‹ Correspondance secréte avec l'Empereur Joseph II et le Prince de Kaunitz, publiée (volume 2)Chapitre 19 sur 65 · MERGY A JOSEPH II · texte numérisé non relu

MERGY A JOSEPH II

Paris, 1 3 juin lySs. — Les très gracieux ordres de V. M. I. en date du i8 m'ont été remis le 99 de mai par le garde-noble qui en était porteur, et le même jour j'ai présenté à la Reine, ainsi qu'à LL. AA. II. de Russie, les lettres qui leur étaient adressées ^^l Le séjour que ces princes font ici et qui touche à son terme sera aujourd'hui l'objet de mon très humble rapport; je vais y exposer un détail des particularités dont je n'ai fait qu'une mention sommaire dans ma dépêche d'office.

Il n'est pas possible d'apporter plus d'attention, de suite et de bonne grâce que la Reine n'en a mis depuis le premier moment jusqu'à celui présent dans la manière de traiter ses illustres hôtes. S. M. m'a fait venir chez Elle à chaque arrangement qu'il s'agissait de leur proposer, et Elle m'a chargé d'en arrêter les dispositions avec le prince Rariatinsky ('^^ Toutes les petites parties de plaisir comme promenades, dîners, spectacles à Paris, ont été disposées sous cette forme, et j'ai toujours tâché de suggérer celles qui avaient le moins d'apprêt et le plus d'apparence de la vraie et simple amitié. Dans une occasion où les illustres voyageurs allaient dîner et passer la journée à Trianon seuls avec la Reine et sans avoir ni de part ni d'autre personne de leur suite, l'intimité se trouva si bien étaWie que le Grand-Duc fit à la Reine des confidences dont certains points causèrent à S. M. quelque

C Ces lettres manquent. M. d'Arneth, p. 37, une lettre de la Reine

(-' Voir dans la correspondance de Marie- à M. de Mercy sur le séjour des princes Antoinette avec Joseph II, publiée par russes.

embarras. Ce prince Lui parla avec grande amertume de la gêne, des contrariétés, même des noirceurs qu'il était dans le cas d'éprouver à Saint-Pétersbourg; sans jamais nommer l'Impératrice sa mère, toutes les phrases portaient sur des articles bien délicats de la manière d'être de cette souveraine, et il s'y mêlait des explosions véhémentes contre des favoris assez audacieux pour persécuter et tourmenter personnellement le Grand-Duc dans tout ce qui intéressait sa satisfaction, son repos et ses alentours affidés, au point, disait-il, que, s'il marquait d'être attaché à un chien qu'il tiendrait auprès de lui, on ne manquerait pas de le lui ôter. Le prince entra dans des détails sur les personnes qui le suivent dans son vovage, et parmi lesquelles plusieurs lui sont suspectes f^'. Il marque de l'affection pour le prince Kourakin et de la défiance ou de l'indifférence pour les autres. Il parla du seul bonheur dont il jouissait et qui consiste dans son union avec la princesse son épouse. Cette dernière, quoique présente à la conversation, n'y prenait pas beaucoup de part, mais son silence avait l'air de l'approbation. La Reine en généralisant ses réponses rapportait tous les inconvénients à ceux des intrigues si ordinaires dans les grandes cours. Le prince se croyant autorisé à demander confidence pour confidence, pria la Reine de lui dire comment, du vivant de Louis XV, Elle s'était comportée vis-à-vis de la comtesse du Rarry. S. M. se prêta à le lui expliquer, en disant que la base de sa conduite dans cette conjoncture avait été d'éviter tout ce qui aurait pu choquer directement le défunt monarque et d'omettre envers la favorite toute marque d'approbation. Je n'ai pas cru devoir passer sous silence de semblables détails, parce qu'ils indiquent à V. M. le degré de liaison qui s'est formé entre la Reine et ses illustres hôtes, et que ces mêmes détails prouvent combien ces derniers ont été satisfaits de l'accueil amical qu'ils ont éprouvé de la part de S. M.

Pour aller au but essentiel de la chose, j'ai pris la liberté de proposer à la Reine deux objets qu'Elle a d'abord agréés : le premier est que quand S. M. fera ses adieux aux illustres voyageurs, Elle leur témoigne de leur savoir gré de l'attachement qu'ils marquent pour V. M., en ajoutant quelques remarques sur la convenance dont il est

(1' Voir à ia fin de l'instruction citée plus haut les détails que Joseph II donne à son frère Léopoid sur les différentes personnes de cette suite.

pour eux de persister dans cet attachement; le second objet consiste à les sonder un peu sur le roi de Prusse, de marquer l'indignation dont la Reine est bien vivement pénétrée contre les manœuvres et l'acharnement que le Roi susdit déploie en touteoccasioncontre V. M., et d'appuyer ce langage de tous les motifs que la conversation pourra faire naître. La Reine est bien décidée à remplir ces deux objets d'ici à lundi prochain ^^\ jour du départ de LL. AA. II.

Sans trop m'afficher et en évitant une affectation déplacée, je n'ai cependant pas perdu de vue les illustres voyageurs dans leur marche journalière, et je n'ai pas eu la moindre trace que le ministre de Prusse se soit procuré accès auprès d'eux. S'il a fait passer quelques insinuations de son maître, ce ne peut avoir été que par la voie du baron de Grimm, ministre du duc de Saxe-Gotha et fort attaché à la cour de Berlin'^'. Il est à prévoir cependant que le baron de Goltz, pour éviter les duretés de son souverain, ne manquera pas de se vanter dans ses dépêches et de travestir à sa manière tous les faits relatifs au séjour des princes russes dans ce pays-ci.

Pour ne rien omettre sur la matière, je dois ajouter en dernier résultat que LL. AA. IL ont paru aussi contentes de la capitale qu'EUes ont eu lieu de l'être de la cour. Leur attention à voir les objets remarquables, leur affabilité et libéralité ont eu plein succès à Paris. On a jugé plus favorablement le Grand-Duc du côté de son maintien et de son langage que non pas la princesse son épouse, dans laquelle on s'est borné à louer l'air et le ton de bonté.

Relativement aux circonstances de la guerre présente, ainsi que sur ce qui concerne les négociations que l'Angleterre paraît vouloir entamer ici, je n'ai rien à ajouter à ce qu'en expose ma dépêche d'office d'aujourd'hui. On a été avec raison fort consterné du désastre que le comte de Grasse a essuyé et que l'on attribue avec grande vraisemblance à son incapacité '^l Cet événement peut avoir des suites d'autant plus fâcheuses pour la France qu'avec des ressources on ne voit pas les hommes propres à en tirer le parti convenable, et bien des gens ont toujours prévu que ce défaut influerait parti-

'*' Le 17 juin 1782. ''' Il s'agit de la vicloire navale reinpor-

'-'^ Le célèbre auteur de la CoiTespon- tée le 19 mai 1783 entre les iles des Saintes

dance lilUrnire, Frédéric Melchior, baron et de la Dominique par Tamiral Rodney sur

de Grinnii. le comte de Grasse, qui fui fait prisonnier.

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