‹ Correspondance secréte avec l'Empereur Joseph II et le Prince de Kaunitz, publiée (volume 2)Chapitre 27 sur 65 · MERGY A JOSEPH H · texte numérisé non relu

MERGY A JOSEPH H

Paris, ij février ij83. — Le garde-noble dépêché avec les ordres de V. M. I. , en date du 3i janvier, me les a remis le 7 de ce mois au soir, et le lendemain matin j'ai été [)résenter à la Reine la lettre qui Lui était adressée. Cette auguste princesse voulut se charger de remettre Elle-même celle qui était destinée au Roi, et j'ai su que ce monarque avait mis un grand prix à l'attention de V. lAL de répondre si promptement à la participation amicale que Lui avait faite le Roi Très Chrétien, à l'occasion des préliminaires de la paix.

Lorsque, dans la même matinée, je remis la lettre de V. M. au comte de Vergennes, j'eus lieu de voir combien il était pénétré de

'■' A propos des conditions des préliminaires de paix, ÎM. de Castries venait d'avoir de vives discussions avec M. de Ver- {fennes. Jusqu'au dernier moment le ministre de la marine avait soutenu que dans les Indes orientales on devait, à la paix, régler la situation terriloi-iale future sur la base de Ynti pnssidelis au moment de la signature des préliminaires; mais le secrétaire d'État aux affaires étrangères n'avait jamais voulu admettre ce système et il avait

accepté le statu quo ante hélium, ce qui avait excité la colère et les critiques du marquis de Castries, de son ami et prolecteur le duc de Choiseul et de tous leurs partisans. M. de Mercy pensait que M. de Vergennes, avec l'aide du contrôleur général, M. Joly de Fleury, qui était très hostile au marquis de Castries, parviendrait à le faire renvoyer du ministère. (Dépèelie d'olTicedu comte de Mercy du i" février 1783.)

cette grâce. Il me dit qu'après l'approbation de son souverain, il n'en était aucune dans le monde qui lui fût aussi précieuse que celle de V. M. , que son très respectueux attachement pour sa personne sacrée égalait sa profonde reconnaissance d'une si grande marque de bonté, et que cette récompense de ses travaux le comblait de bonheur et de satisfaction. Après l'avoir prié de faire parvenir la lettre adressée à M. le comte d'Artois, je lui parlai de l'acquiescement de la Porte aux demandes de la cour de Russie. Il était déjà informé de l'issue de cet objet, et il en témoigna beaucoup de contentement. Quoique le comte de Vergennes ait toujours dissimulé ses inquiétudes sur cette matière, je ne puis douter qu'il n'en ait eu de très sérieuses.

Avant de renvoyer le présent garde-noble, j'aurais désiré d'éclaircir plus à fond ce que peut avoir apporté un courrier russe arrivé depuis peu, ainsi que l'envoi d'un courrier français qui doit être passé par Vienne, allant à Saint-Pétersbourg, et finalement les motifs qui amènent ici le ministre du duc de Deux-Ponts, le sieur de Hohenfels. J'aurais sans doute recueilli quelques notions précises sur ces trois objets, si j'avais pu voir le comte de Vergennes avant l'expédition du garde-noble; mais la Reine m'ayant fait savoir qu'une circonstance pressante et qui intéresse le prince de Darmstadt, La déterminait à écrire à V. M. et qu'Elle voulait que sa lettre fût dépêchée sur-lechamp par un courrier, cet ordre inattendu me laisse à peine le temps d'écrire ce présent et très humble rapport, avec une lettre d'otfice qui n'a pu devenir que très stérile. J'y suppléerai par la voie prochaine du garde-noble mensuel, et, en remettant ici la suite de la correspondance prussienne, je suis, avec la plus profonde soumission. . .

P. S. du 18 février. — Que la Reine m'a donné vingt-quatre heures de plus pour dépêcher le courrier, que j'ai vu M. de Vergennes, m'en remettant là-dessus à ma dépêche, que la Reine m'a chargé de faire mention à S. M. de l'intérêt qu'Elle prend au prince de Darmstadt.

Paris, le ij février ij83. — La Reine m'a fait signifier hier qu'une circonstance pressante, qui intéresse les princes de Darmstadt, La décidait à écrire à S. M. l'Empereur, et qu'EUe voulait que la lettre fût dépécliée sur-le-cham[) par un courrier. Cet ordre inattendu et si précis me réduit aujourd'hui à ne pouvoir rien mander d'essentiel , tandis que si j'avais eu un pou plus de marge, je serais parvenu à me procurer des notions sur quelques faits qui méritent d'être éclaircis. Je tâcherai d'y suppléer par le garde-noble mensuel; j'espère que d'ici au temps de son départ, M. de Vergennes se sera expliqué sur ses idées de médiation. La signature des préliminaires avant arrêté toute dépense et toute effusion de sang, on ne doit plus être si pressé de terminer le traité définitif, et par conséquent il n'y aurait aucune bonne raison à varier sur le point si positivement convenu d'établir le congrès à Vienne.

M. de Vergennes m'a paru très sensible à ce que je lui ai dit de la part de V. A. sur le succès de ses préliminaires. Il m'a répondu. Monseigneur, qu'il attachait à votre suffrage un prix proportionné à sa vénération pour votre personne, et il m'a prié d'en faire parvenir les plus vifs témoignages à V. A.

P. S. du i8 février. — Tandis que j'écrivais mes dépêches, j'avais fait en même temps des instances auprès de la Reine pour retarder d'un jour le départ du courrier. S. M. y ayant consenti, j'ai vu M. de Vergennes et lui ai tenu le langage qui m'a paru propre à maintenir une porte ouverte aux objections qui peuvent être faites à son idée de changer le lieu convenu pour la médiation. Il semble que le projet de M. de Vergennes est d'extorquer une garantie des puissances médiatrices, et de ne leur laisser qu'une vaine apparence de remplir cet office.

Vienne, ce 1 8 février ij83. — Votre lettre que j'ai reçue par le courrier mensuel, m'a été très agréable et je vous suis fort obligé de

son conlenu. Vous avez parfaitement bien agi en instruisant la Reine sur la nécessité et les raisons qui m'ont mis dans le cas d'augmenter dans ces circonstances mes mesures militaires en Hongrie. Le [)aragraphe de ma lettre relevé par la Reine était sous un double point de vue; l'un si l'impératrice de Russie, par l'accomplissement de tout ce que je demandais d'Elle, ainsi que les Turcs m'eussent mis dans le cas de leur faire la guerre avec les Russes, de La prévenir que je ne l'entreprendrais point sans m'être entendu préalablement là-dessus avec mon allié le Roi. L'autre que, si la Russie ne consentait pas à tout ce que je demandais et que les Turcs accordassent ce que j'avais exigé d'eux pour l'accomplissement de la paix de Kaïnardji, qu'alors je puisse faire sentir à la France que par considération pour elle et préférant son amitié même à celle de la Russie, j'avais renoncé à tous les avantages que j'aurais pu recueillir en faisant cause commune avec cette dernière. Je ne puis jusqu'à présent vous assurer, mon cher Comte, ni que la guerre entre la Russie et la Porte aura lieu, ni qu'on pourra l'éviter. Vous sentez bien que de mon côté je ne la désire point, mais que je serai prêt aux événements, et certainement si le grand projet venait à s'exécuter, je serais à même d'y dire un mot d'une façon ou de l'autre.

Quant à la liberté de l'Escaut, je suis charmé que la Reine s'en ressouvienne. Je presse actuellement le département et le gouvernement des Pays-Bas pour l'assemblage des différents matériaux litigieux avec la République, afin qu'on puisse au plus tôt en entamer la négociation.

Il est sûr qu'on ne peut concevoir pourquoi l'Angleterre se soit vue obligée de faire une paix aussi désavantageuse. Peut-être qu'on trouvera l'énigme, comme vous dites, dans les nouvelles de l'Inde, qui par la voie de terre lui parviennent toujours plus tôt qu'à la France. Ou peut-être la personnalité du ministre en a été le seul motif, d'autant plus que je ne sais comment il a su fasciner les yeux au Parlement et même aux habitants de cette île, jusqu'à leur faire accroire qu'on a très habilement profité des circonstances pour se procurer une paix beaucoup plus avantageuse qu'on ne pouvait espérer.

L'idée passagère de la médiation est une assez mauvaise plaisanterie; pourvu que la France et l'Angleterre fassent quelque compliment aux deux médiateurs pour la peine qu'elles leur ont épargnée, tout

sera dit, au moins certainement tle mon côté; je ne désire pas même ce compliment.

L'objet de commerce avec les Américains sera, pour l'avenir, de la plus grande importance. J'ai chargé le prince de Starhemberg de s'en occuper, les Pays-Bas me paraissant les plus propres pour profiter des avantages que va présenter la liberté établie en Amérique. Je suis curieux, si les nouvelles Provinces-Unies feront quelque démarche chez moi pour avoir un ministre ou au moins un consul; je n'en serai point fâché. Franklin doit avoir écrit au docteur Ingenhouse qu'il viendrait le voir à Vienne, ceci serait peut-être l'occasion la plus sûre d'amener des liaisons avec l'Américpie.

Mon départ pour Florence serait toujours encore sujet aux événements, néanmoins j'en désire l'accomplissement par nombre de raisons.

Le choix de M. d'Adhémar pour l'ambassade de l'Angleterre ne pourra que faire crier, et surtout M. de la Vaugu\ on doit y être fort sensible. Quoique la Reine s'y soit prise fort adroitement, je souhaite cependant que ses alentours ne fassent pas des fortunes aussi rapides '^l

l') Lorsqu'il fut question de désigner le futur ambassadeur de France à Londres, M. de Vergennes pour acquérir les bonnes grâces de M°" de Polignac et par elle se faire bien venir de la Reine, offrit de luimême à la duchesse de proposer son ami le comte d'Adhémar, alors ministre de France à Bruxelles. Il devait cependant savoir que la Reine était très mal disposée pour ce diplomate qu'Elle tenait pour un homme fat, léger et maladroit; mais il n'ignorait pas aussi que la favorite avait l'art d'imposer son sentiment et ses volontés à sa niaitresse. La Reine confia son embarras au comte de Mercy; Elle lui dit que d'une part si celte nomination avait lieu, elle Lui attirerait les reproches du public et que, d'autre part, si le projet échouait, Elle serait exposée aux plaintes de sa société. Pour se tirer de ce mauvais pas . Elle prit ce biais ; Elle fit venir le comte de Vergennes et lui demanda quelle était son opinion sur le comte d'Adhémar. Le ministre répondit qu'à son avis ce diplomate était un esprit

vif et judicieux el que ses qualités le rendaient trèspropreà l'ambassade de Londres, où il devait sûrement réussir. Sur quoi la Reine lui déclara que, si tel était bien son sentiment sur le comte d'Adhémar, Elle ne faisait plus difficulté de le lui recommander pour cette ambassade. (Dépêche d'office du comte de Mercy du i" février 1788.)

Pour bien juger de la rapidité de la fortune faite par le comte d'Adhémar, il faut se souvenir qu'au siècle dernier la légation de France à Bruxelles était un poste de début sans importance; car toutes les affaires tant soit peu sérieuses concernant les Pays-Bas autrichiens se traitaient soit à Vienne par l'intermédiaire de l'ambassadeur de France près l'Empereur, soit à Paris par le canal du comte de Mercy. Au contraiie, l'ambassade de France à Londres était l'un des premiers emplois de la carrière. M. de la Vauguyon (voir p. 5o, note 1) était alors ambassadeur à la Haye, où il avait rendu de grands services; pour le consoler de celle déception on l'envoya un peu plus lard à Madrid.

166 KAUNITZ A MEliCY.

Vienne, le i g février ij8S. — Voilà donc enfin celte guerre terminée, au vrai uniquement par l'impossibilité mutuelle, dans laquelle se sont trouvées les puissances belligérantes, de pouvoir fournir plus longtemps les hommes et l'argent, qui eussent été nécessaires pour la continuer; suite nécessaire de la façon énormément dispendieuse dont elle se fait au jour d'aujourd'hui, soit par mer, soit par terre. Celui des deux partis qui a le tort le plus manifeste de n'y avoir pas mis fin il y a déjà deux ans, c'est sans contredit la Grande-Bretagne, qui devait savoir dès lors, que, même en remportant une victoire aussi décidée sur la flotte française, que l'a été la déconfiture de M. de Grasse, elle n'en serait pas moins dans le cas de devoir souscrire à ce qu'elle accorde aujourd'hui, et que peut-être même elle en serait sortie alors à meilleur marché, pendant qu'au lieu de cela il lui en a coûté les frais énormes de deux campagnes de plus, sans compter que sans l'heureux hasard de l'atTaire de M. de Grasse, elle eût perdu vraisemblablement aussi la Jamaïque. Mais comme il n'en est pas de même du côté de la France, on doit être très content de M. de Vergennes, parce qu'il a bien pris son temps, et (|ue, attendu les embarras que ne lui a pas épargnés le roi d'Espagne dans la négociation pacifique à la suite de tous ceux qu'il lui a donnés pendant la guerre, il s'en est tiré encore assez avantageusement pour la France, quoique je vous avoue, il doit être piquant pour elle, qu'il n'y ait que le Roi d'Espagne qui fasse des conquêtes ^^\ tandis que assurément personne n'en a moins mérité. Quoi qu'il en soit cependant, on doit être très satisfait de la façon dont on a terminé cette guerre là où vous êtes, et selon l'arrogance et l'impertinence innée à la nation, je ne serais pas étonné, si dans peu on essavait de hausser le ton vis-à-vis de nous. Je ne leur conseille pas cependant à ces Messieurs de s'en donner les airs sur quelque objet que ce puisse être, parce que cela serait très mal reçu ici, et je vous prie moyennant cela, si vous y voyez la moindre apparence, d'y mettre ordre tout d'un cou}> par une réphque

^'^ Par les préliminaires de paix, signés tandis que la France n'obtenait que des

le 20 janvier 1788, l'Angleterre cédait à territoires sans grande importance : Tabago,

l'Espagne Minorqne et la Floride orientale. le Sénégal et Gorée.

un peu soutenue et analogue aux égards qui sont dus à un allié tel que nous.

Quant aux affaires du Levant, nous sommes encore à savoir la façon dont Catherine Seconde envisagera la réponse de la Porte à son ultimatum, c'est-à-dire légalement, car au fond je suis très persuadé qu'elle l'eût mieux aimée déraisonnable. Reste à voir si elle osera le dire, ou si elle se contentera de le penser tout bas, et de même que dans ce dernier cas nous ferons semblant de ne pas nous en douter, dans le cas contraire vous pouvez compter que certainement S. M. Czaricnne ne nous fera pas faire ce que nous pourrons juger ne pas nous convenir. En attendant néanmoins ce long retard d'une réponse de Pétersbourg, claire et positive, ne laisse pas de contrarier beaucoup l'Empereur par rapport à son voyage d'Italie, auquel il n'a nullement renoncé, mais beaucoup plus encore je crois le baron de Breteuil, qui me paraît toujours désirer bien fort de pouvoir entreprendre sa course en France, avec le projet de se faire mettre, s'il le [)eut, à la place de M. de Castries ou de Ségur : chose que j'ai peine à croire si on le connaît bien à sa cour.

Paris, 12 mars ij83. — Les ordres de V. M. L, datés du i8 de février, m'ont été remis le 3 de ce mois par le garde-noble mensuel, qui en était porteur, et faute de pouvoir, dans les derniers jours gras, parvenir moi-même jusqu'à la Reine, je Lui ai envoyé sur-le-champ la lettre qui se trouvait à son adresse '^'.

Je ne dois pas répéter ici ce que ma dépêche d'office d'aujourd'hui exposeratrèshumblementà V. M. sur les inconvénients résultésdela trop grande dissipation à laquelle la Reine s'est livrée pendant ce carnaval^'-'.

^'' Celle iettrc manque. tulaire 6o,ooo livres par an, mais sans lui

'-) Peu de temps après la signature des assurer une influence particulière <Ians le

préliminaires IM. de Vergennes reçut en gouvernement. M. de Vergeimes, qui visait

récompense de ses heureux efforts la place à remplacer en tout M. de Aluurepas et vou-

de chef du Conseil royal des finances, va- lait jouer le rôle d'un principal ministre do

cante depuis la mort du comte de Maure- fait, sinon en litre, résolut de se servir de

pas. Jusque-là cet emploi n'avait été qu'une sa nouvelle dignité pour arriver à ses fins,

lucrative sinécure, qui inpportait à son ti- Sous prétexte de réiahlir l'ordre dans les

MERCY À JOSEPH II

J'en avais prévu les effets et je m'étais permis, à cet égnrd, toutes les représentations que mon zèle pouvait me suggérer; mais le Roi n'a [)as été surveillé d'assez près, et on a saisi le moment de le porter à des mesures qui ne peuvent s'accorder avec les convenances de la Reine. Le peu d'attention qu'EHe met aux objets sérieux rend d'autant plus nécessaire que ceux qui les dirigent en chef soient dévoués à cette auguste princesse, et aucun du triumvirat ministériel n'est dans ce cas-là. En considérant le caractère personnel du Roi, ce que produisent dans ce pays-ci les ressorts de l'intrigue et le degré de considé-

finances afin de pouvoir faire ressentir à la nation les conséquences de la paix en lui procurant des soulagements réels et durables, M. de Vergennes obtint la création d'un comité des finances, qui se réunirait au moins une fois par semaine, sous la présidence du Roi et serait composé du chancelier ou en son abscence du garde des sceaux; du cliefdu Conseil royal des finances et du ministre des finances, spécialement chargé d'y faire le rapport de toutes les affaires et d'en rédiger toutes les décisions. En sa qualité de chef du Conseil royal des finances, M. de Vergennes était le membre principal de ce comité, dont il était absolument le maître; car ses deux collègues le contrôleur général des finances Joly de Fleury et le gardedes sceaux Hue de Mironiénil lui étaient tout dévoués. Comnij on devait soumettre à ce comité, qui en arrêterait les étals, non seulement tontes les dépenses ordinaires et extraordinaires, que les ministres et tous les autres ordonnateurs jugeraient indispensables, mais aussi toutes les demandes à fin d'emploi de nouvelles charges dans les états, M. de Vergennes devenait ainsi le maître de toutes les grâces f)écuniaires, qui étaient le but principal des intrigues des courtisans et surtout de ceu\ qui composaient la Société de la Reine.

M. de Vergennes connaissait tiop bien son maître pour espérer qu'il prendrait une mesure de cette importance sans consulter sa fenune. Aussi pour éviter l'opposition que la Rrine ne mancpierait pas do faire à

leur projet, si Elle s'apercevait qu'il réduisait à presque rien son influence dans la distribution des bienfaits du Roi, MM. de Vergennes et Joly de Fleury attendirent le carnaval pour présenter leur affaire, dans l'espoir que la Reine, dont la tête serait tout entière à ses parties de plaisir, ne pourrait pas y donner assez d'attention pour en comprendre la portée. Ce calcul réussit à souhait. Le dernier jeudi du carnaval, le 27 février 1788, Louis XVI soumit à Marie-Antoinette l'arrêt du Conseil, créant le comité des finances; Elle le parcourut rapidement et n'en soupçonnant pas l'importance, Elle l'approuva sans plus y penser. Les voyages de la Reine à Paris, où Elle courait les spectacles et les bals masqués, L'occupèrent tellement (pi'Elle fut plusieurs jours sans même voir le Roi et sans entendre parler d'affaires. Mais, dès que le carnaval fut fini, la Reine fut assaillie des plaintes de ses familiers, désespérés de ne plus pouvoir à l'avenir abuser de l'influence de leur maîtresse pour s'enrichir aux dépens de l'Etat, comme ils l'avaient fait jusqu'alors. En outre les ministres de la guerre et do la marine, MM. de Ségur et de Castries, créatures de la Reine, étaient fuiieux de se voir placés sous le contrôle de M. de Vergennes, snnple secrétaire d'État comme eux. Agacée par les criailleries de son entourage, Marie- Antoinette ouvrit les yeux et comprit qu'Elle avait été jouée et cela par sa (aille. Son embarras et sa tolère en furent d'aulant plus grands.

Lorsrpie le premier vendredi de carême.

ration attaché au pouvoir qui dispose des grâces , il est certain que le comité des finances pourrait devenir un premier ministre en trois personnes, dont aucune n'est créature de la Reine, et dont par cette raison l'autorité serait dans bien des cas une sorte de barrière à l'influence de cette princesse. Elle conçoit maintenant très bien l'importance de cette vérité et Elle est si piquée de la surprise que l'on vient de Lui faire éprouver, que j'ai eu peine ù modérer les projets de quelques démarches vives qui seraient prématurées et exposeraient au risque de se com[)romettre, tandis qu'avec un peu de mesure et de prudence il sera d'autant plus facile à la Reine de remédier à tout, que dans le

le 7 mars, M. «le Alercy nlla faire sa cour à la Reine, Ellelui raconta avec la plus vive animation toute la marche de l'affaire et Elle ne lui cacha pas qu'Elle avait Tintentcntion d'exiger du Roi la prompte révocation de M. Joly de Fleiiry. M. de Mercy lâcha de calmer un peu la Reine, en Lui représentant qu'en ce moment Elle aurait peut-être de la peine à obtenir cette satislaction tandis qu'en attendant un peu cela Lui serait facile et sans s'exposer au danger de compromettre son crédit sur le Roi.

Le comte de Meicy disait bien que cette nouvelle institution était dirigée contre la Reine et les ministres de la guerre et de la marine et surtout contre le marquis de Castries, qui avait eu maintes fois maille à partir avec M^I. de Vergennes et Joly de Fleury. Cependant il avouait que ce comité, créé sous l'inspiration de la haine et de la jalousie, aurait pu rendre de réels services si les membres en eussent été mieux choisis et surtout s'ils eussent été dévoués à la Reine. Mais le comie de Vergennes ne connaissait rien ou peu de chose en matière financière et le contrôleur général et le garde des sceaux étaient absolument incapables, si bien qu'il semblait que tous trois n'eussent été appelés à ce comité qu'en raison de leur hostilité avérée contre la Reine et ses partisans. Ce conflit excitait dans le public la plus grande émotion et il était presque incroyable combien le prestige de la Reine en avait déjà souffert. S. M.

s'en rendait compte et Elle se désolait surtout de ce que les ministres de la guerre et de la marine, qui étaient les seuls qu'Elle eût portés au ministère, allaient être, presque certainement, disgraciés ou tout au moins obligés de se retirer.

Déjà pour éviter un renvoi ignominieux le marquis de Castries était venu demander à la Reine la permission de présenter sa démission au Roi. M. de Mercy fit observer à S. M. que celte démarche était intempestive. A son avis la Reine devait répondre au marquis que, si Elle avait pu le faire arriver au ministère, Elle saurait bien aussi l'y maintenir. Avant tout il fallait gagner du temps, car il y avait toute apparence que celle ordonnance, conune bien d'autres antérieures, ne serait pas exéculée longtemps, d'autant plus que le bon plaisir des ministres dans leur dépaileraeul et la dispensation des grâces du Roi allaient être fort gênés par ce comité, qui par là s'attirerait dans peu d'iimombrables advei'saires. Ce raisonnement fit effet et M. de Mercy eut bientôt le plaisir d'apprendre que le marquis de Castries avait renoncé à se retirer, au moins pour le moment. (Dépêche d'office du comte de Mercy du i a mars 1783.)

Voir aussi les mémoires du baron de Besenval (t. II, p. iiii-i5o), qui fut très mêlé à toute cette affaire et qui sauf sur des points de détail sans grande importance est complètement d'accord avec M. de Mercy.

170 MERGY À JOSEPH II

fond le comité dont il s'agit est manifestement mal composé, puisque à l'exception du comte de Vergennes qui même n'est pas, à beaucoup près, un homme supérieur, ses deux autres collègues, savoir le garde des sceaux et particulièrement le contrôleur général, sont gens de nul talent et dont le caractère personnel est à juste titre très décrié dans le public.

Je me suis fort occupé en dernier lieu à donner à la Reine des idées bien claires de toutes les différentes faces que pourraient prendre, soit pour le présent, soit dans les temps à venir, les affaires relatives à la Porte. J'ai analysé les raisons diverses qui dans des cas donnés pourraient nécessiter V. M. à prendre des partis que l'on ne peut encore ni calculer ni prévoir. Toutes mes remarques énoncées comme des idées qui me sont propres , ont eu pour but de préparer la Reine aux réflexions et au langage qu'il sera peut-être utile qu'Elle tienne un jour sur la matière, et j'ose espérer f|u'Elle y apportera la plus sérieuse attention.

Le discours de lord Shelburne au Parlement annonce, d'une manière assez positive que l'état des affaires dans l'Inde a été le principal motif de la paix actuelle; mais, malgré les etforts du ministère anglais pour tâcher de diminuer l'opinion des avantages accordés à la France, il reste prouvé que cette dernière a obtenu bien au delà de ce que raisonnablement on aurait dû imaginer, eu égard à l'ensemble des circonstances et des moyens réciproques. La nouvelle révolution ministérielle^^' qui se prépare à Londres, retardera sans doute la confection du traité de paix définitif. Dans mes dernières conférences avec le comte de Vergennes, je l'ai trouvé plus silencieux sur l'article de la médiation, et il est probable que l'on n'en a parlé ici que dans la seule intention de donner une dernière preuve que le projet d'un congrès n'a manqué que par la mauvaise volonté de l'Angleterre.

A l'instant de la paix, j'ai d'abord pensé aux liaisons utiles de commerce qui pourraient s'établir entre les Etats de V. M. et ceux de

''' Le 9 2 février 1788 la Chambre des lloi furieux du succès de la coalition formée

communes avait voté une motion de cen- par lord North et Fox employa tout le mois

sure contre lord Shelburne, ([ui était de mars à chercher à constituer un minis-

blàmé d'avoir fait sans nécessité trop de tère en dehors d'eux; mais il n'y réussit

concessions pour arriver à conclui-e la paix ; pas et le 2 avril il dut accepter toutes leurs

lord Shelburne se relira le 2^1 février; le loiidilions.

la nouvelle répii])li(|ue américaine. J'aurais désiré conséquemraent de me mettre en mesure de causer de ces objets avec le docteur Franklin, mais les petites avances que je lui ai faites n'ont rien produit, non plus que des insinuations indirectes auxquelles j'ai eu recours. Il m'est revenu cependant que le député en question a proposé aux Etats-Unis de ne pas tarder à s'annoncer aux grandes cours de l'Europe , et il n'est pas douteux qu'après cette démarche préliminairement nécessaire, le Congrès s'occupera des moyens propres à obtenir que ses ministres et agents soient reçus par les puissances européennes et qu'ils ne perdront pas de vue d'en établir un dans les Pays-Bas.

L'article de ma dépêche d'office qui expose le langage du comte de Vergennes sur l'affaiblissement de la tête du roi de Prusse^", est la seule remarque que j'aie à faire sur le contenu de la correspondance de ce prince avec son ministre le baron de Goltz. J'en remets ici très humblement les pièces, et j'ai plus que jamais lieu de m'assurer que les insinuations absurdes de la Cour de Berlin sont entièrement décréditées à celle-ci.

P. SJ-^ Sur l'envoi d'une lettre de M. d'Alembert, qui demande, au nom de l'Académie, le portrait de l'Empereur. Ladite lettre m'est envoyée par la Reine.

Paris, h i a mars ijSS. — J'ai lieu de croire que V. A. sera peu satisfaite des détails que lui présente ma dépêche d'office d'aujourd'hui sur la conduite dissipée que la Reine a tenue pendant le carnaval et sur les effets (|ui en ont résulté. Je les avais prévus de longue main

'') Le i8 février M. de Vergennes s'élait il avail même ajouté que le roi de Prusse, longuement entretenu avec M. de Mercy comme il était à penser, n'était pas le derdes atTaires d'Orient; le ministre n'avait nier et qu'il était étonnant combien son espas caché que le cabinet de Versailles en prit baissait, car il continuait à répandre parétait très occupé et qu'il ne manquait pas tout comme une vieille commère ses petits de gens qui voulaient voir dans la conduite cancans habituels et ses rêveries bizarres, de l'Empereur des intentions suspectes: - De la main de M. de Mercy.

sans pouvoir réussir à faire écouter des remontrances qui les auraient prévenus. Avec la tournure que l'on connaît au Roi, l'existence d'un triumvirat ministériel qui s'attribue la faculté exclusive de disposer des grâces pécuniaires, dont aucun des membres n'est créature delà Reine, dont au contraire chacun d'eux a quelque sujet de se plaindre d'EUe, cette existence, dis-je, d'un premier ministre en trois personnes aliénées et suspectes pourrait facilement élever une barrière redoutable à l'influence et au crédit de la Reine. Elle le conçoit très bien maintenant, et aussi extrême dans ses vivacités que dans sa négligence, Elle voulait recourir à des démarches violentes qui n'auraient pas manqué de La compromettre, mais que j'ai eu le bonheur d'arrêter, en Lui faisant sentir qu'avec un peu de mesure et de prudence il Lui sera possible de remédier à tout. M. de Vergennes, seul personnage de quelque considération dans le comité de finances, n'a fait que prêter son nom au contrôleur général qui est l'inventeur de la chose et (pii la tourne uniquement à son profit. Il s'y est associé le garde des sceaux; mais ces deux derniers sont manifestement dénués de talents, et leur caractère personnel est si décrié dans le public qu'il est difficile à croire qu'un assemblage si mal composé puisse prendre une consistance utile et durable.

Ainsi que V. A. le remarque dans sa lettre dont Elle m'honore du 19 de février, on a tout sujet d'être et on est en effet fort content ici des conditions de la paix. Quoique cette prospérité inattendue et réellement peu méritée soit bien propre à exalter le penchant inné de cette nation à l'arrogance, j'espère cependant que dans aucun cas on ne l'oubliera vis-à-vis de notre cour. Je fonde cette croyance sur le caractère de M. de Vergennes, qui a toujours paru assez sage au moins dans les formes et les propos. Il en a donné une preuve lors de la succession de Bavière, et V. A. en observera une seconde dans le langage que vient de me tenir le secrétaire d'Etat à l'occasion des affaires de la Porle. Si ce ministre dans une conjoncture quelconque s'écartait de sa modération ordinaire, je ne lui épargnerai pas les répliques convenables et telles que V. A. me les prescrit.

Je ne suis point surpris de l'impatience de M. de Breteuil à revenir ici le plus tôt possible; il en a la permission pour le mois prochain. La négociation du mariage de sa petite-fille avec un Polignac va mettre toute la société favorite de la Reine en mouvement [)our appuyer l'am-

bassadeur dans ses projets. Je crois qu'ils porteront sur la place de M. Amelo(^"qui ne lient ù rien et dont le département est moins orageux sans être moins utile que ceux de la marine ou de la guerre. C'est d'ailleurs de tous les postes ministériels celui où la mauvaise tête de M. de Bretenil aurait peut-être le moins d'inconvénients. Au. reste, il pourrait bien se faire illusion sur les facilités d'y parvenir. M. de Vergennes et ses deux nouveaux associés y apporteront tous les obstacles qui seront en leur pouvoir, et je doute encore que la Reine se laisse persuader à former le contrepoids de cette opposition.

Vienne, le 3i mars iy83. — J'ai reçu votre lettre par le courrier mensuel et vous suis fort obligé des détails que vous m'y donnez. Je suis fâché de voir que la Reine, malgré son âge, ne |)uisse point encore se tirer de cette dissipation et que ceux qui contribuent à l'amuser par la crainte de l'ennui qu'ils lui font entrevoir dans l'éloignement la gouvernent et influent si fort sur toutes les faveurs.

Vous avez répondu à merveille au comte de VergeAnes sur les questions un peu indiscrètes au sujet de mes liaisons avec la Russie et mes démarches vis-à-vis de la Porte; le prince Kaunitz s'y est entièrement rapporté dans ses réponses verbales au baron de Breteuil.

Je viens de recevoir une réponse de l'impératrice de Russie qui est assez aigre ^-K La vérité que j'ai été dans le cas de ne lui point cacher,

'•' Ministre de la maison du Roi , depuis la démissiou de Maleslierbes, en mai 1776.

(^) Joseph II fait sans doute allusion à la lettre que Catherine II venait de lui écrire en date du 29 février 1788 (v. s.). On y remarque ce passage qui justifie l'épi thète dont se sert l'Empereur pour caractériser cette lettre : frJ'ai vu avec satisfaction les obligations que j'ai à V. M. I. de ce qu'elle a bien voulu jusqu'ici réunir ses représentations aux miennes pour obtenir de la Porte l'exécution des trois articles couchés tout au long dans le traité de paix de Ca-

nardgi. Les représentations de V. M. I. et les miennes appuyées de dispositions de guerre très sérieuses ont porté celte puissance à reconnaître ces (rois articles conformes au traité. Mais l'expérience m'a appris depuis longtemps combien il y a peu à compter sur les promesses des Turcs.

C'est pourquoi, remplie de la plus haute estime et de la confiance la plus étendue envers l'Empereur Joseph second, je me suis adressée à V. M. J. ne doutant pas que comme César il n'y aurait guère d'intervalle entre l'acceptation et l'exécu-

celle vérllé, dis-je, qui était sans réplique et convainrante, n'a pu que lui donner de l'humeur, parce qu'elle ne lui fournissait pas un moyen quelconque d'y répondre. Je crois selon toutes mes nouvelles que depuis les grandes idées ont beaucoup diminué et qu'on commence à entrevoir qu'il faut enrayer ces vastes projets. Si l'on ne voudra pas néanmoins conserver quelque avantage réel en Crimée ou laisser quelque porte ouverte à la chicane, c'est ce dont je ne réponds pas; mais mon parti est pris, et, pour vous mettre bien au fait de tout ce qui s'est passé à cet égard, je vous joins ici, sous le sceau du plus grand secret, les cinq lettres en copie qui se sont écrites entre l'Impératrice et moi *^'. Vous y verrez de quoi il s'agissait et comment j'ai tâché, en gagnant du temps, de sauver, comme l'on dit, la chèvre et les choux. A bonne occasion vous pourrez, sans en dire les détails et surtout les conditions du partage, en faire usage vis-à-vis la Reine et le comte de Vergennes pour leur prouver la préférence que je donne aux liens d'amitié qui m'attachent à l'alliance du Roi sur tout autre avantage quelconque. Vous me renverrez ces copies ou les brûlerez, car ce n'est point à mon ambassadeur, mais au comte de Mercy que j'estime particulièrement et pour lequel j'ai une vraie amitié, que je communique ce que j'ai de plus de secret.

Le nouvel établissement du comité pour l'administration des finances, si le choix des personnes , excepté M. de Vergennes, était plus heureux, pourrait devenir très avantageux au service du Roi et j'avoue que si la Reine avait le bon esprit de vouloir entrer dans des objets plus importants, je ne serais point fâché qu'on mît une entrave de plus à l'envie démesurée de ses alentours d'obtenir des grâces et défaire fortune; mais il est vrai qu'en cela la France n'est pas un pays comme un autre

tion d'un projet utile, grand et digne de César. Un moment a détruit toute attente. V. M. I. trouve que les choses ont changé de l'ace. H est vrai que la paix est conclue entre les puissances belligérantes. Malgré cela l'assiette des Etats de V. M. I. et des miens, leurs intérêts communs ne sauraient changer. Je n'ignore pas qu'ils peuvent être difléremment envisagés. L'amitié que V. M. T. a bien voulu me témoigner peisonnellement ne s'effacera jamais de mon cœur el Elle doit être persuadée de ma per-

sévérance à remplir mes engagements." Joseph II uni Cathariim von Russland. Ihr Briefweclisel herausgegeben von Alfred Rilter von Arnoth. Wien, i 869, in-8°, p. 191. f' Ce sont sans doute les cinq lettres suivantes : Catherine II à Joseph II, 1 4 décembre 1789; — Joseph à Catherine, 11 janvier 1783; — Catherine à Joseph, i janvier 178.3; — Joseph à Catherine, 25 février 1788; — Catherine à Joseph, 39 février 1788. Elles ont été publiées par M. d'Arneth, op. sup. cit., p. 178-19.3.

et que l'estime et la discrétion y sont comptées pour peu, quand on ne veut ou ne peut |)oint se mêler de protection et de faveurs; il paraît généralement qu'il faut toujours faire quelque chose dans ce pays-là ou intriguer pour se faire valoir et qu'on sait peu de gré aux gens pour ce qu'ils ne font pas.

La situation de l'Angleterre est inconcevable^'^; cela fait bien voir à quel point celte nation a dégénéré. Si la France n'avait obtenu d'autres avantages par cette guerre que d'avoir dévoilé aux yeux de l'Europe l'état fâcheux et pitoyable de sa rivale, elle aurait gagné considérablement.

Selon mes nouvelles de Russie, l'Impératrice acceptera avec plaisir l'offre que les puissances belligérantes nous ont faite do comparaître sous une forme toute nouvelle qui n'est ni de médiateurs ni jusqu'à présent de garants au traité définitif qui va se conclure à Paris ^'-*. Ainsi vous recevrez dans peu les pleins pouvoirs et instructions à cet effet;

''' Le 8 avril 1788, Joseph II écrivait à Catherine II : «L'Angleterre qui reste tant de temps sans pouvoir convenir d'un ministère, et ce parlement qui dans ce moment de la crise la plus terrible oublie tout à fait son patriotisme tant prôné, et qui, tout à l'intrigue personnelle , ne s'occupe que de cela, est un de ces spectacles vraiment inconcevables et qui fait bien voir combien un gouvernement petit dans ses objets et mesures peut affaiblir le caractère et détruire la vigueur et par conséquent la considération de toute une nation. :^ Op. sup.cit., p. 196.

(-) Le 20 février 1788 Joseph II écrivait à Catherine II : « Les deux cours de Bourbon viennent de me demander formellement, et elles en feront autant à V. M. I., sous le titre de médiateur, dont elles ne se sont pas prévalues à la vérité jusqu'ici, pour arranger plus vite leurs préliminaires, de donner notre sanction et sans doute notre garantie à la paix définitive, qui va se conclure entre los parties belligérantes, en intervenant pour cet effet par des plénipotentiaires de notre part à la négocia lion ouverte acluellemenl sur cet objet à l'aris. L'Angleterre s'est déjà annoncée qu'elle nous fera aussi

la même demande. Ma réponse s'est bornée que je ne voulais ni ne pouvais leur rien dire à ce sujet sans savoir les intentions de V. M. I. que j'ose Lui demander par ce courrier. Je ne sais comment Elle envisagera celte démarche; mais toujours il me paraît que c'est un acte de politesse et de reconnaissance pour nos bonnes intentions, qu'ils veulent nous témoigner par cette demande et, quoique fard, il me semble qu'il vaut mieux que jamais, que nous soyons désirés pareux en faisant voir par là à l'Europe que rien d'essentiel, même dans les parties les plus éloignées du monde , ne peut se conclure par les plus grandes puissances sans que l'union parfaite d'amitié qui subsiste entre nous ne soit reclierchée et que nous y donnions notre sanction. -^

L'Impératrice répondit : «rLes cours de Bourbon rn'ayant fait demander formellement, comme V. M. I. veut bien m'en avertir, les ollices de médiateur au futur traité de paix, et le ministre d'Angleterre tenant à peu près le même langage, l'intérêt des puissances neutres ne pouvant qu'y j;agner, mon ministère s'en expliquera conséquemment avec celui de V. M. l.n Op. Slip. cit. , p. i()0-i() .

176 KAUNITZ À MEKCY.

pourvu que les Hollandais se décident une bonne fois, peu t-elre le nouveau ministère anglais arrangera-t-il la chose?

Je vous joins ici ma réponse à M. d'Alembert. Il me paraît que la composition de cette académie et son secrétaire perpétuel, l'âme damnée du roi de Prusse, méritaient cette réponse. En vous joignant en même temps la suite de la correspondance prussienne, je vous prie d'être persuadé

Le compositeur Salieri vient d'écrire un opéra intitulé Hypermnestre ou les Danaïdes, et cela presque sous la dictée de Gluck. Le peu que j'en ai entendu sur le clavecin m'a paru assez bien. Comme Gluck ne sera probablement pas en état de se rendre lui-même à Paris, je vous prie, mon cher Comte, de me dire un mot si Salieri ferait bien de s'y rendre et si vous croyez que sa pièce pourrait y être reçue et représentée, parce qu'étant employé chez moi et au théâtre d'ici il ne voudrait pas faire ce voyage dans l'incertitude et s'arrêter inutilement à Paris.

Vienne, le Si mars ij83. — Les" observations très justes, mon cher Comte , que vous faites sur les non-valeurs du triumvirat me paraissent devoir me rassurer sur les suites préjudiciables au crédit de la Reine que pourrait avoir celui de ces Messieurs, en considérant surtout que les deux derniers sont si peu de chose, qu'un peu plus tôt ou un peu plus tard la Reine ou d'autres intéressés leur casseront le col quand ils voudront. Il n'en est pas moins fâcheux cependant que la conduite politique de la Reine continue si longtemps à être jeune. Mais comme vous y faites tout ce que vous pouvez et qu'à plus qu'on ne peut on n'est pas tenu, je ne vois d'autre remède que le temps.

Ce qu'il y a de plus intéressant au reste aujourd'hui dans ma lettre d'office, c'est le précis de mon entretien avec M. de Breteuil au sujet de la rupture vraisemblable entre la Russie et la Porte ^^', et vous y ob-

'') A vrai dire ioule celte leltro d'oirice au prince chancelier que la réponse conci-

traitc uniquement de cet entrelien du prince liante de la Porte à rultimatum de la Russie,

de Kaunilz avec le baron de Breteuil. loin d'amener une diminution des aruieinents

L'ambassadeur de France était venu dire de celte dernière puissance, les avait plu-

serverez sans doute, mon cherdomte, quedans ma réponse j'ai eu en vue de ne point nous lier les mains pour tous les cas possibles, sans cependant refuser le concert très mielleusement ofTert par M. de Vergennes, et de l'obliger à des explications directes avec la Russie s'il voulait qu'elle sût la façon de penser de la France relativement à une levée de boucliers contre la Porte, sans plus se flatter de nous engager à lui servir de la patte du chat, ainsi que je crois que le baron de Breteuil s'est enfin intimement convaincu qu'il ne faut pas que la France et ses ambassadeurs s'avisent jamais de prendre avec moi leur ton d'usage partout ailleurs.

Vraisemblablement nous ferons suivre ce courrier par un autre dès que celui de Pétersbourg, (|ui ne peut guère tarder sur l'objet de la médiation, sera arrivé, attendu que le nouveau ministère anglais

tôt augmentés. Celte circonstance inspirait au cabinet de V'ersailles les plus vives inquiétudes et lui faisait craindre une nouvelle rupture entre la Porte et la Russie. M. de Vergennes priait le prince de Kaunitz de lui communiquer conlidentiellenient les nouvelles qu'il avait reçues de Russie, l'idée qu'il se faisait des desseins de la Czarine et les mesures qu'il avait prises ou qu'il comptait prendre. La France s'oiïrait à faire tout ce que la cour de Menue croirait utile ou nécessaire pour le maintien de l'Empire Ottoman.

Le prince de Kaunitz répondit qu'il avait bien été informé de la continuation des préparatifs de guerre en Russie, mais qu'il ne savait rien do plus. Il déclara qu'il ne connaissait pas les desseins de la Russie, mais qu'il s'était sérieusement employé dans ce pays pour le maintien de la paix de même qu'il avait conseillé à la Porte la soumission à l'ultimatum russe. La France devrait agir dans le même sens à Saint-Pétersbourg et il souhaitait de bon cœur que les efforts de M. de Vergennes y eussent plus de succès que n'en avaient eu les siens. La France pourrait même demander le concours de l'Angleterre avec qui elle venait de se réconcilier. Le prince de Kaunitz ne pouvait pas s'empêcher d'insister sur ce point capital; à la vérité il y avait entre les

deux cours de A ersaillos et de Vienne des intérêts communs qui constituaient la base solide de l'alliance , mais ces intérêts communs n'excluaient nullement le souci des intérêts particuliers de l'une ou l'autre cour. Et l'intérêt particulier de la cour de Vienne était surtout de cultiver l'amitié de la Russie et de ne pas faire le jeu du roi de Prusse en blessant la Czarine. Cette nécessité rendait la position de la cour impériale bien plus dilRcile que celle des autres cours. Le concert que le cabinet de Versailles proposait d'établir entre les deux puissances alliées, était une nouvelle preuve des sentiments d'amitié de la France pour l'Autriche; mais il croyait prématuré de s'expliquer formellement, dès maintenant, sur les mesures à prendre en cas de rupture de la paix. Il n'y avait rien de mieux à faire pour l'instant que d'attendre le résultat des représealations de la France et do l'Angleterre à Pétersbourg.

Le prince de Kaunitz ajoutait pour M. de Mercy que, puisque la Franco voulait le forcera s'expliquer, il avait dû s'exprimer avec la plus grande rései've surtout sur le dernier point, d'autant plus que la situation de la cour de Vienne entre la France et la Russie était très délicalo et que la possibilité du maintien de l'Empire Ottoman en Europe lui paraissait très donleuse.

MERGY A JOSEPH II

pensera sans doute à remettre la main incessamment ou travail du traité définitif et qu'il sera nécessaire par conséquent que les instructions des deux cours impériales parviennent le plus tôt possible à leurs plénipotentiaires aux conférences de Versailles.

Le baron de Breteuil compte partir le i o et passer aux Deux-Ponis très imprudemment selon moi, uniquement pour faire l'important, et pour ce qui est de ses projets, pourvu qu'on ne lui donne pas les affaires étrangères dans lesquelles je crois qu'une tète comme la sienne pourrait faire beaucoup de mal, même avec de bonnes intentions, il me sera indifférent qu'on lui donne celle des places qu'on voudra.

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