‹ Correspondance secréte avec l'Empereur Joseph II et le Prince de Kaunitz, publiée (volume 2)Chapitre 21 sur 65 · IJ · texte numérisé non relu

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Vienne, le a a juillet ij8a. — Votre dernière conférence avec M. de Vergennesa été pleine de sagesse, d'honnêteté et de dignité de votre part, et de la sienne au contraire un galimatias, qu'on ne devrait pas même se permettre, quand on a à faire à des gens comme vous.

Je souhaite que la gloriole de M. de Vergennes ne soit pas à la fin la dupe de sa manœuvre, dans laquelle il s'est beaucoup plus avancé qu'il n'eût été nécessaire, et qu'il n'a été prudent de faire, et je ne voudrais point lui être caution de quelque arrangement de l'Angleterre avec ses colonies, sans accorder leur indépendance pure et simple''^; auquel cas, s'il arrive, vous conviendrez avec moi que M. de Vergennes se trouvera avoir fait un grand pas de clerc en déclarant à l'Angleterre que pourvu qu'elle permette de traiter avec les Américains comme avec une nation libre, la France ne prétendra pas à s'en mêler. Enfin il faudra voir ce que deviendra la négociation pacifique, gouvernée à présent par lord Shelburne , qui n'est pas un sot , à ce qu'il me semble '-l

P. S. — M. d'Aguilar '^^ vient de me montrer une lettre du comte d'Aranda'''^ qui lui mande que le 6 M. de la Motte-Piquet'^' s'était joint à la flotte combinée, qui par là se trouvait forte àe ko vaisseaux de ligne, 27 espagnols et i3 français; c'est une grande nouvelle, et

C' Dans sa dépêche d'office du 5jiiiilei, M. de Mercy disait tenir de bonne source que lord Shelburne avait l'intention de conclure une paix séparée avec les Etats- Unis d'Amérique, en leur demandant de reconnaître seulement la suprématie royale et impériale du roi d'Angleterre et en leur accordant deux parlements absoliunenl indépendants du parlement anglais, comme celui récemment établi en Irlande: l'un pour les provinces du Nord, l'aulre pour les provinces du Sud, qui auraient formé deux Etals distincts.

'^' Le roi d'Angleterre, Georges III, avait profité de la mort de lord Rockingham

pour se débarrasser de M. Fox, qu'il ne pouvait pas souffiùr, et remanier son ministère, dont le i" juillet 178-2 lord Shelburne devint le chef; c'est dans ce ministère que le jeune William Pitt, à peine âgé de vingt-trois ans, fit ses débuis en qualité de chancelier de l'Échiquier.

(^' M. d'Aguilar, ambassadeur d'Espagne à Vienne.

f'' M. le comte d'Aranda, ambassadeur d'Espagne à Paris.

'^' Toussaint-Guillaume Picquet de la Motte, né à Rennes eu 1720, mort en 1791, célèbre lieutenant général des armées navales françaises.

quoique vous n'en fassiez pas mention dans votre lettre du i ^ , même date de celle du comte d'Aranda, je n'en espère pas moins qu'elle est vraie et qu'apparemment ce n'est que parce que vous l'avez ignorée que vous ne m'en avez pas parlé.

Laxenhourg, ce q 3 juillet ij8q. — Mon cher comte de Mercy, il faut que je commence par vous avouer une fâcheuse étourderie de ma part; c'est que, si vous m'avez écrit par le dernier courrier Veghely et si, qui pis est, vous avez joint à la vôtre une lettre de la Reine, je les ai par mégarde apparemment laissées dans le paquet des interceptes de la correspondance prussienne et, sans les lire ni les voir, condamnées aux flammes, et par conséquent je ne suis point en état de répondre ni à la Reine ni à vous sur tous les objets dont vous avez pu m'écrire, ce qui me peine beaucoup. Si la Reine ne m'a point écrit, je vous prie de ne lui rien dire de cette aventure; mais si Elle m'a écrit, vous la lui confierez, car je ne lui en mande rien.

Si le changement arrivé dans le ministère anglais ne cause pas quelque variation dans le projet de paix, je crois que nous aurons les préliminaires aux premiers jours. Je ne suis point du tout étonné si la France cherche à éluder l'intervention des médiateurs; c'est d'abord la juste méfiance qu'elle a de la Russie, et puis il faut avouer qu'une paix signée dans le cabinet de M. de Vergennes et donnée par lui seul à la France doit trop flatter son amour-propre et son ambition, et que cela est trop analogue aux vues ultérieures de cet homme pour que l'on puisse exiger de lui qu'il désire sincèrement que la médiation ait lieu; mais, comme l'Angleterre veut ainsi faire la paix, c'est une de ces choses qu'on ne comprend point et aussi peu que nombre de celles qu'elle a faites depuis peu.

Vous avez parfaitement chaufl^é M. de Vergennes dans ses retranchements; il est resté court dans ses raisons, et il était naturel que celle que je viens de vous dire étant la vraie il ne pouvait ni ne voulait la dire.

Le nouveau changement du ministère en Angleterre est une de ces

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choses étonnantes, si quelque chose peut l'être dans la dépravation dans laquelle se trouve ce royaume.

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