comte et comtesse du Nord sera bien incommode dans ce moment-ci, et j'ai malheureusement fait l'expérience cet hiver combien il est gênant d'avoir des hôtes et d'être incommodé dans sa maison quand on ne se porte pas entièrement bien. Je vous |)rie de remettre celte lettre à la Reine, et c'est avec bien de l'empressement que j'attends l'arrivée du courrier que vous me promettez, pour avoir des nouvelles plus satisfaisantes de la santé de ma sœur.

Vienne, ce 18 mai ij8a. — Mon cher comte Mercy, j'ai reçu votre lettre par le courrier; je suis bien enchanté que la santé de ma sœur la Reine se soit remise, et j'espère qu'il ne lui restera aucune trace désagréable de cette vilaine maladie, ni qu'elle sera sujette à des rechutes assez fréquentes aux érésipèles. Je suis charmé de la savoir disposée à donner au comte et à la comtesse du Nord toutes les marques d'attention qu'ils méritent personnellement et que leur position future rend si intéressants. Les désirs vraiment puérils du ministère anglais pour la paix, mis en parallèle avec l'impudente réponse de milord Stormond, donnée il y a des mois aux Espagnols, fait bien voir combien cette nation est extrême en tout, et qu'entre le trop et le trop peu elle ne connaît point la vraie proportion, et je crois toujours que nous autres médiateurs en serons pour des compliments, et que la paix se fera, comme on dit, sur le bout du banc par des émissaires secrets.

Mes yeux pour lesquels vous voulez prendre de l'intérêt vont mieux, mais ils exigent encore beaucoup de ménagements. Je vais à Laxenburg pour jouir de l'air de la campagne sans avoir de la poussière'''.

''' Laxenburg est encore aujourd'hui un château impérial au milieu d'un parc magnifique, à 18 kilomètres au sud de Vienne.

Vienne, le i8 mai ijSs. — Je vous avoue, mon cher Comte, que M. Fox et tout ce qu'il a fait ou n'a pas fait jusqu'à présent relativement au rétablissement de la paix, dont il paraît si empressé, me paraît inconcevable. Frapper à toutes les portes en même temps, témoigner par là d'en avoir un besoin extrême et s'exposer moyennant cela au risque d'en diminuer l'envie dans les autres puissances belligérantes; ne leur faire en même temps, que je sache au moins, aucune proposition qui pourrait les séduire ou les engager à se séparer, et surtout pour dernier trait, après avoir tant déclamé contre les Hollandais, lesquels n'avaient pas encore accepté la dernière offre delà médiation séparée de l'impératrice de Russie , déclarer très cavalièrement aux ministres des deux cours impériales médiatrices, que la Grande-Bretagne, sans aucun égard à leur médiation solennellement requise et acceptée, allait tâcher de faire la paix par des coups fourrés et sans leur participation, me paraît bien incompréhensible autant que la chimère de la possibilité d'une paix avec l'Amérique et avec les Etats généraux des Provinces-Unies, au moyen de laquelle elle pût continuer la guerre vis-à-vis de la France et de l'Espagne, non moins que celle d'une paix possible avec les colonies américaines, sans avouer leur indépendance absolue. Tout cela est, en vérité, si extraordinaire, qu'à moins que M. Fox ne soit un génie comme il n'en fut jamais et que nous ne soyons tous que des bêtes, il faut qu'il soit le roi des fous. Dites un peu tout cela par manière de conversation de ma part à M. le comte de Vergennes, et mandez-moi par occasion ce qu'il en pense.

Ce qui est bien singulier encore, c'est que dans tous ses propos je ne lui ai pas encore entendu faire mention de l'Espagne, comme s'il n'y avait aucune difficulté à lever de ce côté-là, et comme si, dans ce manque d'attention , il n'y avait rien qui dût blesser la juste délicatesse du Roi Catholique. D'honneur, plus j'y pense, moins j'y comprends la moindre cbose. Tout ce qu'il y a d'énigmatique en cela, cependant, ne peut pas le rester longtemps encore; et je suis bien déterminé par cette considération à voir venir ces Messieurs, et à faire ensuite, en conséquence, ce qu'il me paraîtra convenir de faire.

106 MERCY À JOSEPH II

Il y a un peu d'humeur, à ce que je vois, entre les cours de Versailles et de Pétersbourg ; mais la prudence de M. de Vergennes me rassure et me fait espérer qu'il fera en sorte ne quifl nimis. Les perspectives de la France et de l'Espagne, pour le reste de la campagne, sont réellement très satisfaisantes, et vous pouvez penser combien, par conséquent, elles me sont agréables. J'espère cependant que, quels que puissent en être encore les succès, on ne s'en prévaudra que pour obtenir une paix raisonnable et qui puisse durer.

J'attends avec la plus grande impatience la nouvelle si désirable du parfait rétablissement de S. M. la Reine. Je vous prie de me mettre à ses pieds, et je suis, comme toujours et bien tendrement, mon bien cher et brave homme, votre bon et tendre ami.

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