MERCY A JOSEPH IL
Paris, 10 août ijSù. — Le garde-noble Veghely, expédié d'ici le 5 juillet, était chargé d'un de mes très humbles rapports à V. M. L, ainsi que d'une lettre de ia Reine. L'un et l'autre se trouvaient audessus de deux liasses de la correspondance prussienne, et le tout était assujetti par deux bandes de papier pour donner la solidité nécessaire au paquet. La Reine s'aperçut d'abord qu'il devait être arrivé accident à sa lettre, parce qu'Elle attendait avec impatience une réponse à sa recommandation en faveur du prince George de Hesse- Darmstadt. J'expliquai à S. M. ce qui était survenu, en lui disant simplement que parmi un nombre de paquets ouverts et déposés sur le bureau de V. M. Elle avait aperçu des papiers destinés à être brûlés, qu'Elle les avait jetés au feu , et que précisément ia lettre de la Reine et ma dépêche s'étaient trouvées mêlées avec ces papiers. Au reste, je crois devoir joindre ici une copie de mon très humble rapport en question, parce qu'il contient des détails sur les derniers moments du séjour qu'ont fait ici LL. AA. IL de Russie.
Le garde-noble Doczy m'a remis le 3o juillet les très gracieux ordres de V. M. en date du a 3 du même mois, et le lendemain j'ai été présenter à la Reine la lettre qui lui était adressée.
Pendant les trois semaines que cette auguste princesse a passées à Trianon^^', il semble qu'Elle y a été un peu ennuyée par ses alentours. Dans le grand nombre des sollicitations de la duchesse Jules de Polignac, elle s'est particulièrement opiniâtrée a vouloir procurer le ministère de la maison du Roi au comte d'Adhémar^'-l La Reine, étonnée
'^' M. Desjardins dit que la Reine ne dhéniar, né pauvre, avait débuté dans le
resta à Trianon qu'une douzaine de jours, monde, sous le nom de Montfalcon ; puis
du 7 au 20 juillet [op. cil., p. aso). il s'était donné comme le dernier représen-
^'^ Voir sur la fortune extraordinaire de tant de l'illustre maison d'Adhémar et il
M. d'Adhémar les mémoires du baron de avait fait son chemin d'abord par la protec-
Besenval (t. II, p. 85 et suiv.). M. d'A- lion de M. de Ségnr, ensuite par celle de
10 AOl T J7H2.
d'abord do l'absurdité de cette idée, n'a pas cru que la duchesse y tiendrait. Celle-ci a cependant fort insisté verbalement et par écrit; les réponses ont toujours été négatives; la duchesse en a eu de l'humeur, et j'ai vu le moment où la Reine allait en prendre sérieusement. Il est probable que cette auguste princesse finira par se lasser enfin des importunités déplacées de sa favorite, et que cette dernière détruira elle-même peu à peu son crédit. Cette époque est fort désirable, parce que la Reine, moins expos('e alors aux frivolités de ce qu'elle daigne appeler sa société, n'en fera que plus attention aux objets propres à étendre ou affermir son influence. Le bien du service y gagnerait en raison du vrai attachement de la Reine pour V. M. et du penchant qu'Elle conserve pour sa patrie. J'ai lieu d'observer en toutes occasions ces bons sentiments et même d'en apercevoir les progrès. La Reine prend des leçons d'écriture et de langue allemande qu'Elle n'a pas oubliée quoiqu'Elle en ait perdu l'usage; mais la Reine ne voudrait pas c|ue V. M, fût informée de cette particularité.
Ma dépêche d'office d'aujourd'hui expose de nouvelles remarques que j'ai faites au comte de Vergennes sur les inconvénients et les dangers vraisemblables de la négociation directe, de laquelle il paraît maintenant fort préoccupé en partie par une suite de convenances personnelles et parce qu'il croit que la conduite de l'Angleterre le met à couvert de tout soupçon et reproche d'avoir décliné la médiation. Cependant les incidenls que produiront sans doute les faux calculs politiques et militaires d'après lesquels on semble se diriger ici pourraient bien aboutir à ce que le comte de Vergennes, après avoir été joué pendant quelque temps et après s'être embourbé dans des embarras de tout genre, se verrait forcé à invoquer les secours des puissances médiatrices. Les dernières opérations maritimes des deux cours de Rourbon n'ont certainement rien mis en leur faveur dans la ba-
M'"° de Polignac, «qui, dit Besenval, se livrait entièrement à lui et à ses conseils??. M""" de Polignac introduisit son ami dans la société de la Reine; bientôt, non contente d'avoir fait du comte d'Adhémar un ministre de France à Bruxelles, M"'" de Polignac demanda à la Reine de le faire nommer ambassadeur d'abord à Constantinople, ensuite à Vienne ou à Londres; ces projets ayant
échoué, en 1780, M. d'Adhémar, sous couleur de travailler pour M. de Ségur, manœuvra pour obtenir le ministère de la guerre à la place du prince de Montbarrey; mais la Reine déclara nettement à M""" de Polignac qu'il ne fallait pas y penser. En 1782 , nouvelle tentative infructueuse; mais, peu de temps après, M. d'Adhémar finit par obtenir l'ambassade de Londres.
lance; l'apparition de leur flotte sur les côtes d'Angleterre n'a produit que la mortification d'être insulté par les manœuvres habiles et hardies de l'amiral Howe, et si ce dernier, avec les renforts qu'on lui prépare, se portait vers Gibraltar, il serait possible qu'il en résultât quelque événement fâcheux pour la flotte combinée, malgré sa supériorité en nombre.
Je remets ici très humblement la suite de la correspondance prussienne, sans y ajouter d'autre observation que celle d'une bonne foi peu ordinaire au baron de Goltz dans l'aveu qu'il fait à son maître du peu de moyens qu'il a eu d'intriguer auprès des princes du Nord pendant leur séjour ici. Le parfait mécontentement que marque le roi de Prusse à cet égard ne laisse rien à désirer dans ce point, et j'ai lieu de voir de plus en plus que toutes les tentatives du baron de Goltz à cette cour-ci lui réussissent également mal.
Vienne, i 8 août ijSa. — Mon cher comte de Mercy, j'ai reçu votre lettre et j'y ai vu l'assurance de mon étourderie et la façon dont vous avez voulu la présenter à ma sœur qui l'a efTectivement fort bien prise en m'écrivant une très jolie lettre'". Je lui réponds fort en détail au sujet des princes de Darmstadt'^^, et je vous avertis que, pour faire plaisir à la Reine, je ne serais pas contraire d'accorder au prince Charles de Darmstadt, qui est au service de la Hollande, le grade de colonel avec un régiment; mais il faut qu'il m'en fasse la demande, ce que vous tâcherez d'insinuer d'une bonne façon à la Reine, en y ajoutant la condition que son frère qui se trouve placé chez nous en qualité de lieutenant-colonel passerait alors au service de la Hollande.
Quant à l'inoculation que médite la Reine, tout le succès dépendra uniquement de la santé et de la bonne constitution de sa petite fille; mais vous insisterez surtout à ce que le Roi soit pleinement informé de ce projet, et que l'opération ne se fasse que de son aveu qui est très essentiel pour une démarche aussi sérieuse.
(') Celte ietire manque. — '^) Celte réponse manque.
Les négociations de la paix paraissent absolument subordonnées aux intérêts personnels des gens en place. Je crois que ceux-là dirigent les cabinets de Versailles et de Londres, mais il m'est impossible de les calculer dans l'éloignement; au reste, je serai assez indifférent à tout ce qui en arrivera.
Votre rapport au prince Kaunitz ressemblait parfaitement à tout ce qui sort de votre plume, et que votre façon de penser et vos lumières caractérisent.
Le projet de l'île de Tabago, quelque éloigné et difficile qu'en paraisse le succès, n'est pas entièrement à rejeter; je vous prie même d'en suivre et approfondir les moyens et de me les communiquer à mesure qu'ils par\iendront à votre connaissance^^'.
Une nouvelle attaque de mon incommodité aux yeux, quoique moins forte que les précédentes, a cependant paru assez sérieuse aux médecins pour m'engager à renoncer au camp de Bohême. Je viens par conséquent de le contremander ainsi que toutes les dispositions que j'avais ordonnées pour l'arrivée du comte du Nord à Prague. Ce même courrier devant passer par Montbéliard, les informera de ce contre-temps; j'espère cependant d'avoir la satisfaction de les revoir ici à Vienne où ils accompagnent la princesse Elisabeth^'-'.
Vienne, le i8 août i j8'2. — Mon cher Comte , M. de Vergennes se trompe bien fort s'il se flatte de m'avoir convaincu de la rectitude de sa conduite relativement à sa négociation particulière avec l'Angleterre, par la dernière lettre qu'il a écrite au baron de Breteuil et que cet ambassadeur a eu ordre de me lire, que je lui ai conseillé d'aller lire à l'Empereur, attendu qu'il ne voulait pas m'en donner une copie,
(') Le 10 août, M. de Mercy avait joint '-' La princesse Elisabeth de Wurtem-
à sa dépêche d'ofiice un mémoire du con- berg, sœur de ia Grande-Duchesse, était
sul de l'Empereur à Dunkerque sur i'uti- fiancée à Tarchiduc François, fils aîné de
lité de profiter des négociations entre la l'aichiduc Léopold, grand-duc de Toscane
France et l'Angleterre, afin d'acquérir pour et Jiéritier présomptif de Joseph II. l'Empereur l'ile de Tabago.
et que cet ambassadeur, d'après mon avis, a été lire efTectivement à S. M. Elle contenait un récit chronologique de la suite des choses depuis la première apparition de M. Forth, et entre autres les copies d'une lettre du duc de Richmond et d'une autre de lAI. Fox, dont ces deux ministres avaient accompagné M. Grenville, le premier comme son ami, et le dernier en sa qualité de secrétaire d'Etat. La première était de purs compliments, et la seconde si adroitement tournée que, bien loin de prouver que les premières ouvertures aient été faites par le ministère anglais, elle supposait au contraire que c'étaient des propos de M. de Vergennes qui y avaient donné lieu. Ainsi que je n'ai pas manqué de le faire observer au baron de Breteuil, et comme M. de Vergennes y avançait entre autres que l'Angleterre selon lui non seulement avait fait les premières démarches, mais s'était même constamment refusée à la voie de la médiation qu'il prétend lui avoir rappelée à plusieurs reprises et en toute occasion, et qu'il en concluait que moyennant cela il n'avait pas pu s'empêcher de répondre, comme il avait fait, aux propositions du ministère anglais; j'ai dit au baron de Breteuil que j'étais bien éloigné de pouvoir convenir de la justesse de son argument, la supposition sur laquelle il est fondé fût-elle même indubitable, et qu'à sa place j'eusse cru pouvoir et devoir même répondre tout différemment. Le baron de Breteuil me témoigna une grande envie d'apprendre ce que j'aurais fait , et je n'ai pas hésité à le satisfaire, en lui déclarant néanmoins que ce n'était qu'en homme raisonnable et non en ministre que je croyais devoir le contenter. Voici donc, lui dis-je, comment j'aurais répondu à la première des propositions du ministère anglais et à toutes les subséquentes, après m'être chargé d'en rendre compte au Roi : Le Roi a appris avec beaucoup de satisfaction que le roi de la Grande-Bretagne désire le rétablissement de la paix, et S. M. Britannique peut être persuadée que le Roi Très Chrétien ne le souhaite j)as moins que lui. Mais connue il a accepté solennellement la médiation des deux cours impériales conjointement avec le roi d'Espagne son allié, après qu'elle avait été acceptée déjà avant lui parla Grande-Bretagne, il ne croyait point pouvoir se permettre une autre voie de négociation; qu'il ne peut pas donner les mains par conséquent à une négociation particulière, mais qu'il était prêt en échange à traiter de la paix par le canal des deux cours impériales médiatrices solennellement convenues entre les puis-
sances belligérantes; (|ue son ambassadeur, au lieu qu'elles avaient désigné pour la tenue du congrès, se trouvait muni de toutes les autorisations nécessaires à cet effet, et qu'il était prêt à y faire ouvrir les conférences sur la paix dès que le roi de la Grande-Bretagne trouverait bon de lui faire connaître qu'il était dans les mêmes intentions.
Vous pensez bien que l'ambassadeur n'a eu rien de raisonnable à opposera ce raisonnement, et, au risque de l'usage qu'il pourrait en faire, je n'ai pas balancé à m'expliquer ainsi vis-à-vis de lui pour lui faire sentir que je n'étais pas la dupe des sophisteries de M. de Vergennes qui, je vous avoue, me parait bien petit dans toute cette manœuvre, pour ne pas dire plus.
Au reste, il me semble que ce sera l'événement de Gibraltar'"' qui décidera de la qualité de la future pacification, et de la façon de la traiter, ou delà continuation de la guerre, et je ne répondrais pas que la flotte de Cadix ne reçoive pas encore dans cette année un affront de la part de celle de l'amiral Howe, et que les Espagnols ne manquent la prise de Gibraltar, qui a fait gâter toute la campagne aux deux Indes. Je ne trouve pas même convenables toutes les complaisances que la France a eues pour l'Espagne pendant cette campagne, qu'en autant que je les attribue à la poltronnerie de M. de Vergennes, auquel la peur a pris que l'Angleterre ne réussisse peutêtre à la fin à détacher le roi d'Espagne de l'alliance. En voilà bien assez pour aujourd'hui, ce me semble; il me reste à ajouter seulement que je ne serais pas bien aise que M. de Vergennes me crût sa dupe, et je vous abandonne le soin de lui en ôter la confiance de la façon que vous jugerez à propos, supposé qu'il l'ait.
t'' L'Espagne, pendant toute cette désir de prendre Gibraltar, et il sacrifia à
guerre, ne se soucia que de ses propres cet objet la campagne de 1782. Le siège
intéiéts, et, pour les satisfaire, elle força ne commença réellement qu'au mois d'août
souvent la France à donner une lâcheuse et le 9 septembre s'ouvrit le bombardement
direction aux opérations militaires. Non qui fut effectué surtout au moyen des nou-
content d'avoir recouvré Minorque et Port- velles batteries flottantes inventées par l'in-
Mahon, le roi d'Espagne était possédé du génieur français d'Arçen.