‹ Correspondance secréte avec l'Empereur Joseph II et le Prince de Kaunitz, publiée (volume 2)Chapitre 24 sur 65 · MERCY A JOSEPH II · texte numérisé non relu

MERCY A JOSEPH II

Paris, g octobre ijSa. — Les très gracieux ordres de V. M. I. datés du 28 septembre m'ont été remis le 3 de ce mois par le garde-noble qui en était porteur, et, m'étant rendu sur-le-champ à la Muette pour y présenter la lettre adressée à la Reine '''^'', j'ai été témoin du premier mouvement de joie que cette auguste princesse a marqué en recevant une preuve, par l'écriture de main propre de V. M., qu'Elle était considérablement soulagée de la fluxion aux yeux.

Quoique l'inoculation de Madame fdie du Roi n'ait occasionné aucune crise inquiétante, cependant l'éruption de la petite vérole a été très abondante, et il en est resté sur les boutons une poussière que les médecins regardent comme fort dangereuse pour la contagion, de manière que Madame sera tenue encore quelque temps éloignée de Monsieur le Dauphin, et c'est ce qui a décidé le voyage de la cour à Marly pour tout le mois d'octobre. La Reine aurait joui à la Muette d'un séjour assez agréable si elle n'y avait été troublée par l'étrange circonstance de la banqueroute du prince de Guéménée qui vient de se déclarer insolvable pour la somme de a 8 millions envers un nombre d'environ 10,000 créanciers. Indépendamment de ce que la Reine aflectionne le prince de Guéménée et même dans les derniers temps un peu son épouse, il existe pntre autres embarras celui d'examiner

'"' Unefortp barre dans leur crDiiple. — '-' Celte lellre manque.

si l'on peut laisser ou non dans la place de grand chambellan et dans celle de gouvernante des Enfants de France deux personnes entachées de la faillite la plus frauduleuse et la plus inouïe. Les clameurs que cela excite dans le public nous ont obligés, l'abbé de Vermond et moi, de représenter à la Reine que sa gloire et sa justice n'admettaient pas qu'Elle donnât la moindre marque de protection à une aussi vilaine atfaire, et S. M. paraît résolue à ne s'en mêler en aucune manière.

Malgré l'humiliante expédition de Gibraltar'^' et la possibilité de quelque autre catastrophe, si l'amiral Howe en vient aux mains avec la flotte combinée, le comte de Vergennes semble se promener dans les espaces imaginaires, et croit toucher au moment de recueillir le fruit de tous ses petits moyens, en obtenant de l'Angleterre les préliminaires de paix qu'il désire, ce qui paraît aussi invraisemblable par l'état actuel des choses que par la confusion et les mauvaises mesures avec lesquelles on procède à toutes les opérations de cette guerre; mais quels que soient les événements et leur influence sur le moment plus ou moins rapproché de la paix, on ne peut se dissimuler ici la nécessité d'une médiation, ne fût-ce que pour se sauver des embarras que l'Espagne occasionnera à la prochaine pacification, et j'espère même que le comte de Vergennes n'insistera pas trop à ce qu'il soit rien changé au point convenu de tenir le congrès à Vienne. La Reine est bien décidée à appuyer cet objet, et je ne cesse d'y apporter la plus grande attention.

Les vues de V. M. sur l'acquisition d'une possession en Amérique et sur le rétablissement du commerce par l'Escaut à Anvers présentent à mon zèle un champ aussi vaste qu'il est important, et ce que V. M. daigne me faire connaître à cet égard semble renfermer l'ordre de Lui exposer très humblement les premières idées qui se présentent à mon esprit sur ces deux objets majeurs.

Par un propos du comte de Vergennes rapporté dans ma dépêche

C' Le i3 septembre, les défenseurs de i'amiral Howe réussit à échapper à la sur- Gibraltar, en tirant à boulets rouges, réus- veillance de la flotte franco-espagnole et sirent à détruire les nouvelles batteries flot- ravitailla Gibraltar, (|ui fut désormais à tantes sur lesquelles les Français et les l'abri de toute attaque. (Lecky, Hi&lorij of Espagnols comptaient pour réduire cette England, in the i8"' Century, London, forteresse imprenable. Et le mois suivant i883, t. IV, p. a/iS-aiy.)

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d'office d'aujourd'hui, il est clair qu'à l'époque de la paix la France esl décidée à restituer à l'Angleterre tout ce qu'elle lui a pris dans les Antilles, et que par conséquent celte cour-ci ne conservera dans cette partie du monde que les établissements qui lui sont nécessaires, tandis que les Espagnols et même les Anglais en ont plusieurs qui leur sont inutiles et dans le nombre desquels il serait peut-être possible d'en acquérir un au moyen d'une somme d'argent, dont en tout cas on ne pourrait guère traiter qu'à Madrid ou à Londres ou dans le courant du congrès si quelque circonstance favorable y donnait lieu à pareille ouverture.

Quant au second objet, puisque par l'encouragement du commerce d'Ostende il dépend de V. M. de se procurer des avantages presque égaux à celui de la libre navigation sur l'Escaut, il s'ensuit que cette navigation ne devrait sérieusement inquiéter aucune puissance, encore moins la France. Cependant on ne pourrait guère s'attendre à ce que cette dernière se prêtât à appuyer un pareil projet auprès des Etats généraux. La conduite du comte de Vergennes et sa manière d'envisager de semblables affaires donnent lieu de présumer que, bien loin d'y voir un moyen de plus de retenir la Hollande dans l'alliance de la France, il n'y verrait qu'un accroissement de richesse et de pouvoir entre les mains d'un grand monarque, et cette idée suffirait pour effaroucher le ministre français, même peut-être pour l'induire à de fausses démarches; mais l'objet une fois entamé vis-à-vis des Etats généraux, ce serait alors le cas où le crédit de la Reine pourrait en imposer au comte (le Vergennes et l'empêcher de croiser les vues de V. M. Peutêtre même réussirait-on dans une négociation bien entamée à la Haye d'obtenir ici que l'on parut approuver et désirer une chose que l'on verrait ne plus pouvoir détourner sans s'afficher et faire un éclat. Il ne serait sans doute pas difficile de se former un parti en Hollande, surtout dans un moment où les différents membres de l'Etat ne sont pas d'accord entre eux. Les raisons rapportées dans la lettre de V. M. sont de force et de nature à pouvoir faire désirer à la République de s'assurer par des complaisances de l'appui de la cour impériale. J'ai ouï dire que la province de Zélande gagnerait au rétablissement du port d'Anvers; que la ville de Rotterdam n'y perdrait pas. Ces considérations, jointes à celle d'un arrangement amical et favorable concernant les frontières, pourraient faire un grand effet si elles étaient in-

sinuées à propos, et l'occasion s'en présenterait probablement s il y avait moyen de mettre en avant quelque contestation au sujet des limites et de la pousser au point que l'on en vînt à des pourparlers, ce qui deviendrait une manière imperceptible de sonder le terrain et voir ce que les facilités que V. M. donnerait à l'égard des limites, pourraient opérer en faveur de l'Escaut. Si dans l'exposé de ces faibles remarques j'ai outrepassé ma sphère, je supplie V. M. de le pardonner en faveur du zèle qui m'anime quand il s'agit de son auguste service. En attendant ce qu'il Lui plaira de disposer, je vais m'appliquer à réfléchir sur la matière, à disposer l'esprit de la Reine à en bien saisir l'objet et à en faciliter la réussite en tant que l'influence de cette cour-ci pourra y entrer. J'observerai surtout avec grand soin que mes propos et mes démarches ne puissent être interprétées que comme des idées qui me sont personnelles, afin que dans aucun cas les vues de V. M. ne soient pas compromises.

En remettant ici très humblement la suite de la correspondance prussienne, j'y joindrai l'unique remarque que par l'énoncé du baron de Goltz sur le prétendu langage que selon lui les deux cours impériales ont fait tenir ici au sujet de la médiation, il est bien prouvé que ledit Goltz n'obtient aucune confidence du comte de Vergennes, et que le roi de Prusse continue à être fort mal informé.

Paris, Q octobre ij8q. — Mon très humble rapport était déjà écrit lorsqu'il a été décidé que la cour, au lieu d'aller à Marly, restera à la xMuette jusqu'au qo de ce mois. D'après ce que la Keine m'a fait la grâce de me dire, il parait décidé que le prince de Guéménée sera exilé, et que la princesse perdra sa place; cela me tranquillise sur l'efl'et des représentations qui ont été faites à la Reine à ce sujet.

Vienne, 5 novembre lySti. — Mon cher comte deMercy, je ne vous écris que deux mots en vous envoyant cette lettre pourla Reine^'^ ayant

C Celle leltre manque.

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été alta(|ué d'un érésipèle affreux dans foute lu tête, dont je suis à la vérité actuellement en convalescence, mais dont il m'est resté une faiblesse si forte qu'à peine je puis ramasser assez d'idées pour écrire quatre mots à la Reine.

Vienne, h 6 novembre lySa. — L'indisposition de l'Empereur, qui a été assez grave, a fait relarder sa réponse à la Reine et, moyennant cela, le départ de ce courrier. J'espère qu'il sera entièrement guéri dans une quinzaine, mais je ne crois pas qu'il le soit plus tôt, car l'érésipèle a été des plus forts. Il commence à ressentir différentes espèces cVacciachi à sa santé, et vu la fleur de l'âge c'est de bonne heure; mais voilà ce que c'est que d'avoir voulu faire jusqu'ici physiquement et moralement au delà du raisonnable. On se vieillit avant le temps; et un train qui puisse durer eût été préférable, ainsi que je le lui ai dit bien souvent. Peut-être mettra-t-il de l'eau dans son vin, et il fera fort bien; car cela ne peut pas continuer à aller comme ça.

Rreteuil se sent très humilié de ce que M. de Vergennes le traite si fort en bagatelle; cela le rend beaucouj) moins avantageux qu'il ne l'était, et jusque-là il n'y a pas grand mal. Quant à M. de Vergennes, je crois qu'il se moque de nous ou que le ministère anglais se moque de lui. Il me semble qu'il est décidé à se contenter quant à présent de la bonté que veut bien avoir le ministère anglais d'entrer à Paris en négociations avec les députés américains sans exiger davantage la reconnaissance préalable pure et simple de l'indépendance des colonies, le tout, comme vous voyez bien, par la crainte que la négociation dont il est si jaloux ne lui échappe. Quelle faiblesse, hélas! car à la fin il faudra pourtant en venir là. La façon dont l'amiral Howe va terminer la campagne pourra décider de bien des choses pour le moment et pour l'avenir. Le 22 d'octobre dernier on n'avait aucune nouvelle de sa flotte en Angleterre, et nous n'en avons aucune ici par fa voie de l'Italie qui soit digne de foi. Pour ce qui est de la médiation des deux cours impériales, je persiste à croire que, si ce n'est tout au plus pour la forme, il n'en sera plus question, au cas que les puissances belligérantes puissent trouver le moyen de convenir de leur paix di-

recteiiient, et supposé que la vanité russe croie devoir s'en consoler, nous le pourrons aussi, ce nie semble.

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