‹ Correspondance secréte avec l'Empereur Joseph II et le Prince de Kaunitz, publiée (volume 2)Chapitre 26 sur 65 · MERGY A JOSEPH IL · texte numérisé non relu

MERGY A JOSEPH IL

Paris, le i" février ij83. — Le garde-noble mensuel m'a remis le 26 du mois passé, les très gracieux ordres de V. M. L, en date du 12 , et je n'ai pas tardé à faire parvenir à la Reine la lettre ^^^ qui lui était adressée. Cette auguste princesse a paru fort occupée de l'article de cette lettre où V. M. lui marque quElle aura peut-être bientôt une

'■' Celle lettre de l^oiiis XVI à Jo- nelle, Joseph II uiul Léopold IL VVien,

seph II, du 3 1 janvier 17^8, est impri- 1886, in-8°. rnée à la page 29 de fouvrage publié pur '-^ Ces lettres manquent.

M. d'Arneth, sous ce lilre : Maric-Aiitoi- <^' Celle lellrc rnantjne.

nouvelle occasion de prouver son allnchnnenl à Talhance et de faire connaître combien Elle la préfère à tout autre avantage. La Reine m'a beaucoup questionné sur les objets auxquels cet énoncé pourrait avoir trait. Je répondis que pendant la guerre qui vient d'être terminée, ainsi que dans toutes autres circonstances, V. M. n'avait cessé de donner à la France des marques de son amitié, que l'expression de son sentiment pour l'alliance pouvait n'avoir dans ce moment qu'une acceptation générale, conséquente au passé et au projet de V. M. de suivre les mêmes principes à l'avenir. Je me suis abstenu d'observer que le paragraphe en question pourrait avoir des rapports avec les démêlés actuels entre la Russie et la Porte, parce que cette remarque aurait exigé des explications trop compliquées, (|ui ne me paraissent pas encore devoir être mises sous les yeux de la Reine. Je me suis borné relativement à cette crise importante à démontrer que la plus légère apparence de troubles sur une partie immense de frontière des Etats de V. M., La nécessiterait à prendre des mesures, qui par leur nature et les mouvements de troupes qu'elles occasionnent, sont toujours exagérées par les bruits publics, quoiqu'elles ne soient dans le fond que des effets d'une précaution , la plus simple et la plus indispensable. Ces observations très bien senties par la Reine Lui donnent lieu de répondre convenablement à tous les propos qui se tiennent à Versailles, même parmi la famille royale, et j'ai vu que S. M. avait déjà fait bon usage de mes remarques à cet égard.

Depuis un mois, la Reine, de son propre mouvement, m'a parlé plusieurs fois de l'objet relatif à la libre navigation de l'Escaut, et des moyens de faire intervenir utilement son influence dans cet arrangement. J'ai fait valoir les égards et la délicatesse qui ont porté V. M. à retarder l'ouverture de cette négociation en Hollande, jusqu'à ce que la France eut terminé la paix. Je vois que la Reine se fait un vrai plaisir de saisir cette occasion de marquer sa bonne volonté et son désir de concourir à une chose qui peut être agréable à V. M.

Ma dépêche d'office d'aujourd'hui expose le peu que j'ai à dire sur le fond et la forme assez extraordinaire de la pacification qui vient de se conclure'^*. Cette matière ne sera parfaitement édaircie que lorsque

f) Au moment de sijjner les prélimi- daiit en chef de l'armée qui assiégeait Ginaires de paix l'Espagne faillit tout remettre brallar, avait rêvé qu'il était faisable de en suspens. Le duc de Crillon, comman- creuser un large souterrain allant du camp

MERGY A JOSEPH 11

le temps aura procuré les notions suffisantes ù juger des motifs qui ont déterminé l'Angleterre à subir des conditions qui paraissent lui être fort fâcheuses '*' ; on peut entre temps s'assurer que ces motifs ne sont ni l'effet des bonnes mesures prises par les cours de Bourbon, et encore moins celui du génie de leurs ministères. Le mot de l'énigme se trouvera peut-être dans l'état où se trouvaient les affaires de l'Inde, mais quelle que soit la cause de cette paix, on pourrait présumer que l'Angleterre ne la maintiendra qu'aussi longtemps qu'il lui sera nécessaire pour se préparer à la rompre. Le retour du comte de Vergennes à l'idée d'une médiation semble ne pouvoir être fondé que sur quelque embarras secret ou sur une simple platitude ])olilique de sa part. Le

espa}Tnol jusqu'au cœur de la forteresse anglaise, d'ouvrir ensuite ce tunnel et de s'emparer de la place par ce moyen. Ce projet si bizarre séduisit à tel point le Roi Catholique et son ministère que le comte d'Aranda, ambassadeur d'Espagne ù Paris, reçut l'ordre de revenir sur sa renonciation à Gibraltar et de réclamer de nouveau avec les plus vives instances la rétrocession de cette forteresse à l'Espagne. Mais le comte d'Aranda fit preuve de résolution; il dit à M. de Vergennes qu'il était ambassadeur et muni de pleins pouvoirs et qu'il croyait de son devoir d'éviter au Roi, son maître, une démarche aussi dangereuse et aussi contraire aux véritables intérêts de la monarchie espagnole et, sans plus parler de Gibraltar, il signa les préliminaires.

En racontant ce fait à M. de Mercy, Marie-Antoinette lui dit que Louis XVI avait ri de bon cœur du projet fantastique du duc de Grillon, mais que par égard pour la Cour de Madrid, il lui avait ordonné de n'en parler à personne.

Tout d'ailleurs n'était pas fini et il y avait encore beaucoup à faire pour conclure un accord entre l'Angleterre et les Provinces-Unies des Pays-Bas, que la France avait laissées dans le plus grand embarras. ( Dépêche d'office du comte de Mercy du i" février 1788.)

''' A Paris et à Versailles on jugeait fort diversement les ronditions obtenues par la

France. Les amis du comte de Vergennes insistaient sur la reconnaissance de l'indépendance des Etats-Unis d'Amérique, sur l'aflaiblissement considérable qui en résultait pour l'Angleterre, sur le droit de pêche à Terre-Neuve, sur la suppression du commissaire anglais à Dunkerque, sur la cession de Tabago et du Sénégal, et ils exagéraient beaucoup l'importance de ces avantages.

Les adversaires du ministre, et en particulier les partisans du duc de Choiseul , regrettaient que la paix eût été signée au moment où suivant toute apparence l'Angleterre allait succomber et aurait été obligée de faire plus de concessions. Ils disaient qu'en ce moment il y avait à Cadix des forces très considérables, qui étaient prêtes à partir et qui après leur arrivée dans les eaux des Antilles auraient donné aux alliés une Hotte de 5o vaisseaux et une armée de 3o,ooo hommes, auxquelles l'Angleterre aurait été dans l'impossibilité la plus absolue d'opposer une résistance efficace. A les entendre il en était de même dans les Indes orientales où la France avait rassemblé 8,000 hommes, qui étaient plus que suffisants, non seulement pour en chasser le peu d'Anglais qui y restaient, mais pour soumettre tout le pays, d'autant plus que la Grande-Bretagne, à la suite de l'échec de sa tentative sur le cap de Bonne- Espérance ne pouvait plus envoyer de ren-

personnage prêle assez à ce dernier soupçon, et je n'ometterai rien pour tâcher (raj)profondir au plus tôt ce qui en est à cet égard ^^K

La suite de la correspondance prussienne que je remets ici très humblement, ne me parait avoir de remarquable que l'ignorance où le baron de Goltz a été des faits qui étaient assez connus lorsqu'il écrivait, et qu'il estropie à sa manière. Il sert bien moins son maître dans ses dépêches que dans les cafés de Paris, où il s'occuj)e à faire circu-

forts aux Indes faute d'un port de relâche, où ses vaisseaux, en cas de besoin, pussent se ravitailler. Au lieu de tirer parti de tous ces énormes avantages, on avait sacrifié Hyder-Ali et perdu par là à tout jamais Tespoir de trouver plus tard un allié dans ce pays, sans parler des Provinces-Unies des Pays-Bas, dont l'abandon était inexcusable.

Le comte de Vergennes ne tirait pas vanité de la signature des préliminaires. Au contraire il affectait encore plus de modestie et de modération qu'à l'ordinaire. Il disait que la France n'avait pas moins besoin de la paix que l'Angleterre, qu'on ne devait jamais se laisser aller à abuser des circonstances les plus favorables contre une grande puissance et que d'ailleurs les domaines de la France étaient assez étendus et assez importants pour qu'on n'eût pas à se soucier de ,les augmenter par de nouvelles conquêtes.

M. de Mercy, d'ailleurs, pensait que ce ministre devait être consolé des critiques de ses ennemispar la satisfaction dont le Roi lui donnait des preuves manifestes en public et en particulier. La comtesse de Vergeiuies, invitée à souper dans les petits appartements, honneur qu'elle n'avait pas encore reçu, avait été accueillie par la Reine de la façon la plus gracieuse. On y voyait un présage des récompenses plus substantielles, que le minisire ne manquerait pas de recevoir.

Les uns pensaient qu'il serait fait duc; les autres croyaient qu'il serait nommé chef du Conseil royal des finances. Quoi qu'il en fût, il était certain que le comte de Vergennes avait beaucoup gagné dans la confiance du Roi, mais il n'était pas vraisemblable que son crédit continuât à croître

jusqu'au point de lui assurer l'influence prépondérante dont avait joui le comte de Maurepas. (Dépêche d'olTice du comte de Mercy du i " février 1 7 8 .3 . )

('' L'un des envoyés hollandais à Paris, M. de Brantsen, avait confié le 32 janvier au comte de Mercy que, pour le tranquilliser sur la rétrocession de Négapatam , que les Anglais voulaient garder, M. de Vergennes lui avait dit, sous le sceau du plus grand secret, que peut-être la République des Provinces-Unies aurait bientôt des médiateurs avec elle pour l'aider dans cette négociation si difficile. Et le a S janvier, M. de Vergennes lui-même donnait à entendre au comte de Mercy qu'on attendait

une réponse de Londres pour l'affaire

de la médiation des deux cours impériales. Cette demi-confidence, faite en phrases entrecoupées, semblait fort coûter au ministre ; mais l'ambassadeur impérial se garda bien de l'aider à sortir d'embarras; il se contenta d'écouter le comte de Vergennes, sans lui demander le moindre éclaircissement. M. de Mercy pensait que dans le cas où la France aurait cpielque proposition â faire à l'Empereur, il valait mieux attendre qu'elle s'expliquât clairement. Il savait d'ailleurs par la Reine que le Roi et son ministre étaient fort embarrassés pour s'excuser près des deux cours impériales d'avoir lait la paix sans recourir à leur médiation , bien que la France l'eût formellement acceptée. M. de Mercy était persuadé que cette confidence de M. de Vergennes était une simple feinte pour pouvoir rejeter, avec plus d'apparence que de vraisemblance, sur l'Angleterre la responsabilité de la renonciation à la médiation. {Ibidem.)

1er des conjectures et des nouvelles qu'il ne réussira pas également à accréditer dans le cabinet de Versailles.

Je ne dois point finir sans mettre aux pieds de V. M. mes très humbles actions de grâce, de l'indulgence et clémence avec lesquelles Elle a daigné envisager le contenu de mon dernier rapport. Si quelque chose pouvait ajouter à mon zèle, l'extrême bonté de V. M. le rendrait plus ardent pour tout ce qui intéresse sa personne sacrée et son auguste service.

Paris, le i" Jéirier ij83. — Le garde-noble mensuel m'a remis, \e ^ti du mois passé, la lettre particulière et les P. 5. ^'^ dont V. A. m'honore, des 12 et i3. Ce qu'Elle avait prévu, relativement à une prochaine conclusion de la paix, s'est exactement vérifié. Ma dépêche d'office expose le peu de remarques que j'ai à faire sur cet événement, mais la matière ne sera parfaitement éclaircie que lorsque le tem|)s aura procuré les notions suffisantes à juger des motifs qui ont déterminé l'Angleterre à subir la loi de ses ennemis. On peut bien s'assurer que ces motifs ne sont ni l'effet de bonnes mesures prises par les cours de Bourbon, et encore moins celui du génie de leurs ministères. Il est probable que la prévoyance de quelque désastre dans l'Inde a décidé la cour britannique à une paix forcée qu'elle ne maintiendra peut-être qu'aussi longtem[)s qu'il lui sera nécessaire pour se préparer à la rompre. Le retour de M, de Vergennes à l'idée d'une médiation semble ne pouvoir être fondé que sur quelque embarras secret, ou sur une simple platitude politique de sa part; le personnage prête fort à ce dernier soupçon. Je tâcherai d'approfondir ce qui en est, mais je désirerais bien plus particulièrement pouvoir me procurer quelque moyen à vérifier et éclaircir ce que M. de Vergennes annonce lui avoir été insinué par lord Shelburne sur les affaires ottomanes.

Les parents et amis de M. de Breteuil paraissent fort contrariés par les obstacles qui s'opposent au voyage, que cet ambassadeur devait faire ici. Je ne doute plus que ses vues ne portent sur le département

''' Cps p. s. manquont.

IGl

lie la marine, parce qu'il ne peut ignorer que M. de Castries est vivement attaqué par tous ses collègues '^\ qui voudraient l'écarter à cause de ses liaisons intimes avec M. Necker, lequel inspire aux ministres actuels une vraie terreur, en raison de l'opinion qu'ils savent que le Roi a conservée de sa conduite et de ses talents. Dans ma dernière conversation avec la Reine, j'ai vu que cette princesse est toujours fort éloignée de favoriser l'entrée de JM. de Breteuil dans le ministère, et comme on ne lui connaît aucun moyen direct de faveur auprès du Roi, il est très probable qu'il échouera dans ses projets.

D'après les ordres que V. A. a fait donner au baron de Fries, je vais, dans le courant de ce mois, faire un essai des bulletins, et je prendrai toutes les précautions pour que l'on ne puisse ici en découvrir la source, qui sera même ignorée par M. de Walkiers, à Bruxelles.

Page 1