‹ Correspondance secréte avec l'Empereur Joseph II et le Prince de Kaunitz, publiée (volume 2)Chapitre 25 sur 65 · MERCY A JOSEPH II · texte numérisé non relu

MERCY A JOSEPH II

Paris, ti2 novembre lySa. — Avant l'arrivée du garde-noble mensuel qui m'a remis le 17 les très gracieux ordres de V. M. I. en date du 5 de ce mois, on avait été informé par un courrier du baron de Breteuil de l'indisposition de V. M., et la Reine en attendait très impatiemment des nouvelles ultérieures. Elle a reçu avec grande satisfaction la lettre que je lui ai présentée; les médecins de Versailles ont fait espérer à cette auguste princesse que l'érésipèle et la fièvre pourraient emporter radicalement l'humeur dont V. M. a été attaquée aux yeux; puisse ce pronostic se réaliser, et j'ose à cet égard joindre mes vœux ardents à ceux de tous ses fidèles sujets !

Ma dépêche d'olfice d'aujourd'hui exposera très humblement à V. M. ce que le comte de Vergennes pense de la négociation pacifique; il reste à voir s'il n'y a pas beaucoup d'illusions dans son calcul et si peut-être il ne finira pas par se brouiller avec l'Espagne sans réussir à s'arranger avec l'Angleterre. Il est bien difficile que cette dernière ignore ou méconnaisse l'insuffisance de toutes les mesures qui se prennent ici et, cela posé, on pourrait se permettre des doutes sur la sincérité du ministère britannique dans la négociation pour la paix. L'idée du comte de Vergennes de la conclure dans son cabinet paraît le séduire plus que jamais, et ce ne seront que des embarras très vraisemblables qui pourront le forcer à changer la marche.

Après avoir bien médité les ordres que V. M. a daigné me donner le 28 septembre relativement à la libre navigation de l'Escaut, je me suis convaincu qu'il y aurait du danger à en parler à la Reine comme d'une idée qui me serait propre, parce que, dans le temps oîi elle pourra se réaliser, cette princesse verrait qu'il s'est agi seulement de sonder ses dispositions sur un objet dont on lui aurait fait mystère, ce qui ne manquerait pas de Lui déplaire. En second lieu, je ne puis m'assurer que la Reine mît assez d'importance à un projet qu'Elle croirait ne venir que de moi, pour ne pas dans l'occasion en laisser transpirer

138 MERCY À JOSEPH II

quelque chose dans sa société. Si la duchesse de Polignac en était informée, son intime ami le comte d'Adhéniar ne tarderait point à le savoir, et ce dernier ne manquerait pas d'aller faire parade auprès du comte de Vergennes d'une semblable découverte. Le moyen certain d'éviter ces inconvénients et de produire en même temps les meilleurs effets serait qu'il pMt à V. iM. de faire connaître directement ses vues à la Reine, d'en exiger le plus profond secret et, sans demander sa coopération, de lui montrer simplement cette confidence comme un effet de l'amitié de V. M. qui répugnerait à faire mystère à son auguste sœur d'un arrangement qui peut avoir lieu un jour et qui a trait au voisinage de ce pays-ci. Moyennant ce préalable, je suis très certain que la Reine garderait inviolablement le secret et que dans le cas il y aurait toute facilité à La faire intervenirau succès de cet objet important pour autant que cette cour-ci sera en même d'y entrer. J'ai cru que mon zèle et mes devoirs m'imposaient également de soumettre ces réflexions aux hautes lumières de V. M. , et j'attendrai en toute soumission les ordres ultérieurs qu'il Lui plaira me donner sur cette matière.

Je remets ici très humblement la suite de la correspondance prussienne, dans laquelle le baron de Goltz fait tenir au comte de Vergennes quelques propos qui sont visiblement démentis par ceux que m'a tenus en dernier lieu ce ministre sur les différends entre la Russie et la Porte. Le nommé Arens, dans la correspondance susdite, et passé depuis peu de jours par ici allant, à ce qu'il disait, à Rerlin, c'est une sorte d'espion que le roi de Prusse avait envoyé en Amérique, et qu'il a désavoué, parce que cet homme s'est trouvé parmi les troupes commandées par lord Cornvvallis et a réclamé sa liberté en qualité d'officier prussien.

La santé de la Reine (jui s'était un peu dérangée à la Muette se trouve parfaitement rétablie. Le crédit et l'ascendant qu'Elle a sur son auguste époux n'ont cessé de s'accroître et de s'affermir. S. M. s'est chargée Elle-même de l'éducation de la jeune princesse sa fdle,et Elle la tient auprès d'Elle presque toute la journée. Monsieur le Dauphin a été remis à la duchesse de Pohgnac; mais le choix de cette gouvernante des Enfants de France n'a pas obtenu une approbation générale '^'.

'■' Voir sur les iiitiigues qui amenèrent la Reine à rlonner à M'"" de Polignac la succession de M"" de Guéméncc, un curieux chapitre des Mémoires du baron de Besenval, t. Il, p. 60.

Le Hoi a pris tant d'humeur contre sa belle-sœur Madame qu'il ne veut plus aller ni dîner ni souper chez elle^, cela répand un peu de froid dans l'intérieur de la famille royale, mais il n'en résulte aucune conséquence qui soit de nature à intéresser la Reine.

Vienne, ce y décembre ij8a. — Mon cher comte de Mercy, pour cette fois-ci je ne vous parlerai pas de ce que les dépêches ministérielles contiendront sans cela au sujet de la paix. Quant aux Turcs, l'objet est trop intéressant pour ne pas en parler en toute confiance. Vous verrez comment notre déclaration commune avec la Russie au sujet des points litigieux et non clairement observés de la paix de Kaïnardji a été remise et l'effet qu'elle a fait'**. Shah-In-Gherai ayant été en même temps sans coup férir ramené par les troupes russes en Crimée et rétabli, il est à espérer ou du moinsbien à désirer que, dans la réponse que j'attends avec bien de l'impatience de la Porte, elle prenne le parti de contenter l'Impératrice sur les trois points et d'éviter par là une nouvelle guerre. Je dois rendre justice à M. de Saint-Priest'^' qu'il contribue de son mieux à faire entendre là-dessus raison aux Turcs, mais, comme avec ces gens-là on n'est jamais sur que la raison et leur propre convenance auront le dessus sur leur fanatisme et que l'impératrice de Russie même paraît très disposée à guerroyer, s'imaginantque c'était le vrai moment d'exécuter son grand projet '^\ je me

'" Ces trois points portaient sur la liberté du commerce et do la navigation paile détroit de Constantinople, sur la rébellion fomentée par les Turcs en Crimée, contre le khan Shah-In-Géraï, sur la conduite des Turcs en Moldavie et en Valachie.

(-' Ambassadeur de France à Constantinople.

*'' L'Impératrice avait exposé à Joseph II ce grand projet dans sa célèbre lettre du lo septembre 1782, publiée par M. d'Arneth, t. I, p. iio-157 de Touvragc ayant pour titre Joseph II und Calharina von

Riissland {\ienne, 1869, in-S"). Catherine voulait acquérir pour la Russie Oczakow, le pays entre le Boug et le Dniester, et une ou deux îles dans l'Archipel ; créer, sous le nom de Dacie, un nouvel Etat qui comprendrait la Moldavie, la Valachie et la Bessarabie sous un souverain indépendant et rétablir l'empire grec pour le cadet de ses petits-fils, le grand-duc Constantin. Elle offrait à l'Empereur de se prêter, en manière de compensation, à l'agrandissement de ses possessions sur le Danube et la Save.

trouve dans une position assez délicate. Mes liens d'amitié avec l'impératrice de Russie et tout l'avantage que j'en tire, joint à celui que j'en puis tirer à l'avenir pour l'avoir dégagée du roi de Prusse, dépendent presque uniquement du parti que je prendrai dans cette guerre et de l'assistance qu'elle aura à attendre de ma part à cette occasion.

Ma position topographique vous est trop bien connue, mon cher Comte, pour que j'aie besoin de vous faire sentir la différence énorme qu'il y a entre l'Impératrice qui ne risque rien au pis aller que de ne pas réussir, et moi qui, m'engageant dans une guerre avec la Porte, pourrais avoir le cœur de ma monarchie attaqué parle roi de Prusse, et mes provinces belgiques, celles du Rhin et en Italie exposées aux armées des cours de Bourbon. Aussi interpellé là-dessus par l'impératrice de Russie, ma réponse a été très positive que, sans le consentement et l'aveu de la France et sans prendre des mesures efficaces visà-visdu roi de Prusse, je ne pouvais m'engagera quelconque chose^^l

Or donc, quoique je n'aie pas de réponse là-dessus de Russie, néanmoins il m'intéresse beaucoup que vous m'informiez, mon cher Comte, dos idées que vous auriez à ce sujet et du parti que la France prendrait dans une telle occasion; si voyant rompre toutes les espérances de pouvoir soutenir par des bons conseils et des petits moyens la Porte, elle se déciderait ou à attaquer ouvertement les ennemis de cette dernière, soit par terre ou par mer, ou si plutôt, vu les circonstances oii elle se trouve, la France fût capable d'entrer en pourparlers avec les deux cours impériales et de leur donner les assurances nécessaires de sa neutraHté et en même temps de se stipuler soit des avantages de commerce ou une partie des dépouilles de l'Empire Ottoman, dont l'Egypte, selon mes observations faites déjà depuis quelques années, surtout depuis l'envoi de M. de Tott dans cette province, a fait l'objet des spéculations de la France; et effectivement si cette province riche , fertile et commerçante par elle-même, devenait une colonie française, dans peu de temps la France, moyennant le port de Suez sur la mer Rouge et en ouvrant une communication bonne et assurée contre les brigands sur l'isthme, serait la maîtresse de tout le commerce du golfe Persique et des grandes Indes, qu'elle ferait par le chemin le plus court et le plus assuré, savoir par la Méditerranée.

"' Joseph H fait allusion à la letlre qu'il écrivit le i3 novembre 1782 à Catherine II. (M. d'Arneth,o/j. Cl/., t. l,p. 1G9.)

Ul

Eclairez-moi, mon cher Comte, sur ce que vous pensez ù l'égard de tout ceci, et si la France préférerait dans les circonstances actuelles une guerre de terre avec moi et de rompre les liens qui nous unissent pour conserver l'Empire Ottoman et empêcher la possibilité de sa destruction. L'acquisition projetée de l'Egypte porterait le coup le plus sensible au commerce de l'Angleterre, objet qui mérite à tous égards d'entrer dans la balance des avantages et convenances que le Roi et son ministère pourraient se procurer à cette occasion.

En attendant, comme la prévoyance n'est jamais de trop à tout événement, je prends sans bruit les mesures nécessaires et je fais les dispositions préalables pour être prêt à pouvoir entrer le premier en campagne et à profiter des avantages que je puis m'en promettre.

Je vous prie de me dire bien franchement là-dessus ce que vous en pensez, et de sonder un peu là-dessus l'opinion publique qui influe tant sur les décisions du ministère.

La rentrée de M. Necker dans le contrôle général des finances serait un événement bien singulier, mais plus que la guerre durera, moins on sera content de celui qui en doit fournir les moyens.

Le choix de M"^ de Polignac pour gouvernante des Enfants de France m'a, j'avoue, choqué, comme tous les gens sensés; mais enfin c'est une affaire faite, et je me garde bien d'en parler dans ce sens à la Reine.

Je vous joins ici sur une feuille à part les réflexions qui regardent la liberté dé la navigation de l'Escaut ''\ n'ayant pas voulu dans la

'*' Tout le niond" parle de liberté, de la justice et de Téquité qu'il y a que chacun mette en valeur les avantages que la nature et le local lui donnent , et qu'il soit maître chez soi. L'on regarde à juste titre toute paix qui impose quelque condition honteuse , humiliante et par conséquent insupportable à une nation, même pour peu avantngonse à celle qui l'exige, puisque c'est une paix plâtrée qui ne peut durer et qui tôt ou tard iinit par occasionner une nouvelle guerre.

Les Provinces- Unies de l'Amérique vont devoir leur liberté aux efforts généreux du roi de France; les nations neutres navigueront dorénavant librement, mémo en temps de guerre, si, couime il ost à espérer, l'on

reconnaît généralement les principes de la neutralité armée. La France n'aura plus à Dunkerque un commissaire anglais qui veillera à empêcher qu'elle n'écure et n'arrange, comme elle le trouvera bon, son port et son bassin. L'Espagne obtiendra peut-être à tout prix son précieux rocher de Gibraltar; les Russes navigueront sur la mer Noireetau travers des Dardanelles à bon plaisir, et de toutes les puissances européennes la maison d'Autriche sera donc la seule qui aura ia honte et l'ignominie d'avoir un fleuve entièrement à elle sur ses deux bords jusqu'à son embouchure, et qui lui sera fermé par un petit fort, bâti par une république qui, appuyée d'un traité de paix de l'autre siècle ,

iettre à la Reine "^ lui faire ce long détail; mais je lui annonce de vous avoir envové à ce sujet mes rêveries pour les lui donner, si Elle vous les demande. Par là nous verrons l'elTet que cela pourra produire et dont vous voudrez bien me donner pari.

Adieu, mon cher Comte; c'est avec empressement que j'attends des nouvelles de la rentrée du parlement d'Angleterre.

Vienne, le 7 décembre ijSs. — Mon cher Comte, par ce courrier mensuel vous apprendrez tout ce que je suis actuellement dans le cas de pouvoir vous dire. Il est heureux que Shah-In-Gherai ait pu se rétaljhr aussi tranquillement, quoique ce nouveau succès gâtera de plus en plus dame Catherine; mais elle l'est déjà si fort, qu'un succès

lui défend Tentrée et par conséquent l'usage de son fleuve. Il est impossible d'imaginer que cela puisse faire du bon sang ni durer à la longue; car à la fin, à la première humeur qui gagne une grande puissance qui sent ses forces, elle les fera valoir pour rentrer dans le droit que la nature lui donne. Si l'ouverture de l'Escaut qui est le fleuve dont il s'agit était vraiment destructive du commerce de !u Hollande, on en sentirait la raison; mais ce qui était nécessaire au soutien de la République à la moitié de l'autre siècle, no l'est plus aujourd'hui. Amsterdam et Rotterdam avec tant d'autres villes ont dû prendre consistance, et pour cette raison Anvers, qui jouissait alors d'une grande partie de leur commerce actuel, a dû être écrasé. Aujourd'hui que le négoce est si bien établi en Hollande et que les commerçants de la Fiandi'e autrichienne même ont tourné toutes leurs vues du côté d'Ostende, que tous les canaux creusés ont été dirigés vers ce port qui a tous les avantages connus sur les ports formés par des rivières, il est très prouvé que si l'Escaut même était rendu libre, la maison d'Autriche n'y gagnerait ni en puissance ni «mi richesses, mais seule-

ment elle se trouverait débarrassée de celte condition honteuse et choquante, tandis qu'Anvers ne redeviendrait jamais l'ombre de ce qu'elle a été et que la Hollande ne perdrait pas plus de son commerce qu'elle ne fait parle port d'Ostende. Elle gagnerait au contraire infiniment du côté de la sûreté, en éloignant tout levain d'aigreur et toute occasion à un voisin pins puissant qu'elle de lui chercher noise , soit dans les différends des limites qui sont actuellement dans le cas d'être arrangés avec la Flandre , le Brabant et la République, soit dans d'antres occurrences. La Hollande, bien plus rassurée encore par là de l'amitié de ses voisins et unie comme elle l'est à la France, pourrait se rendre bien plus intéressante et plus utile à cette puissance, en tournant toutes ses vues à améliorei' et augmenter sa marine, et en diminuant avec sûreté ses forces de terre et les dépenses qu'elles occasionnent.

Il serait intéressant de savoir franchement si la maison d'Autriche entamait làdessus une négociation directe avec la république de Hollande, ce qu'elle pourrait se promettre de l'amitié de la France?

' Celte lettre manque.

de plus, ou [)lus ou moins facile, vraisemblablement ne l'aurait pas convertie, et d'ailleurs, comme le cas était pressant, il faut s'en consoler. Reste à voir si le Divan sera également souple sur tous les autres points exigés par la déclaration que viennent de lui remettre les ministres respectifs des deux cours impériales. Je suis assez disposé à croire qu'il le sera, et cela supposé, tout serait dit au moins j)our le moment, sauf si les circonstances viennent à changer plus tôt ou plus tard, à faire alors comme alors, aussi bien, ou mieux, si on pourra.

Au reste, la sécurité de M. de Vergennes est inconcevable dans un homme qui a autant d'esprit que lui et qui doit connaître assez la constitution anglaise pour savoir que le roi de la Grande-Bretagne et son ministère, quand même ils seraient aussi disposés à consentira l'indépendance pure et simple des colonies que tout le monde sait qu'ils le sont pou, n'y ayant point encore été autorisés, il n'y a pas plus à conclure du fait de la négociation de M. Oswald avec Franklin, ains au contraire beaucoup moins que de celle à laquelle ont été autorisés les commissaires envoyés solennellement en Amérique l'an 1779, et qu'il est ridicule, moyennant cela, de croire ou de vouloir me faire croire que ces Messieurs peuvent en être même déjà entre eux jusques à la détermination des limites respectives. Quoi qu'il en soit cependant, nous ne pouvons plus être que jusques à l'arrivée des premières lettres d'Angleterre , dans l'incertitude à cet égard, et on ne devrait plus l'être même en France dans ce moment-ci.

Tout ce que je puis vous dire d'ailleurs du voyage de l'Empereur en Italie, c'est qu'en mon particulier, malgré toutes les variantes à cet égard, je ne doute pas qu'il n'ait lieu, peut-être encore dans le courant de ce mois-ci : es waere demi (hiss Stoerck imd Bvamhdla dim reclu hang nuichten '^^; ce que je ne pense pas ([u'ils auront ni le courage ni l'honnêteté de faire. L'incertitude du départ de l'Empereur contrarie beaucoup au reste, à ce qu'on m'assure, le baron de Breteuil, lequel, quoi qu'il en dise, n'a certainement pas abandonné le projet d'intriguer, s'il le peut pour son compte pendant son séjour en France.

Mandez-moi un peu confidemment, je vous en prie, si vous préci A Tiioins qiio Sirprk oi lîrninljilla (les m(''<lorins do Josepli ) no lofassent rôder.

IM MERCY A JOSEPH II

voyez la possibilité de quelque changement dans le ministère là où vous êtes, et qui vous pensez que le Roi pourrait prendre, s'il lui prenait la fantaisie de vouloir remplacer M, de Maurepas.

Il m'est venu une idée singulière, et je vous avoue que, si elle pouvait s'exécuter, la chose me serait fort agréable et pourrait même être fort utile. J'ai appris par expérience que, quand un ministre dans une cour étrangère écrit autrement que par courrier, par occasion, ou tout au plus en chiffres, il ne peut pas même se permettre d'écrire des nouvelles du pays où il est, pour peu qu'elles soient ou que les suites puissent en devenir importantes, parce qu'il ne se soucie pas de passer pour les avoir données, et il s'ensuit que, s'il était un moyen d'écrire par la poste ordinaire toutes les semaines les nouvelles du pays où l'on est, qui intéressent au dehors, sans que les curieux puissent en constater l'auteur, ce serait une très bonne chose et il ne faudrait pour cela, ce me semble, que faire écrire en anonyme et comme un bulletin qui devrait être d'une main inconnue et adressé h un banquier de Bruxelles ou de Francfort ou même de Vienne. Voyez un peu si cette idée vous paraît praticable, dites-m'en librement votre pensée à l'occasion du premier courrier.

Paris, a 8 décembre ij8a. — Les très gracieux ordres de V. M. I. en date du 7 m'ont été remis par le garde-noble mensuel le 1 8 de ce mois. Etant informé que la Reine devait s'absenter de Versailles toute la journée du 1 9 et étant essentiel que j'obtinsse de cette auguste princesse une audience longue et tranquille, je remis au lendemain 90 de lui aller présenter la lettre qui lui était adressée. La Reine s'était blessée la veille assez grièvement à un doigt; Elle venait de dicter à l'abbé de Vermond quelques lignes que V. M. a reçues par la voie d'un courrier français''^ La Reine observa d'abord avec joie que la lettre que je lui apportais, était écrite de main propre et constatait par là

'■> Celte leltre du 20 (lécemlire se trouve imprimée à la pa/je î>S tle la piibliration de M.d'Arneth intitulée Manp-A)iloinelte, Joseph 11 vnil Leopold II. (Leipzig, Paris, Vienne , 18C6, in-S".)

l'entier rétablissement de la santé de V. M. La Reine parut très sensible à ce que par égard à sa recommandation V. M. voulait bien condescendre ù l'arrangement relatif aux deux jeunes princes de Hesse- Darmstadt; ensuite il fut question de la navigation de l'Escaut. Les éclaircissements qui y sont relatifs me furent demandés, et, à mesure que la Reine en faisait la lecture, je joignis à chaque article un commentaire verbal, en faisant bien observer l'analogie qui existe entre l'importance que la France a mise à secouer le joug d'un commissaire anglais à Dunkerque et le juste désir de V. M. de se débarrasser d'une prohibition qu'une puissance voisine Lui impose dans ses propres Etats. Le premier mouvement de la Reine fut de vouloir en parler au Roi et au comte de Vergennes ; mais je La suppliai de ne point précipiter une démarche qui deviendra utile, même nécessaire dans un temps convenable, et qui pourrait au contraire être nuisible si elle n'était pas suffisamment préparée. La Reine me demanda ce qu'entre temps Elle avait à répondre? Je Lui proposai de mander qu'EUe parlerait au Roi et à son ministre au moment où V. M. jugerait à propos de le Lui indiquer, et comme je ne doute pas que cette promesse ne soit énoncée dans la lettre que V. M. reçoit aujourd'hui^", il s'ensuit que la Reine se trouve formellement engagée à coopérer à la réussite de l'objet dont il s'agit. Peut-être que le préalable d'une négociation à entamer avec la Hollande sur les limites serait nécessaire avant d'agiter la question de l'Escaut à cette cour-ci; mais les ordres suprêmes de V. M. doivent en décider, ainsi que de la marche que j'aurai a tenir et qne je me trouve maintenant en bonne mesure de suivre.

Si mes lumières égalaient mon zèle, j'obéirais avec plus de confiance à l'ordre de V. M. de lui exposer mes faibles idées sur les suites que pourraient avoir les démêlés entre la Russie et la Porte; mais dans une affaire où il y a tant de combinaisons et de possibilités à calculer, j'ai tout lieu de craindre que le thème que V. M. me prescrit ne soit au-dessus de ma portée.

Elle daigne m'ordonner de L'informer des idées que j'aurais à ce sujet, et du parti (juc prendrait la France si elle perdait tout espoir de soutenir la Porte par de bons conseils et de petits moyens. Cela renferme deux points dont il n'y a que le second qui soit en quelque façon de ma compé-

f Cette lettre manque.

146 MERGY À JOSEPH II

tence; cependant il n'y a rien de plus sacré pour moi que les ordres de V. M.; je risquerai aussi ,quoiqu'en tremblant, quelques réflexions sur le premier.

V. M. a saisi avee la plus grande pénétration le vrai nœud de la difficulté qui consiste dans la différence de la position topographique de ses Etats et de ceux de la Russie. Ce que je vais dire n'est qu'une émanation de ce trait de lumière que V. M. a répandu sur la question, et en conséquence duquel Elle a déjà répondu aux invitations de l'Impératrice que sans le consentement et l'aveu de la France et sans prendre des mesures e^caces vis-à-vis du roi de Prusse, V. M. ne pouvait s'engager à chose quelconque. J'admire la profonde sagesse de cette réponse qui doit ou arrêter les poursuites ultérieures de cette princesse, ou l'engager à réunir ses démarches à celles de V. M. pour moyenner l'aveu de la France. Si l'Impératrice refuse de prendre ce dernier parti, pourrait-Elle se plaindre ensuite avec raison lorsque V. M. persistera dans sa première déclaration? Et si Elle le prend ce parti, son intervention échouera infailliblement.

Dans ces derniers temps, la France s'est fort occupée à marquer des prévenances flatteuses à la Russie, parce qu'elle la craint et qu'elle est persuadée, ainsi que d'autres cours, qu'il n'y a que la Russie qui, par sa position physique et morale serait en état de bouleverser l'équilibre et le système politique actuel de l'Europe. La France serait donc très éloignée de seconder en rien des vues qui tendraient à l'accroissement d'une puissance qu'elle redoute déjà.

V. M. observe que l'impératrice de Russie s'imagine que c'est le vrai moment d'exécuter son grand projet; l'apparence d'une paix prochaine doit sans doute déranger ce calcul. Mais enffn quel est ce grand projet? Serait-ce, comme le ministère de V. M. l'a soupçonné autrefois, de s'emparer de Constantinople et d'unir l'empire d'Orient à la Russie? En ce cas, ce serait moins la destruction de l'Empire Ottoman que l'immense accroissement de la Russie qui alarmerait toutes les puissances de l'Europe. Les intérêts de V. M. ne souffriraient-ils pas de ce nouveau titre joint à un nouvel agrandissement? Elle connaît les prétentions de la Russie et le ton qu'elle affecte de prendre partout. Si elle parvient à réaliser son projet, elle ne mettra plus de bornes à son ambition, et l'Italie pourra se croire heureuse, si par la suite la Russie ne songe pas à ressusciter l'exarchat de Ravenne.

Quelque étendu que puisse être le partage qui écherrait à V. M. , pourra-t-il être mis en parallèle avec le surcroît de puissance et d'influence dans les affaires de l'Europe que la Russie acquerrait? Et si par l'arrangement définitif les Etats de V, M. devenaient immédiatement limitrophes avec ceux de la Russie, y aurait-il rien qui pût compenser le désavantage d'avoir substitué un voisin ambitieux et puissant à un voisin tel que le Turc, dont la faiblesse et la nonchalance assurent le repos de celte vaste étendue des frontières des Etats de V. M.? Je passe sous silence la possibilité d'un renouvellement d'alliance entre la Russie et la Prusse, dont les effets seraient alors bien plus énergiques contre la monarchie autrichienne qu'ils ne peuvent l'être maintenant.

Dans cet état de choses, il est bien désirable que les bons offices de V. M. puissent entretenir et effectuer des voies de conciliation. L'impératrice de Russie, qui ne peut méconnaître le danger auquel Elle s'exposerait si Elle tentait seule une si grande entreprise, sera plus ou moins facile selon qu'Elle espérera plus ou moins d'engager V. M. dans ses vues, et ce n'est que dans le cas seul des bons offices de V. M. pour concilier les esprits que la France seconderait sincèrement et de tout son pouvoir les démarches pacifiques de V. M. qui aurait en même temps la gloire d'avoir épargné à ses peuples et à l'Europe entière le fléau d'une nouvelle guerre.

Mon zèle m'a peut-être entraîné au delà de ce que V. M. me demande, et je puis me tromper dans mes spéculations; mais je me croirais indigne de la confiance qu'Elle daigne me marquer si, lorsqu'EHe m'ordonne de parler, j'osais déguiser ou supprimer quelque chose dans l'exposition de ma façon de penser.

Je passe au second point sur lequel je puis risquer mes idées avec un peu plus d'assurance. Vu le peu d'énergie dans le caractère du Roi Très Chrétien et de son ministère actuel, ils balanceront longtemps avant que de se déterminer à rien qui ait l'air d'une rupture ouverte; mais sur le moindre indice d'un concert formé contre la Porte, ils auront recours à tous les petits moyens possibles pour le contrecarrer. Un des premiers qu'ils emploieront sera de rentrer en liaison secrète avec le roi de Prusse, qui dans ce cas aura beau jeu pour insinuer ici tout ce qui lui plaira. Je ne parle pas des embarras que la France tâchera de susciler en Empire; elle pourrait aller plus loin et sonder

U8 MERGY À JOSEPH II

l'Angleterre et l'Espagne en leur montrant la perspective d'une flotte russe dans la iMéditerranée. L'Angleterre n'a pas eu lieu pendant la guerre présente d'être contente de la Russie, et le ressentiment pourrait se joindre à l'intérêt qu'elle a, en raison de l'état de son commerce du Levant, à la conservation de la puissance ottomane.

Il est très vraisemblable que la cour de France se bornerait d'abord et longtemps à de pareilles menées sourdes, mais dès qu'elle verrait qu'il n'y aurait plus d'autres ressources pour sauver la Porte, je ne doute pas qu'elle n'éclatât ouvertement, d'autant plus qu'elle aurait eu le temps de bien lier la partie et de s'assurer au moins du concours du roi de Prusse.

Telle serait à peu près, si je ne me trompe, la marche de la France sous le ministère présent; mais les choses pourraient aller bien plus vite si dans l'intervalle le Roi se décidait à nommer un premier ministre et que son choix tombât sur un homme actif et entreprenant.

D'après cet exposé, que je crois fondé sur les principes que j'ai constamment observés dans le ministère de Versailles, on peut juger s'il serait possible de l'engager à concourir quand ce ne serait que passivement à la ruine de l'Empire Ottoman. Je suis intimement convaincu qu'aucune proposition, quelque avantageuse qu'elle pût être, ne serait capable de l'ébranler sur ce point, et que ce serait se compromettre que d'en hasarder l'ouverture. La Reine même, nonobstant tout le crédit qu'EUe a sur l'esprit de son auguste époux, n'en aurait pas assez pour opérer cette grande révolution dans les maximes politiques de la France, et si Elle le tentait Elle fournirait des armes aux ministres pour Lui enlever la confiance du Roi.

V. M. m'ordonne de sonder là-dessus l'opinion publique. Je puis assurer dès à présent que cette opinion n'est pas équivoque. Les alarmes qu'ont causées ici les progrès des Russes pendant leur dernière guerre ont assez manifesté le prix que l'on attache ici à la conservation de la Porte. Les spéculateurs d'aujourd'hui ne s'en tiennent pas là ; ils ont hautement débité dans Paris que la France et l'Angleterre n'accéléraient l'ouvrage de la paix que pour être mieux en état de veiller aux suites des troubles de la Crimée. D'autres ont encore été plus loin en disant publiquement que la France faisait la paix avec l'Angleterre pour entrer en guerre avec V. M. Le public de la cour

regarde comme certaine l'union de V. M. avec la Russie contre les Turcs.

Tous ces bruits ne sont pas étonnants; quoique le système de l'alliance actuelle date de près de vingt-cinq ans et que le Roi et son ministère y tiennent d'une manière indubitable, la gent lettrée, un nombre d'anciens enthousiastes et une quantité d'espèces que le Roi de Prusse sait mettre en mouvement sont toujours ici à ses ordres quand il s'agit de débiter les opinions qu'il suggère et qui lui conviennent.

Ma dépêche d'office d'aujourd'hui contient au reste un trait du comte de Vergennes qui semble appuyer tout ce que je viens de dire'^'. Cette dépêche devant paraître sous les yeux de V. M. , j'omettrai une répétition superflue.

En mettant ce faible résultat de mes réflexions aux pieds de V. M. , je La supplie très humblement d'être persuadée que, quoique je l'aie écrit en toute vérité d'après ma conviction intérieure, je n'ai pas assez de confiance en ma perspicacité pour que mes idées personnelles puissent influer en rien sur ma conduite à l'avenir. Je n'aurai d'autre guide que les ordres qui me parviendront de V. M. ou de son ministère; je me pénétrerai de leur esprit et les mettrai en exécution avec le zèle le plus ardent et le plus pur.

Quoique la négociation de paix qui se continue ici paraisse très avancée, même fort près de son terme pour les objets essentiels, cependant on aperçoit encore assez de louche dans les détails pour qu'il pût survenir quelque incident inattendu et que l'ensemble des circonstances rendrait à bien des égards probable. Peut-être cet objet sera-t-il entièrement éclairci d'un moment à l'autre, même avant le départ du garde-noble; entre temps je dois m'en remettre très humblement au contenu de ma dépêche qui renferme tout ce que j'ai pu recueillir sur la matière.

C Le 20 décembre, dans une confé- ment à prendre les armes. « Elle y pensera

rence avec M. de Vergennes, M. de Mercy à deux fois, dit-il, car elle ne peut pas

fit remarquer combien il était à désirer que ignorer qu'il n'y a pas en Europe une

la Porte donnât satisfaction à la Russie; seule puissance qui ne risquât son dernier

mais le Ministre répliqua que, par suite de homme et son dernier sou pour empêcher

la probabilité de la conclusion de la paix la ruine de l'Empire Ottoman. n (Dépêche

entre la France et l'Angleterre, l'Impéra- d'oflice du comte de Mercy du 38 dé-

trice ne se déciderait pas aussi légère- cembre 1783.)

En rejoignant ici la suite de la correspondance prussienne , elle ne me donne lieu pour cette fois à aucune remarque qui méritât d'être exposée à V. M.

Paris, le a 8 décembre ijSs. — Monseigneur, le garde-noble mensuel m'a remis le 1 8 de ce mois la lettre dont V. A. m'honore en date du 7. Frappé de la justesse incontestable de vos remarques, Monseigneur, je ne puis rien comprendre à la tournure singulière des négociations qui se continuent ici pour la paix, et qui semblent si près de leur terme. La facilité de l'Angleterre à accorder des avantages considérables aux deux cours de Bourbon est d'autant plus étonnante après la campagne humiliante que viennent d'essuyer les deux cours susdites. Cependant on est d^accord sur les grands objets; il ne reste du louche que dans les détails. C'est peut-être le retranchement que le ministère anglais s'est réservé et d'où il pourrait faire naître encore bien des incidents inattendus. Cela peut s'éclaircir d'un moment à l'autre, même avant le départ du courrier. En attendant je dois m'en remettre au contenu de ma dépêche d'office, qui expose tout ce que j'ai été à même de recueillir sur la matière.

V. A. m'ordonne de lui dire, si je prévois la possibilité de quelque changement dans le ministère de Versailles, et qui serait celui que le Roi pourrait prendre, s'il se déterminait à remplacer M. de Maurcpas. Jusqu'à présent je ne vois d'apparence à aucun de ces deux événements; le Roi craint les gens d'esprit et de génie ; Il se persuade qu'ils sont trop inquiets, entreprenants, et les fantômes qu'il se forme à cet égard. Lui rendent assez agréables ses ministres actuels. Il se contente de les brusquer quelquefois fort rudement lorsqu'ils commettent des fautes, dont 11 puisse s'apercevoir, et moyennant cette méthode II croit régnerai A moins de quelque crise très frappante et extraordinaire, je ne présume pas que les affaires du dehors pussent déterminer le Roi à prendre un premier ministre; mais l'administration intérieure pour-

'') On peut rapprocher de ce passage cet le caractère de ce prince, qu'on luiavail peint extrait des Mémoires de Dumouriez, t. II, comme un homme violent et colère, qui jup. l'io. 11 dit qu'on «l'avait fort trompé sur rail beaucoup et mallrailait ses ministres».

rait à la longue l'y nécessiter. Les parlements remuent, et ne sont point assez contenus; il perce de toutes parts des vices dans la police et la régie des provinces, bien plus encore dans la manutention des finances. Le mal n'est pas encore au point de faire une impression vive ; mais le désordre peut, doit même augmenter, et il est palpable qu'il ne provient ni d'un défaut de ressort, ni de ressources de la monarchie, mais uniquement de l'impéritie des ministres actuels, et plus encore de ce qu'il leur manque ce point de réunion nécessaire qu'ils ne peuvent trouver dans l'inexpérience du souverain.

Le désir de M. de Breteuil de venir ici tient sans doute à ses anciennes vues de parvenir au ministère. La duchesse de Polignac convoite la petite-fille de cet ambassadeur. M"" de Matignon, qui sera fort riche, et qui serait de la convenance du fils de la duchesse. Peut-être M. de Breteuil voudra-t-il faire son marché; mais quoique l'intrigue soit ici le grand mobile de toutes choses, et que la Reine a toujours assez bien traité le baron, j'ai vu constamment cette princesse persuadée qu'il ne convenait nullement au ministère. La favorite peut faire changer cette opinion ; d'ailleurs on ne peut plus calculer les effets de l'instabilité des idées de la Reine. Ses qualités charmantes s'unissent à une légèreté, qui les offusque en grande partie. Depuis qu'Elle s'occupe de l'éducation de son auguste fille et qu'EUe la tient continuellement dans ses cabinets, il n'y a presque plus moyen d'y traiter d'aucun objet important ou sérieux qui ne soit à tout moment interrompu par les petits incidents des jeux de l'enfant royal, et cet inconvénient ajoute à un tel point aux dispositions naturelles de la Reine à être dissipée et inattentive, qu'Elle écoute à peine ce qu'on Lui dit et le comprend encore moins. Je me vois par là éconduit plus que jamais dans toutes mes mesures, et je vois combien il serait illusoire de penser à tirer un parti réel de rinfiuence et du crédit de la Reine dans des cas compliqués et majeurs.

Par les raisons que V. A. observe, je n'ai jamais osé hasarder aucune nouvelle par la poste ni user à cet effet d'aucun chiffre , parce que je sais positivement que l'on a ici de très habiles déchiffreurs et que toutes les lettres sont ouvertes. Mais il est facile d'employer l'expédient que V. A. a imaginé, et quand il y aura matière je pourrais dicter un bulletin qui serait écrit par une main inconnue, et aurait pour adresse :

Bordereau particulier pour M. le baron de Fries '•' à Vienne, avec une marque au bas. Ce bulletin serait envoyé à Bruxelles à la maison Neltine et Walkiers, qui ne saurait pas même de quelle part ce papier lui serait adressé, et elle l'enverrait à M. de Fries. Si V. A. agrée ce projet, je le mettrai en exécution aussitôt qu'Elle m'aura fait connaître qu'Elle a donné ses ordres à M. de Fries, et que ce dernier aura prévenu la maison Walkiers, précaution qui paraît nécessaire pour qu'il n'y ait pas de négligence dans l'expédition de Bruxelles.

Au moment de la nouvelle année, permettez-moi. Monseigneur, de vous offrir l'hommage des vœux sincères que je ferai toute ma vie pour ce qui vous concerne. Je supplie V. A. de me conserver sa protection et ses bontés, que je tâcherai de mériter toujours par la fidélité des sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

P. S. — J'ai dit que je ne prévoyais point de changement dans le ministère actuel; mais je dois observer que, si la négociation de paix manquait et tournait de manière à constater que M. de Vergennes s'est laissé jouer par les Anglais, alors il pourrait en résulter des suites fâcheuses pour ce ministre.

P. S. — La lettre dont vous m'honorez, Monseigneur, fait mention des troubles de la Crimée, et je croirais manquer à tout ce que je vous dois personnellement, même à mon vrai zèle pour le meilleur service possible de notre auguste monarque, si je ne mettais sous les yeux de V. A. ma réponse à quelques questions que l'Empereur a daigné me faire sur les suites que peuvent avoir les démêlés présents entre la Russie et la Porte.

V Sans examiner les motifs qui ont engagé S. M. à me questionner sur un objet dont le premier point surtout est si au-dessus de ma portée, j'ai pensé que, quelque mince et insignifiante que puisse être la personne qui expose un avis sur une matière aussi grave, il est nécessaire que V. A. en soit informée. Mes idées ne sont peut-être que de grandes erreurs, mais il faut que V. A. les sache, afin de les rectifier pour autant qu'Elle jugera que le comporte la petite sphère où je me

<•' Jean, baron de Fries, banquier très riclic et 1res rcnoiiiinc à Vienne. Joseph II le fil comte en 1788.

trouve dans l'ensemble du service, où je tâcherai toujours d'exécuter ses ordres avec autant de ])r(3cision que peuvent l'admettre mes faibles moyens.

Vienne, ce la janvier ijSS. — C'est avec bien de la reconnaissance que j'ai reçu votre lettre par le courrier mensuel; les détails qui y sont contenus et les réflexions aussi justes que parfaitement bien vues en réponse aux questions importantes que je vous avais faites, m'ont été infiniment agréables. Je pense comme vous, mon cher Comte, que la France, enflée par la glorieuse et avantageuse paix qu'elle va conclure ou a déjà conclue avec l'Angleterre, mettra toutes les entraves possibles au renversement projeté de l'Empire Ottoman, et qu'en liant sa partie avec le roi de Prusse sous main et ensuite même publiquement, elle tâchera de le conserver. Le propos de M. de Vergennes, contenu dans voire lettre d'ofllce, paraît assez clair; mais peut facilement être une fanfaronnade dite pour empêcher l'exécution de ce qu'il craint. Je continue à me mettre tout doucement en mesure afin de pouvoir me porter à temps à tout ce que la convenance de l'Etat exigera, et, ayant deux cents lieues d'Allemagne de frontières avec les Turcs, et peu sûr néanmoins de ce que le bonheur et l'audace entreprenante de l'impératrice de Russie pourraient occasionner dans ces contrées, j'aurai toutes mes forteresses bien fournies, plus de cent mille Croates bien armés et pourvus de tout le nécessaire, et outre cela des corps et une armée de cent mille hommes de troupes réglées, disposées de façon à être dans six semaines, avec tout ce qui leur laut, là où le besoin et la convenance l'exigeront, sans loucher aux troupes de la Bohême, de la Moravie, de l'Autriche et de la Galicie qui, composant cent quatre-vingt mille hommes, resteraient prêtes à tenir le roi de Prusse, dans tous les événements, en échec. Malgré ces moyens, comptez, mon cher Comte, que je travaille sérieusement au maintien de la paix, et que je hausserais même mon ton vis-à-vis de la Russie, si je n'avais à faire avec une femme, et encore avec une femme gâtée par les adulations et les soumissions que toutes les puissances, à l'envi l'une de l'autre, je ne sais point encore pourquoi, se

sont empressées de lui faire. C'est donc en emmiellant les vérités et les difficultés que je suis dans le cas de lui dire que je dois conserver son amitié, surtout tant que le roi de Prusse est dans des principes aussi ridicules de jalousie à mon égard et qui lui font oublier jusqu'à sa propre convenance qu'un accord mutuel avec nous pourrait lui procurer plus facilement.

Quant à l'objet de l'Escaut, je compte par la chancellerie d'Etat en faire entamer la négociation en Hollande, dès que je saurai la paix entièrement arrangée, et c'est une discrétion de ma part que de ne pas vouloir la confondre avec les intérêts présents de la France; faites sentir cela, je vous prie, à la Reine.

Je n'ai point encore de nouvelles de Gonstantinople, ni de réponse de la part des Turcs; mais je l'attends d'un moment à l'autre. Il faut rendre la justice à M. de Saint-Priest'^' qu'il a mis dans l'exécution des ordres de sa cour, toute la bonne volonté et toute la franchise possibles.

L'impératrice de Russie m'a écrit et a beaucoup relevé que cet am-bassadeur, et par conséquent la France, paraissait reconnaître que les trois points qu'elle avait demandés à la Porte, lui étaient vraiment dus par sa paix de Kaïnardji. Du reste elle paraissait avoir de l'humeur contre la France; mais la réponse, que je viens de lui faire, lui prouvera bien que c'est l'Angleterre principalement qui est la cause que notre médiation n'a pas eu lieu. Il est inconcevable que cette puissance conclue, après une campagne si glorieuse, une paix aussi ignominieuse que destructive pour sa considération publique et ses intérêts, que l'est celle dont les conditions sont énoncées dans votre rapport. Je suis curieux d'en a[)prendre un jour les raisons; peut-être que nous ne les saurons que quand M. Shelburne sera pendu en Angleterre.

Vienne, le 1 3 janvier ij8S. — D'après les détails fort honnêtes et sincères, à ce qu'il paraît, que vous a confiés M. le comte de Ver-

f'' Depuis le mois de novembre 1768 M. de Sainl-Priest était ambassadeur de France ù Gonstantinople, où il avait remplacé M. de Vergennes.

gennes sur l'état actuel de la négociation pacifique, il est hors de toute vraisemblance que l'on puisse ne pas conclure. On ne peut trouver la solution de toutes les facilités inattendues de la part de l'Angleterre, que dans la supposition d'un besoin très pressant du rétablissement de la paix et de l'impossibilité de pouvoir continuer la guerre. En partant de là, il n'y a rien que de très simple dans ce que nous voyons arriver; mais que nous étions en droit de ne pas devoir imaginer. Je m'attends donc d'un moment à l'autre à la nouvelle de la signature des préliminaires, et moyennant cela tout sera dit de ce côtélà ])our le moment présent. Car pour ce qui est de l'avenir, il en arrivera vraisemblablement ce qui arrive toujours, ou un peu plus tôt ou un peu plus tard, des pacifications forcées et aussi souverainement désavantageuses pour l'une des parties contractantes. Mais alors comme alors, et Dieu veuille qu'en attendant il nous parvienne, et promptement, des nouvelles de Constantinople, telles que je les désire.

Je vous remercie bien cordialement de la confiance que vous avez bien voulu me témoigner par la communication de votre lettre endossée très particulièrement. L'Empereur a bien voulu m'en apporter luimême l'original et me le laisser en main. Je lui ai témoigné que j'en trouvais le contenu très bien vu et très bien jugé, et j'ai été dans tous les temps si convaincu de tout ce que vous observez, que je désire de tout mon cœur qu'il puisse ne jamais en être question.

Je pense absolument comme vous sur le chapitre de M. de Vergennes, et l'avenir vraisemblable au sujet du ministère pendant le règne de Louis XVI, et de la personne de celui qui tient sans doute encore à ses anciennes vues, qui portent cependant actuellement, à ce qu'il me semble, sur la place de M. de Castries, et dans laquelle en tout cas il ne serait pas au moins dangereux qu'une tête aussi chaude et aussi ignorante que la sienne, le serait à la tête des affaires étrangères *'*.

Ce que vous me mandez de la Reine est fâcheux sans doute, mais comme on n'y peut que ce que vous faites 1res sagement, il faut prendre patience.

'■' Le prince de Kauiiilz veut parier du baron de Breleuil, qui désirait vivement quitter l'ambassade de France à Vienne et devenir ministre.

156 MERGY À JOSEPH II

Je suis bien aise (jue vous ayez bien voulu ne pas désapprouver mon idée du bulletin, et j'ai déjà donné des ordres nécessaires à M. de Fries, qui donnera les siens en conséquence à la maison Walkiers.

Vienne, ce 3i janvier lySS. — La nouvelle des préliminaires de paix, signés entre la France et l'Angleterre, dont le Roi a bien voulu me donner part par une lettre de main propre fort amicale '^\ m'engage d'envoyer ce courrier extraordinaire, avec ma réponse et mes compliments. Je vous joins donc ici une lettre ])our le Roi, une pour la Reine et une troisième pour M. de Vergennes^^l J'ai cru bien faire, le connaissant personnellement, de lui donner cette marque d'attention, et vous me marquerez si j'ai obtenu mon but, savoir de lui faire plaisir. Je ne lui dis, exprès, pas un mot de politique, pour ne pas avoir l'air du moindre intérêt dans ma démarche. 11 faut lui rendre la justice que la chose a été menée avec toute l'adresse et toute la sagesse imaginables.

Pour moi, je n'ai point encore de nouvelles détaillées de la Russie, des vues ultérieures de l'Impératrice. Les Turcs, comme vous saurez, ont accordé par écrit les trois points litigieux, par conséquent, pour ce moment, toute raison et même tout prétexte paraissent levés.

Page 1