MERCY A JOSEPH II
Paris, ig avril ij83. — J'ai reçu le 1 1 de ce mois par le gardenoble mensuel les très gracieux ordres de V. IVl. I. datés du 3 1 de mars, et je n'ai pas tardé de faire parvenir à la Reine la lettre qui Lui était adressée '^l
Mon très humble rapport précédent avait annoncé une crise ministérielle qui n'a pas tardé à être terminée d'une manière convenable, et sans répéter ici des détails que ma dépêche d'office d'aujourd'hui expose très humblement^^^ je me bornerai à observer que, par une conduite bien combinée, la Reine a obtenu le double avantage de montrer l'étendue de son crédit et de faire preuve de capacité à garder le secret. Cette dernière circonstance a produit le meilleur effet sur l'esprit du Roi et sur l'opinion publique. Jusqu'au dernier moment, les
'') Cette lettre manque.
^') M. de Mercy dit que conformémenL à l'avis qu'il Lui avait donné la Roine avait daigné laisser passer la première chaleur de sa colère et travailler avec tranquillité à la révocation du contrôleur général et qu'EUe y avait réussi à souhait. Lo Roi n'avait pas fait beaucoup de diflicultés pour consentir à éloigner M. Joly de Fleury. Il y avait mis seulement pour condition que le marquis de Castries, qui Lui était 1res désagréable, partirait en même temps. La Reine
n'avait fait à cette proposition que cette restriction : lo marquis de Castries serait d'abord nommé maréchal de France et ensuite Elle remettrait au Roi la démission de ce ministre, qu'Elle avait déjà en mains. Et sur-le-champ le Roi décida une promotion de plusieurs maréchaux; mais elle ne fut pas publiée tout de suite el en attendant M. de Castries demeura ministre de la marine. (Il le fut jusqu'au 26 août 1787.)
Lorsque la Reine l'eut informé de son succès, M. de Mercy La supplia de no se
alentours les plus favorisés sont restés dans l'ignorance de ce qui se passait, et on a eu lieu de bien remarcpier leur consternation de se voir sans connaissance ni influence dans une affaire aussi majeure. Je vois la Reine assez affermie dans ce système d'une réserve utile; il ne s'agirait plus que d'y joindre la résistance nécessaire à l'avidité démesurée de ces mêmes alentours. Les avis de V. M. sur ce même chapitre ont été bien reçus, et la Reine se proposait d'y répondre aujourd'hui qu'EUe ne demanderait pas mieux de voir élever des obstacles aux effets de sa trop grande bonté, dont on abuse si souvent d'une façon révoltante.
La Reine a pris le parti très sage de ne pas proposer de sujet pour le contrôle général; Elle a vu que dans l'état des choses, telles qu'elles se trouvaient ici, cette place est devenue presque infaisable, à moins qu'elle ne soit remplie par quelque étranger doué de l'honnêteté et des talents nécessaires, isolé de toutes les entraves de société et d'intrigues, tel enfin que l'était l'ancien directeur Necker. La Reine inclinait beaucoup à ce que les finances fussent rendues à ce dernier; mais le Roi y répugnait si décidément qu'il a fallu y renoncer.
Je suis pénétré jusqu'au fond de l'àme des marques de l'extrême bonté et clémence que V. M. joint à la communication qu'EUe daigne me faire de sa correspondance avec l'impératrice de Russie. Les cinq lettres que je remets ici très humblement, m'éclairent sur la matière de façon à bien méditer et saisir ici tous les incidents qui pourraient y devenir relatifs et (|ui se trouveraient de nature à être adaptés au meilleur service de V. M. L'état actuel de l'Empire Ottoman menace une ruine plus ou moins retardée, mais sans doute inévitable; si la France pouvait être accoutumée peu à peu à bien envisager cette vérité et qu'elle se décidât conséquemment à se prêter aux circonstances, il
mélor en rien du choix du nouveau minislre des finances, et il s'appuya surtout sur ce motif que la désignation du chef de ce déparlement était beaucoup plus épineuse que toutes les autres; car les décisions du ministre des finances avaient une grande influence sur le revenu des habitants du royaume qui étaient très attentifs à tous ses actes; c'est pourquoi il était prudent de ne pas s'exposer à encourir la responsabilité
d'un mauvais choix. La Reine suivit cet avis et Elle garda si bien le secret que personne, même dans sa société ne connut la décision du I^oi avant la mise à exécution. Cette conduite de la Reine fut tellement approuvée de tout le monde que M. de Mercy se crut obligé d'aller La féliciter et de L'enpaper à faire de même à l'avenir dans une pareille occasion. (Dépèche d'olFice du comte de Mercy du 19 avril 1783.)
MERCY A JOSEPH II
en résulterait de nouveaux moyens de combinaisons et de mesures qui mettraient nécessairemeut des bornes aux vues bien étendues de la cour de Pétersbourg, laquelle pour le moment sous des formes illusoires semblerait annoncer le désir que V. M. voulût se charger des grands risques, tandis que ladite cour s'approprierait les grands avantages. En attendant, je crois devoir restreindre à la plus parfaite circonspection l'usage que V. M. me permet de faire des notions qu'ElIe daigne me donner, et m'en tenant au précis des réponses du prince de Kaunitz au baron de Breteuil, j'ai simplement ajouté à la Reine et au comte de Vergennes que V. M., sans pouvoir pénétrer à fond les vues et projets de l'impératrice de Russie, avait cependant remarqué que le langage de cette princesse pourrait finalement aboutir à des propositions déterminées et embarrassantes, que pour les écarter V. iM. avait saisi des moyens de faire entendre à l'Impératrice que dans les cas où il serait question de grands événements politiques quelconques, V. M. ne se déterminerait pas à prendre un parti sans le concours de son allié le Roi Très. Chrétien. Le comte de Vergennes que je soupçonne avoir été effarouché par de faux rapports du baron de Breteuil m'a paru tranquillisé et fort satisfait par les propos confidentiels que je lui ai tenus. Mon unique attention sera de lui rappeler toujours un cercle d'idées dans lesquelles il aperçoive que le système d'alliance entre V. M. et la France peut seul fournir des expédients utiles à toutes les grandes conjonctures, qui pour le présent ou l'avenir pourraient survenir en Europe. La Reine conçoit très bien ce que je ne cesse de Lui répéter à cet égard, et dans plusieurs occasions je vois (ju'Elle en a déjà fait usage dans ses entretiens particuliers avec le Roi ''l
^'' Depuis \iii corlain leiiips, la Reine suivait les affaires de Turquie d'autant plus attentivement que M. de Vergennes Lui avait donné à entendre qu'elles pourraient peutêtre amener un changement dans le système politique de la France. Elle fit part de ses craintes à M. de Mercyqui en profita pour Lui l'aire remarquer combien les circonstances du moment étaient semblables à celles qui avaient déterminé le démembrement de la Pologne. Pour sauver ce royaume, la cour de Vienne avait lait tout ce qui était possible; mais, lorsque le traité
de partage avait été presque complètement ai-rèté entre la Russie et la Prusse, elle avait dû chercber à rétablir l'équilibre en obtenant pour elle un agrandissement équivalent à celui que s'étaient altiibué ces deux puissances. De même, en ce momentl'Empereur mettait tous ses soins à maintenir la paix entre la Russie et la Porte; mais si la guerre éclatait sans que la Turquie pût se mettre en état de résister avec succès, alors la nécessité s'imposerait aussi de compenser par un partage équitable du butin rénorme accroissement qu'acquerrait la
Lorsque les ordres qu'il plaira à V. M. de me faire donner pour la médiation du traité de paix définitif me seront parvenus, je tacherai de les remplir avec toute l'exactitude et le zèle possible. Je présume que cette circonstance me fournira des moyens d'entrer en quelque liaison avec les ministres des Etats-Unis d'Amérique et de les sonder sur des objets de commerce. Cette matière, qui pourrait devenir fort intéressante au bien de l'auguste service, semble mériter une attention particubère, et si la tournure des négociations prêtait à laisser entrevoir la possibilité d'acquérir un petit établissement dans quelque parage de l'Amérique propre à une navigation mercantile, je tâcherais de tirer parti du moment si V. M. daigne me le faire ordonner.
D'après le langage que vient de me tenir encore en dernier lieu le
Russie. Cependant il y avait une ilifTéronce essentielle. Par sa situation géogiapliique, la Pologne ne pouvait être démembrée qu'au profit des trois puissances qui en étaient limitrophes, tandis qu'au contraire les pays ottomans pouvaient être divisés entre plusieurs nations de manière à bien maintenir l'équilibre; dans ce cas l'Egypte ou quelque autre possession importante dans l'Archipel conviendrait très bien à la France.
Le i5 avril, M. de Mercy remit la conversation sur celte question , et il fut très heureux de constater que la Reine l'avait très bien compris et qu'EUe se souvenait do tout ce qu'il Lui avait dit.
Ce même jour, à la fin de sa conférence avec M. de Vergennes, M. de Mercy rappela au ministre qu'il lui avait avoué <[u'il était très douteux que la Turquie pût échapper à une ruine complète, et que ce devait être pour la Russie une tentation continuelle. Si cette puissance prenait les riches provinces tur([ues, M. de Mercy pensait que, pour sauver l'équilibre européen , les autres nations devraient prendre part à la curée et s'emparer chacune d'un membre de ce corps inanimé. A cela, M. de Vergennes se borna à répondre en soupirant qu'il désirait mourir avant cet événement. Sans se laisser arrêter par les soupirs du ministre, M. de
Mercy déclara que, si l'événement était inévitable, il fallait bien penser aux moyens de salut et que, pour lui, il n'y en avait pas d'autres que de diminuer par le partage du butin l'énorme accroissement de la Russie. Pour cela , la situation des provinces turques était très commode; elles étaient séparées par des frontières naturelles et elles pouvaient être aisément démembrées. L'Egypte entre autres serait un morceau très convenable pour la France. Lorsque M. de Mercy lui avait, quelques mois auparavant, parlé de l'acquisition éventuelle de l'Egypte par la France, en cas de démembrement de la Turquie, M. de Vergennes lui avait vivement répondu et du ton le plus dédaigneux : «L'Egypte! nous ne voudrions pas de ces marabouts, quand même on nous les offrirait.?) Celte fois, il s'exprima avec plus de calme; il se borna à répondre que la France n'avait pas besoin de faire de nouvelles conquêtes et que dans ce cas il ne voyait pas comment la cour impériale, dût-elle même s'emparer de tout le cours du Danube, pourrait acquérir des avantages qui pussent se comparer avec l'agrandissement de la Russie. Le mieux qu'on pût e.spérer, c'est que ce partage n'eût jamais lieu. (Dépêche d'office du comte de Mercy du 19 avril 1788.)
comte deVergennes sur le roi de Prusse et sur le baron de Goltz^'\ il est aisé d'évaluer la suite de la correspondance de ce dernier que je remets ici très humblement et dans la(|uelle je n'ai aperçu (jue la tournure habituelle d'inexactitude et de fausseté.
J'ai fait parvenir au secrétaire perpétuel de l'Académie, d'Alemberl, la réponse que V. AI. a daigné lui adresser.
P. S. Pour remplir l'ordre qu'il a plu à V. M. 1. de me donner au sujet du maître de chapelle Salieri, je me suis adressé à la direction de l'Opéra de Paris qui vient de me faire la réponse que je mets ici très humblement aux pieds de V. M.^''.
Paris, le kj airil ijSS. — La crise ministérielle que j'avais eu l'honneur d'annoncer à V. A. par mes dernières dépêches n'a pas tardé à être terminée selon le vœu de la Reine, laquelle dans cette occasion s'est conduite avec assez de mesure et d'adresse. Elle était fort piquée au jeu; il n'en fallait pas moins pour (|ue j'obtinsse ce que dans aucune autre circonstance je n'avais pu obtenir, c'est-à-dire qu'EUe gardât le secret vis-à-vis de sa société, qui a été très consternée de se voir sans connaissance ni influence dans une affaire majeure. Le public en a su un gré infini à la Reine, et j'espère qu'Elle persistera dans le système d'exclure à l'avenir ses alentours d'intriguer dans des conjonctures semblables. La Reine aurait désiré que le déparlement des finances fût rendu à M. Necker, c'était le meilleur choix possible; mais le Roi y a répugné et en a fait un au-dessous du médiocre ^^'. Il veut cependant que le comité des finances subsiste; en plusieurs séances, il ne s'y est pas
'■' Le i5 avril comme M. de Mercy se baissait de plus en plus et que maintenant
plaignait des intrigues de la Prusse à Pé- il était comme un enlanl, qui ne sait pas
tersbourg et à Versailles contre la cour de bien ce qu'il veut. (Dépêclie d'ollice du
Vienne, M.de Vergennesiui aurait répondu comte de Mercy du 19 avril 1788.) qu'il ne comprenait pas comment le baron '-' Celle réponse mamiue.
de Goitz n'était pas excédé du rôle qu'il P' C'était M. d'Ormesson , un jeune
jouai! et (jue, quant au roi de Prusse, il ronseiller d'Etal, qui avait à peine Sa ans.
encore décidé une seule affaire, et ce nouvel établissement devient un objet de dérision.
iMaigré la mauvaise tournure des rapports de M. de Breteuil^^', j'espère avoir fait comprendre à M. de Vergennes qu'il ne pouvait pas raisonnablement s'attendre à un langage plus précis et plus amical que l'a été celui que V. A. a tenu à l'ambassadeur de France sur les affaires de la Porte. L'état actuel de l'Empire Ottoman menace une ruine plus ou moins retardée, mais sans doute inévitable. Si la France pouvait être accoutumée peu a peu à bien envisager cette vérité et qu'elle prît conséquemmenl le parti de se prêter aux circonstances, il en résulterait peut-être de nouveaux moyens de combinaisons et de mesures cjui mettraient des bornes aux vues de la Russie, laquelle se proposera vraisemblablement de tout envahir ou de ne faire départage que celui du Lion de la fable. Je ne perds pas d'occasions d'entretenir M. de Vergennes d'idées semblables, et je les rappelle souvent à la Reine. Je Lui ai fait observer les derniers effets de la mauvaise tête de M. de Breteuil dont la Reine m'a paru assez mécontente, Elle se propose de lui conseiller de la modération dans les propos qu'il pourra tenir à son arrivée; au reste M. de Vergennes fait si peu de cas de ses avis qu'ils n'auront pas grande influence dans les débbérations du conseil de Versailles.
Vieime, ce 'j3 avril ijSS. — Je vous envoie cette lettre pour la Reine, afin de lui annoncer mon départ pour la Hongrie où je compte faire une tournée qui ne sera que de six semaines. Il m'a paru que je ne devrais point lui laisser ignorer l'endroit où je me trouverai, pour pouvoir être toujours à même de recevoir de ses nouvelles, ainsi que pour la prévenir que ce voyage n'avait d'autre but que d'avoir le cœur
'" Le 1 5 avriUa Reine dil à M. de Mercy mauvaise humeur du comte de Vergennes,
que dans son dernier rapport le baron de dont le comte de Mercy s'était aperçu
Breteuil avait exprimé le soupçon que le pendant sa conférence avec le ministre,
prince de Kaunitz ne se tût pas franchement (Dépêche d'olTice du comte de .Mercy du
expliqué avec lui, cp qui aurait excité cette 19 avril 178.3.)
184 KAIJNITZ À MERGY.
net sur les effets des dispositions que j'ai été dans le cas de faire à l'égard de mes places frontières.
Vienne, le 27 mai ij83. — Le résultat quelconque de la démarche dont vous êtes chargé aujourd'hui ^^^ mon cher Comte, pour le moment et pour l'avenir, ne peut être que très décisif, et je suis hien persuadé que vous en sentirez toute l'importance. 11 faut absolument que nous sachions à quoi nous en tenir dans les cas possiides, et qui un peu plus tôt ou plus tard ne sont que trop vraisemblables. Il faut donc absolument faire expliquer la France bien positivement, et c'est ce que je vous recommande de faire du ton amical à la vérité, qui convient entre des bons amis et alliés, mais en même temps cependant avec toute la fermeté et l'insistance que vous jugerez à propos de devoir y mettre pour remplir votre objet.
Les raisonnements que je vous fournis dans ma lettre d'office sont si incontestables que, sans la plus grande injustice, la France ne saurait disconvenir qu'à notre place elle n'eût pu faire mieux, ni plus que ce que nous avons fait jusqu'ici, et qu'elle ne pourrait par la suite prendre autre parti que celui que nous nous proposons et serons dans la nécessité de devoir prendre.
Afin que M. de Vergennes puisse sentir dans toute leur force la connexité des choses que vous avez à lui dire, je pense que ce que vous pourriez faire de mieux, ce serait de relire aussi souvent que cela pourrait vous paraître nécessaire ma dépêche d'office, pour vous mettre en état, tout en lisant, de la lui traduire en français. Mais j'abandonne cependant entièrement à votre sagesse et à votre expérience la façon dont vous jugerez à propos de lui en donner connaissance. Je suis curieux d'apprendre comment M. de Vergennes, (jui est aussi un de
<■> Dans la série des rescrils du prince doni, parle ici le prince do Kaunilz. Mais
de Kaunilz au coinle de Mercy, il y a main- la dépêche d'oflice de M. de Mercy du
Icnanl wnc lacune qui s'étend du 97 avril 17 juin 1788, résumée plus bas, p. i85,
au 12 septembre 1783. C'est ainsi que n. ;i , et p. iyo,n. 1, on fait sulTisamment
nous n'avons pas le lexle des instructions coiuiailre le sens et l'esprit.
ces braves jusqu'au dégainer, se tirera de l'embarras où vous le mettrez, et j'attendrai moyennant cela avec quelque impatience votre réponse à cette expédition. Je n'ai pas le loisir de vous en dire davantage aujourd'hui et je dois me borner par conséquent à vous réitérer les assurances de ma constante et inaltérable amitié.