JUL
culièrement dans les grandes époques qui doivent décider du sort de cette guerre.
La suite de la correspondance prussienne que je remets ici très humblement n'exige de ma part que la remarque ordinaire d'inexactitude dans les faits courants énoncés par le baron de Goltz et de fausseté entière dans la manière déjuger du crédit de la Reine et de ses effets; mais je trouve dans une lettre du roi de Prusse à son ministre, datée du i8 avril, l'indication d'une lettre secrète envovée ici par un exprès, et à la suite de mes recherches je crois presque avec certitude que la lettre en question était adressée directement au Roi Très Chrétien; qu'elle avait pour objet le prétendu projet concerté entre V. M. et la Russie contre la Porte Ottomame; que le roi de Prusse, exaltant le danger dudit projet, témoignait désirer de se concerter d'avance avec la France sur les moyens de prévenir l'effet et les suites d'un pareil événement; que le Roi Très Chrétien, en répondant poliment à celte lettre, a marqué la persuasion décidée de l'inexistence du projet en question, en ajoutant que par conséquent il serait très inutile de penser à des mesures contre une chose qui n'a aucune réalité.
La Reine a eu quelque connaissance imparfaite de tout ceci; je l'avais même suppliée d'en écrire à V^ M., mais je doute qu'Elle s'y détermine encore, parce qu'Elle voudrait auparavant mieux éclaircir la matière, et jusque-là Elle m'avait interdit d'en rendre compte, en observant qu'étant bien assurée que le Roi ne se laisserait pas induire en erreur par le roi de Prusse il était inutile de se presser d'annoncer les manœuvres de ce dernier avant d'en savoir à fond tous les détails. Cette volonté de la Reine m'a porté à ne point faire mention dans ma dépêche d'office de la particularité dont il s'agit et de la mettre uniquement sous les yeux de V. M. Entre temps je ne perdrai pas de vue cette circonstance dans le cas où elle pût avoir quelques suites dignes de remarque.
La Reine est toujours très impatiente de savoir V. M. entièrement délivrée de son indisposition aux yeux, et elle espère que le séjour de Laxenbourg produira cet effet si désiré. Je dois me borner à parler des vœux de cette auguste princesse, sans oser faire mention de ceux que me dicte mon profond attachement pour la personne sacrée de V. M.
lA JOSEPH 11 À MERCY.
Paris, le i3 juin i jSa. — J'ai usé de la permission que V. A. a bien voulu me donner de lire dans la plus grande confiance à M. de Vergennes la lettre dont Elle m'a honoré du 18 de mai. Le secrétaire d'Etat en a écouté le contenu avec grande attention , en applaudissant aux remarques sur l'inconséquence de M. Fox, et en restant plus silencieux sur le projet du ministre anglais d'entamer une négociation directe pour la paix. J'ai cru voir que M. de Vergennes prenait sa part à l'observation si bien avancée par V. A. sur le manque d'égards envers les puissances médiatrices; j'ai fort pesé dans ma lecture sur cet article, de même que sur celui où V. A. annonce qu'Elle attendra le développement de cette énigme et fera ensuite en conséquence ce qui lui paraîtra convenir de faire.
M. de Vergennes a très bien pris l'avis de modérer son humeur contre la Russie; il m'a dit et répété qu'il sentait la sagesse de ce conseil et qu'il était déterminé à le suivre. Au reste, je crois, Monseigneur, que la Reine a vu très juste en présumant que le ministre français n'a pas excité l'Angleterre à l'idée d'une paix directe, mais qu'il n'a rien fait non plus et ne fera rien pour détourner cette idée , à moins qu'il n'y soit forcé par les circonstances; celles où l'on se trouve ici maintenant pourraient y être très propres ; elles sont menaçantes pour la suite. J'en expose quelques raisons dans ma dépêche d'office, et peut-être M. de Vergennes éprouvera-t-il le besoin personnel d'un congrès pour se tirer des embarras qui graviteront plus particulièrement sur lui, à mesure que les fautes et les revers pourraient se multiplier.
Lagcenbourg, î5 juin ij8q. — Mon cher comte de Mercy, je ne vous dirai qu'un mot par ce courrier; les dépêches d'office vous instrui-
ront du reste ^'\ Mais je crois que si on n'a pas des yeux entièrement offusqués à Versailles, que tout le ministère français ne pourra douter de ma façon de penser calquée sur ma façon d'agir, toujours le plus infaillible moyen à leur égard.
Je suis bien curieux d'apprendre comment aura fini la visite de LL. AA. II. à Paris et si les bons commencements de satisfaction mutuelle se sont soutenus jusqu'à la fin, et si Elles entreprendront encore un voyage à Brest.
Je vous joins ici une lettre pour la Reine '-^ et une autre pourLL. AA. II. Si Elles ne sont plus à Paris, je vous prie de la leur faire parvenir là où Elles seront.
Je me flatte que les fâcheuses nouvelles de l'Amérique n'influeront point sur le bien général et sur les convenances de mon allié. L'incroyable conduite du ministère anglais me donne l'assurance qu'ils préféreront la paix à tout prix à quelconque autre considération de l'État.
MERCY A JOSEPH IL
Paris, 5 juillet ij 82. — Le garde-noble mensuel m'a remis le 27 ^^^ de juin les très gracieux ordres de V. M. datés du i 5 du même mois. La lettre pour la Reine lui a été présentée sur-le-champ, et le prince Bariatinsky s'est chargé de faire parvenir à LL. AA. IL celle qui leur était adressée. Dans l'audience que me donnèrent ces princes l'avantveille de leur départ, ils s'exprimèrent avec une grande sensibilité sur les attentions si recherchées et pleines d'amitié que la Reine leur avait fait éprouver. Ils parurent en sentir tout le prix et les devoir entière-
(') La cour de Vienne saisit l'occasion de la défaite navale des Saintes pour insister près du cabinet de Versailles, afin qu'il consentit à l'ouverture immédiate du congrès à Vienne. C'est l'objet principal du rescrit adressé le i5 juin au comte de Mercy par le prince de Kaunitz.
(^' Cette lettre manque.
(') Par une bizarrerie inexplicable, la lettre particulière de l'Empereur au comte de Mercy avait élé expédiée par le garde-
noble von Veghely, qui, parti de Vienne le i5juin, était passé par Bruxelles et n'était arrivé à Paris que le 27 juin, tandis que le rescrit du prince de Kaunitz, du 1 5 juin, y avait été apporté dès le 28 par le gardenoble von Socky venu directement. Aussi M. de Mercy, sans attendre la lettre de l'Empereur, avait-il eu, le a 5 juin, une longue conférence sur ce sujet avec M. de Vergennes. (Dépèches d'office du comte de Mercy au prince de Kaunitz, des 36 juin et 5 juillet.
MERGY À JOSEPH II
ment aux bontés et aux soins de V. M. Dans une dernière conversation la Reine avait rempli son projet d'entretenir LL. AA. II. de ses sentiments pour V. M., et de leur témoigner tout le gré qu'Elle leur savait de l'attachement qu'Elles marquent pour son auguste frère. J'avais proposé de plus une petite mention sur la personne et les manœuvres du roi de Prusse; mais la Reine n'a pas trouvé que l'entretien eût assez prêté pour toucher cet article sans trop d'affectation. Au reste, les illustres voyageurs ont eu sujet d'être contents de tous les moments qu'ils ont passés ici depuis le premier jusqu'au dernier. Ils ont obtenu les suffrages de la cour et de la ville, et il faut convenir qu'ils se sont conduits de manière à se les procurer. Le prince Rariatinsky qui les avait suivis à la première station, de retour à Paris, tandis que la Reine m'avait fait venir à Versailles, m'écrivit la lettre ci-jointe qui me paraît devoir être mise très humblement sous les yeux de V. M.
Relativement à la négociation directe que l'Angleterre a fait commencer ici, je n'ai rien à ajouter à ce que ma dépêche d'office expose sur la matière '^^K Si cette négociation est insidieuse de la part de la
'^' M. Oswald était revenu à Paris dès le 6 mai; mais il fit observer à M. de Vergeniies que lord Shelburne, étant seulement chargé des affaires d'Amérique, n'avait pu lui donner de mission que près de M. Franklin; c'était à M. Fox qu'il appartenait de traiter des aflaires d'Europe, et ce ministre s'était décidé à envoyer à Paris M. Grenville, frère de lord Temple. En effet, le 9 mai , M. de Vergenues eut une première conférence avec ce nouvel émissaire; mais les négociations marchèrent lentement. Enfin, le 20 juin, la Reine annonça à M. de Mercy que M. Grenville avait reçu des pouvoirs en règle et qu'il avait été autorisé à prendre le caractère d'un ministre du roi d'Angleterre. Néanmoins, la Reine croyait que le ministère anglais n'était pas sincère et n'avait d'autre but que d'endormir le cabinet de Versailles et de le jouer. Aussi avait- Elle insisté vivement près du Roi pour qu'on hâtât l'ouverture du congrès; mais Louis XVI, sans méconnaître la force des arguments dont la Reine s'était servie, lui
avait répondu comme toujours qu'on ne pouvait pas rejeter un moyen d'arriver à la conclusion de la paix lorsque l'ennemi l'avait formellomeni proposé en montrant que son choix était irrévocable, mais il lui avait assuré qu'on se tiendrait en garde pour ne pas se laisser duper par l'Angleterre. La Reine n'était pas convaincue de la solidité de ce raisonnement. Elle fit entendre à M. de Mercy qu'Elle croyait que M. de Vergennes avait adhéré pour des raisons d'intérêt personnel à la proposition des négociations directes, faite par l'Angleterre. Elle pensait (jue ce ministre, confiant dans son habileté, se flattait de pouvoir conclure une paix avantageuse pour la France, seul et sans le concours des puissances médiatrices, dans l'espoir de s'attirer tant d'honneur et tant de considération que le Roi se déciderait enfin à le mettre à la place du comte de Maurepas. Cette idée paraissait avoir une telle influence sur l'esprit de la Reine que M. de Mercy crut devoir défendre le ministre, el dire que son opinion pouvail
cour de Londres comme elle en a l'apparence et que malgré cela le ministère de Versailles ait la maladresse de la laisser subsister, elle ne peut manquer de faire naître des incidents sur lesquels je chercherai à fixer l'attention de la Reine qui met de l'intérêt et de la suite à cet important objet.
La correspondance prussienne que je remets ici très humblement ne me donne lieu aujourd'hui à d'autres remarques, si ce n'est que le baron de Goltz a déjà altéré quel(|ues faits relatifs aux illustres voyageurs du Nord , au départ desquels il n'a pas été mieux traité qu'au moment de leur arrivée.
La Reine m'a enjoint de hâter l'expédition du présent garde-noble, parce qu'elle a paru fort pressée de faire parvenir à V. M. la recommandation en faveur du prince George de Hesse-Darmsladt.
peut-èlre être motivée par d'aulres considérations, entre autres par ia crainte que la Russie ne favorisât l'Angleterre. Mais ensuite il communiqua à la Reine les dépêches qu'il venait de recevoir du prince de Kaunitz, en vue d'obtenir l'ouverture immédiate du congres, et il La pria de fnire usage près du Roi de tous les arguments qui étaient contenus dans ce rescrit. Il insista particulièrement sur ce point, que la renonciation à une médiation qui avait été formellement acceptée était un complet manque d'égards envers les médiateurs et aurait l'apparence fâcheuse d'un acte de méfiance. Il ajouta que celte considération serait bien placée dans la bouche de la Reine, qui devait être sensible à tout ce qui touchait son frère. ^lario-Antoinelte promit d'employer tout son crédit en ce sens.
Après cette conférence avec la Reine, M. de Mercy se rendit chez M. de Vergennes et insista longuement près de ce ministre pour le décider à renoncer à la négociation directe et à provoquer l'ouverture immédiate du congrès; mais le ministre se dé-
fendit avec les mêmes arguments dont le Roi s'était servi près de la Reine. Ce fut même en pure perte que M. de Mercy, pour exciter la défiance de M. de Vergennes, lui lut ce passage d'une lettre interceptée de M. Fox : fr Faisons la paix avec la Hollande. Faisons la paix avec l'Amérique. Combattons les Français et les Espagnols. Voilà à quoi nous travaillons, et nous ne sommes pas sans espérance d'y réussir.» M. de Vergennes se borna à répondre qu'il avait des raisons de croire que les Anglais ne réussiraient pas. Les puissances médiatrices, disait-il , ne pourraient pas s'en prendre à la France en cas d'échec de la médiation, car tout le monde savait que c'était l'Angleterre qui avait pris l'initiative des négociations directes en envoyant successivement trois émissaires à Paris, tandis qu'il était avéré que Ini, Vergennes, n'avait envoyé personne à Londres. Mais il ne pouvait pas assumer la responsabilité de la continuation éventuelle des hostilités en se refusant à négocier directement pour amener l'ouverture du congrès. (Dépêche d'office du comte de Mercy, du 5 juillet.)