MERGY A JOSEPH IL
Paris, 8 septembre îj8ù. — Les très gracieux ordres de V. M. L en date du i8 aoiit m'ont été remis le 26 du même mois par le gardenoble qui en était porteur, et le lendemain 27 j'allai présenter à la Reine la lettre qui lui était adressée '^l Une autre lettre apportée par un courrier du baron de Breteuil ayant déjà prévenu cette auguste princesse de la nouvelle attaque d'incommodité aux yeux que V. M. vient d'éprouver, la Reine dès ce moment en était restée inquiète et m'avait ordonné de lui faire parvenir sur-le-champ tout ce que l'on pourrait me mander de Vienne sur un objet dont Elle est bien réellement affectée. Je Lui observai que, d'après ce que V. M. mandait Elle-même, il ne s'agissait que d'une indisposition passagère et dont les suites n'étaient nullement à craindre. La Reine parut très sensible aux égards que V. M. veut bien avoir à sa recommandation en faveur du prince de Darmstadt. Elle comprit qu'il était du devoir de ce jeune prince d'adresser une très humble instance directe pour l'obtention de la grâce désirée, qu'il serait également convenable que le frère dudit prince passât au service de la Hollande, et la Reine vient d'en écrire dans ce sens à la princesse douairière de Darmstadt.
Quant à l'inoculation de Madame fille du Roi, ce monarque avait été d'abord très disposé à en approuver le projet qui sera exécuté dans cette semaine à la Muette '■^^ où la cour restera établie à cet effet pendant trois semaines. L'état de santé de la jeune princesse ne laisse pas le moindre doute aux médecins sur la réussite parfaite de cette petite opération. M. le Dauphin reste établi au Grajid Trianon; Mademoiselle fdle de M. le comte d'Artois sera inoculée à Passy; la princesse sa mère logera à Bagatelle. Monsieur et Madame occuperont le Petit Luxembourg. Toute la famille rovale se réunira chaque jour à dîner et à souper à la Muette, où il n'y aura d'admis que les alentours les plus favorisés.
Ma dépêche d'office expose le nouvel état des choses relatives à la future pacification. Il a fallu mettre le comte de Vergennes au pied du
(') Cette lettre manque. Boulogne; il n'en reste plus aujourd'hui
(*' La Muette était un château royal aux qu'une portion des jardins; c'est mainteportes de Paris, à l'entrée du bois de nant une propriété particulière.
mur pour le faire articuler d'une manière plus claire et précise sur cet objet important. H lui sera maintenant difficile d'user d'échappatoires relativement au principal, mais il cherchera peut-être à se débattre sur le lieu de la tenue d'un congrès qu'il avoue enfin être convenable, même nécessaire. J'ai fort insisté à ce que la Reine veuille bien tenir la main pour que rien ne soit changé au choix de Vienne si solennellement arrêté et accepté. La clémence avec laquelle V. M. a daigné agréer mes démarches sur l'ensemble de cette matière encourage mon zèle; il ne me laissera rien omettre pour tâcher de l'employer avec quelque succès dans une conjoncture si intéressante. Au reste, il paraît y avoir encore bien des chances pour la durée de la guerre pendant l'année prochaine, et beaucoup de doutes sur la manière plus ou moins sortable dont elle finira pour les parties intéressées. A celte époque, il ne serait peut-être pas impossible de ménager quelque arrangement qui procurât à V. M. un établissement aux Antilles tel que serait Tabago. Il s'agirait de déterminer quand et avec quelles précautions le ministère français pourrait être sondé à cet égard. D'après les ordres qu'il plaira à V. M. de me faire donner sur ce point, je saisirai les circonstances propres à toutes démarches utiles, en évitant soigneusement de compromettre l'idée d'un semblable projet qui, sous plusieurs faces, est d'une exécution délicate et difficile.
En remettant ici très humblement les pièces de la correspondance prussienne, elles ne me donnent lieu pour cette fois à d'autre remarque, si ce n'est que le baron de Goltz s'y montre moins aventuré dans ses détails, et que cette modération, qui ne lui est point habituelle, confirme les assurances que ne cesse de me donner le comte de Vergennes de l'inaction présente du roi de Prusse vis-à-vis de cette cour-ci.
Paris, le 8 septembre ijSq. — Indépendamment de ce qui est exposé dans ma dépêche d'office, j'ai dit à M. de Vergennes dans le langage particulier et confidentiel tout ce qu'il m'a paru propre à lui faire bien comprendre que V. A. ne prenait ni prendrait le change sur la valeur réelle de ses belles phrases, non plus que sur celle de ses
mauvaises raisons. C'est à la suite de cette explication que le [Ministre a pris un peu d'humeur et a eu un moment de vivacité; mais je dois rendre la justice à sa bonhomie que ce mouvement n'a pas été de durée, et qu'il a cherché d'abord à le réparer en me marquant plus de cordialité qu'il ne m'en avait témoigné depuis longtemps.
Il ne sera plus maintenant si facile à M. de Vergennes d'user d'échappatoires sur le point principal qui est l'existence future d'un congrès avoué par lui comme nécessaire; mais il pourra peut-être se débattre sur le lieu de la tenue du congrès. J'ai fort insisté auprès de la Reine pour qu'EUe veuille bien tenir la main à ce que rien ne soit changé au choix généralement convenu et accepté dans la ville de Vienne; j'espère que M. de Vergennes ne fera, à cet égard, qu'une légère résistance. Au reste, il paraît y avoir encore bien des probabilités à la continuation de la guerre pendant l'année prochaine, ce qui donnerait du temps à voir venir les circonstances et à en tirer le meilleur parti possible.
J'ai cru qu'il ne pouvait être que très utile de communiquer à la Reine la lettre dont V. A. m'honore. Cette Princesse en a très bien saisi le contenu , d'après lequel Elle se propose de régler son langage vis-à-vis du Roi et de ses ministres.
Vienne, ce a 3 septembre ijSs. — Mon cher comte de Mercy, j'ai reçu votre lettre et j'y ai vu avec plaisir les soins que vous continuez toujours à me donner et qui ne se ralentissent jamais pour le bien de l'État.
L'acquisition d'une possession dans quelque île de l'Amérique n'est point à rejeter, et quelque difficile qu'en paraisse la réussite il ne faut point la perdre de vue. Il y aurait encore un autre objet également intéressant et parfaitement conforme aux grands principes de liberté et de commerce; en reconnaissant l'indépendance d'une nation étrangère et en faisant cesser toute condition odieuse et honteuse, les Espagnols pour Gibraltar, les Français pour Dunkerque, et les Russes en général prêchent ce langage. Pourquoi serais-je le seul à ne pouvoir
faire usage de mon Escaut '"? A considérer la chose sous le vrai point de vue et d'après les circonstances présentes, cela ne ferait certainement point un bien moindre dérangement au commerce de Hollande que cela est un germe continuel d'aigreur entre nos Flamands et les Républicains. Car tant que Rotterdam et Amsterdam n'avaient pas pris une assiette aussi solide, Anvers a dû être détruit par cette gène, et, comme nous avons tourné depuis nos vues sur Ostende, l'Escaut même ne ferait pas plus de tort aux Hollandais qu'Ostende leur fait actuellement; et nos spéculations ne se dirigeraient plus guère de ce côté-là. Ce serait peu de chose pour la République et ses alliés, et il paraît être infiniment intéressant pour elle que, dans les circonstances où elle se trouve avec l'Angleterre, elle obvie pour le présent et à l'avenir à toute aigreur et humeur de ma part, et que, rassurée pleinement sur le continent, elle puisse tourner toutes ses vues et efforts à remonter et augmenter sa marine; par là son alliance deviendra d'autant plus utile à
'') Cette idée avait été suggérée à Joseph II au commencement de Tannée 1781 par une insinuation des ministres anglais. Le 19 janvier 1781, l'Empereur écrivait au prince de Kaunitz : ff II me paraît pourtant qu'il vaudrait la peine de penser un peu aux moyens possibles à faire ravoir à la ville d'Anvers la liberté du commerce sur la Meuse (sîc)- Le lendemain, le chancelier répliqua par une note très solide, qui commençait ainsi : frCe qui peut être osé en politique doit à ce qu'il me semble : t° pouvoir être justifié; 2° se trouver dans le cas d'un succès, sinon infaillible, au moins vraisemblable; et enfin, 3" de nature à ne point présenter plus de dangers et d'inconvénients que d'avantages. L'idée (le lord Mansfield, qui est conforme à ce que milord Stormont a écrit il y a quelque temps au chevalier Keith (ministre d'Angleterre à Vienne), ne se trouve dans aucun des trois cas susdits. ^ Bien qu'en marge de ce mémoire irréfutable, l'Empereur eût mis cette apostille : ffLes informations cy contenues me servent de notice?! , il n'abandonna pas son projet. La visite qu'il fit à Anvers en juin 1781 le confirma dans
cette idée; il écrivait au prince de Kaunilz : rll est étonnant que cette ville avec ses entraves de commerce soit encore dans cet état; je rassemble beaucoup de matériaux dont je l<îcherai de m'éclaircir à Bruxelles, et, avant de rien décider je vous enverrai, mon Prince, les détails en vous priant de m'éclairor de vos lumières. n ^ous n'avons pas ce mémoire, et il paraît que, pendant plus d'une année l'Empereur laissa de côté son projet; tout à coup il le reprit par cette lettre du 2.3 septembre 1782 au comte de Mercy, et , le même jour, il la communiqua à son chancelier en le priant de voir rrs'il n'y aurait pas moyen de parvenir à faire cesser do bonne façon celte gène plus honteuse que nuisible sur l'Escaut?). Le prinre de Kaunilz envoya le lendemain à Josepii II un long mémoire où il combattait cette idée avec énergie. Mris l'Empereur lui répondit : tr Je vous suis très obligé, mon Prince, de vos réflexions très justes et bien combinées; mais le proverbe existe et il est de fait : Clii non risica, non rosica; souvent les choses les plus invraisemblables réussissent. 7) (A. Béer, Joseph II iind hnitiiil: , p. ,^5 , 68 et 1 1 8-1 q^.)
la France. Voilà bien des raisonnements que je vous jette ici au hasard; mais vous saurez les débrouiller et sonder le terrain pour voir s'il y aurait moyen d'en tirer parti et si je pourrai être redevable au crédit et à l'amitié de la Reine et enfin à la France de ce joli cadeau qui ne me rendrait pas plus riche ni plus puissant, ni plus formidable, mais qui me ferait contribuer avec un double empressement à conserver à la France toute sa prépondérance en Hollande, en m'ôtant en même temj)s toute idée de rechercher et d'étendre mes droits et convenances sur les possessions de la République à l'occasion de différends de limites qui subsistent entre nous. C'est par la voie de la France que le plus sûrement on pourrait arriver à ce projet. Enfin voyez un peu, mon cher Comte, comment vous débrouillerez tout cela; vous saurez sans me compromettre voir un peu comme pour vous-même si la chose pourrait avoir lieu.
L'envoi de M. de Ra\neval'^' en Angleterre fait bien voir que souvent dans les affaires les raisons d'Etat et de convenance publique doivent céder aux convenances persormelles de l'homme en place.
J'attends dans peu des nouvelles de la prise de Gibraltar, et je ne crois point que les Anglais trouveront moyen de l'empêcher. Ce sera un héros de plus du siècle que le comte d'Artois'-' après cette conquête. J'attends aussi sous peu de jours les comtes du Nord avec la princesse Elisabeth; on dit qu'ils ne resteront ici que huit jours.
Mes yeux vont beaucoup mieux, et la pommade dont je viens de faire usante, m'a vraiment fait du bien.
Vienne, le a 3 septembre ij8â. — Mon cher Comte, il y a bien du singulier tout au moins dans la conduite de M. de Vergennes, et ses
'') Au commencement do septembre, sa rcnirée en F'rance, après sa captivité.
M. Gérard de Rayneval, l'un des premiers '-' Le comte d'Artois, frère du roi
commis du Ministère des affaires étrangères, I^ouis XVI, avait obtenu du roi d'Espagne
avait été envoyé à Londres par M. de Ver- la permission d'assister au siège de Gibral-
genncs, pom'éclaircir certaines propositions tar: mais le commandement en chef était
qui avaient été apportées de lu part du confie au duc de (Grillon , qui avait pris Mi-
minislère anglais par le comte de (îra'^so à uorqiie.
réticences el tlemi-ronfidenres, qu'encore vous êtes dans le cas de devoir lui arracher, sont presque toutes incompréhensibles. Je suis dans le cas de me dire sans cesse du plus grand sang-froid du monde ; mais à quoi bon? A quoi bon, par exemple, vous avoir fait un mystère de l'inconcevable détermination de l'envoi de M. de Ravneval à Londres, qui ne pouvait rester un secret, ainsi qu'il en a été, attendu que vous l'avez appris le jour même de votre conférence avec ce ministre, vraisemblablement avec la moitié de Paris peut-être? Et à quoi bon encore de ne l'avoir pas même mandé à M. de Breteuil par le courrier qu'il lui a dépêché alors, qui ne lui apprend pas autre chose sinon que la négociation pacilique ne va ni ne vient. C'est sa phrase, car il faut qu'il en mette partout, comme vous savez; et cependant, dans toute cette manœuvre de petitesses, sans être bien fin, je pense qu'il n'y a personne de médiocrement clairvoyant qui n'aperçoive la petite misérable vanité de vouloir faire la paix sans avoir besoin d'égaux.
C'est dans cette vue qu'il a accueilli aussi favorablement tous les émissaires anglais passés et présents. C'est dans cette vue que, si tant est qu'il ne puisse pas éviter de se prêter à un congrès, il le voudrait à Paris ou au moins près de lui, et c'est encore dans cette vue certainement ({u'il a envoyé M. de Ravneval à Londres pour consolider de plus en plus sa négociation directe avec le ministère anglais, en sacrifiant pour cet eflet toutes les considérations que la dignité du Roi et l'avantage que pour son budget milord Shelburne ne peut pas manquer de retirer de cette molle et humdiante démarche du ministère français.
Tout cela cependant n'a pas trop de quoi s'étonner pour quelqu'un qui sait comme vous et moi, que, dans le pays où vous êtes, les événements tiennent toujours beaucoup plus aux personnes qu'ti la chose, et que M. de Vergennes en particulier et par excellence est du nombre de ceux qui pensent ainsi dans ce pays-là. Reste à voir s'il réussii*a, et en ce cas je ne pourrais pas m'empêcher de plaindre beaucoup toutes les cours qui devront se mêler du congrès et dont les embarras et la dépense augmenteront considérablement par la translation du congrès convenu à Vienne, indépendamment de la perte de temps considérable qui en sera inséparable, et tout cela uniquement pour satisfaire la petite vanité de IL de Vergennes, supposé toutefois, comme je le
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crains fort, que les autres cours belligérantes et médiatrices y consentent.
Pour moi, dont M. de Vergennes est l'antipode quant à la façon de penser, si ce n'était pour le bien de la chose, je devrais en être et en serais réellement très charmé, parce que je n'ai plus besoin de faire une réputation et bien moins encore envie de faire une fortune, et je pense que vous, qui me connaissez, mon cher Comte, vous en êtes bien persuadé. Ce qui me tarde d'apprendre, c'est ie dénouement de l'entreprise de Gibraltar. Dieu veuille que l'amiral Howe ne soit pas arrivé assez tôt pour faire aux Espagnols einen gewalùgen Slrich durcli ilire Rechnung ^^K